I. Hérault de Séchelles. (Voyage à Montbar
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cultivée jusqu’à l’excès, jusqu’à la manie; et, ce qui en dit bien plus sur l’impulsion puissante qu’il avait donnée, il s’éleva un nouveau grand homme dans cette science*.
« Si la culture plus générale de l’histoire naturelle fit découvrir beaucoup d’erreurs dans Buffon, si des méthodes plus exactes prévalurent, sa gloire, même scientifique , a gagné cependant plus qu’elle ne perdait peut-être. Quelques-uns des grands faits qu’il avait soupçonnés plutôt que prouvés, et que, suivant sa belle expression, il apercevait par la vue de l'esprit avant le témoignage des recherches, sont devenus, par l’observation, plus certains ou plus probables. Un esprit inventeur de nos jours, M. Fourrier, disait que, dans les applications du calcul aux lois qui régissent la chaleur, il avait été guidé par les conjectures de Buffon. L’illustre Cuvier ne lui fut pas moins redevable. Buffon restera donc à jamais parmi les grands noms de la France : car il a laissé des monuments immortels et une influence féconde. »
Pourquoi faut-il ajouter à ces éloquentes paroles que la Révolution n’a laissé subsister que la gloire de Buffon, et cependant il avait un fils. Cet héritier d'un grand nom, qui poussait la piété filiale jusqu’à l’adoration, colonel de cavalerie à vingt-neuf ans, digne par son courage du génie de son père, riche d’avenir et capable de s’illustrer en servant son pays, monta, quel-
1. Cuvier. « L’histoire des travaux de Buffon touche partout à l'histoire de Cuvier : ces grands travaux lient deux siècles. Buffon devine. Cuvier démontre; l’un a le génie des vues, l’autre se donne la force des faits; les prévisions de l’un deviennent les découvertes de l’autre : et quelles découvertes! les Ages du inonde marqués, la succession des êtres prouvée, les temps antiques restitués, les populations éteintes du globe rendues à notre imaginalion étonnée. Les travaux de Buffon et de Cuvier sont, pour l’esprit humain, la date t d’une grandeur nouvelle. » M. Flourens, Histoire des idées et des travaux de Buffon.
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-ques jours avant le 9 thermidor, sur l’échafaud de la Terreur, et de là, intrépide et résigné, il fit entendre à la foule ces simples et héroïques paroles, qui nous serrent le cœur et qui percent l’âme : « Citoyens, je me nomme Buffon. » Quel martyr et quels bourreaux ! Hâtons-nous de dire, pour opposer la vertu au crime, que la fille de Daubenton, veuve à vingt-trois ans de ce noble jeune homme, en a gardé pieusement le souvenir, et que, parvenue à une vieillesse avancée, elle fait bénir à Monlbar le nom vénéré de comtesse de Buffon.
Rousseau (Jean-Jacques), né à Genève le 28 juin 1712 et baptisé à l’église de Saint-Pierre le 4 juillet suivant ne connut pas sa mère, qui mourut en le mettant au monde chez une parente où elle était en visite. Son père, Isaac Rousseau, citoyen do Genève, était un habile horloger, homme distingué dans son art et homme de plaisir qui n’était pas sans quelque goût pour les lettres; sa mère, Suzanne Bernard avait de la beauté, de l’esprit, de la vertu. Cette mort fut le premier et l’irremédiable malheur de Jean-Jacques : s’il eût connu sa mère, s’il l’avait eue pour soigner son enfance et guider sa jeunesse, il n’est pas douteux que par sa présence ou par son souvenir elle ne l’eût préservé des fautes qui ont gâté sa vie, qui pesèrent sur sa conscience et qui pèsent encore sur sa mémoire. Au défaut de sa mère, une tante, sœur de son père, Mme Gonceru, veilla sur lui, et nous verrons qu’il ne l’a pas oubliée. Dès qu’il sut lire, il dévora les livres qu’il eut sous la main; il lisait pour lui, il lisait pour son père. « Ma mère, nous dit-il, avait laissé des romans ; nous nous mîmes à les lire après souper, mon père et moi. R n’était question d’abord que de m’exercer à la lecture par des livres amusants; mais bientôt l'intérêt devint si vif que nous
lisions tour à tour et passions les nuits à cette occupation. Nous ne pouvions jamais quitter qu’à la fin du volume. Quelquefois mon père, entendant le matin les hirondelles, disait tout honteux : Allons nous coucher; je suis plus enfant que toi. » ( Conf ., liv. I".) Ces romans n’étaient rien moins que le grand Cyrus et Cassandre, Mlle de Scudéry et la Calprenède. Après Artamène et Juba, ce fut le tour de Brutus et d’Aristide, tels que Plutarque les représente. C’était encore de l’héroïsme, et de plus c’était de l’histoire. Le jeune enfant touchait ainsi à la réalité, grâce à Plutarque; mais le romanesque, c’est-à-dire l’idéal hyperbolique, avait laissé une empreinte ineffaçable dans son cerveau. Il en garda toute la vie, c’est lui qui nous l'avoue, « des notions bizarres et romanesques dont l’expérience et la réflexion n’ont jamais pu le bien guérir. » Plutarque n’en sera pas moins pour lui un guide et un inspirateur. Il lui devra plus tard le goût de la vertu antique dont son âme ardente fera une passion. Cette enfance était heureuse. Rousseau en conserva chèrement le souvenir: « Les enfants des rois, nous dit-il, ne sauraient être soignés avec plus de zèle que je le fus durant mes premiers ans, idolâtré de tout ce qui m’environnait, et toujours, ce qui est bien plus rare, traité en enfani chéri, jamais en enfant gâté. Mon père, ma tante, ma mie, mes parents, nos amis, nos voisins, tout ce qui m’environnait ne m’obéissait pas à la vérité, mais m’aimait; je les aimais de même. Mes volontés, étaient si peu excitées et si peu contrariées qu’il ne me venait pas dans l’esprit d’en avoir. Je puis jurer que, jusqu’à mon asservissement sous un maître, je n’ai pas su ce que c’était qu’une fantaisie. » Cette période d’éducation par l’indulgence et d’instruction par la lecture avait mené l’enfant jusqu’à sa huitième année, lorsque le père de Rousseau, insulté par un capitaine au service de la France, ne pouvant
obtenir satisfaction par la voie des armes, parce que l’insulteur n'était pas aussi brave qu’il avait été insolent, ni juridiquement, parce que son adversaire avait des parents dans le grand conseil, prit le parti de quitter Genève et de se retirer à Nyon, sans emmener son fils, qui demeura sous la tutelle de son oncle Bernard, alors employé aux fortifications. Ce frère de sa mère avait un fils du même âge que son neveu, et il envoya les deux enfants à Bossey, chez le ministre Lambercier, pour y apprendre avec le latin « tout le menu fatras, c’est Rousseau qui parie ainsi, dont on l’accompagne dans l’éducation ». Le souvenir des deux années passées dans la maison presque paternelle de M. Lambercier revit tout entier dans le délicieux tableau que Rousseau en a tracé au début de ses Confessions et qui serait une véritable idylle s’il n’y avait mêlé un de ces aveux que seul il a eu le triste courage de faire avec une candeur plus que cynique, et si le dénoùment ne tournait pas à la tragédie. Une punition sévère et imméritée dégoûta les deux enfants de leur bonheur. Ayant pris en aversion ce séjour enchanté, ils furent rappelés à Genève. Ils eurent encore trois années de bonheur dans la maison de l’oncle Bernard, qui ne gênait pas leur intimité et qui leur laissait toute liberté de s’instruire et de s’amuser. Mais Rousseau entra bientôt au greffe de la ville, sous M. Masseron, greffier scrupuleux, pour apprendre « l’utile métier de grapignan ». L’épreuve fut courte et décisive. M. Masseron et ses acolytes reconnurent bientôt et déclarèrent l’incapacité du jeune commis. C’est alors, période néfaste dans sa vie, prélude et origine de tous ses malheurs, qu’il fut mis en apprentissage chez un graveur nommé Ducommun. « C’était, dit Jean- Jacques, un jeune homme rustre et violent, qui vint à bout en très-peu de temps de ternir tout l’éclat de mon enfance, d’abrutir mon caractère aimant et vif, cl de
me réduire, par l’esprit ainsi que par la fortune, k uiod véritable état d’apprenti. Mon latin, mes antiquités, mon histoire, tout fut pour longtemps oublié ; je ne me souvenais pas même qu’il y eût eu des Romains au monde. Les goûts les plus vils, la plus basse polissonnerie succédèrent à mes aimables amusements, sans m’en laisser la moindre idée.» Après cet aveu, Rousseau ajoute avec » grande raison : « Il faut que j’eusse un grand penchant à dégénérer; car cela se fit très-rapidement, sans la moindre peine, et jamais César si précoce ne devint si vite Laridon. » ( Confessions , liv. I er .) Il est vrai de dire qu’à la moindre peccadille le maître rouait de coups son apprenti. Ainsi tyrannisé, Rousseau contracta l’habitude du mensonge, de la. fainéantise et du larcin. On ne saurait prévoir où ce régime, en se prolongeant, aurait conduit Rousseau, et s’il lui eût été jamais possible de se relever de l’avilissement où il était tombé. Rousseau pense que sous un patron moins dur il serait devenu un excellent graveur dont on n'aurait jamais parlé que pour louer son habileté et sa probité : « J’aurais, dit-il, passé dans le sein de ma religion, de ma' patrie, de ma famille, de mes amis, une vie paisible et douce, telle qu’il la fallait à mon caractère, dans l’uniformité d’un travail de mon goût et d’une société selon mon cœur. J’aurais été bon chrétien, bon citoyen, bon père de famille, bon ami, bon ouvrier, bon homme en toutes choses. J’aurais aimé mon état, je l’aurais honoré peutêtre, et après avoir passé une vie obscure et simple, mais égale et douce, je serais mort paisiblement dans le sein des miens. » Ce programme rétrospectif paraîtra sans doute aux détracteurs de Rousseau une chimère de plus éolose dans son cerveau, mais, après la vie qu’il a menée, le regret qu’il exprime de n’avoir pu le remplir n’en est pas moins sincère. Rousseau pense toujours ce qu’il dit, au moment où il le dit. — Rousseau était
entré depuis six mois dans sa seizième année lorsqu’un hasard malheureux le chassa de Genève (1728); il quitta sa ville natale, qu’il aimait si chèrement et qu’il ne cessa jamais d’aimer, parce que n’ayant pu y rentrer le soir d’un jour de promenade où la porte avait été fermée prématurément, ü n’oSa pas y reparaître le lendemain, sachant déjà par une double expérience quel traitement lui réservait, en pareil cas, la brutalité de son maître. C’est ainsi que l’empressement dü capitaine Minutoli, qui devançait l'heure du couvre-feu, et la rudesse du graveur Ducommun, qui malmenait les apprentis retardataires, firent d’un adolescent déjà vicieux et toujours timide un exilé et un vagabond. — Nous avons à le suivre dans cette carrière aventureuse. A deux lieues de Genève, sur la frontière de Savoie, Rousseau fut accueilli par M. de Pontverre, curé de Confignon. Ce bon ecclésiastique, charmé de son heureuse physionomie et de la franchise de ses aveux, vit dans cette rencontre l’occasion de faire la conquête d’une âme au profit de l’orthodoxie. Au lieu d’envoyer le fugitif à son père réfugié à Nyon, ou de le renvoyer à Genève chez l’oncle Bernard, il crut mieux faire de le diriger sur Annecy et de l’adresser à Mme de Warens, dont la conversion récente avait fait grand bruit. M. de Pontverre était loin de prévoir quelles devaient être les suites de cette démarche et jusqu’où s’étendraient les soins de la protectrice sur le pupille qui lui était confié. Mme de Warens avait alors vingt-huit ans, elle n’avait pas seulement quitté la communion où elle était née, elle s’était encore séparée de son mari, mais elle avait gardé toute sa coquetterie et les grâces de la jeunesse. De son côté, Rousseau promettait. « J’étais, dit-il, au milieu de ma seizième année. Sans être ce qu’on appelle un beau garçon, j’étais bien pris dans ma petite taille, j’avais un joli pied, une jambe fine, l’air dégagé, la physionomie ani-
mée, la bouche mignonne, les sourcils et les cheveux noirs, les yeux petits et même enfoncés, mais qui lançaient avec force le feu dont mon sang était embrasé. » (Confessions, liv. II.) Il faut rendre justice à Mme de Warens, elle ne négligea rien d'abord pour mener à bonne fin le dessein de conversion formé par M. de Pontverre, elle envoya loyalement son enfant, comme elle l’appelait déjà, à l’hospice des catéchumènes de Turin, et lorsqu’il lui revint, très-imparfaitement converti, après avoir tenté la fortune chez Mme de Vercellis et chez le comte de Gouvon, où il n’avait trouvé qu’une domesticité à peine déguisée, elle le plaça au séminaire catholique d’Annecy pour le préparer à la prêtrise. — A l’hospice des catéchumènes, Rousseau avait abjuré le protestantisme avec répugnance et sans conviction, surtout pour abréger un emprisonnement qui lui déplaisait. Pendant son séjour à Turin, qui dura plus de deux années, eut lieu cette triste aventure d’un ruban dérobé, larcin puéril dont il se déchargea sur une jeune fille qui n’osa pas le convaincre de mensonge, et qu’il laissa sous le poids d’une calomnie. Rousseau n’eut pas le courage d’avouer la vérité, il ne chercha pas à savoir ce que son mensonge avait coûté à la pauvre Marion, qu’il plaignait du fond du cœur et, de cette double faiblesse, il se fit un remords pour le reste de sa vie. Gomme compensation, il avait rencontré l’abbé Gaime, précepteur des enfants du comte de Mellarède, qui, par de sérieux entretiens sur la religion, avait déposé dans son âme le germe des principes que développera plus tard le vicaire savoyard. L’année suivante, au séminaire d’Annecy, un de ses condisciples, l’abbé Gâtier, continuera l’œuvre commencée par l’abbé Gaime. — Rousseau, entré à seize ans (1728) à l’hospice des catéchumènes, y avait demeuré trois mois à peine. Son séjour à Turin se continua jusqu’au terme de sa dix-huitième
année (1730). Enfin, il en sortit, aussi pauvre qu’il y était entré, sans autre motif que les instances d’un garçon de son âge, nommé Bâcle, dont il s’était engoué. Les deux amis, légers d’argent et riches d’espérance, comptaient beaucoup sur le produit d’une fontaine de Héron, dontle jeu devait naturellement attirer sur eux l’admiration et les largesses des Piémontais et des Savoyards. La fontaine se brisa et força Rousseau de presser le pas pour atteindre Annecy, où il retrouva Mme de Warens, qui', en bonne mère, fêta le retour de l’enfant prodigue. Elle le fit entrer au séminaire, d’où il ne tarda pas à sortir. Comme il n'y avait pris goût qu’à la musique d’église, sa protectrice le mit en pension chez le directeur de la manécantérie, nommé Lemaître. Celui-ci s’étant brouillé avec le chapitre, son élève fut chargé par Mme de Warens de lui faire la conduite jusqu’à Lyon. Elle voulait par là rompre une liaison de Rousseau avec un jeune libertin, Yenture de Villeneuve, dont il s’était épris, comme il. avait fait de Bâcle, sans plus de raison. Chemin faisant, Lemaître eut deux attaques d’épilepsie ; à Lyon, il en eut une troisième, en pleine rue. La foule s’amassa. Rousseau, qui n’était pas brave, s’éclipsa pendant la bagarre, abandonnant le pauvre épileptique à son malheureux sort et à la pitié publique. Il s’était contenté d’indiquer l’hôtel où Lemaître était descendu. Cette lâche désertion terminait la mission dont on l’avait chargé. Il fut dispensé d’en rendre compte à Mme de Warens, qu’il ne retrouva pas à Annecy lorsqu’il y reparut. Ce fut comme un châtiment que la Providence ajoutait aux reproches de sa conscience. Pendant quelques semaines d’attente inutile, il eut au moins une journée de pures délices, dont il a immortalisé le souvenir, celle où il servit de guide à ces deux charmantes Savoisiennes dont il a idéalisé les traits dans Julie d’Étange et Claire d'Orbe, Mlles Calley et de Graffenried. Enfin, lassé d’at-
tendre et réduit îi la misère par l'absente de sa bienfaitrice, il se décide à chercher des ressources dans la musique, qu’il ne sait pas encore. 11 se rend à Lausanne, où, sous le nom de Vaussore, il prend enseigne de musicien et de compositeur. Ou le croit d’abord sur parole; mais un concert, où il fait exécuter une cantate de sa composition dont les notes discordantes produisirent l’effet d’un véritable charivari, le força de porter ailleurs son industrie. A Neuchâtel, il réussit mieux, car il commençait à apprendre la musique en l’enseignant, mais là encore le démon des aventures vint le tenter sous la figure d'un archimandrite qui quêtait pour le saint-sépulcre et qui promettait de lui faire voir Jérusalem. Le pèlerinage s’arrêta à Soleure, l’archimandrite ayant paru suspect à notre ambassadeur, M. de Bonac, qui, du reste, prit Rousseau sous sa protection et le dirigea sur Paris avec un léger subside et quelques lettres de recommandation pour y être le mentor d’un jeune officier, M. Godard (1732). Ge premier séjour à Paris dura peu, et la lésine de son pupille ne contribua guère à le lui rendre agréable. Dans cette disposition d’esprit, il apprend que Mme de Warens, dont il avait perdu la trace, est établie à Chambéry. Il part, il arrive, il trouve la même tendresse, le même dévouement. Toujours docile à cette voix qui le charme, il se laisse enrôler dans le cadastre; puis, poussé par sa vocation musicale, il donna de sa jolie voix, presque savante alors, de profitables leçons aux jeunes Savoisiennes. C’est à ce moment que Mme de Warens, craignant pour son protégé les périls de ce dangereux métier, se décida à les prévenir par un remède héroïque. Cette femme singulière, tout ensemble mystique et galante, qui aimait à tout donner et qui ne se refusait pas elle-même, accorda à Rousseau ce qu’il ne lui demandait pas et devint maternellement sa maîtresse. Rousseau avait alors vingt et un ans
(1 733); les années qu’il passa dans l’intimité de Mme de Warens ne lurent pas inutiles à la culture de son esprit. Il eut de longs loisirs, il étudia beaucoup et librement. Il prit surtout le goût des mœurs simples et la passion pour la vie des champs, dans cette retraite des Charmettes que son séjour a illustrée. Parmi ses lectures, des livres de médecine, qu’il dévorait, comme le reste, dans son ardeur de tout apprendre, l'amenèrent à soupçonner que la cause de quelques souffrances qu’il éprouvait n’était rien moins qu’un polype au cœur. Montpellier seul était capable d’opérer une pareille cure. Il partit donc pour Montpellier, et avant d’y arriver, il fit diversion à sa maladie par une passion ardente et passagère pour Mme de Larnage. A Montpellier, les médecins constatèrent qu’il n’avait point de polype. Il avait promis, après sa guérison, de revoir sa conquête, qui l’attendait, fidèlement sans doute, au boufg de St- Andéol ; mais il passa outre avec une fermeté stoïque et un élan de cœur qui l’emporta vers Mme de Warens, pour mettre à ses pieds son repentir et son amour. Hélas ! Mme de Warens n'avait pas été plus scrupuleuse que lui. Rousseau trouva sa place occupée. Il est vrai que dans le cœur hospitalier de Mme de Warens il y avait place pour deux; elle le lui disait, mais Rousseau ne consentit pas au partage. Il se résigna, et même il travailla loyalement à rendre son successeur moins indigne de sa bonne fortune. Malgré tout, le charme était rompu. Rousseau se décida enfin à quitter Chambéry, et Mme de Warens le laissa partir; il reprit le chemin de Lyon, où il avait laissé, dix ans auparavant, le pauvre Lemaître aux prises avec l’épilepsie, et il entra (1740) en qualité de précepteur dans la maison de M. de Mably, prévôt général du Lyonnais, frère aîné des abbés de Mably et de Gondillac. Le préceptorat est une condition bien épineuse, parce qu’il ne donne qu’une au-
torité déléguée et une position subalterne pour une œuvre à laquelle suffiraient à peine toute la puissance de l’autorité directe et toute la considération qui s’attache à l’indépendance. Le caractère timide et fier de Rousseau devait aggraver cet inconvénient; aussi reconnut-il bientôt son insuffisance. Il se retira donc, mais en assez bons termes avec le père de ses élèves. Il avoue toutefois que, dans l’emploi de sommelier, qu’il cumulait avec le préceptorat, il avait détourné à son usage quelques bouteilles d’un petit vin d’Arbois qui lui plaisait fort, et que, par surcroît, il s’était épris des beaux yeux de Mme de Mably, qui n’en sut rien. Ces méfaits n’ont pas empêché Condillac de témoigner à l’ancien précepteur de ses neveux beaucoup d’estime et de lui garder une inviolable amitié. — Rousseau revit alors Mme de Warens, sans émotion cette fois, sinon de tristesse à la vue des faiblesses de cette femme que son imprévoyance et la facilité de ses mœurs conduisaient à une ruine inévitable et au mépris. Rousseau s’isolait et s’effaçait dans cette maison où il avait régné, mais il n’oubliait pas sa bienfaitrice ; dans son isolement, il travaillait en vue de s’affranchir lui-même et de la sauver. Il crut en avoir trouvé les moyens par une invention qui devait, pensait-il, lui donner la célébrité et la fortune. C’était l’emploi des chiffres pour noter la musique. Il semble en effet que les sons, ayant tous isolément une valeur appréciable et entre eux des rapports numériques, peuvent être iacilement exprimés par des nombres. Muni de cette découverte, il arriva une seconde fois à Paris (1741). L’Académie des sciences examina son système sans lui opposer aucune fin de non-recevoir ; mais Rameau, qui était du métier, en vit le côté faible pour la pratique et le signala sans ménagement. Quoi» qu’il en soit, Rousseau s’était fait connaître, on l’avait accueilli dans le monde des philosophes et des financiers. Il con-
nut alors Diderot, qui l’enchanta au point de s’en faire adorer, d’Alembert, qui lui inspira de l’estime et du respect, Marmontel, dont les mœurs faciles et le caractère aimable lui plaisaient fort. Plus tard, ils lui devinrent hostiles tous les trois, et les torts les plus graves ne furent pas de son côté. Un autre ami de la même époque, Duclos, lui demeura fidèle. Mme Dupin, fille du financier Samuel Bernard et femme du fermier général, qui essaya de réfuter l’Esprit des lois, lui ouvrit sa maison et le prit pour secrétaire *. Mme de Beuzenval et Mme de Broglie lui témoignaient un sérieux intérêt. Ce fut Mme de Broglie qui pensa à lui pour la place, à la vérité peu enviable, de secrétaire du comte de Montaigu, ambassadeur à Venise, qu’il finit par accepter. C’était un poste subalterne, mais en l’absence d’un secrétaire d’ambassade, Rousseau dut en remplir les fonctions, quoiqu’il n’en eût ni le titre ni les émoluments. Il s’y montra habile et probe et fut réellement un diplomate. Ce qu’il a dit de son séjour à Venise se trouve aujourd’hui confirmé par une pièce diplomatique que M. de Bourqueney a découverte dans les archives du consulat de France à Constantinople, pièce écrite tout entière de la main de Rousseau, et dont M. Saint-Marc Girardin a fait connaître la teneur et la portée. Quoi qu’on en ait pu dire, Rousseau, dans ses Cohfessions, est, pour le bien comme pour le mal, un témoin fidèle. Dans la brouille qui survint, le secrétaire est irréprochable, tous les torts sont du côté de l’ambassadeur s .
1 . Mme Dupin se trouvait être l’aïeule d’un des grands écrivains de notre temps, émule et disciple de J. J. Rousseau, Mme George
Sand.
2. Sur ce point délicat et fort controversé , Rousseau est véridique dans ses Confessions ; il est plus explicite dans une lettre écrite, le 5 janvier 1767, à M. de Chauvel, où il répond, entre autres griefs, à l'allégation de Voltaire, qui faisait de lui un valet de M. de Montaigu : « 11 est vrai que j’ai été domestique de M. de
De retour à Paris, Rousseau ne put se faire écouter du ministère, qui, d’ailleurs, ne l’avait pas accrédité pour les fonctions qu’il avait remplies, et qui ne lui tint pas compte des services qu’il avait rendus.
Heureusement, il retrouvait, outre la liberté, ses amis et ses protecteurs. Il savait assez de musique pour en vivre, soit comme compositeur, soit comme copiste ; il avait même en portefeuille un opéra complet de sa façon, paroles et partition, les Muses galantes. Le duc de Richelieu le charge de revoir, pour une nouvelle mise en scène, la Princesse de Navarre, œuvre commune et au moins médiocre de Voltaire et de Rameau. Cette fois, tout semble lui sourire. Mais à ce moment même, Rousseau gâtait tout l'avenir de sa vie par une liaison qui en sera jusqu’à sa dernière heure l’entrave et la souillure. On peut voir encore dans ce qui nous reste du vieux Paris, au coin d’une rue étroite qui va de la rue de Cluny à la rue Saint-Jacques, la rue des Cordiers, au-dessus de la Sorbonne, un petit hôtel qui a quitté son nom de Saint-Quentin pour celui de J. J. Rousseau : c’est là que, par une déplorable fatalité, Rousseau fit la rencontre de cette servante sans beauté, sans esprit, sans cœur, Thérèse Levasseur, qu’il traînera désormais à sa suite, comme un vivant témoignage de servitude et d’abaissement moral. Rousseau fut littéralement ensorcelé. Il n’en restait pas moins mêlé à la vie mondaine. Du cercle des beaux esprits qu’il fréquentait et des salons opulents où il était admis, il retournait le soir dans son galetas
« Montaigu, ambassadeur de France à Venise, et que j'ai mangé son <■ pain, comme ses gentilshommes étaient ses domestiques et mau- « geaient son pain, avec cette différence que j’avais partout le pas *• sur les gentilshommes, que j’allais au sénat, cflie j'assistais aux << conférences et que j’allais en visite chez les ambassadeurs et mi- « nistres étrangers ; ce que assurément les gentilshommes de l'am- « bassadeur n’eussent osé faire. Mais bien qu'eux et moi fussions « ses domestiques, il ne s’ensuit pas que nous fussions ses valets.»
de la rue des Cordiers, où Thérèse l’attendait. Rousseau nous a livré le secret de cette honteuse et incurable faiblesse : il était né lascif et timide, et, de plus, son imagination, qui avait le don des métamorphoses, transfigurait son indigne maîtresse. S’il avait eu des scrupules, le commerce de Diderot et de Grimm, dont il s’était engoué et qu’il a aimés avec passion, les aurait levés. Rousseau vivait de peu ; il avait un maigre emploi de commis chez M. Dupin, fermier général, et quelques profits de la musique qu’il copiait. Quatre années (1745- 1749) se passèrent ainsi sans autre événement notable que la naissance et l’abandon des enfants mis au jour par Thérèse avec une fécondité et une régularité désespérantes. On compte, en moins de cinq années, cinq de ces malheureuses créatures qui passèrent de la rue des Cordiers à l’hospice desEnfants-Trouvés. A défaut de ces enfants, pour qui Rousseau n’eut alors ni un regret ni un regard, il nourrissait leurs ascendants, le père et la mère Levasseur, qui s’étaient abattus sur lui. Évidemment, le sens moral de Rousseau était oblitéré, car il ne devait rien à ces bohèmes sans vergogne qui venaient faire curée de l’honneur de leur fille, et il se devait tout entier à ces pauvres êtres, qui sans lui ne seraient pas nés. — Jusqu’alors, rien ne faisait encore prévoir l’importance du rôle philosophique et littéraire auquel Rousseau était destiné. Ses essais annonçaient le désir de bien faire et quelque talent. Il y a même de très-jolis vers et d’agréables scènes dans la petite comédie qui a pour titre l’Engagement téméraire (1747). Narcisse, qui est son début dramatique (1734), les Prisonniers de j guerre et les Muses galantes (1743) sont d’un écolier qui ne promet pas un maître. Rousseau n’avait pas trouvé sa voie. Un hasard devait faire jaillir l’étincelle divine et déterminer l’explosion de son génie. Ce hasard fut une annonce insérée au Mercure. L’académie de Dijon posait
la question suivante : « Le progrès des sciences et des arts a-l-il contribué à corrompre ou à épurer les mœurs ? » Ce fut un éclair et un coup de foudre. Ici, il faut écouter Rousseau lui-même : « Si jamais quelque chose, écrit-il dans sa seconde lettre à M. de Malesherbes, a ressemblé à une inspiration subite, c’est le mouvement qui se lit en moi à cette lecture : tout à coup, je me sens l’esprit ébloui de raille lumières; des foules d’idées vives s’y présentent à la fois avec une force et une confusion qui me jeta dans un trouble inexprimable; je sens ma tête prisé par un étourdissement semblable à l’ivresse. Une violente palpitation m’oppresse, soulève ma poitrine; ne pouvant plus respirer en marchant, je me laisse tomber sous un des arbres de l’avenue, et j’y passe une demiheure dans une telle agitation qu’en me relevant j’aperçus tout le devant de ma veste mouillé de mes larmes, sans avoir senti que'j’en répandais. » Autant la secousse fut vive, autant la détermination fut sincère. Dès ce jour, nous avons un nouveau Rousseau, qui ne songera plus qu’à réformer le monde après s’en être séparé. Dans ce premier discours, il avait porté un défl à l’esprit et aux mœurs de son temps. Ce qu’il flétrissait en évoquant l’ombre de Fabricius, c’était la corruption morale et l’indifférence politique de ses contemporains auxquelles il opposait la vertu et le patriotisme de l’ancienne Rome. Dans un second discours sur l’Origine et les fondements de l’inégalité parmi les hommes (1753), avec la même intention de réforme et d’invective, il remonte au delà des antiques républiques, à un âge primitif d’innocence et d’équité, où l’instinct naturel de la justice aurait maintenu l’égalité entre les hommes. Ce discours, où se montre encore l'empreinte de Diderot, estparticulièrement hautain, sarcastique et déclamatoire. Comme dans le précédent, il s’appuie sur des erreurs palpables qu’il donne pour des vérités démontrées. Les. lettres et les
arts vivent à la vérité et peuvent fleurir avec la corruption ; ils ne l’engendrent pas, et il est plus vrai de dire qu’ils la tempèrent en adoucissant les mœurs et en éclairant les intelligences. Rousseau veut voir un poison dans un palliatif, et il cherche le remède dans un régime qui, s'il a jamais existé tel qu’il l’admire, n’en contenait pas moins le germe de la corruption qui a suivi. A quoi bon, dès lors, remonter au point de départ? C’est l’avenir qu’il faut prendre en considération et non le passé. Dans le discours sur Y Inégalité, Rousseau admet l’égalité des hommes sous la loi de nature, et si cette égalité a été rompue, on doit, suivant lui, l’attribuer à l’institution de la propriété; mais l’égalité primitive étant donpée, d'où serait venue l’inégalité dans la propriété? La réalité, il faut bien le dire, c’est que les hommes ne sont pas égaux et ne l’ont jamais été au sens où l'entendent Rousseau et ses sectateurs. L’inégalité est à la racine des choses, la force physique et la force intellectuelle sont inégalement réparties entre tous les membres de la famille humaine; aussi la justice, qui protège également tous les droits, n’a-t-elle pas en main un niveau mais une balance. Le réquisitoire de Rousseau contre la société pèche donc par la base ; le but de la société n’est pas d’introduire la parité où la nature amis la diversité, mais de faire prévaloir l’équité dans les rapports divers qui se forment entre les hommes, dans la famille et dans l’État. Le mérite de ces deux œuvres est d’avoir porté l’attention sur la dépravation trop réelle des mœurs et sur la flagrante iniquité de quelques-unes des institutions sociales. On sait quel fut le retentissement de ces cris d’alarme. — Entre les deux discours, Rousseau avait composé et fait représenter le Devin du village (1752), qui est une agréable partition et une charmante pastorale, souvenir idéalisé des années heureuses passées aux Gharmettes. La faveur publique lui permettait d’aspirer aux
grâces de la cour. Louis XV et la favorite lui lirent des avances que sa sauvagerie éluda; à la même époque, M. de Francueil, receveur général, lui offrait dans ses bureaux une place lucrative, celle de caissier, dont il dédaigna les profits parce qu’il en craignait les soucis et la responsabilité; il s’éloignait du inonde qui lui faisait fête, et, pour ne plus être en état de s’y montrer avec convenance, il quittait bravement l’habit de ville et l’épée. Il faisait effort sur lui-même pour mettre sa vie d’accord avec ses principes; mais, comme il sortait de son naturel, il y mit de la roideur, et il affecta le ton et les allures d’un misanthrope. Un voit bien qu’il prend ses précautions contre lui-même et qu’il s’engage au delà de ses forces, mais il le fait de manière à ne pas pouvoir faiblir sans se déshonorer publiquement. « Si, disait-il dès 1752*, ceux qui sont si ardents à chercher des reproches à me faire s’aperçoivent jamais que je commence à briguer les suffrages du public, ou que je tire vanité d’avoir fait de jolies chansons, ou que je rougisse d’avoir écrit de mauvaises comédies, ou que je cherche à nuire à la gloire de mes concurrents, ou que j’affecte de mal parler des grands hommes de mon siècle pour tâcher de m’élever à leur niveau en les rabaissant au mien, ou que j’aspire à des places d’académie, ou que j’aille faire ma cour aux femmes qui donnent le ton, ou que j’encense la sottise des grands, ou que, cessant de vouloir vivre du travail de mes mains, je tienne à ignominie le métier que je me suis choisi et fasse des pas vers la fortune ; s’ils remarquent, en un mot, que l’amour de la réputation me fasse oublier celui de la vertu, je les prie de m’en avertir, et même publiquement; et je leur promets de jeter à l’instant au feu mes écrits et mes livres, et de convenir de toutes les erreurs qu’il leur plaira
l. Préface de Narcisse.
de me reprocher. * Après cela, il fallait bien à tout prix soutenir la gageure. — En 1754, Rousseau, qui avait l’intention de dédier son dernier discours à la république de Genève, fut pris d’un violent désir de revoir sa patrie. Il profita avec empressement d’une occasion qui se présentait, et, pendant son séjour parmi ses concitoyens, il rentra dans la communion de Calvin, dont il s’était séparé, vingt-six ans auparavant, par son abjuration à l’hospice des catéchumènes de Turin. Genève lui parut l’asile de la liberté, et sans doute il y serait revenu pour s’y fixer, s'il n’en eût été détourné par l’arrivée de Voltaire qui, dès les premiers mois de l’année suivante, vint s’établir aux Délices. Rousseau revint à Paris, mais avec l’intenLion de s’en éloigner lorsqu’il lui serait possible de vivre à la campagne, loin du bruit et des coteries. Ce fut alors (1756) que l’amitié de Mme d’Épinay, belle-sœur de la comtesse d’Houdetot, l’attira dans la délicieuse vallée de Montpiorency, où elle avait fait bâtir, à l’intention du philosophe, près de son château de la Chevrette, un pavillon isolé qui reçut le nom devenu si célèbre de l’Ermitage. Rousseau aurait, dû être heureux dans cette retraite, mais la solitude anima son imagination sans calmer ses sens. Le désert, comme pour Antoine, se peupla pour lui de démons tentateurs; mais Rousseau ne songea pas à les conjurer, et pour mieux les retenir, il se mit à écrire la Nouvelle Héloïse. Ce titre nous montre quelle place tenait une Héloïse dans les rêrçes de Rousseau ; il forma celle de son roman à l’aide de quelques souvenirs d’amours ébauchées dans sa jeunesse, et son imagination fit le reste. Il s’enivre réellement de l’idéal qu’il a créé, et en ce sens la passion qu’il exprime, pour être chimérique, n’en est pas moins sincère, et c’est pour cela qu’elle est éloquente et contagieuse. Elle était si vive, et, après tout, si effective, qu’il la transporta sur Mme d’Houdetot, qui faillit la parta-
ger. Elle en lut au moins troublée. Cet amour de Rousseau pour Mme d’Houdetot nous est une nouvelle preuve de sa puissance de transfiguration. On ne peut pas dire que la comtesse ait été laide; mais avec les traits qu’on * nous décrit, elle n'aurait pas manqué de le paraître, si elle n’avait pas été aimable et comtesse. Mme d’Épinay, qui n’avait pas appelé Rousseau à l’intention de sa bellesœur, témoigna, non pas de la jalousie, Grimm y mettait bon ordre, mais quelque inquiétude et une grande curiosité. Thérèse, de son côté, se plaignait de l’abandon où elle languissait; de plus, Diderot et ses amis harcelaient Rousseau pour le ramener à Paris, soit qu’ils voulussent le soustraire à l’empire de Thérèse et de son entourage, ou simplement remettre la main sur son génie. Il n’en fallait pas plus à l’ombrageux Rousseau pour démêler sous ces contrariétés diverses tous les fils d’une trame unique savamment ourdie contre lui Enfin la mesure fut comble lorsque, sur une insinuation de Mme d’Épinay et une sommation de Diderot, inspirées l’une et l’autre par Grimm, Rousseau fut mis en demeure d’accompagner Mme d’Épinay, qui allait à Genève pour consulter Tronchin. Rousseau venait d’apprendre le véritable motif du voyage, qui était une grossesse dont Grimm mieux que personne connaissait l’origine. Il faut avouer que ce baron allemand avait bien de la finesse et peu de scrupules. Quel rôle réservait-il à un ami, à un philosophe , à un républicain dans l’austère Genève ! Rousseau refusa. La rupture fut douloureuse et irrévocable, et l’hôte de Mme d’Épinay, attiré et accueilli avec tant de bonne grâce vingt mois auparavant 1 , dut, au cœur dej’hiver, malade et sans ressources, dire adieu à l’Ermitage et chercher un nouvel asile. Cette avanie navra le cœur de Rousseau et assombrit son âme. Heureu-