Musée des l'rot. célèbres : Vie de Calvin
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désordre traîne à sa suite des corruptions nouvelles. Introduite à Genève au milieu de cette situation, la réforme, vivement et sincèrement embrassée par le peuple, ne fut d’abord adoptée par les chefs de l’État et les hommes de parti que dans des vues politiques, pour conserver l’alliance de Berne et élever entre la république et les anciens maîtres une barrière insurmontable. Ce but fut atteint; mais la réforme voulut l’amendement des mœurs publiques, l’établissement d’un ordre régulier, le respect des magistrats et des lois. Dès lors les obstacles se rencontraient en foule; la licenoe régnait dans les mœurs ; les lieux de débauches étaient non-seulement tolérés, mais convertis en institutions ; le relâchement avait pénétré dans l’intérieur des familles et se colorait de maximes insensées. D’autre part, la longue durée des factions avait accoutumé le peuple à l’insubordination, aux émeutes, et les principaux citoyens y avaient contracté ce goût de l’arbitraire, nés habitudes d’irresponsabilité et de despotisme qui, dans un petit État, rendent l’autorité si difficile quand elle veut remplir son devoir en s’exerçant également sur tous. Aussi, dans le sein de Genève réformée et après l’expulsion du parti étranger, s’éleva bientôt un parti nouveau qui, sous le nom de libertins, prétendait se conduire selon son caprice, gouverner l’Etat à sa guise, sans se laisser gouverner lui- même par aucune autorité ni aucune règle; parti factieux et dissolu, se refusant à la réforme des mœurs, résistant au pouvoir des magistrats, et conduit par quelques hommes jadis patriotes, qui s’indignaient qu'on n’eût conquis l’indépendance nationale et chassé le catholicisme que pour tomber sous le joug de la morale et des lois. »
- Calvin, en présence de ces désordres, comprit qu’il fallait, pour un pareil pays, une législation rigoureuse, qu’il fallait réprimer en même temps le désordre des
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esprits et le désordre des mœurs ; il fut le Draeon de cette petite république : il frappa non-seulement les désordres extérieurs, qui sont du ressort de la législation civile ; il alla plus loin, il entreprit de pénétrer dans la conscience, de la gouverner, de l'asservir. Il prétendit aussi punir le désordre des mœurs comme un crime contre la société, contre la propriété. Gomme on , sentait le besoin d’ordre, comme on subissait involontairement l’ascendant de son génie, on accepta moment tanément cette terrible dictature. Au bout de quelques années on se fatigua de cette dure discipline ; la ligue du pouvoir civil et de la corruption, également menacés, s’organisa, et Calvin fut chassé de Genève. Calvin et Farel, obligés de chercher un asile, s’établirent à Strasbourg. Calvin y exerça la même influence, le même ascendant, et trouva des esprits plus dociles, des cœurs plus affectueux. Mais pendant son absence les ferments de discorde avaient éclaté de nouveau, Genève était en proie au trouble, et on reconnut la nécessité de se soumettre de nouveau à l’empire de Calvin. Le proscrit résista longtemps : il redoutait cette mer orageuse et ne voulait s’y confier qu’avec la certitude de pouvoir maîtriser la tempête : il fit ses conditions, on les accepta.
Ce fut dans les derniers mois de 1540, après un exil de plus de deux ans, qu’il rentra à Genève en triomphateur, appelé avec autant d’ardeur qu’ofl avait mis d’animosité à le repousser. Un législateur qu’on rappelle, qui revient par la volonté des hommes et par la force des choses, a dès lors une bien plus grande puissance. A dater de 1540 jusqu’à sa mort, Calvin régna sur Genève. Toutefois son règne, sa supériorité n’étaient pas incontestés, il avait à lutter. Il était le chef du parti dominant, il est vrai, mais le chef d’un parti ; et lorsque l’autorité est ainsi menacée, il faut constamment être en éveil, en guerre pour la conserver, la dé-
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fendre et la fortifier. Ainsi le pouvoir de Calvin, quoique très-grand, ne fut maintenu que par un combat continuel, sa vie fut une lutte et une lutte incessante. C’est pendant ces années qu’il faut voir et admirer l’activité de son esprit, l’ascendant et la puissance de son caractère dans toutes les circonstances critiques. Toutes les fois que son autorité fut menacée, il payait de sa personne pour entretenir la ferveur de ses adeptes: pour se maintenir dans la haute position qu’il s’était faite, il était obligé d’être constamment en scène, de parler au peuple, d’aller sur la place publique, de braver ceux qui voulaient attenter à son pouvoir. On a peine à comprendre comment il pouvait suffire à tant de travaux : prédications de chaque jour ; discussious théologiques improvisées ; entretiens particuliers accordés à tous ceux qui voulaient être éclairés sur les matières de la foi ; active correspondance entretenue avec tous les dissidents de l’Europe, tout cela marchait de front avec l’administration de l’Eglise, la surveillance de l’Etat et la composition de ses grands ouvrages. Ce qu'il a produit, ce qu’il a écrit et dit est incalculable. Si on réunissait toutes ses lettres, sa correspondance ne remplirait pas moins de trente volumes m-folio. Il existe à Genève deux mille sermons qu’il a prononcés, et qui sont demeurés manuscrits. Ainsi ce que nous avons de lui, cette masse prodigieuse d’écrits déjà imprimés, ne donne qu’une faible idée de ce qu’il a composé pendant une carrière que la mort ferma prématurément.
Il faut songer en outre, et ceci augmente d’abord l’étonnement, que cet homme si actif d’intelligence était faible do corps, qu’il était en proie aux maladies les plus cruelles, et que la plupart de ses écrits il les a dictés dans son lit, aux prises avec la douleur. Ainsi il y avait en lui le contraste d’une intelligence forte et active et d’un corps faible et misérable. Cependant on peut
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penser que cette faiblesse de corps, que cette maladie constante qui ne lui permettait la jouissance d’aucun des plaisirs mondains, contribuait à donner à son esprit ' une plus grande activité, une énergie nouvelle ; on ne peut expliquer cette ardeur fiévreuse que par l'impossibilité de se distraire par d’autres occupations, de goûter à ces plaisirs qui adoucissent l’âme et relâchent l’intelligence. Ainsi son esprit devenait plus actif, et son caractère plus violent, plus emporté, plus amer. Ce sont là, il faut l’avouer, de terribles organisations. On est comme saisi d’effroi en présence de cette activité de l’esprit, que l’ambition emporte sans relâche vers un but unique, dans une direction constante que rien ne détourne, avec un mouvement que rien ne ralentit. La conquête du pouvoir est souvent au prix de cette persévérance ; mais le pouvoir aux mains de ces hommes ardents, maladifs, ambitieux, devient une insupportable tyrannie.
Calvin s’empressa de recueillir les fruits de son triomphe en constituant le gouvernement ecclésiastique et moral de son Église, et, le 20 novembre 1541, tous les articles en furent adoptés par l’assemblée générale du peuple et des magistrats. Il voulait donner à sa doctrine et à son autorité mojrale la sanction de la loi. Mais ce n’était qu’un premier pas dans la carrière ; il fallait, pour assurer l’exécution de cette constitution, créer un pouvoir qui maintînt les bonnes doctrines et les bonnes moeurs. Calvin forma à ce dessein un tribunal composé d’ecclésiastiques et de laïques, investi d’une surveillance permanente sur les opinions, sur les actions, sur les discours. Toutes les erreurs en matière de doctrine, tou s les vices, tous les désordres étaient de son ressort. Lorsque le châtiment allait au delà des peines canoniques, le tribunal déférait les coupables aux magistrats civils. Plagiaire de Rome et de Madrid, Calvin établis-
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sait ainsi, sous le nom de Consistoire, une inquisition nouvelle avec une juridiction plus étendue que celle de l’inquisition catholique.
Cette institution redoutable était la massue dont Galvin devait frapper tous ses adversaires, l’épée qui devait lui faire raison de toutes les résistances. Calvin rencontra des obstacles de plus d’un genre dans l’ordre religieux et dans l’ordre politique. Je prends ici pour guide Théodore de Bèze, qui a écrit la vie ou plutôt l’apothéose de son maître. Calvin, pendant son premier séjour à Genève, en 1536, combattit les anabaptistes, que Luther avait déjà flétris ; « il sut si bien et heureusement manier en dispute publique, sans que le magistrat y ait mis la main, que dès lors la race en fut perdue en cette église.... Il eut un autre combat à soutenir contre un apostat nommé Caroli, sur plusieurs calomnies, lequel étant semblablement abattu tant par écrit que de bouche, et rechassé de l’église de Dieu, est mort misérablement à Home dans un hôpital, pour servir d’exemple à ceux qui se révoltent de Jésus-Christ pour suivre un maître qui récompense si mal ses serviteurs en ce monde et dans l’autre. »
Vers 1551, Calvin fut inquiété, dans le sein même de son église, par Jérôme Boisée, qui attaqua, en pleine congrégation, la doctrine de la prédestination, comme attentatoire à Dieu lui-même, qu’elle fait auteur du péché et coupable de la damnation des méchants. Calvin comprit le péril de cette prédication, et, après avoir essayé de réfuter Bolseo, il le fit expulser. Boisée, que de Bèze appelle un triacleur, donna à ses contemporains le scandale de plusieurs apostasies ; son ressentiment contre Calvin lui inspira, après la mort de ce terrible adversaire, un libelle où la calomnie se dément ellemême par la violence des invectives et l’absurdité des allégations. Si Calvin n’avait renoontré que de pareils
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adversaires et s’il s’était contenté du châtiment qu’il infligea à celui-ci, sa mémoire serait pure d’un reproche qui la souillera éternellement. On voit que je veux parler du procès et du supplice de Michel Servet.
Michel Servet était un homme de savoir et de conviction. Avant d'aborder les matières théologiques, avant d’entrer dans les discussions religieuses, il s’était occupé de science ; il avait cultivé et pratiqué la médecine, où il avait introduit une hérésie dont le temps a fait une <
vérité : il avait reconnu la circulation du sang dans les poumons, et préparé la grande découverte de Harvey.
Dans les études théologiques, dans les matières religieuses, il porta la même audace, la même indépendance d’esprit; il alla plus loin que Luther, plus loin que Calvin, plus loin que tous les réformateurs ; mais les réformateurs avaient imprimé le mouvement, il ne leur était pas donné de l’arrêter ; il ne leur appartenait pas surtout de réprimer violemment ceux dont le pas était plus rapide et la pensée plus téméraire. Servet reconnaissait la mission divine de Jésus-Christ, sans reconnaître la divinité du Rédempteur. Apôtre du déisme, il ne niait cependant pas le caractère divin de la religion, puisqu’il admettait que la mission de Jésus-Christ était partie d en haut, qu’il l’avait reçue de Dieu, et que c’était légitimement qu’il avait changé la face du monde.
Tels étaient les principes de Servet, principes très- * larges, qui dominaient toutes les 6ectes et toutes les églises exclusives. Il était clair qu’au milieu de l'agitation des partis religieux, il devait être persécuté ; les persécutions ne lui manquèrent pas : sa vie fut un combat et un exil. Dénoncé par Calvin lui-même aux magistrats de Vienne en Dauphiné, où il s’était retiré, jugé et condamné au feu, il parvint à s’échapper. Voulant se réfugier en Italie, il passa par Genève qu’il aurait dû traverser: mais il s’y arrêta! Nous pouvons maintenant
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parler de cette déplorable affaire en pleine connaissance de cause, grâce aux travaux de M. Mignet et à un mémoire d’une scrupuleuse exactitude et d’une haute impartialité que nous devons à un des citoyens les plus recommandables de Genève, M. Rilliet de Candolle *. Lorsque Servet arriva à Genève, vers la fin de juillet 1553, l’autorité de Calvin était sérieusement menacée par l’oppasition des patriotes, à la tête desquels se faisaient remarquer Amied Perrin, premier syndic et lieutenant général, et Philibert Berthelier, fils d’un des glorieux martyrs de l’indépendance de Genève. Le petit conseil était partagé et menaçait de se tourner contre Calvin, dont le parti, déjà en minorité dans le conseil des Deux-Cents, s’affaiblissait de jour en jour parmi le peuple. Le Consistoire et les réfugiés étrangers étaient seuls complètement dévoués au réformateur. C’est au milieu de cette crise que parut Servet, et il n’est pas bien prouvé qu’il n’eût un secret espoir de faire pencher la balance contre Calvin. Quelle que fût son intention, il eut l’imprudence de paraître au temple, sa présence fut signalée et Calvin s’empressa de le faire arrêter. Il fallait qu'un citoyen se portât partie contre le prisonnier et mît sa tête enjeu en regard de la sienne, et ce fut le secrétaire même de Calvin qui se chargea de ce rûle, à ses risques et périls, car il fallait vaincre ou subir la loi du talion.
La démarche de Calvin était un trait de politique profonde et d’audace calculée : ce qui paraissait un péril nouveau, cherché de gaieté de cœur, était réellement un expédient hardi qui devait rétablir son autorité ébranlée. Calvin fit instruire un procès criminel soumis à la
I. Relation du procès criminel intenté à Genève en 1553 contre Michel Servf.t. Mémoires et documents publias par la Société d'histoire et d'archéologie de Genève. T. III, p. 7-160. 1844.
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juridiction civile des syndics assistés du petit conseil, 1 ‘et en cela il faisait preuve d’une rare habileté. En effet, s’il eût poursuivi Servet devant le Consistoire pour fait d’hérésie, la facile condamnation qu’il aurait obtenue laissait subsister dans toute sa force le crédit de ses ennemis, tandis que Servet, accusé devant un tribunal séculier comme factieux et perturbateur de la chrétienté, mettait les partisans douteux et même les adversaires de Calvin dans l’alternative ou de se montrer hostiles à la foi évangélique, par un acquittement, ou de s’associer à Calvin en condamnant son adversaire. Cette tactique paralysait les fauteurs de Servet qui n’osaient se déclarer ouvertement dans la crainte de paraître attenter aux doctrines de la réforme, inséparablement liées à l’indépendance de Genève. Car, il ne faut pas l’oublier, ce qui ht la force de Calvin, ce qui lui permit d’être dur impunément et de faire violence aux habitudes relâchées que la domination des ducs de Savoie avait léguées à la République, c’est que la déchéance des ministres aurait livré passage aux doctrines du catholicisme et aux armes de la Savoie, toujours menaçantes. Malgré ces chances favorables le procès traîna en longueur et l’issue en fut douteuse jusqu’au dernier moment. Calvin ne négligea rien pour triompher par la perte de Servet: non content d’avoir dressé l’inventaire de ses erreurs et de réfuter ses réponses, il alla jusqu’à prêcher contre lui. Si Calvin n’eût consulté dans cette affaire que son zèle pour l’Église et le soin de son autorité, il faudrait encore blâmer son emportement, mais il se vengeait d’un ennemi personnel. Son ressentiment contre Servet datait de fort loin. Pendant leur jeunesse ils avaient pris jour pour un duel religieux ; Servet avait manqué au rendez-vous, et ne s’était pas avoué vaincu. Plus tard Servet avait réfuté le livre de Y Institution chrétienne. Ces attaques réitérées avaient aigri le cœur de Calvin. Ainsi son ins-
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piration n’était pas désintéressée, il ne défendait pas uniquement sa doctrine, il avait à venger son amourpropre offensé.
Pendant cette longue procédure qui dura près de trois mois, Servet soutint de nombreux interrogatoires où, tour à tour prudent ou hardi, mais toujours habile et ferme, il tint en suspens l’esprit de ses juges, embarrassa ses accusateurs et ne cessa de protester de la pureté de ses intentions et de la vérité de ses doctrines ; souvent même il prit l’offensive et prétendit convaincre d’hérésie son redoutable accusateur. Le conseil indécis demanda l’avis des églises réformées de Berne, de Zurich, de Bâle et de Schaiïhouse : leur réponse acheva la perte de Servet. Devant l’autorité de ces docteurs on ne pouvait pas hésiter, et l’arrêt, prononcé le 28 octobre, fut exécuté le lendemain. Calvin aurait voulu épargner le bûcher, non pas à Servet, mais à la réforme, sachant bien que ces flammes se verraient de loin et qu’elles projetteraient sur l’Europe une sinistre lueur. Le fer lui paraissait meilleur pour retrancher de la société chrétienne ce menjbre corrompu ; mais il fallut suivre la loi qui prescrivait la peine du feu.
Voici maintenant comment Calvin lui-même raconte la mort de Servet : « Afin que les disciples de Servet, ou des brouillons semblables k lui, ne se glorifient point en son opiniâtreté furieuse, comme si c’était une con*stance de martyr, il faut que les lecteurs soient avertis qu’il a montré en sa mort une stupidité brutale, dont il a été facile de juger que jamais il n’avait parlé ni écrit à bon escient, comme s’il eût senti de la religion ce qu’il en disait. Car, quand on lui eut apporté les nouvelles de mort, il était par intervalles comme ravi ; après il jetait des soupirs qui retentissaient en toute la salle ; parfois il se mettait à hurler comme un homme hors de sens. Bref, il n’avait non plus de contenance qu’un dé-
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moniaque. Sur la fin, le cri surmonta tellement, que sans cesse, en frappant sa poitrine, il criait à l’espagnole : Misericordia , misericordia / Quand ce vint au lieu de supplice, notre bon frère, M* Guillaume Farel, eut grand’peine à arracher ce mot, qu’il se recommandât aux prières du peuple, afin que chacun priât avec lui. Or, cependant, je ne sais en quelle conscience il le pouvait faire, étant tel qu’il était ; car il avait écrit de sa main : la foi qui règne ici doit être diabolique, qu’il n’y a ni Dieu, ni Église, ni chrétienté, parce qu’on y baptise les petits enfants. Gomment donc est-ce qu’il se conjoignait en prières avec un peuple duquel il devait fuir la communion et l’avoir en horreur? N’est-ce pas profaner la sacrée unité que Dieu nous commande, quand on se mêle parmi une synagogue infernale, pour faire profession qu’on tient une même foi? Quant à notre frère Farel, il exhorta bien le peuple à prier pour lui; mais c’était en protestant qu’on suppliât Dieu d’avoir pitié d’une créature perdue et damnée, sinon qu’il se corrigeât de ses erreurs détestables. Servet, de son côté, priait comme au milieu de l’Église de Dieu. En quoi il montrait bien que ses opinions ne lui étaient rien. Qui plus est, combien qu’il ne fit jamais signe de se repentir, toutefois il ne s’efforça jamais de dire un seul mot pour maintenir sa doctrine, ou pour la faire trouver bonne. Je vous prie, que veut dire cela, qu’ayant liberté de parler comme il eût voulu, il ne fit nulle confession, ni d’un côté, ni d’autre, non plus qu’une souche de bois? 11 ne craignait pas qu’on lui coupât la langue, il n’était point bâillonné, on ne lui avait point défendu de dire ce que bon lui semblerait. Or, étant entre les mains du bourreau, combien qu’il refusât de nommer Jésus-Christ fils étemel de Dieu, en ce qu’il ne déclara nullement pourquoi il mourrait, qui est-ce qui dira que ce soit une mort de martyr, quand il est question
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de batailler jusques au sang pour une doctrine, nonseulement de la laisser derrière et dissimuler ce qui en est, mais la supprimer comme de son bon gré ? Donc je crois que ce que j ’ai dit ci-dessus est assez patent, à savoir : qu’il n’a été que trop hardi quand il s’est cuidé jouer sans être puni, mais, comme un incrédule, quand c’est venu à rendre compte, qu’il a été saisi et accablé de tel désespoir, qu’il s’est trouvé éperdu en tout et par tout. »
Ce récit, destiné à flétrir la mémoire de Servet, est un témoignage d’autant plus précieux qu’il sort de la bouche même de son ennemi. Il atteste la constance inébranlable de Servet, la quiétude de son âme, le sentiment religieux avec lequel il s’associait aux prières de ceux qui le faisaient mourir. Gomment ne pas s’indigner lorsque Calvin, avec une amère ironie, lui demande pourquoi, n’étant pas bâillonné, pourquoi, pouvant parler, il n’avait pas prêché I La mort, qu’il pouvait détourner par une rétractation, n’est-elle pas une profession de foi? et d’ailleurs, est-il bien sûr que Calvin, qui lui donne si généreusement la parole quand sa bouche est fermée à jamais, quand le bûcher a dévoré son corps, ne la lui aurait pas enlevée s’il avait pris le peuple et le ciel à témoin de l’injustice de ses persécuteurs ?
Maintenant, si l’on songe que ce supplice de Servet, qui inspira tant de terreur, n’a pas donné de durée aux doctrines de Calvin, que Genève même n’y est pas demeurée fidèle, qu’au dix-huitième siècle d’Alembert pouvait dire, sans être victorieusement réfuté, que la religion des ministres calvinistes n’était guère qu’un déisme chrétien, ne sera-t-on pas frappé de ce rapprochement, qu’au lieu même où s’est élevé le bûcher de Servet c’est sa doctrine qui triomphe, et n’en conclurat-on pas que la violence est impuissante à fonder les
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croyances? Mais si la théologie de Calvin, que les méthodistes seuls paraissent avoir conservée et restaurée, ne coippte qu’un petit nombre de partisans, la discipline morale qu’il a établie a laissé une forte empreinte sur le caractère de ses partisans. C'est par là que Genève garde cette physionomie austère qui la distingue entre les sociétés modernes. Grâce à Calvin, elle a été préservée de la corruption. De là cette bourgoisie d’aspect sévère et de difficile accès qui cultive au foyer domestique de solides vertus, cette caste de financiers d’une probité inaltérable qui conserve la simplicité au nombre de ses trésors, ce patriciat que l’opulence ne pousse pas à l’ostentation ni les loisirs à la mollesse, et qui sait maintenir, dans une société organisée démocratiquement, son autorité morale et son influence politique par la science, par l’activité désintéressée, et pâr la considération qui s’attache à la pratique du bien.
Après l’exécution de Servet, nous ne voyons pas qu’il se soit élevé à Genève d’autre dissidence religieuse que celle de Valentin Gentil, Italien, antitrinitaire qui ne connaissait que le Dieu d’Israël, mais qui échappa au bûcher en se rétractant. Le triomphe de Calvin dans sa périlleuse poursuite contre Servet lui permit de lutter contre le parti séculier, qui se rattachait aux libertins toujours insoumis ; il résolut de le frapper à la tête et au cœur dans la personne du capitaine-général Amied Perrin. Déjà, en 1550, il avait essayé ses forces contre les patriotes en poursuivant Jacques Gruet, qui fut décapité comme criminel d’État, Mais Gruet avait peu de consistance et de considération : cette fois la lutte devait être plus sérieuse, car Perrin avait servi la république de son épée dans la guerre, et de ses conseils dans plusieurs négociations. De plus il avait provoqué le retour de Calvin, et celui-ci ne pouvait pas, sans déshonneur, l’attaquer ouvertement. Il eut donc recours à la ruse. A
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l’aide de lettres supposées et de délations mystérieuses, telle est du moins l’opinion des historiens qui ne lui sont pas favorables, il fit planer sur le ohef des patriotes le soupçon d’uu abominable complot, le massacre des étrangers réfugiés à Genève ; Perrin fut si bien enlacé dans les filets tendus autour de lui par son adversaire, qu’il n’eut d’autre parti à prendre que la retraite. Il se réfugia à Berne, où il eut grand’peine à déjouer de nouveaux complots tramés contre lui, toujours sous l’inspiration de Calvin. La retraite d’Amied Perrin et l’abaissement de son parti, accomplis en 1555, assuré-* rent la domination de Calvin pendant les huit années qui précédèrent sa mort. Toutefois il avait fallu poursuivre ce triomphe sur la personne du dernier des Berthelier, François Daniel, qui montra dans les tortures un courage indomptable. Les larmes de sa mère et de fallacieuses promesses purent seules obtenir un aveu, dont on se hâta de profiter pour le conduire h la mort.
Parmi les hommes sur lesquels pesa la haine de Calvin, il en est un dont le sort met dans l’âme une douce pitié. C’est Sébastien Castalion, un des plus savants hommes et des meilleurs esprits du seizième siècle, dont les écrits grecs et latins exhalent un parfum de pure antiquité. Calvin, qui l’avait connu à Strasbourg, l’appela au collège de Genève pour y professer les humanités. Castalion, qui savait tout, même la médecine, s’était dévoué pendant la peste de 1 543 au service des malades, et il vivait tranquillement à Genève, aimé pour la douceur de son caractère, respecté pour ses mœurs, admiré pour son savoir, lorsqu’une dispute théologique s’émut entre les deux amis. Castalion y déploya un grand sens et beaucoup d’éloquence ; mais il y gagna l’inimitié de Calvm; et dès lors il jugea prudent de lui céder la place. Accueilli à Bâle comme professeur, il
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s’y vit poursuivi parles ressentiments de Calvin; et, de son côté, il ne manqua jamais de combattre les farouches doctrines du réformateur de Genève. Il défendit le libre arbitre, la puissance des œuvres et le droit de libre examen. Mais il opposa vainement la douceur et le courage aux rigueurs du sort et à l’inimitié de Bèze et de Calvin; chargé d'une nombreuse famille, il ne put vaincre la misère, et on a pu dire, sans ligure, qu’il était mort de faim. ' On s’émut trop tard à cette nouvelle. Montaigne en a gémi; mais le mal était irréparable.
Nous voyons que Calvin employait à son usage les ressources familières à la tyrannie, la violence et la ruse. Cruel envers Servet, il fut perfide envers Amied Perrin. Maintenant si l’on veut aller au fond des choses, on trouvera que l’esprit tyrannique avait pour principe dans Calvin, non pas la force de caractère, mais seulement l’activité de l’esprit qui n’exolut pas un certain genre de pusillanimité, Calvin l’a dit à son lit de mort : « J’étais craintif, j’étais timide. » Eh bienl c’est cette crainte, cette timidité même qui l’ont rendu implacable, qui en ont fait un homme impitoyable. C’est bien quelque chose que de croire, que d’avoir foi en ses doctrines , pour en poursuivre l’accomplissement; mais si, à côté de cette foi en ses doctrines, on n’a pas la fermeté de l’âme, la puissance de caractère qui donne confiance dans la force même des doctrines, alors on en poursuit le triomphe avec une crainte intérieure, qui, vous forçant d’imprimer la crainte au dehors, fait régner la violence et la terreur. Les hommes complets, ceux qui ont en même temps la foi dans leurs principes et la confiance de l’âme, ceux-là marchent avec force, avec générosité. Mais ceux, au contraire, qui n’out que la conscience de la vérité, sans croire à la force de la vérité, ceux-là
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sont violents, parce qu’ils craignent sans cesse que la vérité qu’ils veulent faire triompher ne soit vaincue et foulée aux pieds.
Ce n’est pas tout. Que dire d’un réformateur qui tient sa mission de l’indépendance de la raison, lorsqu’il prétend ravir aux autres cette liberté qu’il a prise pour lui-même? Il y a toujours pour les hommes qui ont proclamé certains principes un obstacle à l’application des principes opposés. Le satirique latin a dit quelque part :
Quis tulerit Gracchos de seditione querentes?
Eh bien 1 qui supportera de voir un réformateur qui n’a d’autre titre que la liberté d’examen, jeter l’interdit sur la raison des autres? Or c’est précisément ce qu’a fait Calvin ; depuis son établissement à Genève, il a été en contradiction flagrante avec les principes qu’il avait, sinon proclamés, au moins pratiqués. Cet apôtre, qui a usé du droit de libre examen, impose à son tour ses doctrines, et les protège de vive force.
La dernière partie de sa vie est la condamnation de la première. Calvin a voulu refaire ou plutôt contrefaire Rome et la papauté; Calvin s’est constitué pape, il a fait de Genève une Rome: il a posé en principe qu’il n’y avait pas de salut hors de l’orthodoxie; en second lieu, que l’orthodoxie était avec lui, que sa loi devait être celle du genre humain; et comme, selon lui, les fausses doctrines sont la perte des Etats, que si on les laisse courir, il n’y a plus à compter ni sur l’existence de la société, ni sur le culte de Dieu, il dit qu’il faut les poursuivre, qu’il faut les extirper, et que là où la persuasion échoue, l’emploi de la force est légitime ; et il a procédé ainsi en vertu de l’infaillibilité qu’il s’était attribuée. Il avait dit: « Ma raison a pénétré le vrai sens de l’Evangile; j’ai vu la vérité: vous devez tous vous
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soumettre. » Aussi ne supporte-t-il aucune contradiction; et comme il voyait dans la contradiction de ses principes la source de toute corruption et de tout mal, il s’y opposait violemment, et croyait faire œuvre sainte en y employant les moyens extrêmes.
Tel a été son principe, telle a été sa pratique. Eh bien ! je le demande, que gagnait l’humanité k voir Calvin remplacer le pape, à voir Genève succéder à Rome? Si l’on avait entendu l’appel de Luther, si l’Europe tout entière s’était agitée, était-ce pour retomber, après quelques convulsions, sous un joug nouveau? Et quelle comparaison à faire entre ces deux croyances? l’une n’avait-elle pas pour elle une tradition non interrompue, ne rattachait-elle pas son berceau au berceau même de la chrétienté? Calvin, après quinze siècles écoulés, prétend retrouver la vérité et se rattacher à la foi en se détachant de la tradition ; non-seulement il se dit le seul dépositaire de la vérité, mais il veut l’imposer aux autres. Il faut bien se résigner, surtout lorsqu'on sort de la foi catholique, à croire qu’il n’y a pas d’infaillibilité en ce monde : la prétention à l’infaillibilité a été constamment la source des guerres civiles, le principe de la tyrannie; c’est, au moyen âge, l’infaillibilité du saintsiège qui a été la principale cause des troubles de l’Europe ; l’infaillibilité de Calvin a été, au seizième siècle, l’une des causes de nos guerres civiles ; et, plus tard, c’est au nom d’une autre infaillibilité, de l’infaillibilité du peuple, qu’on a dressé des échafauds, qu’on a fait , régner une terreur nouvelle.
En présence des éternelles contradictions de la raison humaine et des prétentions de la passion à la vérité exclusive, il faut proclamer et proclamer hautement et suivre toujours le principe de la tolérance, de la tolérance en matière religieuse et en matière politique. L’intolérance est fille de la peur. Il semble aux cœurs pusillanimes,
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lorsque quelque nouveauté se produit dans le monde des idées, que l’humanité va périr au choc des opinions. Or, la vitalité des sociétés et des nations est plus robuste qu’ils ne pensent : elle repose sur trois idées qui font sa durée, et qu’on n’ébranlerait pas impunément: Dieu, • liberté, patrie! voilà les trois mots qui gouvernent le monde et par lesquels il subsiste. Dieu maintient la vie sociale; la liberté, la vie politique; la patrie, la vie nationale. Il n’y a que l’athéisme et le despotisme qui tuent, et ces doctrines de mort se tiennent étroitement. Lorsqu’elles pénètrent dans le corps social, c’est par un de ces décrets d’en haut qui retranchent les nations ; mais lorsque ces trois principes ne sont pas contestés, il n’y a point péril de mort. La discussion peut porter partout, elle peut réformer, transformer, agiter; à peine produira-t-elle de faibles secousses; les piliers de l’édifice ne sont pas ébranlés, l’hommepeuty demeurer et s’y mouvoir. Aussi le genre humain ne saurait-il avoir trop de reconnaissance pour les penseurs qui ont su, en présence et comme à l’abri des dissensions religieuses où l’on se disputait le privilège de l’oppression des intelligences et de la domination des âmes, conquérir le libre examen au profit de la dignité humaine, et aux hommes d’État qui, pour assurer la paix des sociétés, ont enfin dégagé et affermi le dogme politique de la tolérance. Grâce à cette double conquête de la philosophie et de la politique, il est désormais loisible à toutes les intelligences de s’exercer dans leur sphère et de travailler librement à l’œuvre mystérieuse de la Providence.
Après avoir jeté ce coup d’œil rapide sur la vie et sur l’œuvre de Calvin, nous devrions examiner en détail quelques-uns de ses ouvrages, le montrer dans toute la puissance, dans toute l’activité de son génie, et le faire considérer comme un des fondateurs de la langue française. Comme il est téméraire de songer à donner une
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idée complète des travaux de Calvin, je me trouve dans la nécessité de choisir. Je m’attacherai de préférence à un morceau d’une extrême importance : c’est la profession de foi que Calvin adresse h l’empereur Charles- Quint pendant la diète de Spire, où s’agitèrent de grands intérêts politiques, et surtout les intérêts religieux. La réforme était en cause; elle demandait à obtenir des concessions, et, à la fin même de cette diète, elle obtint un édit qui préparait le traité de Passaw, par lequel fui garantie la liberté de conscience, que la réforme poursuivait, sinon comme but, du moins comme moyen d’arriver à ses fins. Ainsi, nous voyons que Calvin, qui s’est adressé d’abord à François I* r , et qui n’en a rien obtenu, puisque les bûchers n’ont pas cessé d’être allumés, puisque la pèrsécution en France ne s’est pas ralentie, se tourne alors vers son rival, vers Charles-Quint, bien persuadé que, s’il peut attirer à sa cause ce monarque puissant, la réforme sera en pleine voie de prospérité. Malheureusement, cette pièce si importante est écrite en latin ; en sorte que je serai obligé de traduire les passages que je citerai, et que je risque fort, dans cette traduction, de ne pas arriver à l’énergie, à la sévérité que Calvin aurait donnée dans la prose française à l’expression de ses idées. Quoi qu’il en soit, j’essayerai, en traduisant, de trahir le moins possible le modèle que j’aurai sous les yeux.
Comme dans VIntsitution chrétienne, Calvin prend la parole au nom de tous les réformateurs ; il se porte fort pour eux, et garantit que leur doctrine est la sienne, et qu’aucun d’eux ne le démentira. On pourrait lui demander en vertu de quel droit il se porte ainsi l’interprète de toute une classe d’hommes qui a réclamé la liberté de penser, et que l’usage de cette liberté a dû conduire à des conséquences diverses, car, en général, ceux qui se mêlent de penser ne pensent pas comme les autres ; mais
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enfin il pouvait répondre qu’il y avait bien des points de contact entre tous les dissidents ; qu’en outre, il avait la conscience de son génie, et que, comme -tous les hommes supérieurs, il tirait sa mission
Du droit qu’un esprit vaste et ferme en ses desseins
A sur l’esprit grossier des vulgaires humains.
Nous ne lui disputerons donc pas l’autorité qu’il s’arroge, et nous reproduirons ses paroles en nous efforçant de n’en altérer ni la couleur ni l’énergie. Voici en quels termes il groupe autour de lui tous les réformateurs auxquels il prête la puissance de sa parole :
* Recevez ce que je dis comme si vous entendiez la voix de tous ceux qui ont déjà donné leurs soins au rétablissement de l’Église, ou qui désirent qu’elle rentre dans l’ordre. Quelques princes de haute dignité, beaucoup d’illustres républiques sont ici en cause : je parle seul au nom de tous, de telle manière que tous parlent ensemble par ma bouche avec plus de vérité. Ajoutez à ceux-là l’infinie multitude d’hommes pieux qui, dispersés'dans des contrées diverses, souscrivent cependant à ce que je dis par un commun consentement. Prenez donc ce discours pour 1$. requête universelle de ceux qui déplorent l’état actuelle de l’Église, si sérieusement, qu’ils ne sauraient le supporter plus longtemps, et qu’ils ne se reposeront que lorsqu’ils y auront vu quelque amendement. Je sais par quels noms odieux on appelle l’infamie sur nous ; mais, quelques noms qu’on se plaise à nous infliger, vous n’en devez pas moins entendre notre cause, et, par là, vous jugerez en quel rang on doit nous placer. »
Vous remarquerez d’abord que Calvin s’adresse à l’empereur, aux princes, à une réunion aristocratique; ainsi, je ne crois pas qu’on ait eu raison lorsqu’on a vu dans la mission de Calvin la période populaire de la réforme,
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une forme complètement nouvelle qui faisait descendre la doctrine des novateurs des sommités de la société aux rangs inférieurs. La réforme de Calvin ne me paraît pas plus démocratique que celle de Luther : ce n’est pas elle qui a fondé la démocratie qui règne à Genève; et lorsque le parti calviniste tenta de s’organiser en France, il se produisit sous la forme aristocratique. Goligny et le Béarnais lurent les chefs des gentilshommes. La démocratie était du côté de la Ligue, et Henri ne devint le véritable représentant de l’unité nationale et des intérêts populaires que par la transaction qui fut la condition de son avènement.
L’ouvrage qui va nous occuper, cette exhortation, comme l’appelle Calvin, ou plutôt cette exposition de doctrine, est un morceau achevé : sous le rapport des principes, c’est l’exposé complet de la foi de Calvin, et comme ensemble d’ouvrage, comme œuvre littéraire, c’est l’expression la plus élevée, la plus noble de son génie. Les pensées qui s’y trouvent exprimées avaient été mûries dans son esprit par la lutte et la méditation. Entre cette profession de loi, publiée en 1544, et la première ébauche de l 'Institution chrétienne, il y a un intervalle de neuf ans qui a été consacré tout entier à la lutte, à la prédication, et pendant lequel Calvin a dû s’affermir dans ses idées, a dû amener sa pensée à une forme précise et plus puissante. Ce discours s’adressait aux princes d’Allemagne ; c’était la diète de l’empire qui devait l’entendre, c’était sur le terrain même où Luther avait combattu et où son triomphe s’accomplissait; il est évident que Calvin, quoique infidèle sur plusieurs points à la doctrine de Luther, devait se reconnaître pour son disciple, et faire son éloge, aux lieux témoins de son triomphe et tout remplis de son nom. Nous ne chercherons pas vainement, dans ce traité, un hymne en l’honneur du premier des réformateurs. Avant de le citer, il
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convient de donner une idée de l’ensemble du discours. Le but de Calvin est de montrer la nécessité d’une réforme immédiate et complète. Il doit d’abord faire le tableau de tous les abus qui se sont introduits dans l’Église : abus de discipline, abus de doctrine, abus dans les mœurs; il trace de toutes ces altérations de la doctrine et de la constitution primitive de l’Église une peinture animée, énergique. Sa pensée, resserrée dans les formes d’un langage sévère et précis, ne se détourne jamais; elle a, pour ainsi parler, ses digues et son lit pour arrêter les débordements et presser la course du fleuve. Mais il ne suffisait pas de découvrir les plaies de l’Église, de dévoile^ ses désordres, de montrer sa ruine imminente : Calvin indique le remède à tant de maux, et, comme il faut ramener la discipline à sa rigueur, les mœurs à la pureté, la doctrine à son intégrité, c’est pour l’orateur la matière d’autant de tableaux tracés de main de maître et d’éloquentes invectives.
Après avoir indiqué ces remèdes, il rappelle ce que les réformateurs ont déjà fait pour ramener la société chrétienne à sa primitive institution ; il compare leurs principes, leurs mœurs, leur discipline à ceux des papistes ; il invoque en leur faveur contre les catholiques l’autorité des Evangiles et celle des apôtres ; il montre qu’ils sont fidèles, sinon aux doctrines et à la tradition de l’Église visible, corrompue pendant tant de siècles, du moins à celle de la véritable Église, qui subsistait sous la corruption extérieure de la fausse Eglise dominante. Enfin, il termine par un appel aux princes, en leur montrant la nécessité d’une réforme, qu’il ne faut plus différer, car le mal est si profond que, si on le laisse durer et s’accroître, il n’y aura plus de remède possible. Voioi maintenant en quels termes , après avoir montré comment l’Église avait dégénéré, dans quels désordres de corruption et de ténèbres elle se
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trouvait ; Calvin amène par un seul mot l’éloge de Luther :
« Lorsque la vérité de Dieu était étouffée sous tant et de si épaisses ténèbres, lorsque la religion était souillée de tant de superstitions impies; lorsque le culte de Dieu était corrompu par tant d’horribles sacrilèges, et que sa gloire gisait prosternée; que le bienfait de la rédemption était enfoui sous tant d’opinions perverses, et que les hommes, enivrés par la confiance funeste en leurs œuvres, cherchaient leur salut ailleurs qu’au Christ; que l’administration des sacrements, en partie déchirée et dissipée, en partie corrompue par un mélange de fictions étrangères, était profanée par de honteux marchés; que le gouvernement de l’Église n’était plus qu’un brigandage désordonné; lorsque ceux qui siégeaient au rang des pasteurs, après avoir blessé l’Église par le dérèglement de leur mœurs, exerçaient sur les âmes une effroyable tyrannie, et que, comme un troupeau, l’humanité était poussée vers l’abîme à travers l’erreur, du sein de ce désordre, Luther s’éleva; avec lui se rencontrèrent d’autres hommes qui, réunissant leurs efforts et leur zèle, cherchèrent des moyens et des voies par où la religion pût être lavée de toutes les souillures, rétablie dans la pureté de sa doctrine, et ramenée de cet abîme de misère à son antique splendeur. Nous suivons la route qu’ils nous ont tracée. »
Ce passage ne rappelle-t-il pas les admirables vers de Lucrèce à propos d’Épicure :
Humana ante oculos fœde cum vitajaceret In terris oppressa gravi sub relligione,
Quæ caput a coeli regionibus ostendebat Horribili super aspeetu mortalibus instans,
Primum graius homo mortales tollere contra Est oculos ausus, primusque obsistere contra.
N’y a-t-il pas entre ces deux passages une frappante
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analogie? N’est-il pas curieux de voir que ces deux hommes d’un génie éminent, séparés par un intervalle de tant de siècles, qui tous deux avaient essayé de saper un majestueux édifice, qui avaient ébranlé les colonnes du temple, l’un celles du polythéisme, l’autre celles du catholicisme, aient trouvé des panégyristes qui les aient célébrés avec le même enthousiasme, la même verve d’imagination et de poésie? On voit pourquoi Calvin, qui n’avait pas suivi en tout la doctrine de Luther, est obligé de faire maintenant son éloge; c’est qu’il s’adresse aux princes allemands, c’est que pour un moment il unit dans un intérêt commun la cause des réformateurs de l’Allemagne à la cause des réformateurs de la Suisse et de la France. J’ai dit que Calvin passait en revue tous les désordres de l’Eglise: il y en avait de plusieurs sortes. Il s’était introduit dans la nomination des évêques de graves abus. L’élection avait été supprimée, en sorte que l’on arrivait aux dignités par l’intrigue. Calvin parle de ces abus avec véhémence, avec amertune, mais il avait été précédé dans cette voie par les plus illustres représentants de l’Église catholique au moyen âge. Les chrétiens sincères avaient tenté plusieurs fois la réforme des mœurs pour prévenir les coups qui devaient être portés à la doctrine. Calvin reproche entre autres choses aux évêques de ne pas user du premier privilège de leur dignité, savoir, celui de répandre la parole de Dieu. C’est là leur devoir, ce serait la source de leur autorité: loin de là, un très-petit nombre d’évêques se soumettent à la résidence; mêlés aux pompes du siècle et à toutes ses œuvres, ils négligent le soin de leurs troupeaux. Après avoir rappelé par quelles voies, dans l’ancienne Eglise, les évêques parvenaient aux premières dignités que conférait le suffrage des fidèles, et qui étaient toujours le prix de la science et de la vertu, il oppose les pratiques actuelles aux anciens usages :
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« Voyons-nous rien de semblable aujourd’hui dans la création des évêques? Au moins chacun de ceux qu’on élève à ce rang est-il doué à quelque degré des qualités sans lesquelles on n’est pas propre au ministère de l’Église ? Nous savons quel ordre ont institué les apôtres, suivis en cela par l’ancienne Église, dont les canons ont sanctionné leur institution : si donc aujourd’hui cet ordre est méprisé et rejeté, n’avons-nous pas un juste sujet de plainte? Que sera-ce si, foulant aux pieds toute pudeur, on ne s’élève que par l’excès du déshonneur et du crime ! Or cela est connu de tout le monde ; en effet, ou les honneurs ecclésiastiques sont achetés à prix d’argent, ou envahis de vive force, ou acquis soit par des marchés sacrilèges, soit par de honteuses complaisances; quelquefois ils sont le prix d’entremises amoureuses ou de pratiques semblables. Enfin on fait des dignités de l’Eglise un jeu et un trafic plus impudent que pour tout autre genre de propriété. »
Ce langage est bien amer, mais ces reproches étaient fondés; l’abus était flagrant, il avait été signalé précédemment par nos sermonaires, et plusieurs siècles auparavant il avait été blâmé par la voix éloquente de saint Bernard. Calvin marche donc sur un terrain solide, b ne se contente pas de reprocher aux dignitaires de 1 Église les moyens par lesquels ils arrivent aux dignités, il leur reproche les scandales de leur conduite, et, quand ils devraient donner l’exemple de la charité, de la vertu, de la pureté des mœurs, de transformer leurs palais en maisons de débauche. Voici en quels termes il 8’exprime :
« Les chefs de l’Eglise devraient s’élever au-dessus des autres par les exemples d’une vie irréprochable ; comment répondent à leur vocation ceux qui occupent aujourd’hui ce rang élevé? Quoique le monde soit arrivé au dernier terme de la corruption, il n’y a toutefois au-
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cun ordre aussi souillé de vices et de débauches. Plut à Pieu que leur innocence pût réfuter mes accusations; combien volontiers je me rétracterais alors ! Mais leur turpitude est exposée aux yeux de tous ; elles sont évidentes, leur avarice insatiabble et leur rapacité; il est évident, leur orgueil insupportable comme leur cruauté 1 Leurs maisons retentissent de danses impudiques; ce sont des repaires pour les jeux de hasard ; leurs banquets étalent effrontémeut le luxe et l’intempérance ; tout cela est passé en' coutume. Ils se font gloire de leurs crimes et de toute espèce de luxure comme de vertus ; pour me taire sur d’autres points, le célibat dont ils sont si fiers, combien ne couvre-t-il pas d’impuretés! J’ai honte de dévoiler ce que j’aimerais mieux taire, si le silence pouvait le corriger; toutefois je ne mettrai pas en lumière ces mystères impurs; car il y a déjà assez de honte et d’opprobre dévoilés. Combien y a-t-il de prêtres purs de prostitution? combien dont les maisons ne soient pas souillées de débauches journalières? Que de familles dont l’honneur est flétri par leur libertinage vagabond ! Pour moi, jene prends pas plaisir à publier leur infamie, ce n’est pas là mon fait; mais il importe de peser combien ces désordres du sacerdoce sont éloignés de la vie qui conduirait aux voies nouvelles de Christ et de son Eglise. »
Je le répète, en lisant les auteurs orthodoxes, on trouvera parmi les catholiques désintéressés, vrais apôtres de la morale, les mêmes reproches exprimés en termes aussi vifs. L’état moral du clergé catholique, qui en cela était au niveau du reste de la société, impliquait la nécessité d’une réforme, et d’une réforme active. Ces passages suffisent pour faire comprendre quelles armes fournissait à la logique des réformateurs l’opiniâtre persévérance du clergé dans des désordres qui frappaient tous les yeux et troublaient la conscience des fidèles.
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Nous avons maintenant à toucher un grand nombre de points de doctrine sur lesquels la réforme était en dissidence avec la communion catholique. Chemin faisant, nous recueillerons ainsi quelques notions de théologie.
Calvin entreprend surtout de remettre le Christ en possession de ses droits , et d’écarter tous les intermédiaires auxquels le cœur de l’homme pourrait s’arrêter pour en faire l’objet de son culte. C’est là le prinoipe générateur de sa doctrine. La messe lui paraît une impiété parce qu’elle est le renouvellement d’un sacrifice que le Fils de Dieu a accompli une fois pour toutes sur le Calvaire, et que, dans ce sacrifice renouvelé, le prêtre usurpe, à ses yeux, la place du Christ; il traite d’idolâtrie l’adoration de la Vierge et des saints, parce que les esprits grossiers, s’arrêtant à ces ministres du Christ, oublient le Christ lui-même dans leurs prières; il ne veut pas que la justification des hommes s’opère par le mérite des œuvres, parce que, si l’homme peut se sauver par sa propre vertu, le sang du Christ aura été inutilement répandu; il repousse la transsubstantiation, parce que, dans cette métamorphose, le pain et le vin entreprennent sur la substance du corps et du sang de Jésus-Christ. Il dépossède le pape, pour que le Christ ne soit pas dépossédé, et il dispute au prêtre le droit de confesser et d’absoudre, parce que le Christ peut seul recevoir l’aveu des péchés et les remettre. Calvin prétend réhabiliter le Christ que l'Église a dépouillé au profit des saints, du pape, des prêtres et de l'homme même, en admettant le mérite de ses œuvres; il veut remettre l’homme immédiatement sous la main du Christ, il écarte tous les intermédiaires placés entre l’homme et le Fils de Dieu. C’est à cela qu’il vise, fi, cela qu’il s’arrête: vienne en effet un réformateur plus téméraire qui veuille arriver jusqu’à Dieu même; que Servet renvoie à Calvin
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les reproches d’idolâtrie que celui-ci adresse aux catholiques, Calvin fera brûler Servet.
Nous comprenons maintenant pourquoi la réforme a substitué la cène à la messe : la messe est un sacrifice, la cène est un sacrement; les catholiques voient la chose elle-même là ou les protestants ne reconnaissent que le signe. Cette différence nous explique les emportements des réformateurs contre la plus auguste de nos cérémonies. Mais écoutons Calvin lui-même: « La sainte Cène a été non-seulement corrompue par un alliage étranger, mais détournée entièrement de son institution. Ce que Christ a commandé est manifeste: eh bienl au mépris de son commandement, on a composé une représentation digne des tréteaux pour la substituer à la Cène véritable. Lorsque, dans l’ordre institué par le Christ, les fidèles doivent prendre en commun les symboles sacrés de son corps et de son sang, l’Église au lieu de cette communion nous donne plutôt une sorte d’excommunication. En effet, le prêtre se sépare du reste de l’assemblée pour dévorer à l’écart ce qu’il devait offrir et distribuer à tous. Enfin, comme s’il était le successeur d’Aaron, il feint d'offrir un sacrifice, en expiation des péchés du peuple. Où donc Christ a-t-il parlé de sacrifice? Il nous ordonne de recevoir, de manger et de boire. Qui permet aux hommes de convertir ce festin en oblation? A quoi bon ce changement si ce n’est à faire céder l’inviolable volonté de Christ et sa loi aux caprices téméraires des hommes? C’est là un mal grave. Mais voici une superstition plus funeste de beaucoup : c’est d’avoir fait ce faux sacrifice un moyen de mériter sa grâce pour les vivants et pour les morts. Ainsi l’efficace de la mort de Christ a été réduite à une vaine action de théâtre, et la dignité du sacerdoce éternel a été ravie à Christ pour être donnée aux hommes. »
Calvin revient à plusieurs reprises sur le même sujet
sans épuiser son indignation : « Quand les paroles me manquent pour exprimer les sacrilèges profanations dont on a souillé la Gène, de quel droit nous reprochet-on d’avoir mis trop de véhémence dans nos invectives? Invincible César, et vous, illustres princes, au nom du corps de Christ immolé pour notre salut, de ce sang versé pour notre purification, songez quel est le prix de ce mystère où ce corps devient notre nourriture et ce sang notre boisson ; avec quelle religion, avec quel soin ne devait-on pas le préserver de toute souillure ! Ne serait-ce pas le comble de l’ingratitude de voir le mystère céleste que Dieu nous a confié comme une perle précieuse, foulé sous les pieds des pourceaux, de le voir et de se taire,? Or, non-seulement nous le voyons foulé aux pieds, mais couvert de souillures. Quelle dérision n’était-ce pas de transporter k une scène de théâtre jouée par des hommes l’efficacité de la mort de Christ? qu’un chétif sacrificateur , soi-disant successeur de Christ, se plaçât comme médiateur entre Dieu et les hommes ! qu'effaçant la vertu du sacrifice unique, on offrît chaque jour dans une seule ville mille sacrifices pour l’expiation des péchés ! que chaque jour Christ fût immolé mille fois, comme s’il ne suffisait pas qu’il fût mort une seule fois pour nous ! »
J’ai sans doute affaibli ce passage, mais il y demeure assez de vivacité et d’énergie pour qu’on y trouve encore le caractère de la véritable éloquence. Je crois qu’on a trop rabaissé Calvin comme orateur; sans doute l’éloquence se découvre rarement dans ses sermons, où il était plus curieux d’instruire que de toucher, et qui d’ailleurs sont négligés comme toutes les improvisations; mais lorsque le temps ne lui manque pas et qu’il éprouve le besoin d’émouvoir, il développe alors les grandes qualités de l’orateur : nous en rencontrerons encore plusieurs exemples.
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Le catholicisme donnait prise h Calvin dans son respect pour les reliques, Baintes dépouilles souvent supposées, que des imposteurs transforment en marchandises qui ruinent les fidèles et trompent leur crédulité. Ce culte et ce commerce sont une source de fraude et d'idolâtrie. Sur ce sujet, Calvin est intarissable ; dans le discours que j’examine maintenant, il n’a fait que toucher la question, mais il l’a approfondie dans un traité spécial, où l’on rencontre force plaisanteries assez grossières, assez vulgaires, que plus tard les philosophes du dix-huitième siècle n’ont pas beaucoup rajeunies en les aiguisant.
* On ne saurait croire, dit Calvin, combien on s’est joué de la crédulité à propos des reliques; je puis compter quatorze clous pour les trois qui attachèrent le Christ en croix, trois tuniques sans couture, au lieu de celle que les soldats tirèrent au sort ; deux écriteaux, trois fers de la lance qui blessa la poitrine du Sauveur, et environ cinq linceuls qui enveloppèrent son corps dans le sépulcre. On montre en outre toute la vaisselle de la sainte Gène et mille autres inepties du même genre. II n’y a pas de saint tant soit peu célèbre auquel on n’attribue deux ou trois corps. Je puis nommer un endroit où un morceau de pierre ponce a été en grand honneur sous le nom de cervelle de saint Pierre. La pudeur m’empêche de pousser plus loin cette énumération. C’est donc à tort qu’on nous accuse pour avoir voulu purger l’Église de toutes ces souillures. *
Calvin explique ainsi l’hostilité des réformateurs contre les saints: « En proscrivant l’intercession des saints, nous avons rappelé les hommes vers le Christ; nous leur avons appris à invoquer le Père en son nom et à s’appuyer sur 8a médiation. A ce propos on nous déchire, on nous reproche avec d’atroces injures de faire affront aux saints et de priver les fidèles d’un puissant secours. Nous opposons à nos adversaires un double
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démenti. Car en ne souffrant pas qu'on attribue aux saints le bienfait de Christ, nous ne leur faisons aucun tort. Nous ne leur dérobons aucun honneur, si ce n’est celui que l’erreur des hommes leur avait attribué. Je ne dirai rien qu’on ne puisse montrer au doigt. D’abord les hommes, avant de se mettre en prière, s’imaginent que Dieu est bien loin et qu’on ne peut s’ouvrir un accès jusqu’à lui qu’à la suite d’un patron; et cette fausse opinion ne prévaut pas seulement auprès des gens grossiers et ignorants, mais elle gagne aussi ceux qui veulent être les guides des peuples. Dans le choix de ses patrons, chacun suit son propre sens. L’un choisit Marie, celui-ci Michel, celui-là Pierre. Quant à Christ, on * ne daigne pas le compter pour quelque chose. On en trouve à peine un sur cent qui ne s’étonne pas comme d’un prodige Bi par hasard il entend invoquer l’assistance de Christ. Ainsi croît de jour en jour cette superstition qui conduit à confondre les saints avec Dieu luimême. J’avoue que, lorsqu’ils veulent s’expliquer, ils ne demandent aux saints que de les aider de leurs prières auprès de Dieu. Mais le plus souvent ils oublient cette distinction, et, suivant le mouvement de leur âme, ils appellent, ils implorent, tantôt les saints, tantôt Dieu. Bien plus, ils assignent à chaque saint sa fonction ; l’un donne la pluie, l'autre la sérénité ; celui-ci guérit les maladies, celui-là prévient les naufrages. Mais pour ne rien dire de ces abus profanes et dignes des païens, qui cependant régnent dans les églises, que cette seule impiété suffise pour toutes, savoir : que tout le monde, en appelant de tous côtés des défenseurs et des avocats, néglige le seul que Dieu ait établi, et met plus de confiance dans le patronage des saints que dans la protection de Dieu. » '
Partout éclate la pensée dominante de Calvin ; il se fait sous toutes les formes le champion du Christ contre
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ceux qui usurpent en leur faveur quelqu’une de ses prérogatives. Nous allons voir que le même principe le dirige dans sa doctrine sur la justification.
Suivant Calvin, le péché originel a tellement corrompu la nature de l’homme, qu’il lui est impossible de se relever par ses propres forces. A ses yeux, les catholiques, qui font entrer en compte les bonnes œuvres pour la justification, n’humilient pas assez l’homme et ne relèvent pas suffisamment le bienfait de la régénération : « nous, au contraire, dit-il, nous abaissons tellement l’homme, que nous le réduisons à rien quant à la justice spirituelle, et que nous l’instruisons à demander à Dieu, non pas une partie, mais la plénitude de la justice. » Yoici à peu près le raisonnement de Calvin. * L'Écriture déclare maudits tous ceux qui n’ont pas observé pleinement tout ce qui est écrit dans la loi ; or, cette malédiction embrasse, tous ceux qui seront jugés d’après leurs œuvres, puisque tous les hommes ont péché ; les œuvres sont donc nulles pour le salut, et le mérite de la justification appartient tout entier à Jésus- Christ : il affirme, en conséquence de ces prémisses, que la rémission des péchés est toute gratuite, que notre réconciliation avec Dieu est un pur bienfait de Christ ; qu’aucune compensation ne peut venir en compte, et que le Père céleste, content de la seule expiation du Christ, n’en requiert .aucune de nous. Cette doctrine insensée, combinée avec celle de la prédestination, conduirait l’homme à tous les désordres, puisque la justice ne peut ni se perdre ni s'acquérir, et que, dans l’indifférence morale des actions, l’homme préférera toujours les douceurs de la volupté aux rigoureux sacrifices qu’impose la vertu. Dans l’exposition de ces principes, j’ai suivi Calvin, sans dénaturer aucune de ses expressions ; mais je vais citer un passage entier où il donne quelques développements à sa pensée.
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« La prédication du libre arbitre, tel qu'on l’entendait avant Luther et ses disciples, que pouvait-elle, sinon gonfler les hommes de la, vaine opinion de leur propre vertu, de manière à ne plus donner place à la grâce du Saint-Esprit et à ses secours ? Le débat le plus vif, la plus opiniâtre réclamation de nos adversaires porte sur la justification; l’obtient-on par la foi ou par les œuvres? Ils ne souffrent pas que l’honneur de notre justice revienne tout entier à Christ, ils en reportent une part aux mérites de nos œuvres. Nous ne disputons pas ici sur les bonnes œuvres, nous n’examinons pas si elles sont agréables à Dieu, si elles recevront de lui une récompense ; mais si elles sont dignes de nous concilier Dieu, si on acquiert au prix d’elles la vie éternelle, si elles sont des compensations que Dieu reçoive en payement des péchés, si enfin on doit placer en elles la confiance du salut. Nous repoussons ces erreurs, parce qu’elles portent les hommes à considérer leurs œuvres plutôt que Christ, pour se rendre Dieu propice, pour attirer sa grâce, pour acquérir l’héritage de la vie éternelle, enfin pour être justes devant Dieu. C’est ainsi qu’ils s’enorgueillissent de leurs œuvres, comme si par là ils tenaient Dieu enchaîné. Or, qu’est-ce que cette superbe, sinon une ivresse mortelle de l’âme? En effet, ils s’adorent à la place de Christ, et, plongés dans le gouffre profond de la mort, ils rêvent qu’ils possèdent la vie. On me reprochera de m’étendre trop longuement sur ce sujet ; mais ne publie-t-on pas dans toutes les écoles, dans tous les temples, cette doctrine, qu’il faut mériter la grâce de Dieu par les œuvres, que par les œuvres il faut acquérir la vie éternelle, que la confiance au salut est présomptueuse sans l’appui des œuvres ; que nous sommes réconciliés à Dieu par la satisfaction des bonnes œuvres, et non par la rémission gratuite des péchés ; que les bonnes œuvres méritent le salut
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éternel, non qu'elles nous soient imputées gratuitement à justice par le mérite de Christ, mais par la force de la loi; que les hommes sont réconciliés à Dieu, non par le pardon gratuit des péchés, mais par des œuvres de satisfaction, comme ils-les appellent; qu’à ces satisfactions s’ajoutent les mérites de Christ et des martyrs, seulement lorsque le pécheur a mérité ce secours. Il est certain que ces opinions impies ont fasciné la chrétienté avant que Luther se fit connaître au monde. »
Voilà d’étranges idées, qui abaissent singulièrement l’homme, selon l’intention avérée de Calvin, puisqu’elles le dépouillent de tout mérite et de toute liberté, mais qui ne dénaturent pas moins Dieu lui-même, puisqu’elles en foht un tyran capricieux, sans pitié et sans justice. En voulant grossir démesurément la part du Christ, Calvin ne s’aperçoit pas qu’il sacrifie l’homme et qu’il outrage la Divinité. Ainsi, les deux termes extrêmes que le médiateur doit unir perdent tout à cette funeste entremise.
Passons maintenant à d’autres questions souvent débattues, la confession auriculaire et le célibat des prêtres. Ces deux institutions sont pour le clergé les plus puissants moyens d’autorité temporelle. La confession lui livre les secrets les plus cachés du cœur humain ; le célibat, en le délivrant des soins et des affections de la famille, lui donne les loisirs qu’il peut employer exclusivement au maintien de ses doctrines et aux progrès de son autorité. On comprend pourquoi le catholicisme a défendu avec opiniâtreté ces deux institutions. Calvin les attaque par la tradition et par le raisonnement : par la tradition, puisque l’Eglise primitive admettait le mariage, et que la confession n’est obligatoire que depuis le pontificat d’innocent III ; par le raisonnement, car elles sont funestes et illusoires. Voici par quels arguments il les combat :
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« Quant au célibat et à la confession auriculaire, qu’est-ce autre chose que d’exécrables tortures des âmes ? Tous les ministres de l’Église s’enchaînent par un vœu perpétuel de chasteté ; le vœu une fois prononcé, ils ne pourront jamais prendre femme. Mais si le don de continence leur manque, b’üs sont bridés des feux de la concupiscence? Non, disent-ils, la règle est inflexible et universelle. L’expérience monlre qu’il eût mieux valu pour ces prêtres que ce joug ne leur eut jamais été imposé que d’être brûlés sans relâche dans la prison ou plutôt dans la fournaise de leura passions. Nos adversaires chantent les louanges de la virginité ; ils célèbrent les avantages du célibat, pour en conclure que ce n’est pas sans raison que le mariage a été interdit aux prêtres; ils allèguent encore la décence et l’honneur. Tout cela fera-t-il qu’il soit permis d’enlacer dans des filets des consciences que Christ avait non-seulement laissées libres et sans entraves, mais qu’il avait affranchies par son autorité et au prix de son sang? Saint Paul n’a pas cette audace. D’où vient donc cette science nouvelle ? Et d’ailleurs, cette apothéose de la virginité, quel rapport peut-elle avoir avec le célibat des prêtres dont l’impureté souille le monde entier? S’ils pratiquaient en effet la chasteté qu’ils professent en paroles, je leur permettrais peut-être d’en vanter la convenance. Mais maintenant, quand personne n’ignore que la défense de se marier est pour les prêtres la licence de paillarder, de quel front, je le demande, osent-ils parier de décence et d’honneur? Quant à ceux dont l’infamie n’est pas publique, je n’ai pas besoin de disputer longtemps avec eux, je les cite au tribunal de Dieu pour qu’ils y parlent de leur pudicité !
« La cause de la confession n’est pas meilleure ; on fait valoir l’utilité qui en découle ; il ne nous est pas moins facile d’en montrer les nombreux périls, périls
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justement redoutés, et d’alléguer les graves inconvénients qu’elle a engendrés. Au reste, ce sont là des arguments qui donnent matière à controverse; mais la règle de Christ est éternelle, elle est immuable, elle est inflexible, on ne peut pas la discuter, et cette loi veut que la servitude n'enchaîne pas les consciences. Or, celle qu’ils maintiennent ne tend qu’aux tortures et à la mort des âmes. Elle ordonne que tout chrétien confesse tous les ans tous ses péchés à son directeur ; hors de là, elle ne laisse aucun espoir de pardon. Mais ceux qui ont tenté cette épreuve avec la crainte du Seigneur savent par expérience qu’on ne saurait pas même confesser la centième partie de ses fautes. Aussi, aucun remède ne pouvait les garantir du désespoir. Pour ceux qui voulaient satisfaire Dieu à peu de frais, la confession était un voile csmmode à leur hypocrisie ; car se croyant justifiés au tribunal de Dieu pour avoir vomi leurs péchés dans l’oreille d’un prêtre, ils en avaient plus d’audace à pécher de nouveau, grâce à ce moyen si commode de décharger leur conscience. »
Ces deux institutions que Calvin poursuit avec tant de véhémence et, il faut bien le dire, tant de brutalité, parce qu’il en considère seulement les abus, n’en sont pas moins admirables dans la théorie. Ne serait-ce pas une institution vraiment divine que ce tribunal de miséricorde ouvert au repentir, où le pécheur est sûr de trouver dans le ministre de Dieu un ami indulgent et discret, un protecteur, dépositaire de l’autorité divine,
• qui soulage son cœur en recevant ses aveux, et purifie son âme de toutes ses souillures par l’absolution? Le clergé détaché des soins terrestres, supérieur à toutes les faiblesses de l’humanité, ne formerait-il pas dans la grande famille chrétienne un corps d’élite que le savoir et la pureté placeraient comme un intermédiaire entre la terre et le ciel ? Mais la faiblesse humaine, la cor-
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ruption de notre nature, ont contrepesé les avantages de ces belles institutions, et les conséquences qui en découlèrent ont fourni aux réformateurs de formidables arguments.
Calvin est surtout habile à mêler l’attaque à la défense ; en disculpant les siens, il incrimine toujours ses adversaires : « Il y a trois points qui excitent surtout leur colère contre nous; l’usage des viandes que nous autorisons pour tous les jours, le mariage que nous permettons aux prêtres, la confession que nous répudions. Eh bien! que nos adversaires nous répondent de bonne foi ; ne punissent-ils pas plus sévèrement celui qui aura goûté une seule fois de la viande le vendredi, que celui qui aura fait la débauche pendant tout le cours de l’année? N’est -ce pas à leurs yeux un crime plus capital pour un prêtre d’avoir pris une épouse que d’avoir été surpris cent fois en adultère? Ne pardonnentils pas plus facilement l’infraction aux préceptes de Dieu que la négligence à déposer l’aveu de ses fautes dans l’oreille d’un prêtre. Quelle monstruosité de considérer comme une faute légère, bien digne de pardon, la violation des saintes lois de Dieu, et comme un crime inexpiable de ne pas s’arrêter au bon plaisir des hommes 1 Cette contradiction n’est pas une nouveauté, je l’avoue ; car Christ reproche aux pharisiens d’avoir anéanti ses commandements par leurs traditions. C'est làTarrogance de l’antéchrist dont parle Paul, de l’antéchrist qui siège dans le temple en se donnant pour Dieu même. Que devient en effet l’incomparable majesté de Dieu, quand un homme, un mortel, est monté à ce point, que ses lois sont mises au-dessus des décrets éternels de la Providence? »
Voilà bien des citations, mais je n’ai pas craint de les multiplier, parce que ces passages nous ont initiés à la doctrine de Calvin mieux que tous les commentaires
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qui dénaturent toujours un peu la pensée en prétendant l’expliquer. Au reste, je conseille de lire en son entier et de méditer ce discours qui a pour titre De la nécessilë de la réforme de l'Éylise; on y trouvera toute la doctrine du réformateur exposée dans un langage très-serré, très-concis, très-énergique ; cette lecture pourra tenir lien d’une inlinité d’autres qu’on n’aurait ni le loisir d’entreprendre ni la patience d’achever.
Calvin, après avoir exposé sa doctrine, après avoir montré que les abus les plus graves désolaient l’Église, que ces abus pouvaient être corrigés, qu’il y avait des remèdes efficaces, et que ces remèdes avaient été proposés et déjà appliqués par les réformateurs, Calvin fait un appel à Cbarles-Quint, et avec lui à la diète de Spire, et montre l’imminence du péril et la nécessité d’agir avec promptitude, avec énergie, si l’on veut prévenir la ruine de l’Église et de la chrétienté. Celte conclusion de son discours est peut-être, sous le rapport de l’éloquence, de l’élévation du langage, supérieure à la péroraison de son épître à François I er . '
« Ainsi donc , à l’avenir, toutes les fois qu’on répétera à vos oreilles qu’il faut différer l’œuvre de la réforme, et qu’il sera toujours temps de s’y appliquer lorsqu’on aura mis ordre au reste des affaires, invincible César, et vous princes très-illustres, souvenez-vous que vous avez à décider si vous voulez ou non laisser quelque pouvoir à vos descendants. Eh! que parlé-je de vos descendants? Déjà, sous nos yeux même, l’empire, à demi écroulé , s’incline pour une chute dont il ne se relèvera jamais. Pour nous, quelle que soit l’issue de ces choses, nous serons soutenu* devant Dieu par la conscience d’avoir voulu servir sa gloire, servir son Église, d’avoir donné nos soins à cette œuvre, et de l’avoir avancée autant qu’il était en nous. Car nous savons de reste que tous nos efforts, que tous nos désirs n’ont pas
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eu d’autre but, et nous avons pris soin de laisser derrière nous d’éclatants témoignages de notre dévouement. Et certes, lorsqu’il est clair pour nous que nous avons pris en main et défendu la cause de Dieu , nous avons la confiance que Dieu ne fera pas défaut à son œuvre. Au reste, quoi qu’il arrive, nous n'aurons jamais regret ni d’avoir commencé , ni de nous être avancé jusqu’ici. L’Esprit -Saint nous est un témoin fidèle et assuré de notre doctrine : nous savons, dis-je, que nous publions l’éternelle vérité de Dieu. Que notre ministère procure le salut du monde, nous devons le désirer, mais l’événement est aux mains de Dieu et non dans les nôtres. Si donc, parmi ceux que nous voulons servir, l’obstination des uns, l’ingratitude des autres amènent la ruine de tous et de toutes choses, je répondrai en digne chrétien, et tous ceux qui voudront mériter ce nom glorieux souscriront à ma réponse : « Nous mourrons : » — mais dans la mort même nous serons victorieux ; non-seulement parce que là mort sera pour nous un passage à une vie meilleure, mais parce que nous savons que notre sang sera comme une semence qui propagera la vérité de Dieu qu’on repousse aujourd’hui. »
J’avoue que je suis touché de la majesté de ce langage ; et si l'orgueil n’y perçait pas, on croirait entendre un apôtre de la primitive Eglise. C’est bien là l’expression du dévouement; mais remarquez que c'est la première fois que Calvin parle de mourir : nous l’avons vu se retirer en face du danger au début de sa carrière ; lorsqu’il s’est adressé à François 1 er , lorsqu’il a rappelé les persécutions qui frappaient ses coreligionnaires, il a pris le ton de la menace et non celui de la résignation; il a fait comprendre que lui et les siens disputeraient leur vie aux bourreaux. Cette fois il dit simplement : Nous mourrons. Là parole est belle; mais dans
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quel moment la prononce-t-il? c'est lorsque, maître de Genève, il fait tout plier sous sa volonté. Non , Calvin, vous ne mourrez point : car vous êtes mieux né à la persécution qu’au martyre.
La haine naturelle au caractère bilieux de Calvin s’y était enracinée par la doctrine de la prédestination qu’il ne cessa de professer. Il pensait que l’humanité était divisée en deux classes invinciblement séparées par un décret de Dieu; les justes et les méchants, les élus et les réprouvés. Les œuvres ne pouvaient ni sauver les uns ni perdre les autres. Cette croyance peut conduire soit à une pitié profonde pour un malheur irréparable ou à une implacable animosité. Calvin aurait pu dire avec le poète,
Je m’unis à l’amour et non pas à la haine;
mais, prenant le contre-pied de cette maxime, il s’associa h la haine qu’il prêtait outrageusement au Créateur. L’humanité étant divisée en deux races inconciliables, il n’y a pour lui d’autre règle à suivre que de dompter et d’extirper les réprouvés. C’est là sa règle de conduite, et il pense faire une œuvre méritoire lorsque tenant sous la main quelque membre de la race maudite, il peut le retrancher de la société religieuse. Ainsi la doctrine de Calvin explique ses rigueurs ; mais elle ne les justifie pas.
Calvin a écrit un long traité sur le droit et la nécessité de punir les hérétiques , non pas seulement de peines canoniques comme dans la primitive Église, mais par le glaive. Cette doctrine, il a quelque peine à l’établir ; car enfin l’esprit de l’Évangile c’est l’indulgence, c’est la charité, c’est l’amour du prochain, c’est le désir de ramener au bien par la douceur. Alors que fait-il? Il écarte tout ce qui appartient à la loi nouvelle; les paroles mêmes de Jésus-Christ, lorsqu’il ordonne à Pierre
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de remettre son épée dans le fourreau, n’ont pas d’autorité à ses yeux : ce qu’il invoque , ce sont les passages de la loi ancienne ; ce sont les rigueurs de Moïse, les vengeances de Dieu sur son peuple, la destruction de villes entières.
Ainsi Calvin s’écarte des traditions évangéliques pour remonter jusqu’à celles de la Bible, afin de justifier ses rigueurs, et il pense faire un argumenta fortiori en disant : Laisserons - nous un seul homme infecter une ville de son impiété, quand nous voyons que Dieu a puni des villes tout entières? Or on conçoit très-bien que l’impiété, arrivée au dernier terme, reçoive son châtiment d’en haut; car, lorsque le principe de vie s’est retiré d’un peuple avec les croyances, il faut bien que ce peuple périsse : Dieu le veut ainsi. Mais un homme seul veut établir une doctrine nouvelle, eh bien 1 que craignez-vous ? si elle est fausse, laissez-la périr d'ellemême : si elle est vraie, quel droit avez-vous de vous y opposer ? Pourquoi un autre n’userait-il pas du privilège dont vous avez usé vous-même?
Ce que Calvin regarde comme un argument invincible est un sophisme ; sa raison, d’ordinaire si lucide, sa logique, si droite habituellement, est ici en défaut. Écoutons:» Quiconque prétendra que c’est injustement qu’on châtie les hérétiques et les blasphémateurs, celui-là deviendra sciemment et volontairement leur complice. On nous oppose ici l’autorité des hommes, mais nous avons par devers nous la parole de Dieu et nous comprenons clairement les commandements qui doivent régir son Église à perpétuité. Ce n'est pas en vain qu’il chasse toutes les affections humaines qui tendent à amollir les cœurs, qu’il bannit l’amour paternel et la tendresse qui unit les frèi’es, les proches et les amis ; qu’il arrache les époux aux délices du lit conjugal, et qu’il dépouille en quelque sorte les hommes de leur propre nature pour
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que rien ne fasse obstacle à la sainteté de leur zèle. Pourquoi cette sévérité , si ce n’est pour nous apprendre que nous ne rendons à Dieu l’honneur qui lui est dû qu’à la condition de préférer son service à tous les devoirs humains, et que, toutes les fois que sa gloire est en cause, nous devons effacer de notre mémoire tous les attachements des hommes entre eux. » Est-ce bien là le Dieu des chrétiens, celui qui a prêché l’amour et pratiqué la miséricorde ? Non, c’est le Dieu des Juifs qui l’emporte, et pour nous en convaincre nous n’avons qu’à poursuivre : « Ajoutez à cela que Dieu enveloppe dans le même châtiment des villes entières : — Si tu apprends que, dans une des villes que Dieu te donnera à habiter, des fils de Bélial soient sortis du milieu d’entre les siens et qu’ils aient détourné les habitants en leur disant : Sortons, allons servir aux dieux étrangers ; examine avec soin, et lorsque tu auras reconnu la vérité, si tu trouves que ce bruit était fondé, aussitôt tu frapperas de la pointe de l’épée tous les habitants de cette ville, tu la détruiras elle et tout ce qu’elle renferme jusqu’aux troupeaux : tu rassembleras toute sa dépouille et tu la brûleras pour qu’elle soit anathème. — Qu’ils voient, ces miséricordieux que charment tant la licence et l’impunité des hérésies, combien ils sont peu d’accord avec les ordres de Dieu. De peur qu’une rigueur excessive ne diffame l’Eglise de Dieu, ils voudraient, par égard pour un seul homme, que l’erreur et l’impiété pussent s’avancer impunément; et Dieu n’épargne pas même des peuples entiers, il commande que leurs villes soient détruites de fond en comble, que leur mémoire soit abolie, que des trophées soient dressés en signe d’exécration, de peur que la contagion n’envahisse la terre entière et qu’en dissimulant le crime on ne paraisse s’y associer. »
En faisant Dieu si vindicatif, üalvin espère, même
CALVIN
après l’exécution de Servet, passer pour un modèle de douceur et de charité ; il distingue entre les erreurs, et il reconnaît qu’il y en a de telle sorte qu’il suffit de les combattre par la patience et la prédication : « Mais, ajoute-t-il, lorsque la religion est arrachée de ses fondements, lorsque des blasphèmes détestables sont proférés contre Dieu, lorsque par des dogmes impies et sacrilèges les âmes sont entraînées à leur perte, enfin lorsqu’on se détache ouvertement du Dieu unique et de la pure doctrine, alors il faut recourir à ce remède extrême pour arrêter dans son cours ce poison mortel. Cette règle que Moïse a reçue de la bouche même de Dieu pour la transmettre aux autres , il l’a suivie lui-' même. Toute la suite de son histoire découvre la mansuétude de son cœur, et l’Esprit-Saint lui rend un témoignage éclatant de cette vertu. Gomme juge on sait quelle humanité il porta dans la punition des autres crimes ; mais lorsqu’il venge les outrages à Dieu , il est tout ardeur. Consacrez, dit-il, vos mains au Seigneur ; que personne n’épargne ni son frère, ni son prochain; tous ceux que vous rencontrerez, tuez-les sans miséricorde. Penserons -nous que, saisi d’une fureur soudaine, il ait tout à coup oublié sa clémence accoutumée pour ordonner aux lévites sacrés de se plonger dans le sang? Mais l’Esprit-Saint couvre de sa louange cette exécution entreprise sous ses ordres et sous ses auspices. Ainsi donc, que la clémence soit louable pour d’autres péchés; mais les saints juges doivent punir sévèrement l’impiété qui s’attaque au culte du Seigneur, de peur qu’en adoucissant follement les offenses des hommes, ils ne provoquent contre eux-mêmes la colère de Dieu. »
Ainsi Calvin, ne trouvant pas dans la loi nouvelle l’apologie de sa conduite, est obligé de remonter plus haut, de s’appuyer sur l’autorité de Moïse et d’invoquer
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les rigueurs extrêmes que Dieu a exercées contre son peuple. Nous ne reconnaissons pas là la doctrine évangélique. Dans le même traité Calvin prétend sans détour qu’on ne doit pas séparer l’intimidation de la doctrine : « Si l’on effraie sans instruire, c’est de la tyrannie; mais si l’on instruit sans intimider, c’est un appel au désordre et au relâchement. »
Nous pouvons encore, par de nouveaux emprunts aux écrits de Calvin, montrer à quelle rude discipline il soumettait son Église et quels sacrifices il commandait à ceux qui suivaient sa doctrine. Voici, par exemple, en quels termes, dans une de ses homélies, il raille ces hommes de chair, comme il les appelle, qui sacrifient au maintien de leur bien-être la cause dont ils ont adopté les principes.
« Si quelque bruit vient à se répandre de ces guerres ou de ces mouvements que notre siècle voit souvent et peut voir s’élever, chacun redoute le sac et le pillage de ses biens, et craint d’avoir à supporter les privations, les craintes, les dangers que la guerre amène sur ses pas. Mais la prédication de la parole divine, l’usage des sacrements et les autres exercices de piété qui nous unissent à Dieu , la perte de ces biens ne nous vient pas en pensée, et l’idée d’un si grand malheur ne nous inquiète nullement. En effet, nous ne voyons pas que ceux auxquels ces biens manquent absolument en paraissent grandement affligés. Mais si les arrérages de leurs fermes n’arrivent pas régulièrement pour maintenir jusqu'au terme de l’année leur état de maison dans la splendeur où leur ambition l’a porté, si leurs efforts pour amasser de nouvelles richesses n’aboutissent point, s’ils baissent dans l’opinion et dans l’estime des hommes, on croirait à leur trouble et à leurs angoisses qu’ils sont perdus sans ressources. »
Sans doute le moraliste a raison de subordonner aux
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intérêts de l’intelligence, aux intérêt de la politique, aux intérêts de la religion, le soin des intérêts matériels, mais encore il ne faut pas les heurter de front, car ils sont légitimes et la résistance qu’ils opposent, lorsqu’on veut les vaincre brusquement, trouble les états. Certes l’homme ne vit pas seulement de pain, mais aussi il ne peut pas s’en passer. Calvin', dont la vie était toute intellectuelle , voulait refaire le monde à son image et imposer aux autres ses propres pratiques. Mais la condition de tous les hommes est-elle la même? y a-t-il égalité entre ceux qui, chargés des soins de la famille, ne peuvent trouver l’aisance que dans la paix qui assure le travail, et l’homme qui dans la poursuite d’une seule idée, débarrassé de son corps, pour ainsi parler, peut marcher sans entraves au but qu’il s’est marqué? Calvin parle à son aise du sacrifice des plaisirs de la chair, du désintéressement des choses de la terre : n’en était-il pas dédommagé par l’activité de son esprit dont la fièvre le dévorait?
Rien n’arrête Calvin, ni les scandales, ni la guerre ne sont un obstacle à sa marche ; il a des railleries pour ceux qui aiment la paix et qui redoutent les scandales : la vérité évangélique est à ce prix.. Aussi a-t-il composé en l’honneur de la vie militante et des scandales un long traité dont voici quelques passages * : « J’arrive à ceux qui, ne refusant pas d’ailleurs d’embrasser l’Évangile de Christ, veulent cependant le posséder sans scandales. Ce sontdes chrétiens que je prends à partie. Veulent-ils un Christ sans scandales ? qu’ils s’en fabriquent un nouveau; car le Fils de Dieu ne peut être autre que ce qu’il est annoncé dans l’Évangile. Qu’ils changent donc le cœur des hommes et qu’ils réforment le monde entier.
1. De Scandalis qnibus hodie plerique absterrentur. etc., p. 76, 1 vol. in-f". Genève, 1612.
Nous entendons l’arrêt de l’Écriture; il ne porte pas seulement sur la personne de ChriBt, mais sur toute sa doctrine. Ceci n’est point passager, mais doit durer aussi longtemps que la doctrine £lle-même. Combien ils sont arriérés ceux qui répudient aujourd’hui la renaissance de l’Évangile par ce seul motif qu’ils y découvrent ce qui a été prédit par les prophètes et parles apôtres. Cependant ils n’en veulent pas moins être tenus pour chrétiens. Que serait-ce, s’ils se fussent rencontrés avec la prédication de l’Évangile, quand tous les genres de scandale en découlaient comme d’une source? Avec quelle promptitude ils se seraient éloignés de Christ; comme ils auraient redouté la contagion de son soufle et de son approche 1 Que s’ils prétendent qu’alors ils n’auraient pas agi ainsi, pourquoi se montrer aujourd’hui si délicats? Pourquoi refusent-ils de reconnaître les mêmes marques dans Jésus-Christ? Mais le scandale est chose odieuse, horrible aux esprits modérés. Qui le conteste? Je ne dis pas qu'il faille aller au-devant des scandales ; évitons-les autant que faire se peut. Mais le cœur d’un chrétien doit être fortifié de telle sorte que, quel que soit l’essort des scandales, il demeure ferme à son poste et ne s’éloigne pas de Christ de la longueur d’une ligne. Celui qui n’est pas affermi au point de traverser les scandales sans se laisser ébranler, celui-là ne connaît pas encore la valeur du christianisme. Mais il est difficile, surtout à notre imbécile nature, de résister aux scandales : je l’avoue. Mais vouloir que nous soyons hors de la portée de ce qui s’attaque à Christ même et à son Évangile, cette prétention est contre toute raison. Gravons profondément dans notre esprit cette vérité : si nous voulons éviter tout scandale, renions une fois pour toutes le Fils de Dieu, qui ne serait pas Christ, s’il n’était une pierre de scandale. »
Ainsi il ne faut pas provoquer, mais il faut braver les
scandales. Calvin va plus loin, il proscrit l’esprit de la paix et prêche ouvertement la guerre :
« Ceux qui s’éloignent de la doctrine de paix par crainte des troubles et en haine de la discorde n’agissent pas plus sensément. Ils pensent que rien n’est préférable à la tranquillité. Eh quoi ! si à force de cruauté et de violence, un tyran arrivait à ce point de faire régner partout la crainte, la stupeur et le silence, pendant qu’il ravirait les filles et les femmes, dépouillerait de leur patrimoine les gens de bien et ferait périr les innocents, ne serait-ce pas un beau triomphe et un juste sujet d’orgueil pour la tyrannie? Maintenant, si l’on cherche quelle est cette paix que beaucoup n’hésitent pas d’acheter par la perte de l’Evangile, on verra que c’est la paix des fausses religions, parce que Satan, le plus détestable des tyrans, s’y joue du sommeil des hommes. Peut-être, lorsqu’il s’agit de la servitude extérieure des corps, vaut-il mieux souffrir que d’émouvoir la guerre et courir chance de massacres et de pillage pour ressaisir la liberté. Mais, lorsqu’il y va de la perte éternelle de l’âme, rien ne doit avoir assez de prix à nos yeux pour nous faire désirer et même garder une paix homicide. N’est-ce pas dépouiller le Fils de Dieu de sa souveraineté? Or, il vaudrait mieux mêler le ciel à la terre que de permettre qu’on affaiblît l’honneur qu’il a reçu de son Père : que serait-ce donc si on voulait le lui enlever et le déposséder entièrement ? »
L’esquisse que je viens de tracer donne, je le pense, une idée assez complète des travaux, et assez juste des doctrines de Calvin. Je n’ai pas dissimulé l’admiration mêlée d’effroi que m’inspirent l’activité fiévreuse et la puissance de son génie. Je ne crois pas qu’il soit permis de déprécier la valeur de ceux qu’on est forcé de combattre, ni qu’on devienne complice d’erreurs, parce qu'on admire, tout en combattant. La théologie de
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Calvin me paraît fausse dans ses principes, désastreuse dans ses conséquences; son influence, qui a donné à Genève sa forte moralité et sa grande importance dans le monde des idées, a été funeste à la France, dont elle a compromis, au seizième siècle, l’unité nationale ; mais ces torts envers nous ne doivent pas nous fermer les yeux sur le génie qui éclate dans les œuvres de Calvin. On voudrait le voir au service d’une cause meilleure; mais il est impossible de le méconnaître, et il serait tout ensemble injuste et puéril de le nier. Bossuet s’en est bien gardé : il a laissé ce triste moyen de polémique aux esprits haineux et bornés qui croiraient faire injure à la cause qu’ils défendent s’ils avouaient le mérite de leurs adversaires. Moins encore reconnaîtraient-ils leur sincérité : on ne peut s’écarter de leurs idées sans mentir à sa conscience. Eh bien! sur ce point-là même, nous oserons rendre justice à Calvin. Calvin était sincère; il croyait fermement que la société chrétienne s’était relâchée dans la doctrine et dans la discipline, et il voulut retremper ce double ressort. S’il le fit avec excès, ce n’est pas nous qui le contesterons ; mais ne craignons pas d’avouer qu’il y allait de bonne foi. Le malheur de Calvin est d’avoir été condamné à l’action pour laquelle il n’était pas né : c’était avant tout un esprit spéculatif, un penseur, et un penseur géométrique, incapable de transaction et de longanimité. Dans la vue pratique, il faut savoir sacrifier ses prétentions et attendre. La science, au contraire, ne transige pas : indépendante du temps et des hommes, elle n’en tient pas compte ; elle est impitoyable dans ses déductions; et Calvin, qui était moins un homme qu’une intelligence, portant dans le gouvernement la rigueur des systèmes, fut implacable comme la logique.
Calvin fut insensible aux intérêts qui gouvernent la plupart des hommes et aux séductions qui les détournent
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de leurs pensées ; il ne désira du pouvoir que l’inlluence, et il dédaigna les dignités et les richesses qu'il procure; il se contenta toute sa vie d’un salaire modique et du simple titre de ministre évangélique; il fit régner ses idées par la prédication et par la discussion ; sobre et continent, il ne donna point prise aux railleries qui n’épargnèrent pas le sensualisme des réformateurs d’Allemagne, esclaves de la matière ; il se laissa marier pour ne pas se singulariser ; à l’instigation des ministres de Strasbourg, il prit pour femme, en 1540, Idelette de Bures, veuve d’un anabaptiste, et l’ayant perdue après neuf années d’une union heureuse, il ne la regretta pas au point de la remplacer.
Calvin resta sur la brèche jusqu’à sa dernière heure, mais l’activité qui multipliait sa vie en borna la durée. En proie à de cruelles maladies dont ses amis demandèrent vainement le remède où l’allégement aux médecins de Montpellier, retenu sur son lit de douleur, il ne prenait point de relâche. On venait écouter les leçons du mourant et recueillir ses paroles. Souvent il appelait auprès de lui les ministres associés à son œuvre ; peu confiant dans l’avenir de sa doctrine, il leur rappelait par quels efforts il l’avait établie, et il leur disait à quel * prix ils pouvaient la maintenir, ajoutant que ceux qui en seroient dégoûtés et la voudroient laisser pourroient bien par dessus terre trouver des excuses, mais que Die? ne se laisseroit point moquer*. » Le 19 mai 1564, veille de la Cène de la Pentecôte, où les ministres évangéliques ont coutume de se réunir pour examiner et censurer entre eux leur conduite, Calvin fit tenir l’assemblée dans sa maison, et voulut même assister au repas qui suivait cet examen de conscience : « Mes frères, dit-il,
1. Discours de Théodore db Béze contenant en bref l’histoire de la vie et mort de maiire Jean Calvin.
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je vous viens voir pour la dernière fois, car, hormis ce coup, je n’entrerai jamais à table. » Il ne put rester jusqu’à la fin du souper, tant il était débile. Toutefois, il vécut encore quelques jours au delà. « Le jour qu’il trépassa, dit Théodore de Bèze, il semble qu’il partait plus fort et plus à son aise ; mais c’étoit un dernier effort de nature, car sur le soir, environ huit heures, tout soudain les signes de la mort toute présente apparurent ; ce qui m’étant soudain signifié, d’autant qu’un peu auparavant j’en étpis parti, étant accouru avec quelques autres de mes frères, je trouvai qu’il avoit déjà rendu l’esprit si paisiblement que, jamais n’ayant râlé, ayant pu parler intelligiblement jusques à l’article de la mort, en plein sens et jugement, sans avoir remué pied ni main, il sembloit plutôt endormi que mort. » De Bèze ajoute : « Voilà comme en un même instant ce jour-là (c’était le 27 mai 1564) le soleil se coucha, et la plus grande lumière qui fût en ce monde pour l’adresse de l’Église et de Dieu fut retirée au ciel. »
Bèze parle en disciple et en panégyriste : nous savons ce qu’il faut penser de cette grande lumière, mais écartons aussi ces traditions mensongères accréditées par la haine, qui font mourir Calvin en désespéré, et qui nous montrent son cadavre souillé de stigmates honteux. Cal- ' vin a été un formidable et mauvais génie ; sa sombre figure couchée dans la tombe semble encore menaçante, mais l’effroi dont on ne peut se défendre n'autorise pas la calomnie.
CQ^)0
MALHERBE
Né à Caen, en 1555, François de Malherbe y passa les premières années de sa vie et fortifia son intelligence par des études solides. Sa famille, qui comptait entre ses aïeux un compagnon de Guillaume le Conquérant, avait prospéré outre mer et dégénéré sur le sol natal ; mais les armes des Malherbe Saint-Aignan, placées dans une des salles de l’abbaye de Saint-Étienne, rappelaient au jeune Malherbe de glorieux souvenirs et pouvaient lui apprendre que noblesse oblige. Quoi quhl en soit, son père était un simple assesseur. Ce bonhomme s’avisa 'sur ses vieux jours de donner dans l’hérésie ; Malherbe, bon catholique, orthodoxe en religion, comme il le lut depuis en poésie, quitta brusquement la Normandie pour aller s’établir en Provence. C’est là qu’il commença à faire des vers et que, cédant au goût général, il débuta par imiter les Italiens et ronsardiser , comme il s’en est accusé depuis. La Pléiade était alors dans tout son éclat.
Les guerres civiles l’arrachèrent à ses études, commencées à Caen, et continuées à Heidelberg et à Bâle, où son père l’avait envoyé pour entendre les leçons des plus habiles professeurs. Il se distingua par sa bravoure, et, à la tête d’une compagnie, il poussa pendant trois heures M. de Sully l’épée dans les reins avec une vigueur
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qu’il ne démentit pas dans la guerre littéraire qu’il entreprit plus tard contre les pétrarchistes et les novateurs qui dénaturaient la langue. Il était alors en Provence attaché au grand prieur de France, duc d'Angoulême, bâtard de Henri II. La protection de ce prince dont il s’était concilié l'affection, quoiqu’il traitât sévèrement ses essais poétiques, lui manqua trop tôt pour sa fortune. Le grand prieur fut assassiné en 1586 par un capitaine de galère, Philippe Altoviti. Mais Malherbe n’en resta pas moins à Aix, où le fixait une alliance honorable avec la fille d’un président du parlement, Coriolis, déjà veuve d’un conseiller. 11 ne parait pas que cette jeune veuve ait vivement touché le cœur de son nouveau mari; au moins ne trouvons-nous ni dans les lettres, ni dans les vers de Malherbe aucune trace de passion. On peut croire qu’il finit, un peu comme La Fontaine, par oublier qu’il était marié, car pendant son séjour à Paris, qui dura vingt-trois ans, depuis 1605 jusqu’à sa mort, sa femme continua d’habiter Aix, où elle mourut vers 1630.
Malherbe ne fut appelé à Paris que lorsque sa réputation était déjà faite, et fut traité assez mesquinement par Henri IV, qui le mit à la charge de M. de Bellegarde, son grand-écuyer, qui lui donnait la nourriture et un cheval % sans préjudice d’une pension de mille livres. M. de Bellegarde chassait assez volontiers sur les terres du roi et prenait la place qu’il aurait dû garder. Malherbe mil sa poésie au service de la gloire et, il faut bien l’avouer, de la galanterie du monarque. Il
1. C’est ainsi que Fortunatus fut placé auprès de Sigoald par le roi mérovingien Sigebert :
Te mihi constituit rex Sigibertus opem ,
Tutior ulgraderer tecum comitando vialor,
Atijuc puraretur hinc equus, inde cibus.
(Carm. ad sigoald.)
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fit des vers pour célébrer ses exploits et l’aider dans ses amours. Les stances composées sous le nom du grand Alcandre allaient à l’adresse de la princesse de Condé, et figurent dans cette comédie où le Béarnais perdit son temps et entacha sa gloire. Au reste, si notre poëte se montra constamment sujet fidèle et dévoué, on n’en doit pas moins regretter que son dévouement l’ail entraîné à ces complaisances qui nous paraissent abaisser sa dignité d’homme et de poëte. Ses éloges ne manquèrent ni à Henri IV, ni à la régente, ni à Louis XIII, ni à Richelieu. La monarchie n’eut pas de plus chaud partisan, ni les factieux religieux et politiques de plus ardent adversaire. Orthodoxe en religion, quoique sans ferveur et peut-être sans conviction 1 , il le fut aussi en politique. Il respectait ces deux pouvoirs et voulait qu’on les respectât, se réservant la dictature littéraire qu’il exerça despotiquement. Dans le partage de la souveraineté son lot n’était pas méprisable, puisque s’il laissait les âmes au pape, les corps au roi, il prétendait régner sur les esprits et les asservir à ses lois. On voit que l’idée de l’ordre était son unique passion; toute dissi-
1. C’est ce que semblent faire entendre ces paroles de Balzac : Un jour ayant trouvé sur la table du cabinet de madame des Loges le gros livre du ministre Dumoulin contre le cardinal Duperron, et l’enthousiasme l’ayant pris à la seule lecture du titre, il demanda une plume et du papier sur lequel il écrivit ces dix vers :
Quoique l’auteur de ce gros livre Semble n’avoir rien ignoré,
Le meilleur est toujours de suivre Le prône de notre curé.
Toutes ces doctrines nouvelles Ne plaisent qu'aux folles cervelles ;
Pour moi, comme une humble brebis.
Sous la houlette je me range,
U n’est permis d’aimer le change Que des femmes et des habits.
Balzac condamne cette épigramme comme profane.
(Balzac, entr. 37.)
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dence lui faisait ombrage, dans l’État comme dans la poésie.
Comme tous les despotes, Malherbe était singulièrement égoïste et vaniteux. D fallait qu'autour de lui tout se pliât à ses volontés et concourût à son bien-être. Sa vanité n’épargnait pas l’amour-propre d’autrui, mais elle passait à force de brusquerie et de naturel. On sait comment il traita Desportes 1 en présence de Regnier, son neveu; comme il biffa sans pitié Ronsard tout entier, et avec quelle hauteur il répondit à ce provincial qui venait à la porte de son cabinet demander le président Maynard : « Il n’y a ici de président que moi. » Nous connaissons Malherbe par Racan, son élève et son ami, et par Tallemant qui reçut les confidences de Racan, et qui complète ses indiscrétions. L’égoïsme tyrannique de Malherbe n’est cependant ni odieux, ni ridicule ; il échappe à la haine parce qu’il n’est point malveillant, et qu’il révèle le sentiment d’une supériorité incontestable ; il échappe au ridicule par sa franchise même, en marchant k front découvert et la tête haute. D’ailleurs Malherbe portait partout son humeur hautaine, et s’il était dur avec les siens et envers ses rivaux, il n’était pas plus souple avec les grands. C’était une manière de dignité qui mettait le génie de plain-pied avec la naissance.
La vanité littéraire de Malherbe et l’intrépité de sa bonne opinion sur ses propres œuvres ne se déguisent pas davantage ; il proclame partout sa supériorité sans faux scrupules de modestie. D n’hésite pas à dire :
Les ouvrages communs vivent quelques années,
Ce que Malherbe écrit dure éternellement.
1. Desportes avait invité Malherbe à dîner. Avant de se mettre à table, il voulut courtoisement aller chercher un exemplaire de ses Psaumes pour l’offrir à son hôte : or le potage était servi : « Ne vous dérangez pas, dit brusquement Malherbe, votre soupe vaut mieux que vos Psaumes. »
Et ailleurs :
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Les puissantes faveurs dont Parnasse m’honore,
Non loin de mon berceau commencèrent leur cours :
Je les possédai jeune, et les possède encore Au déclin de mes jours.
Au reste, ce sentiment si énergique et si franc de sa valeur poétique lui a inspiré une strophe si belle qu’on serait fâché que Malherbe eut été modeste. La voici. Nos poètes lyriques peuvent s’évertuer et se guinder; ils ne rencontreront jamais d’images plus sensibles ni d’harmonie plus virile :
Apollon à portes ouvertes Laisse indifféremment cueillir Ces belles feuilles toujours vertes Qui gardent les noms de vieillir;
Mais l’art d’en faire des couronnes N’est su que de peu de personnes ;
Et trois ou quatre seulement,
Au nombre desquels on me range,
Peuvent donner une louange Qui demeure éternellement.
Et qu’on ne croie pas que ces explosions d’araour-propre, dont il serait facile de multiplier les témoignages, fussent de simples licences poétiques autorisées par l'exemple des poètes de l’antiquité : Malherbe n’est pas plus modeste en prose qu’en vers; la princesse de Gonti lui disait un jour : « Je veux vous montrer les plus beaux vers du monde que vous n’avez point vus. — Pardonnezmoi, madame, répondit-il, je les ai vus, car s’ils sont ]es plus beaux du monde, il faut nécessairement que ce soit moi qui les aie faits. » On voit par là qu’il était fortement cuirassé contre la critique, et qu’il n’y avait pas moyen que le découragement pénétrât par le défaut de la cuirasse. Aussi écrit-il quelque part : « Le mépris que le public aura fait de mon ouvrage, je le ferai de
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son jugement. * Ce sont d’excellentes dispositions pour un réformateur, qui, avant tout, doit avoir en lui-même une foi robuste 1 .
Cette franchise d’amour-propre vaut moralement mieux que la modestie hypocrite qui s’affiche pour se faire démentir. Remarquons en outre que Malherbe, tout en faisant lui -même les honneurs de son génie, ne réclame pas pour les poètes une place bien élevée. « Voyez-vous, disait-il à Racan, si nos vers vivent après nous, toute la gloire que nous en pouvons espérer est qu’on dira que nous avons été deux excellents arrangeurs de syllabes, et que nous avons eu une grande puissance sur les paroles pour les placer si à propos en leur rang.» 11 n’aimait pas que les gens de lettres réclamassent les largesses des grands et des rois comme une dette : aussi ne se plaignit-il jamais de Henri IV, qui se contenta de lui promettre une pension ; car, à son sens, un poète n’est pas plus utile à l’État qu’un bon joueur de quilles, et il ne doit espérer d’autre récompense que son plaisir. Qu’aurait-il pensé de son disciple Maynard, qui passa sa vie à demander le salaire de ses vers ? Sur ce point Malherbe pensait noblement; mais les princes auraient tort de s'autoriser de son sentiment pour négliger les hommes dont la voix a du crédit auprès de la postérité.
Malherbe s’étudiait à se défendre contre la douleur physique et contre la douleur morale. Son organisation vigoureuse le préservant de toute maladie," il n’avait de ce côté d’autre ennemi que le froid : mais il comprit de
1. i< Je ne crois pas qu’il y eût de quoi m’accuser de présomption quand je dirois qu’il faudroit qu’un homme vint de l’autre monde pour ne savoir pas qui je suis. Le siècle connoît mon nom et le connoît parmi ceux qui ont quelque relief au-dessus du commun. Et néanmoins ne sais-je pas qu’il y a de certains chats-huants à qui ma lumière donne des inquiétudes, » etc.
(Lettre à Balzac.)
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bonne heure que le froid n’était fait que pour les pauvres et pour les sots. Le mot est de lui. Il avait de singuliers expédients contre cet inévitable ennemi. L’hiver, il doublait et triplait chemises, pourpoints et hauts-de- chausses; mais il prenait surtout soin de ses jambes, à grand renfort de paires de bas : de peur de méprise, il avait marqué chacune d’elles d’une lettre de l’alphabet. Un jour de grand froid, il rencontre Racan et lui montrant ses mollets démesurément grossis : « Aujourd’hui, lui dit-il, j’en ai dans VL; » ce qui fait en comptant sur nos doigts, douze paires de bas, ni plus ni moins. Ceci doit nous rassurer sur la bête de Malherbe, d’autant qu’il ne la nourrissait pas moins tien qu’il ne la couvrait. Quant à son âme, il la choyait aussi curieusement. U a de merveilleuses recettes pour guérir toutes les douleurs morales. Si, par hasard, il sent les premières atteintes de l’amour, il avise s’il a des chances de succès, alors il se prépare pour une courte campagne; s’il prévoit un revers, il prend bravement son parti, il n’y songe plus ; l’oubli ou le mépris *, voilà sa cuirasse, ou bien, comme pour Mme de Rambouillet, il s’empresse de réduire son amour aux termes d’amitié *. Contre l’envie il emploie le dédain. Au lieu de se montrer jaloux des premiers succès de Balzac : « Vraiment, dit-il, toutes ces badineries 5 m’étoient venues à l’esprit, je les ai rejetées. »
1. On peut voir dans une lettre de Malherbe à Racan, le développement presque cynique de cette théorie.