‹ Mélanges et penséesChapitre 7 sur 13 · Voici un couplet de cette parodie · texte numérisé non relu

Voici un couplet de cette parodie

P.tre six ans à faire une ode Et donner des lois à sa mode,

Cela se peut facilement ;

Mais de nous charmer les oreilles Par sa merveille des merveilles.

Cela ne se peut nullement.

MALHERBE

langue pouvait prendre une physionomie plus sévère, des tons plus mâles et plus élevés. L’introduction violente de tournures antiques et de quelques mots grecs et latins, moins nombreux qu’on le croit généralement, compromit cette réforme, et amena plus tard un retour de l’opinion. Mais Ronsard n’en a pas moins la gloire d’avoir le premier fait parler à la muse française un langage noble et sonore dans plusieurs pièces qui sont encore dignes d’admiration. Ce sont les essais pindariques de Ronsard, ses odes et ses dithyrambes, qui ont amené la confusion contre laquelle Malherbe a protesté avec violence. Le réformateur a exagéré les torts de son devancier pour se dispenser de toute reconnaissance et recueillir sans partage la gloire d’une révolution littéraire. Ces restrictions une fois posées et admises , voyons quelles furent la mission et l’œuvre de Malherbe.

Malherbe fit pour la langue française ce que son maître, Henri IV, fit pour la France ; grâce au roi, les Français furent une nation, et, par Malherbe, le français fut un idiome : l’un établit et maintint l’indépendance du pays, l’autre celle du langage. Lorsque le Béarnais, maître de Paris, vit défiler devant lui les soldats de l’Espagne, il leur dit : « Bon voyage, messieurs! mais n’y revenez pas. » Malherbe adressa le même compliment aux mots étrangers qui avaient fait invasion sous les auspices de Ronsard. Ce rapprochement n’est pas un jeu d’esprit: à ce titre, je le repousserais; mais je l’accepte parce qu’il est donné par l’histoire et rigoureusement vrai. Malherbe organisa la langue sur le plan que Henri IV avait adopté pour l’État. Il s’adjugea la souveraineté de cet empire, ne craignant pas d’être appelé le tyran des mots et des syllabes, ainsi que l’a surnommé un disciple ingrat, qui lui reproche de traiter l’affaire des participes comme celle de deux peuples rivaux disputant de leurs frontières, et de dog-

MALHERBE

matiser sur la vertu des particules. G’est l’honneur de Malherbe d’avoir gouverné la grammaire, qui régente les rois. Le premier soin de Malherbe, dans son empire, fut de repousser les étrangers et d’organiser une noblesse. Il lit avec un admirable discernement le départ de la langue noble et de la langue vulgaire, sans toutefois établir de barrière insurmontable. Il savait que les mots sont comme les pièces de monnaie, dont l’empreinte et le relief s’usent et s’effacent par l'usage et la circulation : il ne fit donc pas de castes comme dans les États despotiques, mais des classes : de tells sorte que la classe supérieure pût se recruter dans les classes inférieures. Puisqu’il y a des mots qui doivent déchoir, il faut qu’il y en ait qui puissent parvenir. Sans ce perpétuel mouvement, la langue d’élite ne tarderait pas à dépérir, et, si ce mal survenait, il serait réparé par un autre mal, c’est-à-dire par une irruption confuse et désordonnée, par une ascension tumultueuse descouches inférieures.

Les langues, comme autrefois la nature, ont horreur du vide. Nous avons vu de nos jours quelque chose de semblable; la langue noble s’était énervée sous l’influence exclusive des écrivains académiques; sa fierté croissait en raison de sa gueuserie; elle n’avait plus ni sang, ni muscles, ni couleur. Qu’arriva-t-il ou que devait-il arriver? La langue vulgaire força brutalement une consigne trop rigoureuse : les barbares ont fait irruption dans l’empire, ils y ont jeté le désordre ; mais c’est pour le régénérer. Le monde romain a été régénéré par les barbares et par le christianisme, qui lui ont donné un sang et un esprit nouveaux;- dans notre monde littéraire, les barbares sont venus, la parole viendra à son tour. Nous avons la matière, elle n’attend plus que l’esprit qui lui donnera la forme et la vie ; or, cet esprit souffle déjà, et nous en sentons les premières brises.

MALHERBE

Le génie de Malherbe semblait prédestiné à l’accomplissement de cette œuvre. Plus étendu, il aurait eu moins d’énergie: plus passionné et plus riche d’idées, il aurait dédaigné un travail qui demandait plutôt un grammairien qu’un poète inspiré. Ses pensées, concentrées presque exclusivement sur la grammaire et la prosodie, façonnèrent l’instrument et le moule de la poésie; ceux qui vinrent après lui purent, grâce à lui, en tirer des accords plus hardis et y jeter des pensées plus profondes. On ne saurait nier que Malherbe eût peu d’idées et une verve peu abondante, mais il sut la ménager et ne la répandre que lorsqu’elle s’était amassée et condensée au point do produire quelque œuvre virile. Ses produits sont rares mais vigoureux. Moins sobre deson génie, il l’eût rapidement épuisé aux dépens de sa gloire. On peut dire de lui,

Qu’il pensait de régime et rimait à ses heures 1 ;

mais ce régime convenait à son tempérament poétique, et il l’a si bien conservé que, dans l’âge de la caducité, son génie a su produire l’ode à Louis XIII, où la vieillesse ne se montre que par l’aveu qu’il en fait:

Je suis vaincu du temps, je cède à ses outrages ;

Mon esprit seulement, exempt de sa rigueur,

A de quoi témoigner en ses derniers ouvrages Sa première vigueur.

Quelques citations suffiront pour montrer que Mal-

1. Son séjour à la cour le forçait souvent de sortir de sa paresse accoutumée, aussi ne s’y plaisait-il guère (voyez les lettres de Peyresc); il n’y demeurait que pour veiller de plus près à ses intérêts : « Je suis résolu de ne bouger d’ici que je n’aie porté mon affaire au dernier point. »• Mais il lui tardait de revoir Paris : «C’est un lieu où toutes choses me rient; mon quartier, ma rue, ma chambre, mon voisinage m’y appellent et m’y proposent un repos que je ne pense point trouver ailleurs. »

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herbe ne s'est pas borné à former la langue, mais qu’il en a su faire un emploi poétique. Sa gloire serait peu de chose, s’il s’était borné à y introduire une harmonie régulière et une dignité soutenue, et à modifier le rhythme et la prosodie : il a fait plus, en revêtant de ce langage plein et sonore des idées élevées et quelquefois des sentiments touchants. Nos enfants savent par cœur les stances à Duperrier, qu’on n’a j>as surpassées même de nos jours, où la poésie mélancolique a débordé. Ges stances ont été composées en Provence, vers le temps où Malherbe adressait à Caritée des consolations, moins touchantes sans doute, mais également poétiques. L’ode sur l’attentat commis en la personne du roi, le 19 décembre 1605, d’un autre ton, d’une inspiration plus élevée et presque pindarique, n’est pas seulement populaire pour avoir éveillé la muse qui sommeillait au cœur de notre La Fontaine. On y remarque, entre autres, la strophe suivante, que Racine n’avait pas oubliée :

O soleil ! ô grand luminaire !

Si jadis l’horreur d’un festin Fit que de ta route ordinaire Tu reculas vers le matin,

Et d’un émerveillable change Te couchas aux rives du Gange,

D'où vient que ta sévérité,

Moindre qu’en la faute d’Atrée,

Ne punit point cette contrée D’une éternelle obscurité.

Où trouver plus d’énergie que dans cette invective contre le maréchal d’Ancre :

C’est assez que cinq ans ton audace effrontée,

Sur des ailes de cire aux étoiles montée,

Princes et rois ait osé défier,

La fortune t’appelle au rang de tes victimes,

Et le ciel, accusé do supporter tes crimes,

Est résolu de se justifier.

MALHERBE

Il est vrai qu’ici Malherbe imite ClaTidien', mais il imite en maître. Voici maintenant une strophe tout ensemble noble et piquante, dont le tour et la pensée n’appartiennent qu’à lui; elle est dirigée contre les mignons de Henri III : •

Les peuples pipés de leur mine,

Les voyant ainsi renfermer,

Jugeaient qu’ils parlaient dp s’armer *

Pour conquérir la Palestine Et borner de Tyr à Calis L’empire de la fleur de lis;

Et toutefois leur entreprise Était le parfum d’un collet,

Le point coupé d’une chemise Et la figure d’un ballet.

L’ode à Marie de Médicis sur les heureux succès de sa régence est peut-être la pièce la plus achevée de Malherbe : il faudrait la transcrire tout entière ; contentons-nous de cette admirable opposition entre les maux de la guerre et les avantages delà paix:

La Discorde aux crins de couleuvres,

Peste fatale aux potentats,

Ne finit ses tragiques œuvres Qu’en la fin même des états :

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