NOTICE SUR M. EUGÈNE GERUZEZ
imposant qui s’honorait lui-même en honorant l’homme modeste, le bon citoyen, l’ami sûr et dévoué, le critique éminent dont les enfants n’ont d’autre fortune que le nom pur et sans tache de leur père.
11 leur restait un dernier devoir à remplir. Ils viennent de l’accomplir. Eugène Geruzez avait dispersé .dans une foule de recueils, de revues, de feuilles périodiques, des trésors de goût, de critique, d’aperçus ingénieux. Leur piété filiale a voulu les recueillir, les classer avec méthode , les faire revivre en un mot. Ce livre où l’on retrouve Eugène Geruzez tout entier, aux diverses époques de sa vie, manquait à sa renommée. Il complète la bibliothèque littéraire qu’il nous a laissée. Les amis d’Eugène Geruzez et de la saine littérature (grâce au ciel, ils sont plus nombreux qu’on ne le pense), ne peuvent que remercier sa famille de cette pieuse pensée.
A. Lesie'ur.
Avril 186G.
CALVIN
Calvin a donné son nom à la réforme française, et ce n’est pas sans quelque effort que j’aborde un si rude jouteur. C’est là une prodigieuse étude, et, pour être soutenu dans ce labeur, je voudrais l'entreprendre avec sympathie; mais je sens d’avance que je serai souvent forcé de me montrer sévère; car, si d’un côté la grandeur du génie de Calvin est incontestable, d’un autre côté il est également vrai que son œuvre a été plutôt un accident funeste qu'un bienfait pour l’humanité. Avant d’arriver aux doctrines du réformateur, à l’examen de ses travaux, à l’appréciation de son génie, je dois d’abord faire connaître l’homme.
Jean Calvin est né à Noyon, au commencement du seizième siècle *. Ses détracteurs, qui le font naître d’un
1. Le 10 juillet 1509. Son nom était Cauvin. Calvin est le même nom retrempé à sa source latine, Calvus, Calvinus. Le travail de Calvin sur toute la langue est analogue à la restitution qu’il a pratiquée sur son propre nom.
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tonnelier, lui ont reproché l’obscurité de sa naissance comme un crime : étrange reproche dans une religion qui se glorifie d’avoir pour fondateurs des hommes obscurs, de simples pêcheurs, des hommes nés dans la dernière classe du peuple ! Mais ce reproche est une calomnie. Le père de Calvin, Gérard Cauvin, était notaire apostolique, procureur-fiséal du comté, scribe en cour d’Église et promoteur du chapitre. Voilà bien des titres! Il était d’ailleurs estimé de ses concitoyens pour son esprit et son entente des affaires, et assez riche pour donner à son fils une brillante éducation. Le jeune Calvin fut envoyé à Paris; c’est au collège de la Marche d’abord, puis au collège de Montaigu, renommé pour aiguiser les dents et l’esprit de la jeunesse, qu’il acheva dans la compagnie de deux jeunes nobles, les enfants du seigneur de Mommor, ses études commencées à Noyon. Il étonna d’abord ses maîtres par la précocité, par la pénétration de son intelligence. On le destina à l’état ecclésiastique : à l’âge de douze ans il eut un bénéfice dans la cathédrale de Noyon ; chapelain avant d’être sorti de l’enfance, pourvu six ans après de la cure de Saint-Martin de Marteville, les abus qu’il devait attaquer plus tard auraient pu lui profiter; il aima mieux y renoncer 1 pour les combattre plus librement. L’influence de son père et sans doute aussi l’instinct de sa vocation le détournèrent de la carrière ecclésiastique et le poussèrent vers les études du droit. Déjà les entretiens de Robert Olivetan, allié de sa famille, le même qui traduisit la Bible en français sur le texte hébreu,
1 . Boisée et d’autres écrivains catholiques, cités par l’abbé Bergier (Dict. théol.), attribuent cet abandon à une cause honteuse, qui aurait provoqué contre Calvin une condamnation flétrissante. Les documents qu’on apporte à l’appui de cette assertion concernent un autre Cauvin. Il y a eu certainement méprise, accidentelle ou volontaire.
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avaient altéré l’orthodoxie de Calvin, de sorte qu’il ne pouvait avec honneur entrer dans le ministère catholique, et que sa conscience lui commanda bientôt de renoncer aux bénéfices ecclésiastiques qu’une confiance anticipée avait réunis dans ses mains. Il étudia d’abord à Orléans, sous Pierre de l’Étoile, jurisconsulte- célèbre qui devint président au Parlement de Paris, et plus tard à Bourges, où il acheva de se former sous la discipline d’Alciat : sa destinée lui donna en même temps un professeur de lettres grecques entaché d’hérésie, dont Théodore de Bèze parle avec reconnaissance, Melclnor Wolmar. Là s’acheva son éducation. Cette étude du droit n’est pas une circonstance indifférente dans l’histoire de Calvin. Suivant la remarque de M. Michelet, Calvin en reçut l’empreinte de son génie : en effet il fut légiste avant tout, et son esprit garda, avec l’équité, la dureté et l’inflexibilité de la loi.
Les contemporains sont tous d’accord sur les merveilleux progrès de Calvin, sur le développement précoce de son intelligence. Ainsi, à Orléans, où il abordait l’étude du droit, on le vit, simple élève, compléter les leçons des maîtres et réussir si bien qu’on lui proposa, pour l’attacher à l’enseignement, de lui conférer sans frais le grade de docteur. A vingt ans il était armé de toutes pièces : son premier ouvrage fut un travail d’érudition, mais le choix du livre qu’il commenta indique, quoi qu’on en ait dit, des vues ultérieures. Sans doute il voulait prendre rang parmi les savants dans un siècle qui / raffolait d’érudition et où on allait à la gloire par des commentaires, mais ce n’est pas au hasard qu’il prit pour texte de son travail, parmi les œuvres de Sénèque, le traité de la clémence. A la vue de cette société dès lors divisée, où la réforme avait déjà déposé des germes féconds et suscité de nombreux dissidents qui avaient attiré sur eux la persécution, Calvin, qui couvait l’héré-
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sie, prit en main la cause des opprimés. 11 comprenait que lui et les siens seraient heureux de rencontrer dans les dépositaires du pouvoir la vertu célébrée par le philosophe romain. Il faut distinguer avec soin deux périodes dans la vie de Calvin, la lutte et l’organisation. Il fera plus tard bon marché des principes de sa jeunesse ; mais au début de sa carrière il dut invoquer la clémence, sauf à la rejeter ensuite, lorsque sa condition aura changé.
En 1530 Calvin, qui avait parcouru dans les écoles de Paris, d’Orléans et de Bourges, le cercle entier des humanités et du droit, était revenu à l’étude de la théologie. Établi au collège de Fortet, disciple assidu mais indépendant de la Sorbonne, il fréquentait volontiers les érudits que François I er attirait à la cour et qui, sans négliger la science, prêtaient l’oreille aux bruits venus de l’Allemagne. Le roi et sa sœur Marguerite de Valois, et à leur suite les courtisans, accueillaient ces nouveautés avec faveur. Calvin travaillait de son côté à gagner ou du moins à compromettre la Faculté de théologie , il avait même pris sur le recteur de Sorbonne, Nicolas Cop, fils de Guillaume Cop, chirurgien du roi, un tel ascendant que l’honnête théologien en était venu à ne voir que par les yeux, à ne. penser que par l’esprit de son disciple. Aussi, appelé par sa charge à faire, le jour de la Toussaint 1533, le discours de rentrée, le bon recteur fut-il pour son pieux auditoire un sujet de scandale. Entre autres propositions et doctrines mal sonnantes il avait professé la prédestination au sens des luthériens. La rumeur fut grande dans la Faculté de théologie, et Nicolas Cop, malgré le crédit de son père, fut obligé de prendre la fuite. Le mystère ne tarda pas à être éclairci et on sut que le discours prononcé par le recteur était l’œuvre de son jeune ami Jean Calvin. En conséquence le lieutenant criminel, Jean Morin, qui lut depuis le .
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beau-père de l’Hospital , arriva escorté de ses archers au domicile de Calvin. De fortune ou d’intention Calvin était absent et se garda bien de reparaître. On apprit bientôt qu’il avait trouvé un asile à Nérac, auprès de la sœur de François I", Marguerite de Valois, reine de Navarre.
La cour de Marguerite était lettrée , galante et volontiers théologienne. Calvin n’y portait ni l’esprit léger de Marot, ni la verve audacieuse de Bonaventure Desperriers : sérieux et de mœurs austères il s’y fit plus admirer qu’imiter. Toutefois il y fut bien accueilli. Il eut des loisirs pour ses études , de la liberté pour l’exposition de ses doctrines. L’hospitalité qu’il recevait ne l’enchantait pas ; il quittait souvent Nérac pour aller au dehors, en Saintonge, à Angoulême, se faire de nouveaux prosélytes. Cependant il n’avait pas ouvertement rompu avec l’Église catholique : même le crédit de Marguerite avait fait cesser les poursuites dirigées contre lui et il était au moins amnistié. Ce fut alors qu’il conçut le projet d’exposer l’ensemble de la doctrine chrétienne telle qu’il la concevait, et ce livre devait le mettre nonseulement dans lés rangs mais à la tête des réformateurs. Il commença de l’écrire à Ciaix dans la maison du curé Louis du Tillet dont il avait gagné l’amitié. Louis était frère de Jean du Tillet, greffier au parlement de Paris et de l'évêque de Meaux. Calvin avait pu revenir à Orléans, où il se trouvait en 15-34 : il y publia sa Psychopannychie , pamphlet théologique contre l’opinion de certains anabaptistes qui prétendaient que les âmes des morts dorment jusqu’au jugement dernier. D’Orléans il se rend à Strasbourg, d’où il va s’établir à Bâle , et c’est là que dans le cours de l’année 1 535 il publie Y Institution chrétienne ; ce n’était pas l’ouvrage complet, tel que nous le possédons maintenànt; il était bien moins étendu : ce n’était que l’ébauche de l’œuvre
définitive, mais cette ébauche était déjà un grand monument, et elle était précédée de cette admirable introduction, de 1 cette dédicace au roi François I* r *, dans laquelle les principes de la tolérance sont hautement exprimés. Ici la pensée, le langage, tout est noble et grand ; il faut entendre, il faut voir avec quelle dignité le proscrit parle au roi de France, et lui demande de faire asseoir la justice sur son trône; avec quelle vigueur il condamne ces tortures exercées contre les libres penseurs, et avec quelle confiance il invoque contre les persécuteurs la force du Seigneur qui se montrera en sa saison : la menace concentrée n’éclate pas, mais elle n’en a que plus d’énergie.
Telle était en 1535 la situation de Calvin : déjà connu par le commentaire sur le traité de la clémence, il venait de publier son Institution chrétienne , qui eut dans toute l’Europe un long retentissement; c’était une œuvre capitale. Les réformateurs voyaient dans son liyre la leçon faite au roi, à Luther lui-même, à Zwingle, la doctrine de l’Évangile ramenée à ses principes, et pour l’Église sa constitution à venir. Calvin dès lors fut placé au premier rang et considéré comme le chef naturel de la réforme; mais son destin ne se fixa pour ainsi dire que par un accident.
Arrêtons-nous à loisir devant ce monument du génie et de la loi de Calvin, h’ Institution chrétienne, telle que l’ont faite les travaux de la vie de Calvin, comprend l’ensemble et les détails de la doctrine des réformateurs. Calvin l’entreprit pour répondre aux catholiques qui reprochaient à sa réforme de n’avoir d’autre but que la destruction, et d’autres résultats que l’anarchie des in-
1 . L’Institution chrétienne fut d’abord écrite en latin et ce fut seulement six ans plus tard, en 1541, que Calvin la traduisit en français.
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telligences. Il voulut fixer une doctrino essentiellement mobile et qu’on ne pouvait arrêter définitivement qu’en renonçant le principe même de la réforme, c’est-à-dire le droit de tous et de chacun à la découverte de la vérité contenue dans l’Écriture :
Tout protestant est pape une bible à la main.
Si Calvin s’était contenté de proposer sa doctrine , il serait demeuré dans l’esprit de la réforme; mais en l’imposant il s’en est écarté, et son intolérance était d’autant plus insupportable qu’elle était une contradiction manifeste.
Je n’entreprendrai pas de donner ici la substance de la doctrine de Calvin; un traité sur la nécessité de la réforme de l’Église, qui contient tous les principes de Calvin exposés sous une forme moins didactique, m’en fournira bientôt l’occasion et les moyens. Il me suffit maintenant de dire que l’Institution, composée de quatre livres, dont le premier traite de la connaissance de Dieu et de celle de l’homme ; le second , du Christ considéré comme rédempteur du genre humain ; le troisième, des moyens d’acquérir la grâce du Christ et des fruits qu'elle produit; le quatrième, des institutions que Dieu a établies pour mettre l’homme en société avec le Christ et l’y retenir, est un traité complet de théologie’. Ajournons ces questions épineuses pour examiner l’épître qui précède l’œuvre, et dans laquelle le réformateur écarte successivement tous les motifs en vertu desquels on voulait condamner les novateurs sans les entendre.
La préface de l’Institution chrétienne est un véritable plaidoyer. L’orateur reconnaît dans son exorde l’impo-
1. On peut lire dans les Études littéraires sur les écrivains français de la Réformation, par A. Rayous, liv. I, p. 188 et suiv., une courte et substantielle analyse de VInstitution chrétienne.
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pularité de la cause qu’il défend. Il l'explique par les calomnies du clergé, mais il la constate : « Vous-mesme, vous pouvez estre tesmoin, sire, par combien fausses calomnies elle est tous les jours diffamée envers vous : c’est à savoir qu’elle ne tend à autre fin , sinon que tous règnes et polices soyent ruinés, la paix soit troublée, les lois abolies, les seigneuries et possessions dissipées: bref, que toutes choses soyent renversées en confusion. Et néanmoins vous n’en oyez que la moindre portion. Car, entre le populaire, on seme contre icelle horribles rapports, lesquels, s’ils estoyent véritables, à bon droit tout le monde la pourroit juger avec tous ses auteurs digne de mille feux et mille gibets. Qui s’esmerveillera maintenant pourquoy elle est tellement haye de tout le monde, puisqu’on adj ouste foy à telles et si iniques détractions? Voilà pourquoi tous les estats, d’un commun accord, conspirent à condamner tant nous que nostre doctrine. » L’aveu est précieux à recueillir dans la bouche de Calvin. Mais pourquoi la royauté et le populaire étaient-ils si bien disposés à recueillir ces horribles rapports? C’est qu’en réalité le protestantisme portait un germe républicain, et que sa doctrine austère ne remuait pas les entrailles du peuple. 1
Calvin prend la royauté pour juge entre la réforme et ses adversaires ; il essaye de l’émouvoir par le tableau des injustes souffrances que les réformateurs supportent pour la cause de l’Église, et de la faire passer à leur parti en montrant les erreurs, les iniquités et les débordements des catholiques. « Considérez, sire, toutes les parties de nostre cause, et nous jugez estre les plus pervers des pervers, si vous ne trouvez manifestement que nous sommes oppressés et recevons injuies et opprobres, pourtant que ( seulement parce que ) nous mettons nostre espérance en Dieu vivant; pourtant que nous
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croyons que c’est lavie éternelle de connoistre un seul vrai Dieu, et celui qui a envoyé Jésus-Christ. A cause de cette espérance, aucuns de nous sont détenus en prisons, les autres fouettés, les autres menés à faire amendes honorables, les autres bannis, les autres cruellement , affligés, les autres échappent par fuite, tous sommes en tribulation, tenus pour maudits et exécrables, injuriés et traités inhumainement. »
A cette peinture qui représente les protestants abreuvés d’outrages pour leur infidélité à Dieu et à l’Évangile, il oppose le déréglement et les voluptés mondaines de leurs calomniateurs.
« Contemplez d’autre part nos adversaires (je parle de l’estât des prestres à l’aveu et à l’appétit desquels tous les autres nous contrarient), et regardez un peu de quelle affection ils sont menez. Ils se permettent aisément à eux et aux autres d’ignorer, négliger et mespriser la vraye religion qui nous est enseignée par l’Escriture et qui devoit estre résolue et arrêtée entre tous : et pensent qu’il n’y a pas grand intérest quelle foy chacun tient ou ne tient pas de Dieu et de Christ, mais que (pourvu que), par foy (comme ils disent) enveloppée, il submette son sens au jugement de l’Église. Et ne se soucient pas beaucoup s’il advient que la gloire de Dieu soit polluée par blasphèmes, tous évidents, moyennantque personne ne sonne mot contre l’autorité de nostre mère Saincte Église, c’est-à-dire, selon leur intention, du siège romain. Pourquoy combattent-ils d’une telle . rigueur et rudesse pour la messe, le purgatoire, les pèlerinages et tels fatras, tellement qu’ils nient la vraye piété pouvoir consister, si toutes ces choses ne sont crues et tenues par foy très-explicite, combien qu’ils n’en preuvent rien parla parole de Dieu; pourquoi, dis-je, sinon pourtant que leur ventre leur est pour Dieu, la cuisine pour religion? Lesquels osiez, non-seulement ils ne pensent pas
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qu’ils puissent estre chrestiens, mais ne pensent plus estre hommes. »
L’Église réformée se séparait de la communion catholique sur plusieurs points de doctrine fort importants : l’autorité du pape et des conciles, le nombre des sacrements, la présence réelle, le mariage des prêtres, * la prédestination et la justification, le culte des saints et des images et l’adoration de la Vierge. Calvin a traité toutes ces questions en détail dans l’Institution chrétienne. Il en touche quelques-uns dans sa préface ; mais il s’attache surtout h repousser les reproches généraux qui portent sur les intentions des réformateurs et les dangers de leurs doctrines. « Ils ne'cessent, dit-il, de calomnier nostre doctrine, et la descrier et diffamer par tous moyens qu’il leur est possible pour la rendre ou odieuse ou suspecte. Ils l’appellent nouvelle et forgée puis naguères, ils reprochent qu’elle est douteuse et incertaine; ils demandent par quels miracles elle est confermée; ils enquièrent si c’est raison qu’elle surmonte le consentement de tant de pères anciens et si longue confiance ; ils insistent que nous la confessions estre schismatique, puisqu’elle fait la guerre à l’Église, ou que nous respondions que l’Église a été morte par tant longues années auxquelles il n’en étoit nulle mention. Finalement ils disent qu’il n’est jà mestier ( besoin ) de beaucoup d’arguments, veu qu’on en peut juger des fruits quelle elle est : c’est assavoir qu’elle engendre une grande multitude de sectes, force troubles et une licence desbordée de mal faire. »
On ne peut pas se plaindre que Calvin dissimule les accusations de Bes adversaires. La réforme est une nouveauté; sa doctrine est incertaine; aucun miracle ne la confirme; elle est contraire à la tradition; elle établit un schisme dans l’Église ; elle cause la guerre dans l'état,
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et la licence dans la société. Calvin va répondre successivement à tous ces griefs , sinon avec raison , au moins avec un grand luxe d'arguments. Souvent il reportera à ses accusateurs les reproches qu'ils envoient à sa doctrine.
Voyons comment il repousse le reproche de nouveauté : « En ce qu’ils l’appellent nouvelle , ils font moût grande injure à Dieu, duquel la saine parole ne meriloit point d’estre notée de nouvelleté. Certes, je ne doute point que, touchant d’eux , elle ne leur soit nouvelle : veu que Christ mesme et son Évangile leur sont nouveaux. Mais celui qui sait que ceste prédication de sainct Paul est ancienne, c'est que Jésus-Christ est mort pour nos péchés et ressuscité pour notre justitication, il ne trouvera rien de nouveau entre nous. Ce qu’elle a esté long-temps cachée et inconnue , le crime en est à imputer à l’impiété des hommes. Maintenant quand elle nous est rendue par la bonté de Dieu, pour le moins elle devoit estre receue en son autorité ancienne. » Quant à l'incertitude, ou plutôt au défaut de conviction, il demande si les catholiques mis en demeure de « signer leur foy de leur vie, monstreroyent la même assurance que les réformateurs qui ne craignent ni les terreurs de la mort ni le jugement de Dieu. C'est déraison de leur demander des miracles, car ils ne forgent point quelque nouvel évangile , mais ils retiennent celui que les miracles du Christ et des saints ont établi et continué. » Ainsi de nouveaux miracles feraient double emploi : d’ailleurs les prodiges viennent souvent à l’appui d’impostures : « les magiciens et enchanteurs ont toujours esté renommés de miracles : l’idolâtrie des Gentils a esté nourrie par miracles merveilleux, lesquels toutesfois ne sont suffisants pour nous approuver la superstition. ni des magiciens ni des idolâtres. » Malgré cette doctrine sur l’inutilité et l’insuffisance des miracles,
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un ennemi de Calvin prétend qu’une fois en sa vie il se laissa tenter par le rôle de thaumaturge. Si l’on en croyait Boisée , il aurait tenté de ressusciter un fiévreux qui ne songeait pas à mourir : mais au moment où Calvin lui commanda de se lever, le patient résista opiniâtrement; il était mort pendant la cérémonie. Le conte est plaisant, mais il vient de Boisée, qui entend à merveille le métier de faussaire.
Voici donc trois griefs écartés : la nouveauté , par l’autorité de saint Paul ; le défaut de foi , par le courage des réformés; l’absence des miracles par leur inutilité et leur insuffisance. 11 repousse avec la même vigueur l’argument tiré de la coutume : « Ce seroit, dit-il, une grande iniquité si nous estions contraints de céder à la coustume. Certes, si les jugements des hommes estoyent droits, la coustume s6 devroyt prendre des bons; mais il en est souventes fois advenu autrement ; car ce qu’on voit estre fait de plusieurs a obtenu droit de coustume. Or, la vie des hommes n’a jamais esté si bien reiglée que les meilleures choses pleussent à la plus grande p'art : donc des vices particuliers est provenu un erreur public, ou' plutôt un commun consentement de vice, lequel ces bons preud’hommes veulent maintenant estre pour loy.... En somme , mauvaise coustume n’est autre chose qu’une peste publique, en laquelle ceux qui meurent entre la multitude ne périssent pas moins que s’ils périssoyent seuls. » Ainsi, l’opposition à la coutume ne peut être imputée à crime, puisque l’ignorance des hommes, leur inclination vers le mal, donnent plus de chances d’établissement à l’erreur qu’à la vérité.
Calvin s’efforce de prouver ensuite que la véritable Église a souvent été invisible : il avoue que cet état de choses est une horrible vengeance de Dieu sur la terre ; mais, si l’impiété des hommes le mérite ainsi, pour-
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quoi s’efforcerait-on de contredire à la justice divine ? « Us requièrent toujours une forme d’Église visible et apparente, et ils la constituent au siège de l’Église romaine et en l’estât de leurs prélats. Nous, au contraire, affermons que l’Église peut consister sans apparence visible et mesme que son apparence n’est à estimer de ceste braveté extérieure, laquelle follement ils ont en admiration , mais elle en a bien autre marque : c’est assavoir la pure prédication de la parole de Dieu et l’administration des sacrements bien instituée. Ils ne sont pas contents si l’Église ne se peut toujours montrer au doigt : mais combien de .fois est-il advenu qu’elle a esté tellement déformée entre le peuple judaïque, qu’il n’y restoit nulle apparence'? Quelle forme pensons-nous avoir relui en l’Église, lorsque Hélie se compleignoyt d’avoir été réservé seul? combien de fois après l’advénement du Christ a-t-elle été cachée sans forme? Combien souvent a-t-elle esté tellement opprimée par guerres, par séditions, par hérésie, qu’elle ne se montroyt en nulle partie?... Pourtant que les hommes n’avoyent pas voulu obéir à sa vérité et avoyent esteint sa lumière, il a permis qu’estant aveuglés en leur sens, ils fussent abusés de lourds mensonges et ensevelis en profondes ténèbres, tellement qu’il n’apparoissoyt nulle forme de vraie Église. Cependant, néanmoins il a conservé les siens au milieu de ces erreurs et ténèbres, comment qu’ils fussent espars et cachés. »
Remarquons que Calvin ne discute pas sur sa doctrine, et qu’il se contente d’écarter les fins de non-recevoir. Cette préface est le vestibule de son livre; il ne veut pas que le Roi s’y arrête, mais qu’il entre dans le sanctuaire où il entendra des paroles de vérité. Il lui reste à repousser deux moyens préjudiciels opposés par ses adversaires, l’autorité des Pères et les troubles de
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l’Etat; ce sont les plus graves, et c’est contre ceux-là qu’il tient en réserve les grandes ressources de son éloquence. Ici je suis forcé d'abréger, car l’orateur prodigue les arguments et les autorités ; il allègue que c’est en vain qu’on leur oppose les Pères, car ces pieux écrivains ne sont pas d’accord entre eux, et si les catholiques en ont tiré quelque chose, ils ne fournissent pas des armes moins redoutables aux réformateurs. L’erreur et la vérité se combattent dans les livres des Pères : « Or, ces bons et obéissants fils (les catholiques), selon la doctrine qu’ils ont et d’esprit et de jugeipent et de volonté, adorent seulement leurs erreurs et fautes : au contraire, les choses qui ont été bien écrites d’eux, ou ils ne les aperçoivent point, ou ils les dissimulent, ou ils les pervertissent, tellement qu’il semble qu’ils n’ayent eu d’autre fin sinon de recueillir de la fiante parmi de l’or. » Ce n’est pas tout, Calvin va les combattre par l’autorité des Pères eux-mêmes, et leur prouver qu’ils ont maintes fois franchi les limites posées par les maîtres de la primitive Eglise :
€ S’ils veulent que les limites des Pères qu’ils entendent soient observées, pourquoy eux-mêmes, quand il leur vient à plaisir, les outrepassent-ils si audacieusement? Ceux étoyent du nombre des Pères desquels l’un a dit que Dieu ne beuvoit ne mangeoit, et pourtant (par conséquent) qu’il n’avoit que faire de plats et de calice ; l’autre, que les sacrements des Chrétiens ne requièrent n’or, n’argent et ne plaisent point à Dieu par or. Ils outrepassent donc ces limites, quand dans leurs cérémonies ils se délectent tant d’or, d’argent, marbre y voire, pierres précieuses et soyes; et ne pensent point que Dieu soit droitement honoré, sinon en affluence et superfluité de ces choses. C’estoit aussi un Père qui disoit que librement il osoit manger chair en quaresme quand les autres s’en abstenoyent, d’autant qu’il étoit chrétien. Ils
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rompent donc les limites , quand ils excommunient la personne qui aura en quaresme gousté de la chair. Ceu^estoyent Pères desquels l’un a dit qu’un moine qui ne laboure point de ses mains doit estre réputé comme un brigand; l’autre qu’il n’est pas licite aux moines de vivre du bien d'autrui, mesmes quand ils seroyent assiduels en . contemplation, en oraison, en e6tudes. Celui estoit Père, qui a dit que c’estoit une horrible abomination de voir . une image ou de Christ ou de quelque sainctaux temples des Chrestiensj II s’en faut beaucoup qu’ils ne gardent ces limites quand ils ne laissent anglet vuide de simulacre en leurs temples. Un autre Père a conseillé qu’après avoir par sépulture exercé office d’humanité envers -les morts on les laissast reposer. Ils rompent ces limites • quand ils requièrent qu’on ait perpétuelle sollicitude sur les trépassés. G’estoit bien un Père qui a dit que la substance et nature du pain et du vin demeuroit au sacrement de la Cène, comme la nature humaine demeure en Nostre Seigneur Jésus-Christ estant conjointe avec son essence divine. Ils ne regardent point ceste borne quand ils font accroire qu’incontinent après que les paroles sacramentelles sont récitées, la substance du pain et du vin est anéantie. Celui estoyt du nombre des Pères qui a nié qu’au sacrement de la Cène, sous le pain, soit enclos le corps du Christ, mais que seulement c’est un mystère de son corps : ils excèdent donc la mesure quand ils disent que le corps du Christ est là contenu, et le font adorer d’une façon charnelle comme s’il estoit là enclos localement.... C’estoit un des Pères qui reprochoit à Montanus qu’entre autres hérésies il avoit le • premier imposé loix de jeusner. Ils ont aussi outrepassé ces limites quand par estroite loy ils ont ordonné les jeusnes. G’estoit un Père qui a soutenu le mariage ne devoir estre défendu aux ministres de l’Église, et a déclaré la compagnie de femme légitime estre chasteté :
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et ceux qui se sont accordé à son auctorité estoyent Pères.- Ils sont' eschappés outre de ceste borne, quand ils ont ordonné l’abstinence de mariage à leurs prestres. Celui qui a escrit qu’on doit escouter un seul Christ, duquel il est dit deparle Père céleste : Écoutez-le ; et qu’il ne faut avoir esgard à ce qu’auront fait ou dit les autres devant nous, mais seulement à ce qu’aura commandé Christ qui est le premier de tous : celui-là dis-je, estoit des plus anciens pères. Ils ne se sont point tenus entre ces barres, et n’ont point permis que les autres s’y tinssent, quand ils ont constitué, tant par-dessus eux que par-dessus les autres, des maîtres nouveaux outre Christ.... Tous les Pères d’un même courage ont eu en abomination, d’une même bouche ont détesté que la saincte parole de Dieu fust contaminée par subtilités sophistiques et enveloppée de combats et contentions philosophiques. Se gardent-ils dedans ces marches, quand ils ne font autre chose en toute leur vie que d’ensevelir et d’obscurcir la simplicité de l’Écriture par conditions intimes et questions plus que sophistiques?.... Et néanmoins, ils sont d’une impudence si effrontée, qu’ils nous osent reprocher que nous outrepassons les bornes anciennes. »
J’avoue que l’artifice oratoire de cette argumentation me semble admirable. Cette longue série d’allirmations suivies de questions identiques, ces coups multipliés qui se succèdent et se redoublent, ne sont-ils pas comme le marteau qui tombe et se relève pour retomber encore et frapper chaque fois plus lourdement? Quelle redoutable et majestueuse évocation que celle de tous ces Pères, des Ambroise, des Spiridion, des Chrysostome, des Augustin, qui viennent tour à tour élever la voix en laveur de ceux qu’on accuse en leur nom, et mettre sous la sauvegarde de leur antique autorité toutes ces doctrines qu’on proscrit sous le nom de nouveautés 1 quelle puis-
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sance dans ce jouteur qui pare et frappe" en même temps, dans cet orateur qui attaque en paraissant seulement se défendre, et qui, non-seulement demeure debout, mais terrasse et foule aux pieds son adversaire? Je ne pèse pas la valeur des arguments; j’en admire l’ordre, l’enchaînement et l’action : je ne juge pas la pensée, je remarque seulement la logique et l’éloquence.
Nous touchons au terme de ce formidable plaidoyer; il ne reste plus à Calvin qu’à repousser l’accusation de turbulence et de sédition. Cette accusation accueille toutes les nouveautés; si elle était une raison de ne point passer outre, le genre humain serait condamné à l’immobilité. Le christianisme devait troubler le monde avant de le régénérer, la liberté devait l’ensanglanter avant de l'affranchir : fallait-il que les apôtres du Christ, que les missionnaires de la liberté gardassent la lumière sous le boisseau? Il faut donc écarter cette objection banale, ou plutôt la rétorquer contre ceux qui la font , puisque le trouble ne vient pas moins de la résistance que de l’attaque, et que la résistance à la vérité est une obstination sacrilège. Toute la question consiste à reconnaître de quel côté est l’erreur , de quel côté est la vérité ; or c’est là le travail du temps : le droit reste douteux entre les partis pendant la lutte, et il suffit pour s’y précipiter d’écouter le cri de la conscience. Calvin voit dans la résistance qu’éprouvent ses doctrines un artifice de Satan et un artifice de leur sainteté, car : « c’est le propre de la parole de Dieu que jamais elle ne vient en avant que Satan ne s’esveille et escarmouche. Quand tout estoit enseveli en ténèbres, ce Seigneur du inonde se jouoit des hommes à son plaisir et, comme un Sardanapalus, se reposait et prenoitson passe-temps en bonne paix. Car qu’eust-il fait, sinon jouer et plaisanter, estant en paisible et tranquille' possession de son règne? Mais depuis que la lumière luisante d’en haut a
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assailli et troublé son règne, incontinent il a commencé à s’es veiller de sa paresse et prendre les armes. » Au reste ces reproches ne sont pas d’hier, ils ont accueilli tous ceux que Dieu avait choisis pour instruments de ses desseins. « Combien grande perversité est-ce de changer la parole de Dieu de la haine ou des séditions qu’élèvent à l’encontre d’icelle les fols et escervelés, ou des sectes que sèment les abuseurs? On demandoit h Hélie s’il n’estoit pas celui qui troubloit Israël. Christ estoit estimé séditieux des Juifs. On accusoit les apôtres comme s’ils eussent esmeu le populaire à tumulte. Que font aujourd’hui autre chose ceux qui nous impulent les troubles, tumultes et contentions qui s’eslèvent encontre nous? Or, Hélie nous a enseigné quelle réponse il leur faut rendre : c’est que ce ne sommes-nous pas qui semons les erreurs ou esmouvons les troubles, mais eux-mêmes qui veulent résister à la vertu de Dieu. »
Ainsi Calvin a repoussé, pied à pied, toutes les rai* sons alléguées contre les siens pour qu’ils fussent condamnés sans être entendus : la doctrine qu’ils prêchent n’est pas nouvelle; elle n’est pas douteuse ; elle n’a pas contre elle l’autorité des Pères; elle a toujours subsisté; apparente ou invisible, et, si elle est vraie, elle n’est pas responsable des troubles dont elle est l’occasion par l’artifice du démon et la perversité des hommes; il faut donc l’entendre et la juger :
# Vous ne vous devez, Sire, esmouvoir de ces faux rapports par lesquels nos adversaires s’efforcent de vous jeter en quelque crainte et terreur. Car Dieu n’est point Dieu de division, mais de paix; le Fils de Dieu n’est point ministre de péché, qui est venu pour rompre et destruire les armes du Diable. Quant à nous, nous sommes injustement accusés de telles entreprises, desquelles nous ne donnasmes jamais le moindre souspeçon du
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inonde. Et est-il bien vraysemblable que nous, desquels jamais n’a esté ouye une seule parole séditieuse, et desquelsla vie a toujours esté connue simple et paisible, quand nous vivions sous vous, Sire, machinions de renverser les royaumes? Qui plus est, maintenant étantchassés do nos maisons, nous ne laissons point de prier Dieu pour vostre prospérité et celle de vostre règne.... Grâces à Dieu, nous n’avons point si mal profité en l’Évangile que nostre vie ne puisse estre à ces détracteurs exemple de chasteté, libéralité, miséricorde, tempérance, patience, modestie et toutes autres vertus.... Vous avez, Sire, la venimeuse iniquité de nos calomniateurs exposée par asassez de paroles. J’ai prétendu seulement adoucir votre cœur pour donner audience à nostre cause. Lequel, combien qu’il soit à présent destourné et aliéné de nous, j’adjoute mesme enflambé, toutesfois, j’espère que nous pourrons regagner sa grâce, s’il vous plaist une fois hors d’indignation et courroux lirecestft nostre confession, laquelle nous voulons estre pour défendre envers vostre majesté. Mais si, au contraire, les détractions des malveillants empeschent tellement vos aureilles que les accusés n’ayent aucun lieu de se défendre; d’autre part, si ces impétueuses furies, sans que vous y mettiez ordre, exercent toujours cruautés par prison, fouets, gehennes, coppures, bruslures, nous certes comme brebis dévouées à la boucherie seront jettez en toute extrémité, tellement néanmoins que en nostre patience nous posséderons nos âmes et attendrons la main forte du Seigneur: laquelle sans doute se montrera en sa saison et apparoîtra armée, tant pour délivrer les pauvres de leur affliction que pour punir les contempteurs qui s’esgayent si hardiment à ceste heure. »
Ici la résignation n’est qu’apparente, et la menace, enveloppée sous ces protestations de dévouement et d’humilité, se montre cependant; c’est bien un écho de l’A-
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pologéiique de Tertullien, mais il s'y mêle des sentiments qu’aurait désavoués la primitive Église. Quoi qu’il en soit, on ne peut refuser de reconnaître l’habileté et la dignité de cette défense ; mais ce qui doit surtout nous frapper, et ce qui importe plus aujourd’hui que les disputes théologiques, c’est la nouveauté de cette langue, que personne n’avait parlée avant Calvin avec cette netteté et cette abondance, cette précision et cette richesse. Si l’on compare Calvin à Rabelais lui-même, on sera frappé du caractère que le chef des réformateurs a donné à la prose française. Jusqu’alors rien de semblable n’avait paru : avant Calvin, la prose, lorsqu’elle essayait de devenir périodique, se traînait, s'enchevêtrait et ne parvenait qu’à devenir obscure en restant vulgaire. Calvin lui donne le nombre, la noblesse, la clarté ; il la décharge d’un insupportable bagage de locutions surannées, d’incidences obscures, de conjonctions disgracieuses ; d’un seul bond il la porte presque à la hauteur de la prose latine qui lui a servi de modèle. Car, il faut le remarquer, ce langage, que nos grands écrivains n’ont fait que tremper plus fortement et colorer plus vivement, n'est guère que du latin approprié au génie français et qu’on pourrait sans beaucoup d’efforts rappeler à son origine. En effet, les deux textes du même ouvrage, le latin et le français, écrits de la même main, excellents tous deux, ont le même caractère : tant est grande l'affinité des deux langues!
Il est temps de reprendre la suite des événements. Calvin, encouragé par le succès de son œuvre, voulut porter sa doctrine au delà des Alpes. Il vint donc à Ferrare, où l’attendait Renée de France, fille de Louis XII tout entière dans les sentiments de la Réforme et jalouse surtout de dégager le pouvoir politique de la tutelle religieuse. Calvin ne put demeurer longtemps en Italie. La fille de Louis XII aurait voulu pro-
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téger Calvin, et le retenir à la cour de Ferrare ; mais les inquiétudes de Rome, qui voyait avec effroi un foyer de réforme au centre de l’Italie, forcèrent Renée à éloigner un hôte qu’elle aimait, qu’elle admirait, et dont elle goûtait les leçons. Toutefois elle lui conserva son amitié, et tant que Calvin vécut il ne cessa pas de correspondre avec elle.
Obligé de chercher un asile, il se dirigea vers Bâle, qu’il connaissait déjà par l’hospitalité qu’il y avait reçue. Dans sa route il arriva à Genève, décidé à passer outre. Là le chef des protestants, Guillaume Farel, comprenant quel appui pourrait lui prêter un pareil homme, essaya de le retenir ; ses instances triomphèrent enfin de la résistance de Calvin. Genève, point intermédiaire entre la France, la Suisse et l'Italie, récemment affranchie de la domination des ducs de Savoie, avait ouvert ses portes aux mécontents de ces trois contrées ; mais la discorde était entrée avec eux.
J’emprunte à M. Guizot* le tableau de la situation de Genève à l’époque où Calvin s’y arrêta. « La réforme avait été précédée à Genève de longues agitations politiques; et depuis plusieurs années les partis livrés à eux-mêmes, en proie aux alternatives d’une lutte violente, avaient pour ainsi dire désappris la discipline et l’obéissance aux lois. Le parti des ducs de Savoie et de l’Evêque, pour retenir le pouvoir qui lui échappait, avait dans ses moments de triomphe eu recours à cette politique infâme qui permet aux peuples la licence et la débauche, dans l’espoir de les conduire à la servilité par la corruption. Le parti patriote, souvent opprimé, s’était nourri de passions haineuses, et n’avait pu même dans un si petit État éohapper à la contagion des mœurs. La victoire lui demeura enfin ; mais la victoire après le *■