‹ Mélanges et penséesChapitre 9 sur 13 · Le génie n’est qu’une longue patience. » (Buffon · texte numérisé non relu

Le génie n’est qu’une longue patience. » (Buffon

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assemble les objets et les idées; une ardeur opiniâtre qui ne s’occupe des obstacles que pour les vaincre; voilà de quels éléments la nature avait formé le corps et l’intelligence de son futur historien. La société ne l’avait pas traité moins favorablement en lui donnant une place honorable et une fortune indépendante. Lorsque la destinée d’un homme s’annonce sous de pareilles auspices, on peut, sans témérité ni superstition, y reconnaître un dessein de la Providence.

J’avais l’intention d’écrire une biographie familière et de parler avec simplicité de notre illustre naturaliste; mais la grande figure de Buffon, toujours présente à mes yeux, le souvenir de la pompe de son langage et de la majesté de ses travaux, m’ont porté involontairement dans une sphère d’où je ne sais comment descendre pour arriver aux détails qu’il faut cependant raconter avec fidélité. La vocation scientifique de Buffon se déclara pendant le cours et surtout vers la fin de ses études. Les éléments d’Euclide, dont Pascal enfant devina la première partie, furent aussi son livre de prédilection. Buffon n’eut pas cette prodigieuse précocité; mais les facultés de son intelligence suivirent le progrès de ses forces physiques : de sorte que l’équilibre ne cessa pas de subsister. Il prenait une part ardente aux jeux de ses condisciples ; mais lorsque le démon de la science venait le saisir, il s’isolait courageusement pour calmer la fièvre de travail et de curiosité qui fermentait dans son cerveau. Ce partage de ses forces entre l’agitation physique et l’étude solitaire dont la règle du collège lui avait donné l’habitude, Buffon le garda invariablement dans le monde, malgré la tyrannie des devoirs et des plaisirs. Aucune considération ne pouvait lui imposer le sacrifice des heures réservées pour le travail. C’est ainsi que, pendant l’effervescence de l’âge, une matinée laborieuse succédait parfois sans transition aux fatigues, quelles

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qu’elles eussent été, d’une nuit sans sommeil, et que, dans tous les temps, la voix du fidèle Joseph, inexorable réveil-matin, ne fut jamais méconnue. Buffon savait que les ouvrages de la nature, qu’il prenait pour modèle, ne s’accomplissent avec perfection que par l’observation xle lois inflexibles.

Le père de Buffon né tarda pas à reconnaître qu’il y avait dans son fils plus que l’étoffe d'un magistrat; il le laissa donc libre de suivre sa vocation, bien assuré que l’illustration de sa famille ne perdrait rien par ce changement de carrière. Au lieu d’user de précieuses années dans l’étude épineuse et obscure du droit, Buffon, qui s’était lié d’amitié avec un de ses condisciples, lord Kingston, voulut compléter son instruction en voyageant. Il visita d’abord, en compagnie du jeune Anglais et de son précepteur, homme fort instruit dont les conseils ne lui furent pas inutiles, les différentes provinces de l’Italie. Notre voyageur s’arrêta moins à l’élude d’un peuple dégénéré et de ses institutions décrépites qu’à la contemplation des beautés de la nature, et surtout des phénomènes volcaniques. L’énergie des feux souterrains, manifestée par de fréquentes éruptions, lui fit concevoir l’hypothèse du feu central, point de départ de sa théorie de la terre, qu’il développa plus tard avec une rigueur presque scientifique, avec un enthousiasme qui touche à la poésie. Mais il ne se pressa pas de la divulguer. Le germe était déposé dans son intelligence; la méditation, nourrie par de nouvelles observations, devait la faire éclore à un point de maturité convenable. De l’Italie, * Buffon passa en Angleterre, où il séjourna quelques mois, pendant lesquels il constata l’état de la science chez nos voisins et se familiarisa avec leur idiome.

Ce contact avec la patrie de Newton fixa la vocation scientifique de Buffon. Son début fut un hommage à la contrée dont •Voltaire paya aussi l’hospitalité en célé-

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brant le génie de ses savants, de ses philosophes et de ses poëtes. Buffon tradnisit le traité du calcul infinitésimal de Newton et la statique des végétaux de Haies. Ce moyen détourné de s’introduire dans la science, par l’importation des idées d’autrui, indiquait plutôt la prudence que l’originalité de son génie: Mais la prudence est un signe de force. Combien de talents distingués ont compromis leur avenir par l’empressement de produire? C’est surtout dans les sciences et dans les lettres qu’on peut dire : « Tout vient à point à qui sait attendre. » Buffon ne manqua jamais du sentiment de ses forces, mais il en ménagea l’emploi pour les augmenter et les appliquer enfin à une œuvre qui en donnât la mesure. Par ces traductions, Buffon fit connaître le nom qu’il devait illustrer : quelques travaux spéciaux, tels que des mémoires de physique, de géométrie et d’économie rurale, et surtout l’expérience qui renouvela les miroirs ardents d’Archimède 1 , en commencèrent la célébrité. Buffon avait pris place dans la science : il avait k peine vingt-six ans lorsque les suffrages de l’Académie des sciences consacrèrent sa réputation naissante. Il fut élu membre de cette illustre compagnie en 1733.

Ces travaux préliminaires, qui donnaient à Buffon un rang élevé parmi les savants, l’avaient fait connaître en même temps comme un écrivain exact, précis, nerveux ; mais rien n’annonçait encore le grand naturaliste, ni le maître consommé dans l’art d’écrire. Une occasion qui semble fortuite vint mettre Buffon en demeure de produire son génie tout entier. Le savant Dufay, intendant

1. a Cette expérience, qui réussit parfaitement, exigeait une prodigieuse .quantité de lentilles d’une grande dimension. Plus tard, en 1748, Buffon proposa pour le même objet une loupe à échelons, beaucoup plus simple dans sa construction, et dont les effets, qui pouvaient être gradués à volonté, n’en étaient pas moins intenses : elle fut exécutée près de trente ans après par M. l’abbé Bochou. » (Notice sur Buffon , par M. A. Richard.)

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du Jardin du roi, au lit de mort, désigna son successeur ' au choix de Louis XV. Cet homme de bien, passionné pour la science et pour la prospérité de l’établissement confié à ses soins, par un calcul de désintéressement bien rare, même chez les savants, aspira à se faire éclipser. Il pensa que la gravide considération dont Bu ffon était entouré, le zèle qui l’animait et sa capacité éprouvée attireraient de nouvelles richesses, introduiraient un ordre nouveau dans ces collections longtemps négligées, et demeurées incomplètes et confuses, malgré tous ses efforts. Que sa mémoire en soit illustrée I car désormais la destinée de Buffon est fixée, un grand nom de plus va s’inscrire dans les annales littéraires de la France. A la vue de ce vaste dépôt des productions de la nature, l’idée qui doit le rendre immortel s’est emparée de son intelligence ; il consacrera courageusement à la réaliser sa vie tout entière, toutes les forces de son génie. « Dès lors, dit M. Villemain, l’ardeur de Buffon se fixa sur un seul objet : étudier, enrichir les dépôts d’histoire naturelle du Jardin du roi, et, à côté de ces échantillons toujours si incomplets de la nature, décrire la nature elle-même, en raconter l’histoire, en expliquer les lois, en retracer les monuments. Je ne doute pas que Buffon, quand il se proposa lui-même cette tâche immense, n’ait été saisi d’un enthousiasme dont l’empreinte se retrouve dans la solennité de son langage, et qui fit de lui un si grand promoteur de la science. »

Buffon entreprit donc l’histoire de la nature. Avant lui, on l’avait décrite en partie ; il voulut la peindre et la faire revivre dans son ensemble. Non-seulement il prétendit faire connaître, par l’étude des trois ^règnes de la nature, tout ce qui couvre la surface de la terre et ce qu’elle renferme dans ses entrailles, mais remonter par la pensée vers des âges où l’œuvre divine se formait sans autre témoin que Dieu lui-même; il voulut nous faire

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assister à ces révolutions successives qui ont façonné le théâtre où l’homme, dernier venu de la création, règne en souverain. Comment s’est formée notre planète ? Buffon. nous répond : C’est un fragment incandescent détaché du soleil et jeté dans l’espace par le choc d’une comète; il a bouillonné pendant trente-cinq mille ans; attiédi enfin par le rayonnement séculaire de sa chaleur innée, il a vu refluer vers sa surface les vapeurs qu’il avait rejetées, et ces vapeurs, en se condensant, ont formé une sphère liquide qui servit d’enveloppe à ce noyau de lave brûlante. Après vinq-cinq mille ansd’ébullition*et de refroidissement, le niveau des eaux s’abaissa pour laisser paraître de vastes espaces solides, où commencèrent la végétation et la production d’êtres animés se mouvant par une force intérieure. Quels lieux furent d’abord habitables? Bans quelles contrées et pendant combien de siècles se firent les premiers essais de la nature vivante? Quelles dynasties d’animaux se succédèrent à la surface du globe? Buffon le sait, et il le raconte avec la précision d’un témoin oculaire, avec l’orgueilleuse et puissante émotion d’un voyageur qui a visité seul des régions inconnues. Cette nouvelle Genèse surprend et confond l’imagination ; mais quelle que soit la grandeur des hypothèses, la nouveauté et l’éclat des images, j’avoue qu’elle m’émeut moins sérieusement que les antiques traditions de la Bible. Moïse paraît avoir eu de meilleurs renseignements.

Le plan conçu par Buffon était trop vaste pour qu’il pût l’exécuter tout entier; toutefois il a dessiné l’ensemble du monument, il en a élevé le majestueux péristyle et construit les parties principales. Dans ce travail immense, il appela à son aide d’habiles auxiliaires qu’il animait du souüe de son génie. En première ligne, il faut nommer l’exact et laborieux Daubenton, son compatriote; Guéneau de Montbéliard, ravi trop jeune à la

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science, et qui déroba quelquefois de riches couleurs à la palette de son maître; et l’abbé Bexon, qui prit une part considérable à l’histoire des oiseaux. Il est juste de citer ces utiles collaborateurs comme on nomme des élèves qui, dans l’atelier d’un grand peintre, contribuent ' à la perfection des tableaux : leur mérite fait partie de la gloire du chef qui les inspire. Après dix années de travaux poursuivis de concert avec Daubenton, Buffon commença, en 1749, la publication de son grand ouvrage. Les quinze premiers volumes, qui traitent de la théorie de la terre, de la nature des animaux, de l’histoire de l’homme et des quadrupèdes vivipares, parurent successivement dans une période de dix-huit années. Les dixneuf autres suivirent, à des intervalles inégaux, jusqu’à la mort de Buffon. Son chef-d’œuvre, les Époques de la nature , où il complète, en la modifiant, sa théorie de la terre, fut publié lorsqu’il était plus que septuagénaire.

C’est dans cet imposant ouvrage que se trouvent les titres de Buffon, comme savant et comme écrivain, aux yeux de la postérité. Sous le rapport scientifique, sa renommée a porté la peine de son dédain pour les classificateurs et les nomenclateurs. Malgré son incontestable savoir, les esprits subalternes, qui se piquent d’exactitude, le traitent cavalièrement à propos de quelques erreurs et de certaines omissions. Ce qu’il a dédaigné, on l’impute à l’ignorance ; les méthodes secondaires, les règles convenues, qu’il a négligées par une vue supérieure de l’ensemble et pour obéir à une pensée plus générale, deviennent des arguments contre la régularité de sa marche. La médiocrité n’admet pas qu’on puisse l’éclipser sur tous les points ; elle se réserve, pour le soulagement de sa vanité, un domaine où elle veut régner à l’exclusion des esprits supérieurs. Ceux qui ont compté plus de cinq cents espèces de cirons, et qui savent nous dire, avec gravité, dans quelle série de mam-

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mifères l'homme doit être rangé, prennent en pitié la science de Buffon, comme le plus chétif archéologue de nos jours, sourit dédaigneusement lorsqu’on parle de l’érudition de M. de Voltaire. Laissons-leur cette innocente consolation, mais répétons, après M. Villemain :

« Buffon, par le caractère seul de ses recherches, la sublimité de ses conjectures, de ses paradoxes mêmes, agitait les esprits, appelait de loin les découvertes, et créait ce qu’il ne savait pas encore. » Ajoutons que les maîtres de la science sont moins sévères que les écoliers, et que les Cuvier, les Geoffroi Saint-Hilaire, les Blainville, les Éliede Beaumont, les Flourens reconnaissent l'immense savoir de Buffon, comme Robertson a proclamé l’exactitude historique etl’érudition de Voltaire. Comme écrivain, Buffon n’a pas même été attaqué par ces enfants perdus de la critique qui n’ont respecté ni Racine ni Bossuet.

Buffon a exposé lui-même ses procédés de style et de composition dans son discours de réception à l’Académie française. En indiquant la méthode que doit suivre un écrivain pour arriver à la perfection, il s’était pris pour • modèle, et nous n’avons rien de mieux à faire que de transcrire une page dans laquelle il énumère complaisamment les secrets de son art, et les qualités qui distinguent son style 1 . « Pour bien écrire, il faut posséder pleinement son sujet; il faut y réfléchir assez pour voir clairement l’ordre de ses pensées et en former une suite, une chaîne continue, dont chaque point représente une idée; et, lorsqu'on aura pris la plume, il faudra la conduire successivement sur ce premier tracé sans lui per-

1. M. Villemain a indiqué ce qu’il y a d’exclusjf et de trop rigoureux dans quelques points de la théorie de composition exposée par liufTon. Il l'a complétée par de nouveaux aperçus tirés de sa propre expérience. Ces révélations personnelles des maîtres en l’art d’écrire contiennent un enseignement pratique bien plus fécond que les règles traditionnelles de la routine.

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mettre de s’en écarter, sans l’appuyer trop inégalement, sans lui donner d’autre mouvement (pie celui qui sera déterminé par l’espace qu’elle doit parcourir. C’est en cela que consiste la sévérité du style; c’est aussi ce qui en fera l’unité et ce qui en réglera la rapidité, et cela seul aussi suffira pour le rendre précis et simple, égal et clair, vif et suivi. A cette première règle dictée par le génie, si l’on joint de la délicatesse et du goût, du scrupule sur le choix des expressions, de l'attention à nommer les choses que par les termes les plus généraux, le style aura de la noblesse. Si l’on y joint encore de la défiance pour son premier mouvement, du mépris pour tout ce qui n’est que brillant, et une répugnance constante pour l’équivoque et la plaisanterie, le style aura de la gravité, il aura même de la majesté. » Qu’on ajoute à ces traits cette chaleur tempérée qui naît du paisible enthousiasme de la science et le coloris qui tient à l’imagination, on aura Buffon tels que ses ouvrages nous le montrent, méthodique, précis, grave, majestueux, abondant, animé d’un feu contenu, et colorant sa pensée de teintes énergiques et brillantes. Disons encore, pour compléter ce tableau, que, lorsque Buffon composait, il aimait à mettre le monde extérieur en harmonie avec la dignité de^sa pensée. Le cabinet voisin de la tour solitaire de Montbar, oü il se retirait dans un majestueux isolement, était comme un sanctuaire dans lequel l’interprète de la nature célébrait les mystères de la création.

L’intendance du Jardin du roi avait réglé la vie de Buffon, dont le temps se partageait entre sa résidonce de Paris et un séjour de plusieurs mois dans ses terres de Bourgogne. Un mariage, contracté en 1752 avec Mlle de Saint-Belin, femme d’une rare beauté et d’un esprit distingué, ferma sa jeunesse. Un an après, l’Académie française s’honora en l’appelant dans son sein.

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Cette docte assemblée s’était peu pressée : car il y avait déjà trois ans que les trois premiers volumes de l’ Histoire naturelle avaient paru. Au reste, Buffon ne fit point d’avances, et en cela il comprit sa dignité et les droits de l’assemblée qui témoigna le désir de le posséder. L’usage des visites est un supplice pour celui qui les fait, et une violence ou une séduction pour ceux qui les reçoivent. 11 arrive ainsi que le mérite demeure à l’écart, et que la médiocrité obtient de guerre lasse l’entrée du sanctuaire. C’est ainsi que l’abbé Trublet força les portes : on se fatigua de les fermer sur cette figure qui reparaissait toujours, et sa longue candidature finit par devenir un titre plus puissant que les noms de Diderot et de Jean-Jacques. Buffon, suivant en cela l’exemple de Voltaire, eut le courage de faire un discours utile et vraiment littéraire; il parla en maître consommé de l'art d’écrire ; par une hardiesse nouvelle et qui ne s’est pas renouvelée, il ne prononça pas même le nom de son prédécesseur, dont il se contenta de louer, par voie d’allusion, le zèle et la piété. Il est vrai qu’il succédait à l’archevêque de Sens, Languet de Gergy, historien de Marie Alacoque et champion déclaré de la bulle Unigenitus.

La réputation de Buffon remplissait l’Europe. Les hommages de l’admiration publique lui arrivaient de toutes parts : les souverains, les savants, les voyageurs de toutes les nations lui envoyaient, comme un tribut, les plus rares productions des deux mondes ; toutes les compagnies savantes l’inscrivaient au nombre de leurs correspondants : Louis XV, malgré sa profonde indifférence pour ceux dont le génie illustrait son règne, le combla de faveurs, et il érigea en comté sa terre de Montbar; enfin, un ministre de Louis XVI, M. d’Angevilliers, lui fit élever une statue en marbre avec cette magnifique inscription : « Majestati naturæ per ingenium. *

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« Ni personne, dit M. Villemain, ni surtout Buffon lui-même, ne s’étonnait de tels honneurs. » Ce mot si vif et si expressif, incidemment jeté par l’historien de notre littérature, nous amène à dire quelques mots du caractère de Buffon. Jamais homme ne posséda à un plus haut degré le sentiment de sa supériorité, et ne s’inquiéta moins de le dissimuler. Non-seulement il a conscience de son propre génie, mais il fait de ce génie l’idéal de l’intelligence humaine. Il ahaisse ce qu’il n'atteint pas, il dédaigne ce qu’il ne saurait goûter. Prosateur, il méprise les vers, à moins qu’ils ne soient beaux comme de la prose ; peu sensible, il rudoie les délicatesses du sentiment, et navre le cœur de Bernardin de Saint-Pierre en interrompant brusquement la lecture de Paul et Virginie. Malgré quelques précautions oratoires, sa personnalité n’éclate nulle part avec plus d’évidence que dans son discours de réception à l’Académie. Contraint de louer par les habitudes du lieu, il annulle ses éloges par la généralité et l’exagération ; pour faire passer l’apothéose de son talent, après avoir exposé une théorie tirée de sa propre pratique, il la rapporte aux ouvrages de ses nouveaux collègues, ouvrages que sans doute il n’a jamais ouverts. Je me trompe, il a lu Montesquieu, Voltaire et Fontenelle, et il aura soin de leur faire entendre qu’il connaît le faible de leurs plus beaux écrits.

« Faute d’un plan fortement conçu, le meilleur écrivain s’égare : quelque brillantes que soient les couleurs qu’il emploie, quelques beautés qu’il sème dans les détails, comme l’ensemble choquera ou ne se fera pas sentir, l’ouvrage ne sera point construit, et, en admirant l’esprit de l’auteur, on pourra soupçonner qu’il manque de génie. * Voilà pour M. de Voltaire. « Les interruptions, les repos, les sections, ne devraient être d’usage que quand on traite des sujets différents; autre-

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ment, le grand nombre de divisions, loin de rendre un ouvrage pins solide, en détruit i’assemblage; le livre paraît plus clair aux yeux, mais le dessein de l’auteur demeure obscur. «Comprenez-vous, monsieur deMontesquieuPAvousmaintenant, monsieur de FontenelIe.« Rien nes’opposeplusàlachaleur que ledésir de mettre partout des traits saillants ; rien n’est plus contraire à la lumière, qui doit faire un corps et se répandre uniformément dans un écrit, que ces étincelles qu’on ne tire que par force en choquant les mots les uns contre les autres, et qui ne nous éblouissent pendant quelques instants que pour nous laisser ensuite dans les ténèbres. » Fontenelle, Voltaire et Montesquieu , poliment éliminés et dûment avertis, Buffon peut dire à ses nouveaux confrères, sans crainte d’être pris au mot : « C’est ainsi, messieurs, qu’il me semblait en vous lisant, que vous me parliez, que vous m’instruisiez. Mon âme, qui recueillait avec avidité ces oracles de la sagesse, voulait prendre l’essor et s’élever jusqu’à vous : vains efforts! >• L’Académie, qui depuis son origine a entendu, de bonne grâce il est vrai, et sans rien perdre de sa haute et légitime considération, bien des railleries, n’a jamais été persiflée aussi intrépidement. Buffon, dans ces accès de gaieté quelque peu cynique, par lesquels il aimait à descendre des hauteurs de son génie, a dû donner de plaisants commentaires à ce morceau d’éloquence officielle. Au reste , Buffon s’est expliqué plqs tard en pleine Académie sur la vanité de ces éloges, où l’emphase est un signe qu’il n’y faut pas chercher la vérité. « La louange réciproque, disait-il en répondant au marquis de Chastellux, nécessairement exagérée, n’offre-t-elle pas un commerce suspect entre particuliers et peu digne d’une compagnie dans laquelle il doit suffire d’être admis pour être assez loué. Pourquoi les voûtes de ce lycée ne forment-elles jamais que des

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échos multipliés d’éloges retentissants? Pourquoi ces rnurs qui devraient être sacrés ne peuvent-ils nous rendre le ton modeste et la parole de la vérité ? Une couche antique d’encens brûlé revêt leurs parois et les rend sourds à cette parole divine qui ne frappe que l’âme. » Il semble que la leçon ait profité : l’encens brûle moins depuis quelques années, et même quelques épigrammes finement décochées ont enlevé, par places, la couche antique déposée sur les parois du temple.

Toutefois Buffon savait louer, quoiqu’il n’en eût pas le goût, et il le fit avec magnificence lorsqu’il reçut la Condamine, qui avait accompli au profit de la science un voyage plein de périls. Il y a là une période qu’il faut citer, car elle est admirable : « Avoir parcouru l’un et l’autre hémisphère, avoir traversé les continents et les monts, surmonté les sommets sourcilleux de ces montagnes embrasées où des glaces éternelles bravent également et les feux souterrains et les ardeurs du midi, s’être livré à la pente précipitée de ces cataractes écumantes dont les eaux suspendues semblent moins rouler sur la terre que descendre des nuées; avoir pénétré dans ces vastes déserts, dans ces solitudes immenses où l’on trouve à peine quelques vestiges de l’homme, où la nature, accoutumée au plus profond silence, dut être étonnée de s’entendre interrogée pour la première fois; avoir plus fait, en un mot, par le seul motif de la gloire des lettres, que l’on ne fit jamais par la soif de l’or : voilà ce que connaît de vous l’Europe et ce que dira la postérité. »

Buffon prolongea sa glorieuse carrière au delà de quatre-vingts ans. Je voudrais, en terminant cette rapide esquisse, décrire ses dernières années , montrer la pompe de ses funérailles, et indiquer l’influence de son génie sur les destinées de la science; mais il vaut mieux laisser parler M. Villemain, qui, de main de maître, a

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tracé ce tableau en quelques lignes d’une majestueuse éloquence : « Cet homme si paisible, et tout à fait de l’ancienne monarchie, touche presque à nos grands troubles civils, dont il ne soupçonnait pas l'approche. Il eut, dans sa vieillesse, pour admiratrice et pour amie Mme Necker, et le dernier témoin de ses studieuses retraites à Montbar, son indiscret biographe 1 , est un jeune homme qui devait bientôt porter une funeste ardeur dans notre révolution. Sans doute il entra dans la destinée heureuse et complète de Buffon de mourir à la veille de ce grand mouvement qui aurait confondu ses idées et épouvanté sa vieillesse. En proie depuis plusieurs années aux douleurs de la pierre, dont il ne voulut jamais essayer la périlleuse guérison, calme et laborieux presque jusqu’à sa dernière heure, Buffon mourut à Paris le 16 avril 1788. Et, au milieu de la vive attente et du souffle de mille passions qui agitaient déjà les esprits, ses funérailles furent la plus grande pompe de douleur publique qu’on ait vue avant celles de Mirabeau, trois ans après. C’est que le nom de Buffon était grand et populaire par la direction nouvelle des esprits; il résumait, il illustrait toute la pensée scientifique du dix-huitième siècle , comme - Rousseau en représentait avec énergie la pensée politique.

« Même au milieu des temps formidables qu’on allait traverser, le goût de l’histoire naturelle créé par Buffon se soutint, se marqua par des institutions, des travaux de tout genre. Et quand le tremblement de terre social eut cessé, sa science se retrouva plus avancée dans les voies qu’avait ouvertes ou indiquées son génie. L’installation de la grande école normale de l’an ni retentit d’un hymne à sa gloire. Sa science fut partout

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