Un objet si puissant ébranla ma raison
Je voulus être sien, j'entrai dans sa prison,
Et de tout^non pouvoir essayai de lui plaire Tant que ma servitude espéra du salaire :
Mais comme j'aperçus l'infaillible danger Où, si je poursuivois, je m'allois engager,
Le soin de mon salut m'ôta cette pensée;
J’eus honte de brûler pour une Ame glacée.
Et, sans me travailler à lui faire pitié,
Restreignis mon amour aux termes d'amitié.
3. On dit cependant qu’il fut un peu jaloux de Racan et qu’il
MALHERBE
Contre la mort des siens 1 ou des autres, il a à son service tous les lieux communs des cœurs insensibles.... La mort est inévitable; qui sait ce que préparait au défunt une plus longue carrière? Son père est mort, mais il était hérétique ! Sa mère : elle était bien vieille. Vraiment, s’il prenait le deuil, à son âge, il ferait un gentil orphelin.... Voilà comment Malherbe protège son cœur contre la douleur morale; il a à cet effet autant de ressources que contre les rigueurs du froid v
Aussi, avec ce tempéramment, se trouve-t-il le consolateur d’office de toutes les infortunes. La princesse de Conti a perdu son frère ; vite une longue épître à la manière de Sénèque. Garitée a perdu son époux, mais elle a conservé sa beauté; qu’elle sèche ses larmes et qu’elle lui donne un successeur : Bellegarde se désespère à la mort de son maître, Malherbe s’écrie :
On l’auroit consolé ; mais il ferme l’oreille De peur de rien ouïr.
Marie de Médicis pleure la mort du petit duc d’Orléans, elle reçoit aussitôt un sonnet consolateur : le président de Verdun devient veuf, cette fois l’ode obligée reste
lui enviait la strophe suivante de la Consolation à M. de Bellegarde :
Il voit ce que l’Olympe a de plus merveilleux ;
Il y voit à ses pieds ces flambeaux orgueilleux Qui tournent à leur gré la fortune et sa roue,
Et voit comme fourmis marcher nos légions Dans ce petit amas de poussière et de boue Dont notre vanité fait tant de régions.
1. Voici en quels termes Malherbe déplore la mort d’un parent dont il était l’héritier :
« Ici dessous gtt monsieur d’Is.
Plût or’ à Dieu qu’ils fussent dix,
Mes trois sœurs, mon père et ma mère.
Le grand Éléazar mon frère, |
Mes trois tantes et monsieur d’Is!
Vous les nommé-je pas tous dix?
MALHERBE
trois ans sur le métier ; le président avait pris les devants et s’était consolé sans Malherbe en prenant une seconde femme; lorsque l’ode arriva, la douleur et le veuvage avaient cessé. Colletet lui-même n’échappe pas au zèle de Malherbe, mais il ne reçoit qu’une simple épigramme en échange de sa sœur. Toutefois, cet homme, si prompt à se consoler et si dispos à consoler les autres, reçut dans sa vie deux coups qui le frappèrent cruellement; il perdit sa fille et, sur ses vieux jours, son fils, son unique espérance. Sa première douleur se reflète dans les stances qu’il adressa à Duperrier sur un malheur semblable. Sa muse alors s’attendrit et trouve des accents de touchante mélancolie. Pour son fils, il veut le venger, et, tout vaincu du temps, il retrouve sous l’inspiration de la douleur toute l’énergie de sa jeunesse. Mais cette douleur elle-même, si profonde, si énergique, c’est le triomphe de l’égoïsme; car l’enfant c’est, le père lui-même, c’est même plus, puisque c’est lui dans l’avenir et dans un avenir illimité : Malherbe ne dément donc pas son imperturbable égoïsme.
L’humeur tyrannique de Malherbe et sa réforme hautement avouée, poursuivie sans pitié, lui suscitèrent de nombreux adversaires. Regnier écrivit contre lui et son école sa fameuse satire adressée à Rapin, un des collaborateurs de la Ménippée, dans laquelle il venge l’outrage fait à son oncle, à propos de ses psaumes et de sa soupe injurieusement comparés, et où il invoque Ronsard pour lui faire raison de ces grammairiens dont
Le savoir ne s’étend seulement
Qu’à regratter un mot douteux au jugement,
Prendre gqrde qu’un mot ne heurte une^iphthongue, Épier si des vers la rime est brève ou longue,
Ou bien si la voyelle à l’antre s'unissant Ne rend pas à l’oreille un son trop languissant ;
MALHERBE
et de ces prétendus poètes,
Qui rampent bassement, foibles d’inventions,
Et n’osent, peu hardis, tenter les Actions :
Froids à l’imaginer, car s’ils font quelque chose C’est proser de la rime et rimer de la prose.
Berthelot parodia contre lui les stances d’une chanson qu’il avait faite avec la duchesse de Bellegarde et Hacan 1 . Malherbe ne répondit pas à Regnier, dont il estimait le talent, et fit donner des coups de bâton à Berthelot, qui fut sensible à l’argument sans le trouver concluant. Mademoiselle Goumay s’éleva aussi contre Malherbe par respect pour la mémoire de Ronsard et pour maintenir les droits de l’inspiration et de la haute poésie; mais les plaintes éloquentes de la sibylle octogénaire ne trouvèrent point d’échos.
Sans vouloir relever de sa chute profonde la gloire de Ronsard, on peut dire qu’il a contribué à introduire la noblesse dans la langue poétique, et que Malherbe, tout en l’attaquant, n’a fait que reprendre son œuvre et l’achever. Ronsard et les siens rougissaient, en présence des monuments de haute poésie légués par l’antiquité, de voir la muse française réduite au triolet, au rondeau, à l’épigramme, à l’épître; ils voulurent donner à un instrument trop modeste les tons héroïques qui lui manquaient. Au moment où leur dessein fut conçu, ils n’avaient d’autre voie à suivre que celle où ils se jetèrent, avec précipitation sans doute, mais avec courage. Ce n’était que par le contact du latin et du grec que notre