‹ Mélanges et lettresChapitre 63 sur 67 · A M. POIRSON · texte numérisé non relu

A M. POIRSON

Coppet, il octobre 1842.

Mon cher ami, j'ai fait comme le grenadier de la chanson, qui disait : Je pars insensiblement. 1s suis parti insensiblement. J'ai d'abord été à vingt lieues de Paris à Gurcv, près de Nangis, avec le

dessein de ne pas aller plus loin; et puis je suis tout étonné de me trouver ici au milieu des montagnes et par une bise très-froide. J'aurais bien voulu vous aller dire adieu avant mon départ, et j'avais envie de revenir de ma première étape, pour ne pas m'en aller ainsi sans dire bonjour ni bonsoir. Cette Suisse me paraît de plus en plus pâle depuis que j'ai vu Naples noyée dans le rouge et le bleu ardent de ses couchers de soleil. J'ai certainement quelque chose de l'instinct qui attirait les gens du Nord vers les contrées du Midi, mais ce ne serait pas pour rançonner les peuples, ni mettre mon pied sur le cou des empereurs; je ne me sens pas plus de force qu'un poulet, et je suis très-incapable de ces manières brutales. J'admire combien ce pays-ci, malgré les agitations politiques qui le travaillent, change peu de physionomie : les arbres, les maisons, les personnes, les meubles, tout reste à la même place; seulement les arbres grandissent, mais peu, et les personnes vieillissent un peu aussi, mais tout cela d'un petit mouvement insensible. Paris a l'air d'avoir le diable au corps, comparé à cette immobilité extérieure; et Dieu sait pourtant que ce ne sont pas les idées nouvelles qui dévorent Paris pour l'instant. J'ai lu sur ma route un article de la Revue des Deux-Mondes sur le

Dante, il est signé de M. Labitte. Est-ce M. Labitte que j'ai vu chez vous l'autre soir? Je le croirais volontiers, car l'article est fort spirituel, et M. Labitte que j'ai vu chez vous paraît avoir beaucoup d'esprit. L'esprit des autres me fait plaisir, et je ne suis pas naturellement envieux, à ce que je crois ; mais l'esprit des autres me décourage de moi-même en me montrant que j'ai fini mon temps et que je ne pense plus du tout; je me dis avec quelque amertume : « Tu serais parfaitement incapable d'écrire ainsi, et toutes ces idées ne te seraient pas venues. »

Je me console un peu en lisant toujours et sans cesse, aussitôt que j'ai une minute disponible. Je lis toujours, et n'ai d'idées à moi que par accident, comme des mouches qui passent devant mon livre.

Lûmes toujours et rien n'imaginâmes.

L'abbé Trublet était ainsi, mais il avait pourtant une renommée littéraire que je n'ai pas.

Tenez pour sûr que, si je reviens au monde, je me ferai officier de marine, si je puis. Il vaut mieux être de quart, par une belle nuit des tropiques, sur un vaisseau de cent canons, que de lire au coin du feu les voyages d'autrui. A pro-

pos de voyage, je voudrais bien savoir des nouvelles de votre séjour à Montmorency ; vous avez vécu là au bord des lacs et regardant des troupes de cygnes qui voguent dans ces solitudes. Ces solitudes sont un peu trop peuplées le dimanche, et je n'aime pas beaucoup toute l'aimable foule qu'on y rencontre ce jour-là.

Si j'en juge par les journaux, Paris est d'un calme profond. Si cette grande tranquillité pouvait durer dix ans, ce serait un bien inappréciable. On serait bien forcé de penser à autre chose qu'à l'affaire de chaque jour; les esprits se retremperaient un peu, une fois guéris de l'agitation fébrile dont nous jouissons depuis bien des années. Quand on peut causer d'une émeute, ou d'un changement de ministère, on va ainsi de maison en maison cherchant des nouvelles et répétant toujours la même chose ; une misérable petite curiosité suffit alors à la vie. Montesquieu n'aurait pas pu écrire YEsprit des lois dans ce petit tapage; Montaigne serait allé bavarder de salon en salon, et Racine aurait cherché à être membre de la Chambre des députés. Ne trouvezvous pas que M. de Lamartine devient de plus en plus aimable? Il a fait l'autre jour un petit morceau sur l'industrie qu'on n'aurait pas attendu de l'auteur des Méditations. Cet homme a un gé-

nie très-souple et aime autant voir courir un wagon en ligne droite sur un triste chemin de fer que de suivre des yeux une troupe d'oiseaux sauvages qui s'en vont chercher l'été sous un autre ciel. Je compte, pour la fois prochaine, sur un morceau lyrique sur le tourne-broche. C'est une drôle de chose que cet esprit poétique au service de toutes les petites passions et de toutes les petites ambitions que donne la politique! La poésie devient une servante; aussi ses mains commencent à devenir rudes, son teint se haie au fourneau de la cuisine. Mais l'opposition la trouve assez gentille comme cela; ne sit ancillœ tibi amor pudori.

A MADAME DU PARQUET

23 novembre 1842.

Je ne peux rien écrire et je doute que je sois capable de corriger cet hiver les épreuves de ma notice. Je l'ai montrée aux parties intéressées qui ne m'en ont pas dit le quart du bien que j'attendais. Je trouvais mon travail si mauvais que j'espérais toujours qu'il serait excessivement loué

par les autres, afin de balancer la sévérité de mon j ugement. Mademoiselle de Pomaret m'a pourtant dit que c'était très-bon et même très-beau, mais je la soupçonne de bienveillance exagérée sur ce point. Je rapporterai cela à Paris, pour que vous m'en disiez votre avis, avant de livrer cela aux dédains d'une demi-douzaine de malveillants. Je n'ai fait aucune course depuis que je suis ici. En arrivant, je m'imaginais que j'irais à Berne pour une visite à un de mes amis; que je passerais quelques jours à Lausanne pour y voir le docteur Vinet et quelques ministres protestants qui ont bien de l'esprit, quoi qu'en puisse penser une orthodoxie sévère; je croyais que je verrais bien du monde à Genève; que je me promènerais sur le lac malgré le vent et Forage ; que je lirais ; que j'écrirais des merveilles. Je suis resté tout uniment dans mon trou sans donner signe de vie aux autres ni presqu'à moi-même. C'est une image de ce qu'on se promet au commencement de la vie, et tout cela finit en queue de rat. Je me ferai faire un cachet qui portera pour emblème une petite queue de rat, comme symbole de mon existence. Je voudrais avoir une devise qui ne fût pas trop longue. Il y a bien un grand morceau de Massillon sur la vanité des espérances humaines, mais

il a quatre pages et c'est long pour un cachet. Ni vous ni madame votre mère ne vous troublez beaucoup des incidents matériels. C'est le côté le plus aimable de la philosophie pratique que de n'être point essoufflé des accidents où les affections ne sont point engagées, et, pour cela, il faut beaucoup de qualités rares qui ne courent pas le monde. Cela signifie-t-il que vous êtes des personnes très-rares? Oui,, sans doute. J'ajoute que, plus je vis, plus je m'aperçois que les personnes rares ne sont pas communes. N'est-ce pas une grande découverte que j'ai faite là? Oui certainement, car en entrant dans la vie on s'imagine tout le contraire.

A M. RAULIN

Coppet, 27 novembre 1842.

Mon cher ami, j'ai été attristé d'être si longtemps sans nouvelles de vous; puisque vous rangiez votre petite demeure, à la bonne heure, et je conçois qu'on s'absorbe un peu dans cette occupation. Que faire en un gîte, à moins qu'on ne le range le plus proprement possible? C'est une

nouvelle ère pour l'imagination qu'un nouvel appartement, n'est-il pas vrai? Tandis qu'on va, qu'on vient par la ville, tandis que vous entendez pérorer Messieurs du Conseil, vous vous voyez aussi dans votre retraite, avec tout le cortège mobile de vos pensées, qui passent et repassent devant vos gravures du Poussin, dans l'ombre et dans la lumière de votre chambre. Il est bien naturel de s'attacher un peu et beaucoup à ces murailles stupides et muettes, qui semblent pourtant vous dire quelque chose à chaque heure où vous les revoyez. Le mal est que le premier imbécile qui habitera après vous verra sourire tout cela d'un air aussi amical. Les tortues sont plus heureuses et celles qui ont un peu d'imagination ne souffrent pas en pensant qu'une tortue subalterne habitera sous cette jolie voûte d'écaillé. Elles ne disent pas linquenda domus. Il ne faut penser que le moins possible à cette extrémité des choses, ou bien y penser toujours. En attendant, je souhaite que le plus aimable soleil passe et repasse sans cesse sur votre nid, sans ternir toutefois l'éclat des tableaux qui le décorent. Où avez-vous placé votre madone byzantine? Elle a l'air un peu absorbée dans de sombres pensées et j'ai toujours mieux aimé les cheveux blonds et la jeunesse éternelle des vierges de Raphaël.

Laissez du moins la splendeur de la beauté aux images du monde invisible, car, si vous le peuplez aussi de figures sombres, où voulez-vous que l'esprit se réfugie contre les tristesses du monde présent? Vous avez donc aussi arrangé votre bibliothèque? Voit-on à présent vos livres? Vous avez tort de les empiler dans des armoires. Il faut, tandis qu'on cause avec des gens qui ennuient, pouvoir laisser errer ses regards sur les rayons de sa bibliothèque. On voit le dos d'un Homère, et derrière, les cimes de l'Ida et la tristesse des plaines de Troie... Tous ces fantômes un peu confus qui sortent des livres qu'on regarde de loin forment des groupes singuliers; tous ces esprits semblent n'être qu'un esprit, brillant comme Athènes un jour d'été, sombre comme Ossian et les mers du Nord, Pascal, Voltaire, l'éternité, le monde, la précision des mathématiques et le pas léger de l'imagination d'Horace sur les neiges du Soracte...

Ce que vous me dites de la profonde mélancolie où M. Thierry est tombé à votre première remarque critique me fait grand'peur. Cet homme est, je crois, d'un naturel chagrin. Il le faut louer et louer sans restriction. Il ne vous a pas prié de dire du mal de lui. Il vous a demandé d'en dire du bien. S'il vous eût consulté avant de publier,

à la bonne heure; vous lui deviez la vérité, mais, dès que l'ouvrage est imprimé, vous ne lui devez plus que les égards les plus attentifs. Cependant, si votre siège est fait, je suis pour que vous n'y changiez rien. Il faut savoir en finir. C'est une science d'une importance capitale au bonheur de la vie. Il ne faut vouloir faire tout parfaitement bien que quand on est éternel. Les êtres passagers doivent apprendre à aller un peu plus vite en besogne.

Où est le mal d'avoir mis Bossuet et Luther sur les bas-reliefs de la statue de Guttemberg? Est-ce que vous imaginez que l'imprimerie n'a été faite que pour copier le cathéchisme de Montpellier? Non pas, s'il vous plaît. C'est pour dire hardiment toutes les contradictions de l'esprit humain.

Vous ne me dites plus rien de M. Orsel. Je rois souvent passer comme dans les nuages les charmantes figures de sa chapelle. SU n'avait l'esprit robuste, je craindrais que vos idées de beauté sévère ne vinssent un jour à agir trop sur lui. Vous poussez cette idée de beauté sévère jusqu'à la laideur, mais le pinceau de M. Orsel ne suivra jamais les lignes de cette théorie. Je vous souhaite une femme comme on en voit dans les tableaux du moyen âge de la peinture ; j'en prendrai, moi,

une dans les tableaux de M. Orsel et vous verrez quelle est celle qui se comportera le mieux dans le monde, qui aura l'esprit le plus élevé, qui se portera le mieux. Votre femme aura de longs bras sortant du col, une physionomie d'airain, quelque chose de noble et d'immobile dont on ne sait si c'est bêtise ou sublimité. Gardez-la pour vous.

J'en reviens toujours là, tout ce qu'il y a de mauvais en vous tient à votre théorie du beau.

Adieu, mon cher ami. Ayez un peu de bons livres dans votre bibliothèque et n'épousez pas la fille d'Orcagna.

A MADAME D'HAUSSON VILLE.

Coppet, 3 décembre 1842.

Pourquoi madame *** vous dit-elle de vous défier de l'inspiration en écrivant? Je remarque que les écrivains qui n'ont pas d'inspiration sont généralement assez ennuyeux; je ne suis même pasle premier qui ait fait cette réflexion profonde. Je crois bien, toutefois, qu'il y a deux sortes d'inspiration, dont l'une est excellente et l'autre mau-

vaise : il y a une petite fièvre éphémère qui vient d'un entrain passager, qui vient du dehors, qui irrite la peau comme ferait un coup de soleil; celle-là est fausse, et ce n'est pas le fond même de l'âme qu'elle anime. C'est une petite maladie qui met au contraire hors de soi. Le lendemain, on ne saurait plus retrouver l'impression qu'elle a causé. L'éclat d'une fête, la vue d'une scène violente, la lecture d'un roman met dans cet état. On se croit alors traversé de pensées nouvelles et ce n'est pourtant que l'écho des impressions des autres. La vraie inspiration est quand le vrai soi-même se réveille tout à coup du demisommeil où il languit d'ordinaire. On est étonné alors de ce qu'on voit en soi, étonné comme quand des glaces qui se rencontrent sous un certain angle vous m ontrent tout à coup votre profil. C'est ce qui passe dans cette chambre obscure qu'il faut dessiner quand le soleil y a pénétré. Pour les gens qui n'ont point de talent, une nuit éternelle plane sur le courant de leurs impressions personnelles ; elles passent rapidement et confusément. L'inspiration est le temps où le soleil se lève sur ces rivages inconnus.

Ah! on sait pourtant ce que c'est que l'inspiration sans en avoir jamais, comme vous voyez, et pour vous en citer des exemples à présent,

avez- vous jamais lu des notes sur Rome et sur l'Italie qui ne sont encore que lithographiées? Si j'en avais jamais possédé un exemplaire, vous verriez quelle est la magie de ce daguerréotype intérieur où les couleurs du monde réel se transforment comme dans la grotte d'azur de Caprée. Mais cet ouvrage m'a été durement refusé et Dieu sait pourquoi.

Adieu ; dites bien des amitiés à votre mari qui n'écrit jamais que quand il a quelque chose à dire.

A M. RAULIN

Le 4 décembre 1842.

... Dans un mois au plus tard, je reprendrai mon chemin à travers la neige. C'est une triste vie que de changer si souvent de place; n'être ni à demeure tout à fait, ni tout à fait en voyage, vous tient dans un mauvais état d'esprit. On ne s'attache plus à aucun lieu ; on voit venir l'hiver sur tous ces champs et on s'en consolerait un peu si l'on devait y voir revenir le printemps, mais point. Je comprends à présent que le Juif-Errant ne soit pas des plus gais. J'ai cru longtemps

qu'après tout il avait eu la bonne part en ce monde. On en revient donc toujours aux lieux communs. C'est la fosse commune de toutes les intelligences et de toutes les impressions.

Encore un numéro delà Revue des Deux-Mondes et point d'article sur M. Thierry ! J'y vois un article sur Gœthe qui n'est pas intéressant ni touchant, mais qui est curieux. Lisez sa correspondance qui est dans cet article. Il est clair que nous ne comprendrons jamais rien à cette sentimentalité allemande. Je crois vraiment que les hommes des diverses nations n'ont pas les mêmes âmes. Les lois de leur sensibilité, de leur imagination, de leur intelligence sont tout autres. Lisez cela et vous m'en direz votre avis. Peut-être vous ne lisez pas du tout. Vous avez tort. La lecture donne encore moins d'ennui que la conversation. Peut-être vous ne causez plus. C'est pourtant moins ennuyeux que ses propres pensées. Je l'éprouve du moins en moi-même. J'ai vu mille et mille fois passer et repasser dans mon cerveau ces vieilles pensées. Leurs pauvres vêtements sont en loques; ils ont déteint; le vent, la pluie et la boue des rues les ont usés. Il serait grand temps de plier bagage. Quand on est jeune, les perspectives changent d'heure en heure. On court sur un chemin de fer et l'on voit passer des haies

en fleurs, des églises, des palais, des jardins. Plus tard, on marche lentement dans un brouillard humide, ayant froid, n'ayant goût à rien et sachant bien qu'il n'y a d'imprévu que des malheurs ou des choses désagréables. Vous ne direz pas, mon cher ami, que je dise aujourd'hui des choses décourageantes. N'ai-je pas l'air d'illuminer la vie en verres de couleurs ? Si vous ne dansez pas à mes discours, c'est que vous êtes vraiment bien mélancolique; et, puisque j'y pense, qu'est-ce que cette danse des morts d'Holbein que vient de publier M. Fortoul? Je n'admire pas beaucoup les imaginations et les allégories au xvie siècle dans le Nord. C'est une tristesse vulgaire et une ironie grossière, qui auraient fait horreur au Dante et à Pétrarque. Les fantômes qui sortent de la terre pesante de l'Allemagne sont comme ces vieilles carcasses de chevaux que le temps n'a pas encore blanchies. De l'autre côté des Alpes, au contraire, toute tristesse devient poétique, et tout ce qu'il y a de terrible dans la destinée humaine prend des formes si nobles, que cette beauté rend l'espérance parce qu'elle rappelle le génie radieux et puissant qui a tout créé. Si un Allemand eût écrit au temps d'Holbein Y Enfer de Dante, vous n'en pourriez supporter le spectacle. Vous voyez le même contraste

clans les fêtes. Regardez la danse de village de Rubens et les moissonneurs de Léopold Robert. Voilà donc encore une théorie, mais fort commune. J'en conclus pourtant qu'il vaut mieux vivre dans la maison de Raphaël que dans celle de Rubens. Je suis sûr que chez Rubens il y avait une chambre hantée par des revenants qui n'inspiraient que l'effroi et point le sentiment poé-" tique, la peur chassant la poésie. Chez Raphaël, vous n'eussiez entendu, à toute heure de nuit ou de jour, que peut-être le pas léger et nonchalant de la Fornarina et pas un gnome ne se fût avisé d'errer autour de la palette de ce jeune élégant d'Urbino. Je vois beaucoup de conclusions à tirer de ces dispositions des deux nations, mais vous le verrez encore mieux que moi, et, comme je suis pressé, je m'aperçois que je tourne à déraisonner.

Adieu, mon cher ami; quoique je dise que je n'aime pas à changer de place, n'en tirez pas la conséquence que je n'ai point un grand désir de vous revoir. Je vous tiens pour unique dans votre genre, et je ne vous dirai pas de quel genre, pour ne vous pas trop flatter aujourd'hui.

A M. RAULIN

Coppet, 11 décembre 1842.

Vous êtes bon de vous donner la peine d'envoyer Holbein en Suisse. Ce ne sera pas une lecture bien gaie. Elle sera couleur du temps. Je ne me souvenais plus de l'aspect sinistre de la campagne en hiver. Au premier plan, des arbres immobiles et dépouillés qui ont l'air d'attendre une grande catastrophe, et tout autour, au fond de l'horizon, des montagnes noires comme de Fencreà leur base ou d'un blanc lugubre sur tous leurs sommets. Il faut être fort et bien portant et bien content pour prendre plaisir à ce spectacle. Je conçois qu'alors le contraste réjouisse le cœur. Je donnerais tout au monde pour une fenêtre d'où l'on pût voir, cinq minutes par jour, l'aspect de l'été. Vous allez prendre des airs de saint Cyprien et de saint Jean Chrysostome et me dire : « // faut avoir l'été en soi. » Je crois comme vous que ce serait beaucoup plus agréable. Une petite serre chaude intérieure où s'épanouissent, comme dans les serres du Jardin des Plantes, toutes les fleurs éclatantes des tropiques,

aux rayons d'une imagination tranquille et colorée ; mais c'est le grain de sel sur la queue de l'oiseau des tropiques. Le moindre petit vent froid qui vient du monde réel flétrit toutes ces moissons factices sur leurs couches. J'aime assez votre marchand de Reims à qui l'on dit qu'il est trop bête et qui répond qu'il a encore trop d'esprit. Cet homme doit avoir du génie dans son genre, puisqu'il prend si simplement et si fortement son parti. J'aimerais à être au moins l'héritier de cet homme, ne pouvant être lui-même. Je crois bien qu'il ne perd pas son temps à lire Shakespeare. Il ne peindrait pas comme le Tasse les jardins d'Armide, mais il les pourrait acheter s'ils étaient en vente, tandis que le pauvre Tasse n'avait pas la possibilité d'aller passer un hiver à Naples pour se réchauffer un peu. Ce que j'en dis est pourtant exagéré, et je crois qu'à tout prendre, il vaut mieux dans la vie être Newton, Shakespeare et Descartes que non pas M. ***. Sauf les petites occasions où l'on meurt de faim, où l'on souffre faute de pouvoir aller, soi ou les siens, se guérir au Mont-d'Or, aux Pyrénées, sauf le cas où l'on est en prison pour dettes, le monde appartient à ceux qui le comprennent.... Les uns ont de magnifiques collections de tableaux, tandis que M. Raulin a des yeux qui

saisissent dans les fonds noirs des paysages du Poussin une lumière que moi-même, malgré mon dénûment des biens de ce monde, j'avoue n'y avoir jamais vue. Le prosaïque roi de Naples règne sur Cumes, sur Misène, sur Sorrente, sur Pœstum, sur Pompeï, sur Ischia, et, tandis qu'il pense à y faire construire des citadelles telles quelles, Léopold Robert ou tout autre pauvre diable de peintre sent, mieux que ne fait leur maître, l'ardente sérénité dans laquelle dorment ces bois, ces monts, ces rivières et tous les arbres et toutes les fleurs de ces déserts. Voilà donc un petit morceau philosophique qui pourra nourrir ceux qui n'ont pas de pain et qui peuvent se croire de l'intelligence et de l'imagination devant ce qui est beau. On peut vivre douze heures de ces pensées, surtout quand on a bien déjeuné le matin, car c'est une précaution qu'il faut presque toujours prendre avec la philosophie; et puis, j'ai beau me moquer de ma petite exaltation, elle n'est pas si sotte qu'il y paraît...

Ah ! que je méprise les gens qui se croient sensés avant tout ! J'aime infiniment mieux un beau canard sauvage qui bat des ailes au bord d'un étang, et s'envole bien haut en perçant le vent qui souffle devant lui. Celui-là du moins -est en harmonie avec le monde tel oue Dieu l'a

fait, et non pas avec le monde créé par Fouché, Cambacérès, etc., etc. Vous en reviendrez, comme moi, à aimer surtout les chiens, les ânes, les poules, les moineaux.

Pour vous, mon cher ami, vous savez si je vous mets au rang des bêtes ! Vous en avez aussi tous les nobles instincts, le plaisir désintéressé du beau, le sentiment de la nature, et cela dans un degré supérieur, parce que l'homme, quand il s'y met, est fort au-dessus des bêtes.

Vous avez raison ; les îles Marquises vont nous renouveler l'imagination. Il y a longtemps que nous n'avions fait de phrases sur l'Océan. Toute notre petite éloquence de coquilles de noix flotte sur la Méditerranée ; nous la confierons aux flots orageux de la mer Pacifique ; que l'Angleterre n'aille pas s'aviser de trouver cela mauvais, car, de par Dieu ! nous lui donnerions sur les oreilles, avec une bordée d'articles de journaux et toute la mitraille de la tribune.

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