DISCOURS
prononcé le M juillet 1X80 an jubilé le l'Ecole polUn-liiiique Uàkûb. Messieurs,
Les orateurs que vous venez d'entendre 1 n'ont pas eu besoin de vous expliquer à quel titre ils se présentaient devant vous. Pour moi, dont la vocation à prendre la parole n'a pas la même évidence, je commencerai par vous dire que j'éprouve quelque honte, en me voyant entouré de tant de collègues qui seraient infiniment mieux qualifiés pour vous entretenir de l'établissement dont nous célébrons aujourd'hui la fondation,
1 MM. Rappeler, président du conseil de l'école, et Anderwert, membre du Conseil fédéral.
et qui pourraient le faire dans la langue de la grande majorité du peuple suisse et des personnes ici réunies. Mais, messieurs, ce qui semblait devoir me faire exclure est justement ce qui m'a fait désigner. On a voulu, par un effet de courtoisie et par un principe de justice, faire entendre au moins l'une des langues qui ne sont parlées que dans quelquesuns de nos cantons, et c'est pourquoi vous me voyez à cette tribune, confus et fier de représenter à la fois le corps enseignant de l'Ecole polytechnique fédérale, et cet esprit de bienveillance mutuelle, qui fait que dans toutes nos fêtes, — et pas rien que dans nos fêtes, — il y a une part pour chacun.
On vous a parlé, messieurs, du passé de notre Ecole polytechnique, et de son importance comme établissement national. Permettez-moi de vous transporter dans un ordre d'idées plus abstrait, pour vous entretenir des études techniques en général et de la place qu'elles occupent dans la hiérarchie de la science et des écoles. Si ces quelques réflexions méritaient un titre, ce pourrait être celui-ci : de la dignité des études techniques.
Si au lieu de fêter la fondation d'une école polytechnique, nous célébrions le jubilé de quelque université, suisse ou étrangère, soyez certains, messieurs, qu'il se trouverait à cette tribune ou à celle de nos banquets, un orateur pour vous dire que l'excellence des études universitaires est d'être au-
dessus de toute vulgaire application, qu'elles représentent le suprême désintéressement de l'esprit humain, la science cultivée pour elle-même, la vérité cherchée parce qu'elle est la vérité, et sans autre espérance de profit que la joie de la posséder. « Nobles études! s'écrierait-on, études vraiment humaines (humaniora), études d'hommes libres, non d'esclaves attachés à la glèbe de la discipline, études qui seules manifestent dans sa plénitude la dignité du travail scientifique, et qui son! toujours, malgré l'invasion des barbares! utilitaires, l'honneur de la civilisation et la citadelle de l'intelligence ! »
(le discours, messieurs, nous l'avons tous entendu, et peut-être y avons-nous Ions applaudi. Je puis cependant me rendre cette justice de n'avoir jamais assisté à une de ses rééditions successives, sans avoir fait par devers moi les réllexions que je désire
vous présenter en ce moment. Ne craignez pas d'ailleurs que je vienne allumer quelque guerre civile dans le monde savant. Je ne veux point élever autel contre autel. Mon ambition est plus haute ; je voudrais être juste envers tous.
L'espèce de mésestime qui a longtemps pesé et qui pèse encore, quoique dans une mesure toujours moindre, sur les études techniques, s'explique, en partie, par des raisons tirées de l'histoire. Ce sont des études d'application, c'est-à-dire qu'elles viennent après beaucoup d'autres. Elles sont une fin, et
ne peuvent pas être un commencement. La première chose dont l'homme se soit avisé, quand il a ouvert les yeux sur le monde et sur lui-même, a été de chercher le principe générateur de la vie, le mot de la création. C'est encore ce qu'on voit faire aujourd'hui aux enfants qui ont le génie méditatif. A dix ans, moins que cela, ils font des questions étonnantes de profondeur et de généralité. Ils débutent par la haute spéculation. Ils savent à peine marcher que déjà ils escaladent le ciel et tentent de dérober le feu qui est là-haut. 11 y a un Prométhée dans chaque tête d'enfant. De là une première forme de la science, naïve et sublime, abondante en vastes cosmogonies, et qui n'est susceptible d'aucune sorte d'application. Ce n'est que plus tard, beaucoup plus tard, qu'elle cède peu à peu la place à une science positive, faite d'observations et d'expériences, et reposant sur de justes classifications. Les Aristote sont précédés des Héraclite, des Pythagore, des Platon. Ils viennent enfin; mais l'œuvre qu'ils inaugurent est une de ces œuvres séculaires dont les débuts sont difficiles, et dont les développements restent longtemps entravés par le vague des méthodes, les apparences trompeuses, les préjugés tenaces et l'insuffisance des moyens. Il est si malaisé de voir juste; l'apprentissage est si long pour observer avec exactitude; les phénomènes sont si compliqués, et il faut connaître tant de choses pour en savoir une
seule! Longtemps la science reste accablée devant l'immensité de la nature et la profusion créatrice. Et puis, au moment où quelque lumière va se faire, voici un flot de barbares qui passe, les civilisations s'effondrent et tout est à recommencer. L'< ouvre ininterrompue d'une suite de générations est indispensable pour que la science prenne une forme, pour qu'elle s'organise, pour qu'elle se lasso dos méthodes et qu'une juste distribution du travail assure la régularité du progros. Alors, à mesure qu'elle avance, on voit apparaître les applications auxquelles elle peut donner lieu; elles sont d'abord comme isolées et perdues; puis, on devenant plus nombreuses, elles se groupent et finissent par former des ensembles, qui peuvent, à leur tour, être l'objet (Tune étude régulière et systématique.
Cependant les arts n'ont pas attendu, pour naître, de pouvoir sortir ainsi, armés et outillés, des entrait les de la science. L'ingénieuse nécessité a pourvu à leurs premiers développements. Ce ne sont pas les traités de métallurgie qui ont appris à l'homme à forger le fer; il n'a pas attendu la chimie moderne pour teindre les étoiles de ses vêtements, et il s'est fait des leviers, des crics, des poulies, des machines, longtemps avant qu'un professeur de mécanique appliquée ait pu lui en démontrer la théorie. Les ateliers des artisans, les chantiers de travail, les laboratoires des alchimistes ont été les premières
écoles polytechniques. Les arts se sont ainsi frayé leur propre voie, parallèlement à la science, lui faisant des emprunts, lui dérobant des secrets, suppléant aux méthodes qu'elle ne pouvait pas encore leur- fournir par des essais, des tâtonnements, et triomphant parfois, à force de génie, de la pauvreté de leurs moyens. La science n'étant encore que conjecturale, l'art était nécessairement empirique.
Ces temps sont passés et nous assistons aujourd'hui à un grand spectacle, celui de l'union définitive, du mariage désormais indissoluble de la science et de l'art, de la théorie et de la pratique. Cet événement ne s'est point produit d'une manière absolument simultanée dans toutes les directions où peut s'exercer la double activité de la main et de l'esprit. Les sciences qui relèvent le plus directement des mathématiques, ou plutôt — car plus on avance, plus on voit que les mathématiques sont partout — les sciences qui sont avec elles dans le rapport le plus immédiatement saisissable, ont été les premières à se rendre maîtresses de leurs applications, et à faire régner une méthode précise dans les arts dont elles contiennent et assurent les principes. La mécanique et l'astronomie ont devancé la physique, laquelle, à son tour, a donné l'exemple à la chimie. Mais, à prendre les choses en grand, et malgré cette succession plus ou moins rapide, on peut dire que le mariage de la science et de l'art est un fait essentiellement
moderne, tellement moderne que nos vieillards en ont presque vu les commencements. C'est le triomphe de ce siècle, et ce sera la plus féconde de toutes les révolutions dont il aura été le témoin.
Or, messieurs, il fallait cette révolution pour qu'il fût possible aux études techniques de conquérir leur place et leur rang.
Si le temps nous permettait d'ajouter à cette vue du passé, trop rapidement évoquée, un aperçu de l'histoire des grandes écoles européennes, depuis le moyen-âge jusqu'à nos jours, nous y trouverions nombre de faits analogues à celui dont nous cherchons à nous rendre compte. Nous verrions les sciences naissantes lutter tour à tour pour obtenir d'être reconnues et consacrées dans les programmes universitaires, et pour attirer sur elles, dans la mesure de leurs besoins, l'attention et les faveurs du pouvoir. Quelques-unes des plus importantes parmi les sciences de la nature, ont été des dernières à faire valoir tous Leurs droits, Les branches aînées ne regardaient point les cadettes d'un œil toujours favorable. Aujourd'hui, ce sont les cadets des cadets qui réclament leur part; ce sont les sciences d'application qui veulent que les cadres de l'enseignement supérieur s'élargissent pour les recevoir. On s'est étonné de cette prétention ; on leur a demandé leurs titres de noblesse. Elles triompheront de cet étonnement; elles en triomphent déjà tous
les jours, et bientôt on ne s'étonnera plus que d'avoir pu tarder à leur ouvrir, à elles aussi, les portes du sanctuaire.
Car enfin que leur reproche-t-on ?
On leur reproche, en termes plus ou moins vagues et généraux, de n'être pas des études désintéressées.
Que veut-on dire par là? Qu'elles conduisent à une carrière ? Mais il en est ainsi de toutes les facultés universitaires, sans exception. Les jeunes gens qui étudient pour le seul plaisir d'étudier, sans intention d'utiliser leur savoir, sont peu nombreux, et il ne faut pas le regretter, car ces dilettantes de la science en sont rarement les plus utiles ouvriers. L'étudiant en droit devient avocat, le théologien devient pasteur : c'est justement comme à l'école polytechnique, où tout en travaillant directement pour la science, en s'efiorçant aussi de la faire progresser par des recherches originales, incessamment poursuivies, on s'occupe de former des hommes aptes aux fonctions sociales qu'elle seule permet de remplir. Sous ce rapport, le parallélisme est parfait entre les deux sortes d'établissements.
Mais, dit-on, la science a pour objet le vrai, et les applications de la science n'ont d'autre objet que l'utile.
Ah! voilà le grand mot! voilà la vieille, l'éternelle antithèse : le vrai et l'utile !
Je me hâte de reconnaître qu'il y a une certaine
(il
façon d'entendre l'utile qui est peu favorable à la dignité de l'étude. Un jeune homme qui voudrait n'apprendre les mathématiques que juste dans la mesure où il est nécessaire de les savoir pour en faire l'objet de leçons, à raison de 2 francs ou de 5 francs le cachet, ne mériterait pas, du point de vue de la science, la même considération que si, en les étudiant, il se proposait d'abord de les connaître. Il y a une différence que je me garderai bien d'affai' blir entre celui qui veut apprendre et celui dont l'unique ambition est de faire commerce de la science. Mais ces commerçants de la science, estimables aussi lorsqu'ils pratiquent honnêtement leur petit négoce, n'affichent pas leur marchandise dans les seuls vestibules des écoles polytechniques, et l'on vend du grec et du latin plus souvent que de la chimie industrielle.
Ne nous attardons pas sur ces considérations d'ordre inférieur, allons droit au point contesté.
Voici deux formules. L'une est empruntée aux pures mathématiques : elle suppose une ligure idéale, qui n'a jamais existé, le cercle parfait, et elle exprime le rapport du rayon ou du diamètre à la circonférence. La seconde esl empruntée aux mathématiques appliquées à l'industrie; elle suppose un engin construit dans certaines conditions, qui sont nécessairement aussi des conditions plus ou moins idéales; elle suppose une chaudière qui doil conte-
nir de la vapeur, et elle permet de calculer le point où la tension de la vapeur remportera sur la résistance des parois. L'une de ces formules est plus simple, plus générale, d'un emploi plus fréquent ; mais peut-on dire qu'elle soit plus vraie et qu'il y ait en elle une plus haute dignité? Peut-on dire que l'esprit humain descende quand il passe de la première à la seconde ?
Ceci n'est qu'un exemple. Prenons la question dans sa généralité.
Le vrai et l'utile sont-ils deux termes opposables? On le dit. Je le nie. Ge sont deux noms ou, si vous le préférez, deux aspects d'une seule et même chose. Ce qui est vrai est utile dans la mesure où il est vrai ; ce qui est utile est vrai dans la mesure où il est utile. Le vrai absolu et l'utile absolu, s'il était possible de les concevoir, seraient identiques. Qu'estce donc qu'on entend sous ces noms sacrés de vrai et de vérité? Il est des gens qui se figurent que la vérité consiste dans une certaine idée particulière, qui peut et doit être exprimée par certains mots déterminés, lesquels, réunis bout à bout, constituent une formule, et quand ils ont débité leur formule, ils disent : « Inclinez-vous, voilà la vérité ! » J'aime à croire que nous sommes tous d'accord, messieurs, pour nous en faire une image moins grossière. D'une manière générale, et sous réserve du caractère subjectif de nos représentations, on peut dire que la
vérité consiste dans une juste représentation des choses. Cette définition ne serait pas absolument exacte appliquée aux faits de l'ordre moral. Il arrive souvent, en effet, que les moralistes donnent au mot vérité un sens analogue à celui du mot sincérité. La vérité est pour eux non-seulement le contraire de Terreur, mais aussi le contraire du mensonge. Nous nous en tiendrons aujourd'hui aux faits de l'ordre scientifique, auxquels suffit la définition que nous venons de donner. Une science vraie est donc celle qui représente avec exactitude les faits observés. Vérité et connaissance deviennent synonymes. I ielui qui connaît un plus grand nombre do choses possède un plus grand nombre do vérités. Si ces connaissances restent éparses dans son esprit, sans rapport les unes avec les autres, il aura des vérités plutôt
que la vérité. La possession de ta Vérité, de Imite la vérité, supposerait, l'universalité des connaissances possibles, si bien réunies et groupées, si bien coordonnées et subordonnées que la vue de chaque partie fût inséparable de celle de l'ensemble. Qu'est-ce à dire, messieurs, sinon que, dans la science, le règne de la vérité n'est autre que le règne de l'intelligence? — Et l'utile, qu'en ferons-nous? Ce qui est utile, le mot l'indique, c'est ce qui est d'usage. Vous laites des routes, des ponts, des canaux ; vous construisez des navires, des maisons, des locomotives; vous plantez des arbres, vous .''levez des troupeaux,
vous tissez et teignez des étoffes; vous produisez, vous préparez, vous conservez des aliments : ils sont utiles parce que vous vous en servez. Ce sont les instruments indispensables à l'entretien de la vie et à l'exercice d'une libre activité. Ce sont vos outils. Vous en usez à votre choix, selon les moments, les occasions, les besoins. Mais il est un outil qui ne connaît ni les occasions, ni les moments, parce qu'il est toujours nécessaire, l'outil des outils, celui qui se sert des autres et qui les a créés pour les employer : est-ce la main? est-ce l'œil? C'est mieux que l'œil, c'est plus que la main; c'est l'outil caché sous le front de l'homme qui pense. L'intelligence, voilà son nom î C'est elle qui est d'usage, d'usage éternel et constant! Le règne de l'utile est donc aussi le règne de l'intelligence. En elle se confondent l'utilité et la vérité.
Si l'on voulait absolument établir une hiérarchie de dignité entre les diverses branches d'études, il faudrait en régler les rangs d'après le degré de leur importance dans l'œuvre de la civilisation, à laquelle ne concourent pas seulement la science et les arts techniques, mais encore les beaux-arts, l'industrie, le commerce, la politique et la religion : il faudrait se demander quelles sont celles dont le retranchement entraînerait pour l'humanité la perte la plus considérable. Mais le plus souvent on aurait peine à répondre, et bientôt on se convaincrait qu'elles sont
toutes solidaires les unes des autres. Je vais plus loin, et je dis que cette solidarité n'existe pas seulement entre toutes les branches d'études, mais, plus généralement, entre toutes les fonctions de l'esprit humain. Elles sont solidaires, c'est-à-dire qu'elles ne sauraient subsister les unes sans les autres, ce qui établit entre elles une égalité fondamentale d'importance et de dignité. Considérez la philologie, par exemple, œuvre de pure science, et le langage, dont la formation a été le résultat d'un art plus ou moins instinctif et non d'une élaboration systématique. Cet exemple nous éloigne des études techniques, mais il n'en est que meilleur, parce qu'il montre jusqu'où s'étend le principe de la solidarité entre les manifestations successives et infiniment variées de l'activité intellectuelle. Votre premier mouvement sera do proclamer l'immense supériorité du langage. La perte de la philologie ne serait rien, direz- vous, en comparaison de celle du langage. Mais si vous examinez la chose de plus prés, il vous viendra des doutes. Vous serez obligés de convenir tout d'abord que l'œuvre de la science philologique, qui consiste à retrouver l'histoire perdue de la formation des diverses langues, le secret de leur origine et de l'origine du langage lui-même, n'est, au fond, pas moins étonnante que celle de cet ai l merveilleux qui a organisé la parole. Vous vous persuaderez ensuite (pie. malgré les différences des temps et des procédés, il
y a une très grande analogie entre les prodiges d'ingéniosité que nous voyons accomplir par nos modernes philologues et ceux qui ont été nécessaires pour qu'une langue comme celle de nos ancêtres, les premiers Aryas, se dégageât peu à peu du chaos que l'imagination suppose par delà. L'analogie finira par vous paraître si grande que vous reconnaîtrez dans la science actuelle une sorte de continuation de l'art d'autrefois. Retrouver l'histoire perdue delà création du langage, c'est, en quelque sorte, la créer une seconde fois. Enfin, vous arriverez à ce résultat que ces deux créations, la formation du langage et celle de la philologie, ont été, à des moments divers, deux nécessités de la civilisation, tellement que la première ne se serait pas produite, si elle n'avait pas dû enfanter plus tard la seconde. Le langage, en effet, n'est pas essentiellement un instrument de communication entre les hommes; il est, avant tout, un instrument pour la pensée elle-même. C'est la pensée qui l'a créé et qui l'a perfectionné. L'homme a voulu exprimer ce qu'il pensait et s'en rendre compte, et c'est ce besoin qui, chez les peuples les mieux doués, a produit les langues les plus parfaites. Aujourd'hui, par un effet du même besoin, il veut se rendre compte de ce qu'il dit et de ce qu'il a jamais pu dire, et c'est pourquoi il apporte aux études philologiques un zèle si passionné. La formation du langage et celle de la philologie sont donc deux effets
successifs d'une seule et même cause. Suspendre l'effet actuel de cette cause serait arrêter la civilisation aujourd'hui, de la même manière qu'on l'eût arrêtée, il y a quelques mille ans, en suspendant le développement progressif de la formation des premières langues. Et ne pensez pas qu'il nous restât le bénéfice des progrès accomplis dans l'intervalle, car s'il est une règle absolue, c'est que l'esprit humain ne se fixe point dans l'immobilité; quand il n'avance pas, il recule. Avec la philologie périraient l'histoire, la poésie, les beaux-arts. Le progrès serait suspendu, la civilisation s'en irait pièce à pièce, et le résultat final serait identique dans les deux suppositions, savoir le retour à l'enfance ou plutôt la chute dans l'imbécillité.
Il n'en est pas de l'organisme intellectuel comme de celui que nous admirons dans le règne végétal. Enlevez une feuille à un arbre, coupe/ un de ses rameaux, la sève se porte ailleurs; l'arbre mutilé subsiste et grandit. Dans le règne animal, les amputations sont déjà bien autrement difficiles et dangereuses. Elevez-vous encore d'un degré, abordez l'ordre intellectuel, et vous les verrez devenir impossibles. Dans ce vaste ensemble qu'on appelle la civilisation, dans ce merveilleux organisme qui fonctionne on ne sait comment, l'esprit humain est tout entier partout. Meurtrir une branche, c'est blesser le tronc; enlever une feuille, c'est toucher à
la racine. Tous les coups que l'ignorance et la barbarie portent à la civilisation sont des coups qui se répercutent au cœur, et s'il ne se produisait pas une action réparatrice sur le point même qui a été frappé, si l'organe retranché n'était pas rétabli, toutes les blessures finiraient par être mortelles.
Il faut bien que nous distinguions entre les différentes disciplines scientifiques; nous y sommes obligés par les bornes de notre esprit et par la courte durée de notre vie. Mais, au fond, il n'y a pas plusieurs sciences; il y a la science, qui, dans sa diversité, est une et partout égale à elle-même. Ses progrès successifs entraînent des conséquences nécessaires, qui varient selon les temps. L'une des nécessités actuelles est que l'étude des applications de la science ne soit plus envisagée comme un accessoire qu'on abandonne aux profanes, mais qu'elle se constitue comme une partie intégrante de la science, faisant corps avec l'ensemble et ne pouvant plus en être détachée. Bien loin de s'abaisser, la science se complète et se couronne, elle s'humanise et se moralise en se déployant dans la pratique, en se répandant en bienfaits sur la vie. Outre le profit d'une popularité plus grande et d'une consécration glorieuse, elle en retire et elle en retirera toujours plus un avantage direct, c'est-à-dire un accroissement de forces. Elle y acquerra des vertus nouvelles ; elle y gagnera quelque chose de la souplesse,
de la délicatesse de l'art ; elle achèvera de se dégager des raideurs et de la pédanterie qui tenaient à son isolement; on la verra se plier de plus en plus à la nature, se modeler sur elle, l'interroger avec une attention toujours plus pénétrante et devenir plus ingénieuse encore dans ses méthodes et ses procédés, tellement qu'il sera difficile, en fin de compte, d'établir la balance des services mutuels : Part aura rendu à la science ce que la science lui aura prêté.
La dignité des études ne dépend donc pas de leur objet, elle dépend uniquement de l'esprit dans lequel elles sont abordées. Ceci m'amène à la seule raison de fait qui explique et jusqu'à un certain point justifie ce regard de défaveur ou de protection dédaigneuse que les purs universitaires laissent encore tomber quelquefois sur les écoles techniques. Elles ont réclamé leur place sans demander, tout d'abon 1, à faire partie des établissements d'instruction supérieure déjà existants. Elles n'ont point heurté à la porte de l'université; elles se sont élevées, au contraire, en face de l'université et se sont organisées selon leurs convenances particulières. L'université n'était point prête à les recevoir, pas plus que les jeunes gens en faveur desquelles on les créait n'étaient prêts à y entrer. Ayant derrière eux les traditions de l'art empirique, ses écoles irrégulières, et l'exemple de constructeurs, d'ingénieurs, de mécaniciens habiles, qui n'avaient point passé par la
filière classique, ils ne songèrent pas, et l'on ne songea guère pour eux à réclamer en leur faveur le bénéfice, réputé onéreux, d'une culture générale. Et puis, ils étaient pressés ; ils voulaient faire vite et à peu de frais. Il en est résulté que les écoles polytechniques se sont, pour la plupart, constituées elles-mêmes, et de leur plein gré, sur un pied d'infériorité, non sans porter par là quelque atteinte à la dignité des études dont elles étaient appelées à soutenir l'honneur. Elles ont vu surtout le but pratique ; elles ont visé trop exclusivement à la spécialité; elles ont trop largement ouvert leurs portes; elles ont parfois abaissé Page d'admission plus qu'il n'était désirable, et pour assurer l'ordre au sein d'une jeunesse trop peu formée, elles l'ont soumise à une discipline plus ou moins rigoureuse.
Cette faute était, peut-être, inévitable, et il serait injuste de la reprocher à qui que ce fût. Mais il convient de signaler, pour la combattre, l'une des dispositions qui y ont le plus contribué : je veux parler de cette hâte fiévreuse, de cette impatience d'arriver, de cette parcimonie avec laquelle on mesure à la jeunesse studieuse le temps nécessaire pour se préparer à faire face, vaillamment, aux luttes de la concurrence et aux difficultés de la carrière. Voilà le mauvais utilitarisme, l'utilitarisme de l'intérêt et de l'ignorance, celui qui sacrifie un avantage durable à un profit passager, celui qui abaisse et profane la grande
idée de l'utile en méconnaissant la hiérarchie des utilités. On veut récolter avant d'avoir semé, occuper une place avant d'être mûr pour la remplir, toucher le but avant d'avoir fourni la course pour l'atteindre. Ah! certes, je ne suis pas de ceux qui voient d'un œil complaisant les années perdues et les études traînées en longueur. Je comprends qu'un père demande compte à un (ils de l'emploi de son temps ; je comprends qu'il mesure les sacrifices qu'il s'impose et qu'une année ou un semestre de plus ou de moins ne lui paraisse pas une chose indifférente. Mais je dis que c'est rendre un mauvais service aux jeunes gens que de faire briller à leurs yeux, dans un avenir trop rapproché, l'entrée d'une carrière qui, pour être parcourue avec honneur et succès, exige de longues études et de la maturité dans l'esprit. Je dis que c'est les tromper et tromper leurs parents. Je dis que c'est faire 1er! à la société tout entière, qui n'a pas seulement besoin qu'on lui fournisse des spécialistes, à la rigueur suffisants, mais qui a besoin encore, et surtout, que dans toutes les directions principales où se déploie l'activité civilisatrice, les hommes qui occupent une position en vue soient des hommes à idées larges el capables de comprendre l'ensemble des choses humaines. Je dis qu'il est funeste de laisser s'établir dans un pays deux cultures à la fois inégales et rivales, et prétendant l'une et l'autre au titre de cultures supérieures.
Je dis que c'est répandre la semence de luttes et de malentendus qui retentiront fatalement dans toutes les sphères de la vie nationale... Mais j'ai tort d'insister. La cause que je soutiens est moralement gagnée, et les difficultés pratiques qui peuvent s'opposer encore à son triomphe complet ne résisteront pas éternellement à ce besoin de progrès, qui est une des puissances de notre siècle. Voyez, en effet, les réformes partielles ou totales qui ont eu lieu depuis quinze ou vingt ans dans les grandes écoles polytechniques européennes. Elles n'ont point eu pour but de réduire les programmes, mais, au contraire, de les renforcer. Au lieu de faciliter la tâche, elles l'ont élevée à la hauteur des exigences croissantes de la science et de l'art. Ainsi se corrige peu à peu Terreur commise au début. Elle se corrigera tout à fait, et le temps n'est pas éloigné où les écoles consacrées aux applications de la science formeront un ensemble harmonique avec les facultés universitaires.
Je n'entends point par là qu'il doive s'opérer une fusion proprement dite entre l'école universitaire et l'école polytechnique. Ceci est une question à part, qu'il convient de réserver. Peut-être y a-t-il des raisons pour les maintenir séparées. Je n'entends point non plus que la connaissance des langues anciennes, ou même seulement du latin, doive être imposée comme une condition sine qua non aux études de
nos futurs techniciens. Un homme dont l'autorité est grande, Gœthe, estimait qu'un Allemand peut se donner une culture complète sans autre instrument que sa langue maternelle. Ce qui est vrai de la langue allemande sera vrai aussi d'autres langues, qui n'ont pas une littérature moins riche. Tout ce que je demande, c'est une garantie contre l'invasion des hautes études et des hautes carrières techniques par une masse ignorante, incapable de toute idée générale et de toute vue supérieure. L'instrument de culture m'importe peu, pourvu que la culture y soit. Quand les jeunes gens qui se vouent aux études techniques auront une maturité d'esprit correspondante à celle qu'on exige pour aborder les études universitaires, les questions de discipline seront vite résolues, la tache des directeurs sera relativement facile, d'innombrables conflits seront évités, et la jeunesse studieuse, au lieu de se ranger en deuxcamps distincts, qui ont peine à s'entendre l'un l'autre, ne formera plus qu'un seul peuple de travailleurs distribués en groupes indépendants, mais toujours prêts à se tendre la main. Alors les vaines rivalités et les jalousies mesquines feront place à une entente cordiale, à une fraternelle émulation : l<i vrai et l'utile confondront leurs causes, on ne parlera plus de sciences intéressées et de sciences désintéressées, et l'on n'entendra plus de discours comme celui dont je vous Eatigue aujourd'hui.
Le tableau que je viens d'esquisser est, peut-être, en quelques parties, un tableau idéal. Mais cet idéal, j'en ai l'intime confiance, est celui vers lequel tendent les désirs de la grande majorité des personnes réunies dans cette enceinte et particulièrement les vôtres, messieurs et cbers collègues, au nom desquels j'ai l'honneur de porter ici la parole. Je m'assure aussi, messieurs les délégués des hautes autorités fédérales et messieurs les membres du Conseil de l'Ecole polytechnique, que c'est celui vers lequel se dirigent vos regards. Il y a longtemps que vous désirez pouvoir en réaliser au moins les conditions essentielles. J'en trouve la preuve dans l'importance que vous avez donnée, dès l'abord, aux études théoriques qui, dans chaque division, précèdent les exercices et les cours spéciaux : vous avez voulu que la base fût large et solide. J'en trouve une autre preuve dans l'idée que vous avez eue d'adjoindre à l'Ecole une division de cours libres sur les branches les plus diverses, afin que chacun de nos élèves eût l'occasion et les moyens de combler les lacunes de son instruction générale. J'en trouve une troisième preuve dans la série des modifications qui, pendant ce quart de siècle, ont été apportées aux programmes et aux plans d'études des diverses divisions, et qui n'ont jamais eu pour but que de les compléter et de les fortifier. J'en trouve une dernière preuve, et non la moins intéressante, dans des rapports récents,
relatifs à des améliorations possibles ou prochaines, et qui constitueraient un progrès décisif dans une voie qu'il n'y a pas besoin de vous proposer, puisque vous vous Tètes proposée vous-mêmes. C'est à vous, messieurs, qu'il appartient de fixer l'heure et la mesure. Nous avons confiance en votre sagesse, et si nos vœux pouvaient vous être un encouragement, croyez bien qu'ils ne vous manqueraient pas. — C'est aussi le but que vous poursuivez, vous, messieurs nos anciens élèves, que nous avons la joie de voir réunis en si grand nombre autour de nous. Cette école, évidemment, malgré les imperfections inévitables dans tout début, vous a laissé de bons souvenirs, puisque vous avez mis tant dVmpressement à venir les célébrer et les raviver aujourd'hui. Elle n'a point fait de vous dos hommes au jugement étroit, des praticiens bornés, puisque vous êtes les premiers à réclamer pour vos successeurs le bénéfice d'études plus fortes et plus larges encore. Persévérez dans cette attitude, messieurs; continuez à soutenir de vos sympathies actives, de votre attention toujours éveillée et des conseils d'une expérience qui se renouvelle et se rafraîchit sans cesse, un établissement dont les maîtres sont fiers de vous avoir eus pour élèves. Quel autre concours pourrai! lui être plus précieux? Appuyé par vous, il se sent appuyé par les meilleures forces de la nation, par ses forces jeunes et vives. Vous avoir pour soi. c'est
M él ange: s
avoir pour soi l'avenir. — Et vous, jeunes gens, nos élèves actuels, que vous dirai-je en ce moment? A ceux qui vont nous quitter, j'adresserai un vœu, savoir que dans vingt-cinq ans, lorsque pareille fête se célébrera, ils se retrouvent tous ici, heureux de la carrière dont leurs études leur auront ouvert les portes, et animés des mêmes dispositions que leurs devanciers actuels. A ceux qui nous restent, et à leurs successeurs, s'il en est que ma voix puisse atteindre, je n'ai qu'un mot à dire : cet idéal que je traçais tout à l'heure, il ne tient qu'à vous de le réaliser, chacun pour soi. La qualité des études ne dépend pas seulement du maître et de l'école, elle dépend aussi et surtout de l'élève. Gravez dans votre esprit cette vérité féconde et d'application journalière, que ce n'est pas l'objet de l'étude, mais la disposition qu'on y apporte qui en fait l'excellence. Ne songez pas en première ligne à ce qui est d'usage aujourd'hui; songez à ce qui le sera demain, aprèsdemain, et toujours. Songez à l'outil des outils. N'étudiez pas uniquement pour pratiquer; étudiez pour savoir, et vous n'en pratiquerez que mieux. N'abaissez pas d'avance l'avenir qui vous attend. Nourrissezvous de hautes pensées. Ennoblissez votre travail par cette vue constante du vrai suprême qui est le suprême utile, afin que vous emportiez d'ici autre chose que des formules, autre chose que de froides connaissances, — un trésor de courage et d'en-
thousiasme, la foi dans votre vocation, et le ferme désir de faire honneur à vous-mêmes, à l'école qui vous a nourris, à l'art, à la science et à La Patrie que vous servirez !
DISCOURS D'INSTALLATION
DISCOURS D'INSTALLATION
prononcé le 1er novembre 1SX1
<mi qualité de professeur de littérature française .1 l'Académie de Lausanne
Mesdames ét Messieurs,
Permettez-moi de [n'adresser tout d'abord à l'honorable magistrat qui préside à cette solennité, non pour essayer une réponse aux paroles qu'il a prononcées, mais pour l'on remercier. J'en prévoyais l'accablante bonté; je prévoyais que j'allais être obligé à des comparaisons intérieures nécessairement humiliantes; et cependant, M. le conseiller, je vous remercie de tout ce que vous avez dit, même de ces éloges dont il y aurait tant à rabattre. J'en suis reconnaissant et lier, comme il convient de l'être d'un témoignage d'estime et de confiance donné par les magistrats dont vous êtes ici le re-
présentant officiel. Il est doux d'être honoré dans son pays. Sans doute, c'est un bonheur dont il ne faut pas s'enorgueillir, car on ne le mérite jamais assez ; mais il n'est pas interdit d'en jouir et de s'y abandonner pour y trouver un encouragement. C'est dans cet esprit, monsieur, que j'envisage, en cette heure solennelle, l'appel qui m'a été adressé par le Conseil d'Etat du canton de Vaud. Veuillez, encore une fois, me servir d'organe auprès de messieurs vos collègues pour les remercier de la confiance qu'ils m'ont témoignée. Veuillez leur dire combien je désirerais la justifier. Veuillez aussi, monsieur, vous attribuer à vous-même une grande part dans les sentiments dont mon cœur est rempli. Parmi tant de raisons d'être reconnaissant, j'en trouve une très particulière dans le fait que c'est sous vos auspices, à la place que vous m'avez assignée, que j'entre, pour la seconde fois, au service de l'instruction publique dans le canton de Vaud. La main qui choisit ajoute à l'honneur du choix ; la bouche qui loue fait le prix de l'éloge. Puissiez-vous n'avoir à regretter ni vos éloges ni votre choix î
Y a-t-il de la présomption à associer d'autres personnes à celles à qui je devais, en premier lieu, l'expression de ma reconnaissance ? La loi réserve au seul pouvoir exécutif la nomination des professeurs à l'Académie de Lausanne ; mais tant de mains se sont ouvertes devant la mienne, il m'a été fait de
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divers côtés un accueil si encourageant, et je viens d'entendre de notre ancien et de notre nouveau recteur des paroles de bienvenue si cordiales, que c'est pour moi un besoin pressant de remercier aussi les collègues dont j'ai le bonheur de me voir entouré, et mes futurs élèves, et le nombreux public qui se presse sur ces bancs. Je ne me fais pas d'illusion sur les obligations qui découlent de tant de bienveillance, et je n'ose me flatter de les remplir, Je ferai de mon mieux, et s'il y a quelque lacune dans mon enseignement, ce qui est inévitable, veuille/ ne pas l'attribuer à un défaut de bonne volonté. 11 n'existe en Suisse aucune institution dont les intérêts me soient plus chers que ceux de l'école au service de laquelle je suis maintenant attaché, et je puis dire que, malgré tout ce qui aurait pu me retenir ailleurs, malgré des liens qui ne se sont pas rompus sans effort ni douleur, c'est pour moi une suprême satisfaction de consacrera l'Académie de Lausanne ce qui me reste encore de vie et de force.
Et, maintenant, MM. les étudiants, je me tourne vers vous, pour vous adresser non pas un discours, mais de simples réflexions, essentiellement pratiques, sur vos études et sur l'activité littéraire au sein de la jeunesse vaudoise.
Nous avons à nous occuper ensemble de littérature française. Parmi toutes les littératures modernes, la française est celle que vous avez le plus be-
soin de connaître, parce que c'est la littérature de la langue que vous parlez. Je ne doute pas que vous n'arriviez à l'Académie suffisamment préparés pour que nous puissions prendre notre point de départ à la hauteur convenable. Les noms des maîtres chargés de l'enseignement de la langue, ou d'un premier enseignement littéraire, me sont une garantie du bon emploi de votre temps. Mais je raisonne par hypothèse, comme si je ne savais rien de vos études antérieures, et je me demande en quoi doit consister, pour vous, — étudiants vaudois, — cette préparation suffisante.
Ne craignez pas que j'entre ici dans une discussion de programmes. Ma réponse sera plus courte. Je tiendrai votre préparation pour bonne et suffisante, si elle a eu pour effet de vous faire sentir que vous ne savez pas le français, que nous ne le savons pas, que nous le parlons et l'écrivons, le plus souvent, contrairement à son génie, et que notre première affaire est de l'apprendre.
En parlant ainsi, je ne songe pas à notre prononciation, si défectueuse qu'elle soit; je ne songe pas même à tant de locutions en usage dans notre pays, dont quelques-unes sont des archaïsmes ou des provincialismes , parfois pittoresques, tandis que d'autres, en grand nombre, sont positivement vicieuses. Une langue est quelque chose de plus qu'un vocabulaire et un appareil grammatical : une langue
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est l'expression d'un génie ; elle répond à une certaine discipline de la pensée, à une certaine éducation de l'esprit. Peut-être suffit-il, pour la parler sans solécisme, d'en savoir les mots et les règles. Mais parler sans solécisme, n'est pas encore bien parler. Pour bien parler une langue, il faut avoir subi la discipline, il faut avoir reçu l'éducation qui a présidé à son développement. Or, c'est là notre point faible. Nous parlons, nous écrivons en français, et nous n'avons pas l'éducation française.
Est-ce un malheur? N'en doutez pas, messieurs, en dépit des objections que risquent de soulever ces seuls mots d'éducation française. L'éducation française est catholique, à moins qu'elle ne soit voltairienne; comment pourrait-elle convenir à un peuple en grande majorité protestant ? L'éducation française est une éducation d'éloquence, et notre pays est trop petit pour que l'éloquence puisse y trouver les conditions nécessaires de retentissement et de sonorité. Enfin, nous sommes un peuple à part, qui entend vivre de sa propre vie et ne veut point endosser la livrée de son voisin. Que ferionsnous d'une éducation à l.-iquelle on reproche de nier et de comprimer tout ce qui est individuel, original, imprévu ?
Ces objections pourraient avoir quelque valeur s'il s'agissait d'aller nous asseoir ensemble sur les bancs d'un lycée de Paris et d'en suivre les classes,
l'une après l'autre; mais il n'est point question de cela. Le mot d'éducation demande à être pris ici dans un sens plus général ; il s'agit simplement de certaines qualités distinctives de l'esprit français, qu'on peut acquérir sans renoncer à soi-même, et que nous devons acquérir si l'idiome que nous parlons doit être entre nos mains un instrument de culture. Que parle-t-on de catholicisme ? La France n'a pas repoussé la réforme sans l'avoir essayée, et si bien essayée que l'empreinte en est encore profondément marquée dans sa langue. Qui donc a élevé le gentil parler des chroniqueurs et des trouvères à la hauteur de toutes les spéculations et de toutes les discussions ? Qui donc a fait du français un glaive de bataille, qui l'a trempé et affilé, sinon Calvin, le réformateur ? En étudiant Bossuet, c'est encore Calvin que nous étudions, Calvin qu'il surpasse parfois, mais qu'il imite en le combattant ; et ce n'est pas Bossuet seul qui imite Calvin, mais tous les écrivains venus après lui, — même les Voltaire, même les Rousseau — qui se sont servis, pour faire triompher une idée, de l'instrument qu'il leur avait forgé sur son enclume d'acier, de ce parler précis, serré et dont chaque mot porte coup. — Ne redoutez pas davantage ce goût d'uniformité, ce besoin de réglementation qui règne dans les régions officielles, mais que corrige vite l'école où nous voulons chercher l'image véritable de l'esprit français,
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La grande école du monde. L'action du pouvoir n'a pas prévalu sur celle de la nature ; l'unité politique n'a pas fait disparaître la diversité des provinces et des races ; il ne s'est point établi de moyenne uniforme entre les produits de tant de sols et de tant de climats, et la France, malgré tout, est restée une pépinière de talents variés. Je craindrais plutôt, je l'avoue, ce culte excessif de la parole, (h' Tari pour l'art, du bien dire pour le bien dire. Mais dans un pays tel que le nôtre et après les leçons dont les événements se sont chargés, les effets les plus funestes en sont d'avance neutralisés.
D'ailleurs, toute éducation marquée d'un cachet national a nécessairement son côté faible, son penchant malheureux, et si nous pouvions nous ou donner une autre, il n'est pas sûr que nous gagnions au change. Mais le pouvons-nous"/ Avons-nous le choix? Non, messieurs. Il y a une prédestination dans la naissance, et il faut savoir l'accepter. Parler une langue et ne pas recevoir une éducation conforme à l'esprit de cette langue, esl Tun des plus grands malheurs qui puissent arriver à un homme voué à la carrière des lettres, et si, dans un pays quelconque, mais surtout dans un pays de peu d'étendue,* ce malheur venait à se généraliser, il ne faudrait pas s'attendre à y trouver une activité littéraire saine, féconde, rayonnant au dehors. Un poupie atteint de cette infirmité ne produirait que des
œuvres contradictoires, mortes en naissant, quelque chose comme une littérature en français fédéral.
En quoi consiste-t-elle donc, cette éducation française, conforme au génie de la langue que nous parlons ? Je ne puis qu'en indiquer quelques traits. Souvenez-vous du mot de Vauvenargues : la netteté est le vernis des maîtres. Ce principe est d'une application générale. Il n'y a pas de maître dans l'art d'écrire, quel que soit l'idiome dont il se serve, qui ne le justifie en quelque mesure. Mais dans le pays de Vauvenargues, il est d'une application plus rigoureuse que partout ailleurs. L'esprit français est net. Ce petit mot est celui qui exprime le mieux sa qualité la plus distinctive, celle dont il peut le moins se passer, dont l'absence est le moins pardonnée. Les Allemands l'ont emprunté, mais sans le comprendre ; ils l'ont abaissé, ils l'ont mignardisé ; ils en ont fait un synonyme de joli. Ce qui est net est propre : c'est l'idée première ; mais elle n'épuise pas tout le sens du mot. La propreté n'exclut que ce qui inspire le dégoût ou trahit la négligence : les taches, la poussière. La netteté exclut tout ce qui trouble et ternit les surfaces, et même toute irrégularité arbitraire, tout accident illogique de la ligne ou de la forme. Ce qui est net est sans bavure ; ce qui est net est brillant ; c'est la propreté reluisante. Ceci est encore dans la signification étymologique : nitidus,
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disaient longuement les Latins. Le mot a gagné en devenant plus court. On dirait une onomatopée, tant la vivacité du son, précise et brève, en rend bien l'idée. C'est un mot qu'on ne peut pas prononcer négligemment. A l'acception première se sont ajoutées, pour en développer tout le sens, les acceptions dérivées, littéraires ou morales. Parler net, c'est parler franchement. Remarquez qu'on dit aussi, dans le même sens, parler fi ançais. Il y a une netteté de l'esprit et du style; il y a enfin la netteté qui exclut la souillure du péché. Ainsi le mot parcourt toute la série des applications possibles, des plus basses aux plus hautes, depuis ces vases d'argile que façonne le potier et que lave la ménagère jusqu'à ces vases plus précieux, ces vases d'élection, formés par ta main de celui que Rabelais appelle le souverain plasmateur; et au milieu de cette richesse d'applications il reste toujours fidèle à lui-même, il ne permet pas qu'aucune idée étrangère vienne en corrompre et en détourner le sens; il reste ce qu'il est, net.
Eh bien, messieurs et chers amis, étudiants vaudois, venez témoigner dans votre propre cause, et dites-moi si nous sommes naturellement portés à parler ei à écrire nettemenl la plus nette des langues. Ah! messieurs, je n'ai pas besoin d'attendre votre réponse. Je sais trop que votre expérience sera d'accord avec la mienne pour témoigner que
là est notre péché originel. Nous vivons dans l'apeu-près ; nous nous y complaisons, et nous faisons des théories pour le justifier. En pays français, la tentation est de bien parler avant de bien savoir ; en pays vaudois, on se persuade qu'on peut savoir une chose et ne pas savoir la dire, et sur cette douce conviction, familière à notre paresse, séduisante à notre amour-propre, nous nous endormons, satisfaits. Nous nous habituons à ne penser qu'à moitié ; nous appelons lumière un commencement de lueur, et il semble parfois que nous regardions les idées comme on regarde le soleil, à travers un verre noirci. Nous n'avons pas le sentiment inné de la clarté, de la transparence. Quand nous rencontrons un tesson de bouteille, nous disons qu'il est transparent. En France, la clarté commence au cristal.
Ce goût de netteté, si cher aux Français, s'explique sans doute par l'histoire. Il en est peu, parmi les nations modernes, dont l'existence ait été plus agitée, qui aient fait plus d'expériences diverses, politiques, sociales, morales ; il est aussi peu de langues qui aient servi à exprimer plus d'idées, à défendre plus de causes. C'est par le frottement que s'est poli le français. Il aurait pu y contracter quelque raideur. Le souci de la netteté peut avoir pour effet de donner au discours l'immobilité des formes trop arrêtées, d'accuser les angles, de nuire à la fluidité de la parole. Les personnes familières avec la litté-
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rature anglaise ne seraient pas embarrassées pour en citer des exemples, et Ton en trouverait aussi dans la littérature française. Mais cette langue, dans laquelle on a tant bataillé, a eu le bonheur de se former dans la conversation des gens d'esprit, des femmes d'esprit surtout, autant et plus encore que dans la polémique des idées et des [tassions. Le français y a appris à être net avec grâce. Le cristal qu'il préfère n'est pas le cristal de roche, froid et dur au toucher, mais celui de ces ruisseaux limpides, qui se plaisent aux méandres de leurs coins, qui s'animent, s'irritent, bouillonnent cl, au besoin, précipitent leurs flots de cascade en cascade. Mais, dans leurs plus vives colères, ils courent encore légèrement, ils glissent sans appuyer. Et nous, messieurs, glissons-nous sans appuyer? Hélas! je crains bien qu'une confession sincère no nous oblige a de nouveaux et plus pénibles aveux. Nous ne sommes pas seulement confus; nous sommes lents, on assure même que nous sommes lourds. Les premières paroles que nous entendons prononcer autour de notre berceau nous apprennent à traîner les mots; les premiers discours dont le sens pénètre jusqu'à notre, intelligence nous apprennent à traîner les phrases. Nous ne savons pas être courts, et je crains bien de vous en donner aujourd'hui une preuve de plus. Nous pesons, nous insistons, nous redoublons! Nous manquons de confiance dans la vertu natu-
relie des idées. Quand nous exprimons une idée qui nous paraît intéressante, quand nous racontons une belle action, quand nous décrivons un paysage gracieux, il ne nous suffit pas de faire sentir cet intérêt, cette grâce, cette beauté : il faut encore que nous les proclamions ; nous faisons de l'adjectif un abus effrayant ; nous avons le style exclamatif et démonstratif. Nous jalonnons le discours de poteaux indicateurs ; nous en mettons à chaque croisée de chemin. Nous commençons une phrase sur deux par c'est : c'est ce qui, c'est ce dont, c'est là justement. Nous manquons d'abandon, ou plutôt nous avons l'abandon gauche, la verve massive, et rien ne nous est moins ordinaire que le mouvement aisé d'une pensée rapide.
Comment ferons-nous, messieurs, pour nous donner cette éducation qui nous manque ?
Nous ne devons guère espérer de nous la donner assez complètement pour qu'il ne nous arrive plus de trahir notre origine. Du moins, ne connais-je aucun écrivain de la Suisse française qui y ait réussi, pas même Rousseau, pas même Benjamin Constant. Mais de si grands exemples sont plus encourageants qu'humiliants ; ils marquent jusqu'à quel point nous pouvons nous corriger ; ils prouvent que nous le pouvons dans la mesure nécessaire pour prendre rang, et même un rang très élevé, parmi les écrivains français.
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Le moyen le plus sûr de nous corriger rapidement est tout indiqué. La France est à nos portes ; elle nous tend les bras. Mais il faudrait désespérer de l'avenir littéraire de notre pays si, pour apprendre à écrire, nous devions nécessairement commencer par émigrer. Attachons-nous aux remèdes que nous pouvons trouver sans les aller chercher au dehors.
Quand on veut se corriger d'un défaut, il faut commencer par se dire : « Je veux m'en corriger ! » et puis, il faut agir en conséquence. Le conseil est banal à donner; mais savez-vous ce qui n'est jamais banal'? c'est de le suivre, — c'est de suivre un bon conseil. Vous faites des compositions" pour vos maîtres; vous en faites pour vous, pour vos amis, pour les sociétés donl vous êtes membres : faites-en davantage; surtout faites-les mieux. Eprouvez chaque pensée, chaque phrase; regardez au travers. Apprenez à sentir les degrés de transparence. Demandez-vous d'abord si vous vous comprenez. Demandez-vous ensuite si les autres vous comprendront. Et chaque lois qu'il s'élèvera le moindre doute dans votre esprit, biffez et recommencez. Soyez impitoyables. De grands écrivains se sont formés ainsi. Buffon n'en usait pas autrement. Il savait mal la grammaire — il le prétend du moins; — mais il avait l'esprit juste, ce qui vaut mieux que de savoir la grammaire, et il éprouvait ses phrases.
Quand il pouvait en justifier tous les mots, il disait : « C'est français! » La clarté était son critérium ; que ce soit aussi le vôtre. Exercez-vous de même à cette rapidité facile, qui ajoute le charme à la précision. Persuadez-vous que tout ce qui peut être retranché sans inconvénient disparaît avec avantage. Il n'y a de long que ce qui est inutile. Faites donc la chasse aux inutilités, aux branches mortes, aux feuilles sèches. Si vous ne sentez pas courir partout, sous chaque mot, la sève de la pensée, biffez encore et recommencez. — Fuyez surtout, comme vos pires ennemis, ceux qui viendraient vous dire que le génie a ses droits, l'inspiration ses privilèges, que le travail ne fait pas le poète, ni la rhétorique l'écrivain, et que le grand art ne s'arrête point à ces bagatelles. — Il n'y a pas de bagatelles, messieurs. Toute question de style est une question de vérité. Et quant à l'excuse du génie, elle n'est pas valable pour ceux-là mêmes — et vous savez combien ils sont rares — qui seraient autorisés à en réclamer le bénéfice. Ecrire est un art, et un art qui demande aussi à être exercé. Les plus inspirés parmi les poètes, les Lamartine, les Musset, n'ont point été dispensés de l'apprendre; seulement, ils l'ont appris vite et jeunes; ils l'ont appris en se jouant. Que les autres se résignent à l'apprendre avec peine, comme l'ont fait tant d'écrivains qui, pour avoir eu des
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commencements plus laborieux, n'ont pas laissé un nom moins illustre ni des œuvres moins dignes d'être recueillies par la postérité.
Je vais dire une autre banalité. C'est mon second remède. Si vous voulez vous donner une éducation conforme au génie de la langue française, faites-vous une société habituelle des écrivains qui en sont les représentants les plus accrédités. Vivez avec eux ; respirez Pair qu'ils ont respiré. Ne vous laissez pas conduire par vos seules préférences ; attachez-vous à ceux dont vous avez le plus à apprendre. Lisez Mérimée plus que Balzac, et Voltaire plus que Rousseau. Surtout ne négligez pas ces classiques du dix-septième siècle, que ta jeunesse parfois se fatigue d'entendre louer. Ce sont encore les maîtres des maîtres. La grande démocratie moderne a prétendu s'insurger contre ces gloires tranquilles, aristocratiques et purement littéraires. Elle a cru qu'il lui suffirait d'un froncement de sourcil pour les faire rentrer dans le néant. Eh quoi? le siècle qui a vu les colères de Mirabeau et qui a déchaîné sur le monde l'ouragan de l'Empire, pourra-t-il encore, après des émotions si fortes, trouver quelque plaisir aux vers mesurés de Jean Kacine, le courtisan ? Après avoir bu, à larges gorgées, à l'énorme corne d'aurochs que nous tend le bras cyclopéen de Muge, pleine de Champagne bourru, où la lie fermente avec
le vin pur, pourrons-nous encore, convives du grand festin révolutionnaire, porter à nos lèvres le mince gobelet de porcelaine de Sèvres où Nicolas Boileau nous verse sa tisane à la glace, comme l'appelait Musset, l'irrévérencieux? Eh oui, nous le pourrons. La tisane fait bien après le Champagne bourru, et chaque fois qu'il y a des gens à dégriser, Nicolas Boileau retrouve son actualité. C'est la loi, la vieille loi que l'histoire confirme à chaque pas ; les voix justes ont raison des grosses voix, et le bon sens maintient ses droits contre les Titans qui froncent le sourcil et secouent la crinière. Aussi, après chaque tentative d'insurrection, ces écrivains modestes, qui ne songèrent jamais qu'à pratiquer leur art en conscience, retrouvent-ils, comme par enchantement, leur prestige et leur autorité. On les croyait réduits en poudre, et les voilà, souriant et debout, plus beaux des injures du temps, et c'est encore à leur école que vont se former, dociles ou turbulentes, les générations qui se succèdent.
Il va sans dire, messieurs, que je n'entends point, en vous tenant ce langage, porter un jugement sur l'école dont Victor Hugo est le chef et sur l'œuvre qu'il a tentée. N'y voir qu'une insurrection des grosses voix contre les voix justes, serait une erreur grossière. Nous saurons nous en garder, et nous ne ferons point la petite bouche, lorsque l'occasion s'en présentera, pour boire à la corne d'aurochs. Je
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n'entends pas non plus vous commander des préférences et entraver chez qui que ce soit le libre développement du t. 'lient. Le résultai le plus clair de mon peu d'expérience littéraire est qu'il ne faut s'inféoder à aucune école, mais chercher toujours, étudier toujours, et s'incliner partout devant l'inspiration sincère. Cet éclectisme, qui est peut-être moins dénué de principes que celui que professaient, il y a cinquante ans, les maîtres de la philosophie française, n'est pas lui-même une doctrine que je vienne vous prêcher; mais je m'en inspirerai dans mes rapports avec vous et j'espère bien ne m'en départir jamais. Entre tant d'autorités qui se disputent la prééminence, je n'en connais point de meilleure à suivre que celle que chacun porte en soi, la voix intime de la conscience ; entre vous et moi, je n'en appellerai qu'à vous-mêmes. Je ne fais pas autre chose en ce moment où nous reconnaissons et confessons — ainsi disent nos liturgies — des défauts dont chacun de nous a le sentiment plus ou moins distinct. Je ne vous demande pas d'avoir moins de sympathie pour Rousseau que pour Voltaire, pour Mérimée que pour Balzac, pour les modernes que pour les anciens. Je vous dis seulement, d'après une expérience à laquelle je voudrais pouvoir attribuer plus d'autorité, que si nous voulons nous corriger, comme chacun doit le désirer^ la pratique habituelle d'écrivains tels que Mérimée, Voltaire el la plupart de nos
vieux classiques, nous sera d'un secours particulier. Faites-en l'expérience, et vous verrez si j'ai tort. Mais lisez-les comme il convient de lire quand on veut que le fruit d'une lecture soit réel et durable. On dit parfois que l'enseignement des livres est mort. Ce n'est pas le livre, c'est le lecteur qui est mort. Rappelez-vous comment François Rabelais demandait à être lu. Méditez sa fameuse comparaison du chien qui rencontre un os médullaire. « Vous avez pu noter de quelle dévotion il le guette, « de quel soin il le garde, de quelle ferveur il le « tient, de quelle prudence il l'entomme, de quelle « affection il le brise et de quelle diligence il le « sugce... A l'exemple d'icelui, vous convient être « sages pour fleurer, sentir et estimer ces beaux « livres... puis par curieuse leçon et méditation fré- « quente, rompre l'os et sugcer la substantifique « mœlle. » Appliquez à Racine la méthode de Rabelais ; mettez-y cette dévotion, cette ferveur, cette affection, cette prudence, cette diligence, et vous y trouverez aussi la mœlle substantifique ; ce ne sera pas une doctrine « absconse », relevée d'allusions piquantes, d'énigmes indéchiffrables et de satires qui ne sont pas du tout des énigmes ; ce sera une certaine forme d'esprit dont vous sentirez peu à peu la grâce et la beauté, quelque chose d'analogue au bénéfice que vous pourriez retirer d'une bonne lecture de Virgile, entreprise peut-être un peu plus tard
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que ce n'est la coutume dans nos collèges. Quel gain représente la lecture d'un chant de Virgile? Quelques tournures et quelques mots latins emmagasinés dans la mémoire ; la connaissance de légendes auxquelles personne n'a jamais cru, et d'une œuvre dont tout le monde parle, de sorte qu'il est convenable de pouvoir en parler aussi. Si ce n'est que cela, en vaut-il réellement la peine? On pourrait en douter. Mais il y a autre chose, heureusement. Parmi les huit ou neuf cents vers dont le chant se compose, peut-être ne s'en trouvera-t-il pas un qui ne dise précisément ce qu'il avait mission do dire, avec une élégance de concision, avec une force pénétrante, avec une simplicité et un relief d'expression capables de désespérer quiconque les a sentis. C'est ce désespoir, ou plutôt la source d'où il provient, qui est la vraie utilité. Un grand artiste s'est fait connaître à nous ; nous nous sommes enrichis d'un idéal; nous avons pris des choses do l'art une mesure plus haute et plus jusio. Ainsi se forment les esprits, ainsi se fait l'éducation du talent. Un idéal se révèle et peu à peu, sans même que nous nous en doutions, il nous élève vers lui.
Je ne mets pas en doute, messieurs, qu'il n'y ait parmi vous nombre de jeunes gens qui n'avaient pas besoin des conseils que j'ai pris la liberté de vous donner. Mais peut-être s'en trouvera-t-il qui les croiront adressés uniquement à ceux qu'un ta-
lent spécial destine à la carrière des lettres. Non, messieurs, je songe à vous tous. Notre barreau et notre clergé se recrutent parmi vous. Eh bien, allez dans nos temples, allez dans nos tribunaux, écoutez nos ministres et nos avocats, et vous sentirez sûrement une différence entre ceux qui ont pris au sérieux leurs études littéraires et classiques et ceux qui s'en sont acquittés comme on se débarrasse d'une corvée sans intérêt, en en prenant le moins possible. Il reste chez ces derniers je ne sais quoi d'inculte, que tout le monde sent, même le paysan de nos campagnes, pour peu qu'il ait d'instinct et de flair. Et vous savez que ce n'est pas le flair qui lui manque. — Je songe à vous tous, messieurs, et à l'enrichissement de votre vie intellectuelle. Celui qui n'est pas entré dans sa jeunesse en communication d'esprit avec les grands écrivains qui lui touchent de plus près, qui doivent, les premiers, lui tomber sous la main, risque fort d'ignorer toujours les plus vives jouissances du goût, à moins qu'il ne les demande à l'art ou à quelque littérature étrangère. Mais les littératures étrangères nous restent toujours plus ou moins étrangères, et l'on conçoit malaisément une culture artistique qui ne soit pas accompagnée de quelque éducation littéraire. En chaque pays les initiateurs naturels sont les écrivains qui parlent la langue du pays. Rarement on les néglige sans négliger aussi les autres. Il est vrai qu'on peut les négli-
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ger tous et amasser d'ailleurs beaucoup de connaissances utiles, et même devenir un savant, un érudit ; mais qu'est-ce que cela prouve, sinon qu'il y a beaucoup de barbares instruits, et que, par le temps qui court, l'espèce s'en multiplie rapidement? Le sentiment du beau n'en reste pas moins le seul qui civilise tout à fait. — Je songe à vous tous, messieurs, et non-seulement à vous, mais au pays qui vous a vus naître et qui fait pour vous des sacrifices dont il attend la récompense. Il existe dans chacune de nos petites villes, et même dans la plupart de nos paroisses rurales, une sorte d'aristocratie intellectuelle dont le dénombrement est facile à faire : elle se compose du pasteur, du médecin, de l'avocat, s'il y en a un, et de deux ou trois familles privilégiées. Autrefois ce n'étaient guère que d'anciennes familles ; il s'y mêle aujourd'hui nombre de parvenus, dont les titres de noblesse sont le travail et l'économie. Puisse-t-il s'y en mêler toujours plus ! (Test une condition singulièrement favorable à la prospérité et au développement d'un pays agricole que ces petits groupes partout répandus, même dans les localités où il n'y a pas de collège et où les grandes administrations de l'Etat ne comptent qu'un petil nombre d'agents. Figurez-vous le bien qui peut en sortir s'il y règne cette urbanité, disons mieux, «ette humanité prévenante qui est la marque, par excellence, des esprits cultivés; mais figurez-vous aussi
le mal qu'ils peuvent faire si le pasteur est sans tact et le médecin sans entrailles, si l'avocat ne connaît que les roueries de son métier, et si les familles favorisées se distinguent par cet orgueil suffisant ou ce goût de basse popularité qui accompagnent souvent la richesse sans culture. Jeunes gens qui êtes ici, et qui, pour la plupart, retournerez un jour dans nos paroisses, dites-vous d'avance que vous y ferez nécessairement beaucoup de bien ou beaucoup de mal, et que dans un pays tel que le nôtre, dans une démocratie campagnarde, la pire des calamités est l'exemple de la grossièreté donné de haut, par les représentants naturels des classes instruites, lorsque, pour toute culture, ils n'emportent de leurs années d'études que la crasse des bancs académiques.
Cependant, il est vrai qu'en insistant sur la nécessité d'une éducation conforme au génie de la langue que nous parlons, je ne songeais pas uniquement à nos besoins et à nos institutions de famille ; je songeais aussi à une certaine expansion possible au dehors et à l'avenir de ceux d'entre vous que l'irrésistible vocation du talent pousserait vers les carrières ardues des beaux-arts ou des belles-lettres. Je songeais, je l'avoue, à l'avenir de cette littérature romande dont le nom, si souvent invoqué, n'éveille encore qu'une image indécise et flottante. Chaque canton de la Suisse française a ses écrivains ; mais
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les relations qui existent entre eux se réduisent, le plus souvent, au minimum possible, et à côté de ceux qui restent fermement attachés aux traditions locales, il y en a qui s'échappent au dehors et s'échappent si bien qu'ils finissent par ne plus nous appartenir. Le bleu lac ne leur suflit pas, non plus que les ruisseaux delà montagne; ils aspirent aux grands fleuves et à la vaste mer. Peut-on sans arbitraire réunir en un tout des éléments si divers*/ Quoi qu'il en soit, une chose est certaine, savoir que le canton de Vaud a eu ses écrivains, et de très distingués. En ce sens, il a incontestablement une littérature, et vous pouvez l'enrichir. Qui sait ? peutêtre y a-t-il parmi vous dé jeunes talents, impatients d'y marquer leur place. Quelle joie ce serait pour vos maîtres de les voir réussir I Je suis ambitieux pour vous, ambitieux pour mon pays; cela est permis, n'est-ce pas? et vous fêles aussi.
Ambitieux pour le canton de Vaudl Mais ne savez-vous pas, messieurs, l'oracle peu flatteur qui a été rendu contre lui? Je traduis de L'allemand. « Ce « sont des peuples condamnés à une irrémédiable « stérilité, que ceux chez lesquels une langue étran- « gère s'est greffée sur une nationalité différente, et « dont le caractère et la culture sont en contradic- « tion avec leur langue. Il n'j a pour eux de déve- « loppement original possible que lorsque la contra- « diction s'est résolue en un mélange fin einem
« MischmascheJ . C'est ce que nous voyons claire- « ment dans notre Europe partout où les circon- « stances politiques ont modifié l'ordre naturel des « choses. » Ici l'oracle cite des exemples, celui de l'Angleterre, qui a réussi à se faire uîie langue, terne et monotone, mais dans laquelle elle est capable de créer; celui de l'Alsace, où l'allemand et le français, toujours en présence, se paralysent mutuellement, et enfin celui du canton de Vaud. « Le canton de « Vaud est français, sa culture est française, il veut « être français. Néanmoins sa manière de sentir est « allemande ; il raisonne, il pense à la manière alle- « mande, et c'est pourquoi il restera éternellement « stérile (and ivird desshalb eivig steril bleïben], « parce que la langue n'y répond pas aux besoins « intellectuels. »
Cette prophétie, messieurs, n'est tirée ni de Nostradamus, ni d'une bluette pour rire, mais d'un grand ouvrage scientifique qui a fait sensation en Allemagne et ailleurs. Elle est tirée des Lettres physiologiques de M. Karl Yogt. 1 Et ce n'est point une boutade, car voici bien trente ans qu'elle a été solennellement rédigée, et que, d'édition en édition, elle se reproduit imperturbablement. Malgré le nom dont elle est signée, on pourrait la laisser dormir
1 Voir la fin de la Lettre XVII.
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clans son gros livre, si, à côté d'une erreur énorme, elle ne renfermait une apparence de vérité.
L'erreur est énorme. C'est une de ces erreurs tout d'une pièce, comme il arrive d'en commettre à certains savants qui ne sont de rien plus convaincus que de la sottise universelle. Je ne pense pas faire tort à M. Vogt en le plaçant dans cette catégorie. Il nous y invite par la devise qu'il a choisie et mise au bas de son portrait : « Contre la sottise, les dieux « eux-mêmes combattent vainement. » Hélas ! messieurs, la sottise humaine est humaine, et la prudence devrait suffire à mettre en garde ceux qui en parlent comme si, nécessairement, elle Leur était étrangère. La nature, qui est ingénieuse à punir chacun par où il a péché, les condamne ordinairement à prouver par leur exemple qu'elle est encore plus universelle qu'ils ne pensaient. Où donc M. Vogt, qui est un savant, a-t-il découvert que nous ('lions des Allemands égarés, comme lui, en pays welsche*? Dans quel roman historique a-t-il appris que le rrié« lange des races dans le canton de Vaud est essentiellement différent de ce qu'il est dans les pays limitrophes, en Savoie, à Genève, à Neuchâtel et dans tout l'ancien pays de Bourgogne. Il est inutile de perdre son temps à discuter ce qui ne supporte ni ne mérite la discussion. Vous savez tous, messieurs, que le fond de notre population est romand,
qu'il n'y a pas, à proprement parler, de pays plus romand que le pays de Vaud, que jamais, depuis la conquête romaine, il ne nous a été imposé une autre langue que celle qui se parle encore dans nos campagnes, et qui, dérivée du latin rustique comme le français lui-même, a plus d'analogie avec les patois du midi qu'avec ceux du nord, avec le roman provençal qu'avec le roman vallon.
Mais il est vrai que les pays de frontière, surtout les petits pays, se trouvent exposés à des croisements d'influences, à des mariages accidentels, qui ne sont pas toujours favorables ; et peut-être M. Vogt en a-t-il observé qui pourraient justifier sa théorie.
On remarque dans le monde végétal des types hybrides inférieurs aux parents qui les produisent, plus ternes et plus faibles ; on en remarque aussi de très supérieurs, plus forts, plus beaux, plus brillants. Il paraît qu'il peut en être de même entre les races humaines.
Citerai-je des exemples ? En voici d'heureux. En 1732, naissait à Genève Jaques Necker. Sa famille était, dit-on, d'origine irlandaise, mais germanisée. Ce nom est tout allemand. Son père était Prussien, établi depuis peu à Genève. Jaques Necker épouse en 1784 Susanne Curchod, d'une ancienne famille vaudoise, et deux ans après il naît de ce mariage Germaine Necker, bientôt célèbre sous le nom de Mme de Staël. Il y a ici mélange de sang allemand et
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de sang vaudois, et prédestination évidente à penser en allemand et à parler en français. Les rigoristes diront peut-être que M,ne de Staël a justifié (es présages de sa naissance et qu'elle ne fut, en efl'et, ni tout à fait allemande, ni tout à fait française. Mais qui oserait contester l'étendue de son influence, la puissance de son esprit et son merveilleux talent de parole? Seule avec Chateaubriand, elle sauve L'honneur de la littérature française pendant la période ingrate de l'Empire. Fille d'un Allemand très distingué et d'une Vaudoise qui ne l'était pas moins, ne prouve-t-elle pas, en l'emportant de beaucoup, par l'essor du génie, sur son père el sur sa mère, que de pareils mariages n'entraînent pas toujours un amoindrissement de l'intelligence?
Vers le milieu du siècle passé, un Français, nommé Vinet, quitte la France pour venir s'établir dans le pays' de Vaud, OÙ il acquiert la bourgeoisie de Crassier. Son fils, Marc Vinet, épouse une Vaudoise, née Baud, et leur fils, Alexandre Vinet, n'ayant point achevé ses études, à l'âge de vingt ans, se rend à Bâie, où il reste dix-sept ans. el d'où il prend rang parmi les écrivains français les plus estimés des connaisseurs. Ici nous avons le sang vaudois qui s'associe au sang français, el qui, malgré l'influence germanique qu'y ajoute encore l'éducation, n'en altère point les qualités naturelles, les pousse, au contraire, à un nouveau degré de perfection.
On trouverait chez nos voisins de Genève nombre de cas analogues, celui de la famille Tœpffer, entre autres; peut-être, dans une ou deux générations, s'y ajoutera-t-il celui de la famille Vogt.
Dispensez-moi, messieurs, de citer comme contrepartie des exemples moins favorables. Je ne voudrais aujourd'hui causer de chagrin à personne, excepté à l'illustre savant qui m'y oblige malgré moi, et qui me le pardonnera sans doute, car la science n'a pas de rancune. Mais qu'il me soit permis de vous mettre en garde, messieurs, contre certaines flatteries dont on a maintes fois chatouillé notre amour-propre. Lorsqu'on parle d'une littérature de la Suisse romande, on a coutume de faire ressortir le privilège de notre situation exceptionnelle, au carrefour des nations, et l'on semble croire que nous n'avons qu'à naître pour réunir les qualités diverses dont se vantent nos voisins ; on oublie qu'elles ne s'unissent, le plus souvent, qu'en s'atténuant et se neutralisant, qu'elles font parfois mauvais ménage, qu'elles se querellent dans notre prose et dans nos vers, au lieu de s'y fondre harmonieusement, et qu'enfin il est plus facile et plus commun de ressembler à deux personnes en cumulant leurs défauts qu'en associant leurs talents. On nous parle toujours du mariage de la profondeur germanique et de la grâce française ; pourquoi ne nous dit-on jamais rien d'un mariage possible entre la frivolité dont les Allemands
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accusent les Français et la pesanteur dont les Français gratifient les Allemands-/ Rien n'esl plus aisé que d'être lourdement frivole, et c'est même une chose beaucoup plus fréquente qu'on ne croit .
Mais ces croisements d'influences sont individuels, accidentels, et ce n'est point à eux qu'il faut attribuer le rôle principal dans certaines apparences qui ont pu frapper et tromper des observateurs d'ailleurs perspicaces. Il est certain que le pays de Vaud a paru longtemps stérile. Jusqu'à la fin du siècle passé, il ne fournit qu'un très petit nombre d'artistes ou d'écrivains. Le plus célèbre est Viret, dont la physionomie, fort intéressante considérée de près, s'efface à côté de celle de Farel et de Calvin. A Genève, la production intellectuelle était, il y a cent ans, infiniment plus forte que dans le pays de Vaud, où l'on ne rencontrait guère que des illusl rations de famille.
Nul doute qu'il ne faille en chercher aussi la raison dans l'histoire, mais dans l'histoire toute simple, connue de chacun, et non dans celte histoire transcendantale qui procède par voie de conjecture physiologique. Au moven-àgo, nous n'étions point un peuple, nous n'étions qu'un pays, et un pays divisé par mille prétentions et rivalités locales. Nulle pari les institutions féodales n'avaient relâché à ce point le lien social. Nulle pari les intérêts généraux n'étaienl moins représentés. On dirail une
gerbe qui n'a pas été nouée, et dont le vent a répandu les épis. Le peuple n'existe pas, sauf pour végéter et souffrir. La noblesse est incapable de se gouverner elle-même. A une sorte d'anarchie sans nom succède la domination étrangère, qui est presque une délivrance. Parmi tant de pays sujets, nous ne sommes point au nombre des plus maltraités, ni sous les ducs de Savoie, ni sous Leurs Excellences de Berne. Pendant des siècles, nous dormons sous un gouvernement relativement paternel et qui pense pour nous, toujours surveillés, toujours menés, acceptant tout de sa main, même la réforme, cultivant un sol que le travail fertilise, n'ayant que peu d'industrie et aucune grande carrière ouverte, aucune issue pour les ambitions naturelles aux intelligences actives et aux talents énergiques.
Nous devons à cette vie enfermée dans un cercle trop étroit d'idées et d'intérêts, une sorte d'effacement de caractère, accompagné de gaucherie et d'embarras. Voilà ce que des Allemands — ils se faisaient tort à eux-mêmes — ont pris quelquefois pour du germanisme. C'est de l'embarras pur et simple, l'embarras du paysan quand on le sort de chez lui et de ses préoccupations habituelles. A part une société peu nombreuse, mais choisie, — la société qui attirait Voltaire et Gibbon, — presque toute la population, il y a un siècle, était encore vouée à notre vieux patois, à ce patois charmant,
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naïf, pittoresque, mais incapable d'exprimer la moindre idée abstraite et générale, incapable, par exemple, de traduire le premier principe de la pbilosophie de Descartes : « Je pense, donc je suis. » Le patois ne dit guère je pense, il dit me moyso, c'est-à-dire qu'à la pure énonciation du fait il substitue un tableau de genre. — Me mouso : on voit le paysan qui rumine son cas. — De là, nous avons peu à peu passé au français, mais à un fiançais tout semé d'idiotismes et d'archaïsmes ruraux : nous avons dit je me pense, je me suis ponsé, comme peul dire aussi le patois, me su pensa. Ce n'est pas du tout une traduction de ich bedenke mic/t, ainsi qu'on l?a cru, mais un reste de notre idiome campagnard habillé de. mots français. Kl voilà d'où viennent, messieurs, la plupart de nos prétendus germanismes jee ce sont des à peu près, des habitudes locales, de faux emplois de mots, des contons de langue rustique, de la maladresse, de l'inexpérience, de la lenteur villageoise, une sorte d'empêchement de parole, bref, un fonds non encore cultivé, héritage de notre passé. Et voilà aussi pourquoi nous axons tant à faire pour nous approprier le génie de cette langue française, qui a dépouillé depuis si longtemps sa première enveloppe rustique, el pour apprendre d'elle le secret delà grâce précise et de l'aisance dans la netteté,
Mais nous y parviendrons, et nous y parvenons
tous les jours. Nous en avons de sûrs garants. Le pays de Vaud s'est éveillé tardivement ; mais il s'est éveillé, et quand la carte de la vieille Europe a été remaniée par le génie de la révolution, il s'est trouvé prêt à faire partie de la jeune, sous le nom de canton de Vaud. Il y a maintenant un peuple vaudois. Et voyez comme tout à coup lui est venue la fécondité ! Dans le temps même où il s'essayait à secouer son sommeil, il donnait à la France le plus brillant de ses publicistes, celui qui devait, plus que tout autre, l'initier au fonctionnement du régime parlementaire, Benjamin Constant, et le plus profond de ses écrivains militaires, Jomini. Bientôt après, un autre Vaudois, Agassiz, se distinguait par des travaux qui font époque dans l'histoire de la zoologie, et par un zèle si contagieux que les pionniers de la science se levaient en foule à sa voix. N'est-ce pas aussi un Vaudois, un paysan vaudois, Charles Gleyre, qui a été de nos jours le plus fidèle représentant de la tradition du grand art, le plus passionnément épris de ce beau, noble et pur, qu'adorait la Grèce antique ? — Et La Harpe, le La Harpe du Lycée, que j'allais oublier, qui a eu sa très grande vogue et son très réel mérite, malgré les objections que l'on peut faire aujourd'hui. Ajoutez à ces noms ceux que nous avons déjà rencontrés : Vinet, l'un des hommes de ce siècle qui ont le plus pensé et le plus fait penser ; Mme Necker, qui est à nous sans
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conteste; Mme de Staël, qui nous appartient par sa mère. Ajoutez-y d'autres noms qui ont eu peut-être moins de retentissement au dehors, mais qui ont noblement continué la tradition de nos gloires intimes : le doyen Bridel ; nos poètes, Olivier en tête ; nos historiens, de Monnard à Yulliemin, — et dites ce qu'il faut penser de l'éternelle stérilité dont nous menace la science.
A vous, maintenant, jeunes gens qui m'écoutez, d'achever la démonstration et de donner à de hasardeuses prophéties un démenti toujours plus éclatant. Vous l'enrichirez, cette pléiade de savants et d'artistes qu'a déjà vus naître notre jeune canton; vous l'enrichirez, cette littérature vaudoise qui déjà vous offre, comme point d'appui, plus d'une tradition précieuse. La cigale domestique, le grillon du foyer, continuera à faire entendre parmi vous sa chanson familière. Puisse-t-il lui rester quelque chose des grâces naïves de ce bon vieux patois, à la mort duquel nous assistons tous les jours et que des mains pieuses se préparent à embaumer dans son cercueil. Cette éducation française, donl je vous ai tant parlé, s'accorde mal, sans doute, avec la rusticité inculte ; mais elle n'exclut pas nécessairement la poésie villageoise et la franche idylle populaire. Nos doux rivages, notre lac, nos montagnes, auront aussi leurs poètes, toujours pénétrés de cet amour du sel sans lequel il n'y a pas chez nous de véritable inspi-
ration patriotique. Nos enfants chanteront, comme leurs pères, le « canton de Vaud si beau ». Et à côté des interprètes modestes de cette poésie qui est plus particulièrement à nous, il y aura encore, dans l'avenir comme dans le passé, des écrivains vaudois qui se dévoueront à des travaux d'un intérêt plus général et se jetteront vaillamment dans la mêlée des opinions. Puissent-ils ne servir que des causes honorables ! puissent-ils ne chercher la gloire que sur le chemin de la vérité ! puissent-ils faire aimer et respecter dans le monde la petite et chère patrie que Dieu nous a donnée !
DE M. MICIIELET