‹ Mélanges et penséesChapitre 8 sur 13 · Abstulit hune tandem Rufini pœna tumultum · texte numérisé non relu

Abstulit hune tandem Rufini pœna tumultum

Absolvitque Deos.

(In Rufin., 1. 1, v. 20.)

Bossuet a aussi reproduit cette pensée dans le passage suivant de son admirab’e sermon sur le jugement dernier : « De tels pécheurs scandaleux corrompent les bonnes moeurs par leurs pernicieux exemples : ils déshonorent la terre et chargent de reproches, si j’ose le dire, la patience du ciel qui les souffre trop longtemps. Mais Dieu saura bien se justifier d’une manière terrible, et peutfitre dès cette vie, par un châtiment exemplaire. » Après Malherbe et Bossuet, nous pouvons encore citer J. B. Rousseau :

Et Dieu de sa justice apaisant le murmure,

Livrera ces méchants an pouvoir infernal.

(L. 1. od. ni. v. 47-8.)

MALHERBE

D’elle naquit la frénésie De la Grèce contre l’Asie ;

Et d’elle prirent le flambeau Dont ils désolèrent leur terre Les deux frères de qui la guerre Ne cessa point dans le tombeau.

C’est en la paix que toutes choses . Succèdent à tous nos désirs :

Gomme auçrintemps naissent les roses,

En la paix naissent les plaisirs;

Elle met les pompes aux villes,

Donne aux champs les moissons fertiles,

Et, de la majesté des lois Appuyant les pouvoirs suprêmes,

Fait demeurer les diadèmes Fermes sur la tête des rois.

Ce n’est pas tout : Malherbe a devancé et surpassé Jean-Baptiste Rousseau dans cette paraphrase du psaume 145.

N’espérez plus, mon âme, aux promesses du monde,

Sa lumière est un verre, et sa faveur une onde Que toujours quelque vent empêche de calmer :

Quittons ces vanités, lassons-nous de les suivre,

C’est Dieu qui nous fait vivre,

C’est Dieu qu’il faut aimer.

En vain, pour satisfaire à nos lâches envies,

Nous passons près des rois tout le temps de nos vies A souffrir des mépris et ployer les genoux :

Ce qu’ils peuvent n’est rien ; ils sont ce que nous sommes, Véritablement hommes,

Et meurent comme nous.

Ont-ils rendu l’esprit, ce n’est plus que poussière Que cette majesté si pompeuse et si fière Dont l’éclat orgueilleux éblouit l’univers;

Et dans ces grands tombeaux, où leurs âmes hautaines Font encore les vaines,

Ils sont mangés des vers.

MALHERBE

Là, se perdent ces noms de maîtres de la terre,

D’arbitres de la paix, de foudres de la guerre ;

Comme ils n’ont plus de sceptre ils n’ont plus de flatteurs; Et tombent avec eux, d’une chute commune,

Tous ceux que la fortune Faisait leurs serviteurs.

La poésie du roi-prophète, desséchée par Marot, amollie par Desportes, que Godeau devait délayer çt Racan noyer dans leurB languissantes paraphrases, paraît ici avec tout l’éclat de ses images et dans toute la profondeur du sentiment religieux. Ces idées du néant de nos grandeurs et de la vanité de nos plaisirs se retrouvent encore dans des vers de Malherbe, qui, cette fois, se souvient plutôt d’Horace que de David, mais qui danscettelutte nouvelle saittoujours être original :

L’Orne comme autrefois nous reverrait encore Ravis de ces pensers que le vulgaire ignore,

Égarer à l’écart nos pas et nos discours :

Et couchés sur les fleurs, comme étoiles semées,

Rendre en si doux ébats nos heures consumées Que les soleils nous seraient courts.

Mais, <5 loi rigoureuse à la race des hommes !

C’est un point arrêté que tout ce que nous sommes,

Issus de pères rois et de pères bergers,

La Parque également sous la tombe nous serre,

Et les mieux établis au repos de la terre N’y sont qu’hôtes et passagers.

Tout ce que la grandeur a de vains équipages, D’habillements de pourpre et de suite de pages Quand le terme est échu n’allonge point nos jours- 11 faut aller tout nus où le destin commande ;

Et de toutes douleurs la douleur la plus grande C’est qu’il faut quitter nos amours.

Après cela on peut laisser dire ceux qui refusent au puissant réformateur de notre poésie le génie poétique.

MALHERBE

La prose de Malherbe, dans ses lettres familières, est, habituellement sans grâce et sans force; mais, dans ses écrits soigneusement élaborés, elle n’est pas indigne de ses vers. Lorsqu’il traduit Sénèque ou Tite-Live, son style a de la vigueur et de la précision. Toutefois, son plus beau titre en ce genre, c'est la lettre à la princesse deConti, écrite pour la consoler de la mort de son frère : j’en transcrirai d’autant plus volontiers quelques passages, que ces citations feront ressortir, outre le mérite de Malherbe comme prosateur, son habileté comme consolateur: « Il est certain que les vertus et les vices s’accompagnent en nos mœurs, comme font les joies et les ennuis en nos aventures. Que savez-vous donc si, lorsqu’il est mort, les vertus et les joies de sa vie n’étaient point consumées? et si ce n’a point été lui faire grâce que de lui retrancher des jours qu’il ne pouvait passer qu’entre des vices et des ennuis? Ses inclinations étaient véritablement portées au bien; mais quels pernicieux conseillers sont-ce que la chaleur d’un âge où les passions sont furieuses, la hardiesse d’une condition à qui tout semble être permis, et la communication des compagnies fâcheuses, que dans le monde il est aussi malaisé de ne voir point, comme, les voyant, il est impossible d’en éviter l’imitation? La constitution du corps n’est jamais si forte, qu’à la fin, parmi ceux qui sont malades, on ne devienne malade, ni les ressorts de l’âme si ferme, qu’on ne se corrompe quand on est longtemps parmi ceux qui sont corrompus.... La fortune use impérieusement de ses affections ; elle suit qui bon lui semble mais elle ne s’attache à personne; et si elle aime, ce n’est jamais qu’avec liberté de haïr quand il lui plaira. Trop de gens l’ont accusée de légèreté, trop de preuves l’en ont convaincue, et l’en convainquent tous les jours, pour en avoir autre opinion. Pouviez-vous, madame, voir tant de traits de son inconstance à l’endroit des au-

MALHERBE

très, sans l’appréhender ence qui touchait M. votre frère, et vous représenter que, tout ainsi qu’en mourant de bonne heure il vous a donné de quoi murmurer de la brièveté de sa vie, il pouvait, en mourant plus tard, vous donner occasion de vous ennuyer de sa longueur? » Dans ces lignes, que j’ai multipliées àdessein, rien n’a vieilli, et si de nos jours on donne plus de vivacité au mouvement de la pensée, trouve-t-on plus de correction, d’harmonie et de fermeté?

Malherbe a inspiré Racan, formé Balsac et réveillé* la Fontaine; mais sa principale gloire est d’avoir reconnu qu’il y a un art d’écrire et d’en avoir déterminé les principales conditions : savoir, le choix des idées, celui des mots et leur disposition. Il a démêlé le véritable génie de notre langue, et, en repoussant l’invasion gréco-latine qui l’avait dénaturée, il a préparé les conquêtes intellectuelles qui font la force et l’honneur de la France. Dans l’ordre littéraire, il a accompli ce que Henri IV et Richelieu ont fait dans l’ordre politique, et comme eux il a frayé la voie aux grandeurs du siècle de Louis XIV.

La vieillesse de Malherbe fut frappée du coup le plus rude qui puisse atteindre un homme et qui ne l’atteint jamais sans le briser. Son fils unique, Marc- Antoine de Malherbe, âgé de vingt-sept ans, conseiller au parlement d’Aix, jeune homme de grande espérance et doué de quelque talent pour la poésie, fut tué traîtreusement dans un duel. Malherbe, outré de douleur, voulait, malgré ses soixante-douze ans, se battre contre le meurtrier, Fortia de Piles, comme pour imposer un nouvead crime à ce spadassin. On lui proposa vainement de payer le sang de ce fils adoré, il demanda vengeance à ce prince dont sa poésie venait de célébrer envers magnifiques le départ pour la Rochelle; il lui écrivit une lettre noble et touchante, et, pour mieux l’émouvoir, il alla le trouver

MALHERBE

dans son camp. Ce long voyage fut inutile, et Malherbe rapporta sa douleur ulcérée par un déni de justice.

Malherbe mourut en 1628, âgé de soixante-treize ans, en maintenant la pureté de la langue française contre les solécismes de sa garde-malade. C’était finir dignement et mourir comme il avait vécu. Quelques années plus tard, un grammairien disait au lit de mort: « Je m’en vais ou je m’en vas, car l’un et l’autre se dit ou se disent. »

BUFFON

La Bourgogne semble une terre de prédestination pour la haute éloquence. Laissant de côté les renommées secondaires dont elle fut le berceau, il suffit de citer saint Bernard, Bossuet et Buffon. Ces grands noms sont la gloire de la France, et l’Europe n’a rien à leur opposer.

Du sein des ténèbres à peine éclaircies du moyen âge, saint Bernard a fait briller une lumière qui étonna le douzième siècle, et dont l’éclat n’est pas obscurci après sept cents ans. La douceur et la véhémence de son langage, son inaltérable bon sens et l’invincible ardeur de sa foi, ont marqué ses écrits du signe de la durée, et son génie, en reproduisant les mâles beautés des Pères de l’Église, annonce et prépare cette seconde floraison de l’éloquence religieuse qui doit s’épanouir, au siècle de Louis XIV, sous la double influence de la foi et de la civilisation. Or, c’est encore un fils de la Bourgogne qui brille au-dessus de tous dans cette époque lumineuse, .Bossuet, l’oracle de l’Église de France, comme saint Bernard fut celui de l’Europe catholique au moyen âge. Tous deux offrent, dans leur éloquence, le caractère particulier à leur province, qui, placée entre le nord et le midi, semble n’avoir pris que les heureuses qualités

BÜFFON.

de deux natures opposées, tempérant les feux du midi par le calme du nord, et réchauffant le bon sens propre aux races du septentrion par la vivacité et l’élan du génie méridional.

Saint Bernard et Bossuet, vivant, l’un dans un siècle de ferveur, l’autre dans une époque de croyance paisible, ont porté sur les vérités de la religion la force de leur intelligence et le mouvement de leur imagination. Buffon, né dans un siècle positif où la religion était flétrie par la raillerie, et la morale ébranlée par le doute, s’anima par la contemplation de la nature, et, mêlant la science à l’enthousiasme, célébra, en les décrivant, les merveilles de la création matérielle : il ne vit que l’œuvre sans remonter k l’auteur; mais la variété saisissante des forces soumises à son examen, la puissance mystérieuse des agents de la nature, la beauté empreinte dans tous ses ouvrages, devaient tenir éveillé dans son âme le sentiment de l’infini, et, par là, cette noble émotion, cette admiration sans mélange qui fortifie, qui épure, qui transporte l’esprit de l’homme. Le temps de l’éloquenee religieuse était passé, celui de l’éloquence politique n’était pas encore venu; l’Église semblait s’abîmer; la patrie n’était qu’une espérance : Buffon s’inspira de la nature, qui ne décline jamais, la nature toujours présente, dans son inaltérable grandeur, pour émouvoir ceux qui l’aiment et qui cherchent à la comprendre.

Buffon occupe une place à part dans le dix-huitième siècle. Il a atteint, par la force et la majesté de son génie, par le choix de ses travaux, par l’ascension calme, continue et vigoureuse de son essor, ces hauteurs sereines que ne troublent jamais les agitations d’en bas ni les passions ardentes des contemporains. Ses trois rivaux de gloire, Montesquieu, Voltaire, Bousseau, n’ont pas eu, comme lui, la pleine possession, la pure jouissance de leur renommée; elle leur a été vivement disputée; le

BUFFON

mouvement des idées, la révolution des doctrines morales et religieuses, les exposent à des retours soudains, leur préparent de nouveaux combats et des éclipses passagères : Bufîbn n’a rien à craindre des caprices de la postérité, et, privilégié entre tous, il a goûté, dans les sufîrages unanimes de son siècle, les prémices de sa radieuse et paisible immortalité.

Georges-Louis le Clerc, comte de Bufl'on, naquit à Montbar le 7 septembre 1707, au moment où toutes les splendeurs du règne de Louis XIV, successivement éclipsées, laissaient la France, avec le souvenir de longs désastres noblement supportés, sous le poids d’un ennui profond, attendant, non sans impatience, le moment qui la délivrerait d’une insupportable contrainte et du joug de ce despotisme qui, dépouillé de ses rayons, ne laissait plus sentir que des entraves. Ainsi, quand s’ahaissent les grandeurs du passé, commencent à poindre celles de l’avenir : Montesquieu et Voltaire étaient nés, et Rousseau devait suivre après quelques années. Le père de Buffon, Benjamin le Clerc 1 , conseiller dans le parlement de Bourgogne, où le goût des lettres s’unissait à la sévérité des mœurs parlementaires, voulut donner à son fils une éducation qui développât les germes heureux que cet enfant avait reçus de la nature, et qui le mît au niveau des fonctions honorables qu’il prétendait lui léguer. Son orgueil paternel n’allait pas au delà. Plus tard Buffon aimait à rappeler, outre la tendresse d’un père vénéré, la supériorité de l’esprit de sa mère, à laquelle il rattachait les grandes facultés de son intelligence. « Ce souvenir lui plaisait, dit M. Villemain, par

I. Le père de Buffon mourut (en 1775) âgé de quatre-vingt-treize ans. Buffon en avait soixante-huit lorsqu’il perdit, plein de vertus et d’années, suivant ses expressions, cet homme vénérable, dont il déplora la perte avec un sentiment de profonde douleur. (Réponse au discours de réception de M. le chevalier de Chastellux.)

BUFFON

tendresse de fils et par induction de naturaliste. » C’est qu'en effet l’expérience semble prouver que l’intelligence se transmet en changeant de sexe. On s’étonne souvent qu’un homme de génie naisse d’un homme obscur et vulgaire; mais qu’on regarde auprès de son berceau, et l’on y trouvera toujours, sous les traits d’une mère dévouée, une femme supérieure. Lucrèce avait déjà dit : Maternoque mares de sanguine crescunt.

Buffon fit ses études au collège de Dijon, et il j montra cette puissance de travail, cette ardeur soutenue et infatigable qu’il a prise pour la cause de son génie 1 et qui n’en était que le signe. Dès lors commence cette longue et vigoureuse végétation, cette croissance régulière et constante dont la vie de Buffon nous présente le développement, comme ces chênes de nos forêts qui poussent chaque année de nouvelles branches autour de leur tronc plus vigoureux, jusqu’à ce que leur tête séculaire annonce, en se couronnant, que la vie se retire. Buffon ne cessa pas de se fortifier, tant qu’il vécut, de sorte que la mort put seule arrêter cette sève qui multipliait sans interruption les rameaux de son génie. Nous allons suivre cette merveilleuse progression dans l’énumération de ses travaux.

La nature avait doué Buffon avec une faveur marquée. Une figure noble et régulière, une taille élevée, une constitution robuste, capable de résister aux fatigues du plaisir et du travail ; une âme facilement émue par le spectacle des grandes choses, propre à en conserver l’image et à la reproduire ; une intelligence assez déliée pour saisir, au besoin, les moindres détails; une imagination de cette espèce supérieure qu’on peut considérer comme une plus grande chaleur et une plus vive lumière de la raison, brillante faculté qui colore et qui

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