‹ MélangesChapitre 4 sur 15 · DE M. MICHELET · texte numérisé non relu

DE M. MICHELET

l'oiseau, l'insecte, l'amour

Deux écrivains français nous oflrent un singulier spectacle. M. Cousin (il doit avoir atteint maintenant l'âge de soixante-sept ans), après avoir consacré à la philosophie la plus grande part d'une vie bien employée, après avoir initié la France aux efforts de la pensée allemande et médité sur les méditations de Platon, de Descartes et de Hegel, s'est pris tout à coup d'un amour tardif, mais d'autant plus passionné, pour les femmes du dix-septième siècle, les Longueville, les Chevreuse, et, dans ce retour vers un passé

fort peu philosophique, il n'a pas dédaigné de jeter un regard de compatissante bonté sur Mlle de Scudéry et sur son infortuné chef-d'œuvre, Cyrus, le type achevé du roman long et plat.

M. Michelet est le cadet de M. Cousin; il n'a, croyons-nous, que soixante-et-un ans ; il ne fait donc qu'aborder la vieillesse, et, comme le grand maître de l'éclectisme français, sur le seuil de cette dernière phase de la vie, il tombe dans un de ces amours d'arrière-saison, privilège des vieillesses vertes et florissantes. M. Michelet a longtemps vécu pour l'histoire; maintenant il vit pour la nature. Il ne songe plus aux origines du droit français cherchées dans les symboles et les formules du droit universel ; il ne retrace plus les grands faits du passé; il a oublié Jeanne d'Arc, Yico et Luther; il s'occupe des amours de l'araignée, de la fourmi et de l'homme aussi.

Belle passion pour belle passion, nous préférons celle de M. Michelet. Malgré de tardives pénitences, les héroïnes de la Fronde sont d'illustres pécheresses, et c'est descendre que de passer du culte du bon, du beau et du vrai au culte de Mme de Longueville.

M. Michelet ne croit pas déroger en faisant succéder l'étude de la nature à celle de l'humanité. Peut-être a-t-il raison. Ces deux études ne sont pas étrangères l'une à l'autre. Tous les êtres de la créa-

tion forment une chaîne sans fin dont se rencontrent les anneaux. Tous manifestent, à des degrés divers, la même puissance. La connaissance de l'animal conduit à celle de l'homme; celle des espèces inférieures précède et facilite celle des espèces supérieures. Ce sont comme les gradins superposés d'un seul et même monument. Autrefois, M. Michelet ne songeait qu'à la statue du sommet; il a hien fait de jeter un regard sur la base.

D'ailleurs, l'histoire naturelle est encore de l'histoire. La nature était vieille déjà le jour où elle enfanta notre premier père, et, bien que la date de ce grand événement se perde dans de lointaines ténèbres, les découvertes de la science en font un événement presque contemporain. Avant qu'apparaisse la première trace d'un être semblable à nous, que de débris déjà, que de races éteintes, que de matériaux enfouis pour l'histoire! La puissance qui a répandu la vie dans le monde s'est produite par effluves successives : l'homme est né de l'écume du dernier flot créateur.

L'histoire de l'homme et celle de la nature s'unissent encore à un toul autre point de vue. La terre est le domaine de l'homme; il a été créé pour ou prendre possession et pour la transformer à sou image. Sa mission est une mission civilisatrice; il doit fertiliser les landes stériles, et pourchasser les espèces meurtrières. Il est appelé à détruire les vau-

tours dans l'intérêt de la fauvette, du pigeon et du rossignol. Il aspire à faire du monde entier une seule et vaste cité où régnent l'ordre et la justice. L'humanité accomplit l'œuvre d'Hercule avec une obstination sublime et des forces toujours croissantes.

M. Michelet est plus préoccupé que tout autre de ces hautes idées. L'étude des sciences naturelles n'est pas pour lui un délassement; c'est une étude sérieuse qui tend aux mêmes fins que l'histoire, et qui en a toute la dignité.

M. Michelet raconte dans le premier chapitre de Y Oiseau comment il a été conduit à observer la nature :

« Ce* que je publie aujourd'hui est sorti entièrement de la famille et du foyer... Deux personnes laborieuses, naturellement réunies après la journée de travail, mettaient ensemble leur récolte, et se refaisaient le cœur par ce dernier repas du soir... L'une se trouvait d'autant plus près des études de la nature qu'elle y était née, en quelque sorte, et en avait toujours gardé le parfum et la saveur; l'autre s'y porta d'autant plus qu'elle en avait toujours été se-

LES DERNIERS OUVRAGES DE M. MICHELET liM

vrée par les circonstances, retenue dans les âpres voies de l'histoire humaine. »

Il avait fallu longtemps, toutefois, à la compagne d'études de M. Michelet pour lui faire prendre goût « à ses paisibles travaux. Dans un morceau touchant, d'autant plus touchant qu'en reflétant avec douceur la pensée et le style même de M. Michelet, il trahit l'intimité du foyer, elle nous dit que, si elle s'entoura de fleurs et d'oiseaux, ce fut d'abord pour ménager quelques rafraîchissantes distractions à un esprU ardent, hâlé aux grandes roules et aux déserts de VJiistoire humaine. Mais l'historien ne se laissait distraire qu'à demi. Il écoutait le soir quelque récit pacifique des naturalistes et des voyageurs; il écoutait et admirait, ne pouvant s'// adoucir encore, ni sortir de ses pens(;es.

Il fallut l'air libre de la campagne et les réflexions solitaires d'un loisir forcé pour initier M. Michelet aux charmes de la nature; il lui fallut renfermer sa bibliothèque et ses [ivres, quitter Paris, sa ville, qu'il n'avait jamais quittée, cette vide uni contient les trois mondes, ce foyer d'art et de science.

Mais ce divorce avec Paris, avec la vie active du citoyen et les pesants labeurs de l'histoire, ne s'accomplit pas d'un seul coup. Dans un premier séjour à Nantes, entouré de grands cerisiers en fleurs, de charmilles, de jardins négligés, l'historien sacrifiait encore au travail tous ces éléments d'un bonheur

tranquille ; il écrivait 93, V héroïque et funèbre histoire.

L'œuvre accomplie, l'ouvrier tombait de lassitude. Il était malade. Il dut chercher un climat plus doux, une retraite plus ignorée. Il partit avec sa fidèle compagne, et posa son nid mobile dans un pli des Apennins, à deux lieues de Gênes.

Ce fut là, dans une parfaite solitude, grâce à une oisiveté qui devait être stérile et qui fut en réalité très féconde, qu'il regarda, qu'il observa, que la lumière se fit dans son esprit, et qu'il entendit la voix d'une muse nouvelle.

Nouvelle, disons-nous ; elle ne l'était pourtant qu'à demi. M. Michelet comprit tout à coup l'étude de la nature, mais en historien philosophe plus encore qu'en naturaliste; il la comprit dans ses rapports avec la civilisation; il la relia à la politique. Sur un terrain qu'il n'avait pas encore abordé, il poursuivait sa première vocation.

« Une révolution se fit en moi, dit-il... Je revins, de toutes les forces de mon existence malade, aux pensées que j'avais émises, en 1846, dans mon livre du Peuple, à cette cité de Dieu, où tous les humbles, les simples, paysans et ouvriers, ignorants et illettrés, barbares et sauvages, enfants, même encore ces autres enfants que nous appelons animaux, sont tous citoyens à différents titres, ont tous leur droit et leur loi, leur place au grand banquet civique. « Je « proteste, pour ma part, que s'il reste quelqu'un

« derrière que la cité repousse encore et n'abrite « point de son droit, moi je n'y entrerai point et je « resterai au seuil. »

« Ainsi, toute l'histoire naturelle m'avait apparu alors comme une branche de la politique. Toutes les espèces vivantes arrivaient, dans leur humble droit, frappant à la porte pour se faire admettre au sein de la démocratie. Pourquoi les frères supérieurs repousseraient-ils hors des lois ceux que le Père universel harmonise dans la loi du monde?

« Telle fut ma rénovation, cette tardive vita nuova qui m'amena peu à peu aux sciences naturelles. »

Voilà qui est clair. Dans ['Oiseau cl dans Vlnxecte, M. Michelet voit des citoyens de la république universelle. Jl continue et il étend par l'étude de la nature l'apostolat qu'il avait commencé par l'étude de l'histoire humaine.

Cette vita nuova nous a valu trois livres, qui tous ont fait bruit : VOiseau, V Insecte, VAmour. Je dirai plus tard pourquoi j'y rattache V Amour.

Ne cherchez dans les deux premiers de ces OU-

vrages ni la science pure, ni la pure poésie; cherchez-y une science poétique ou plutôt une interprétation humanitaire de la science.

Quelques personnes ont peine à suivre M. Michelet sur son terrain ; il leur est suspect comme savant et comme poète : sa science, disent-elles, n'est pas impartiale; sa poésie n'est pas lihre; ne nous lions à lui qu'à demi.

Je comprends ces doutes. Celui qui veut s'instruire en ornithologie fera bien de ne pas prendre M. Michelet pour guide; celui qui veut simplement se reposer et se rafraîchir dans la contemplation de la nature trouvera peut-être dans les livres de M. Michelet autre chose que ce qu'il y cherche. Je m'explique.

L'âme est un miroir; les impressions sont des reflets. Mais tous les miroirs ne donnent pas des images exactes : s'il en est de limpides, il en est aussi de troubles ; il en est où tout est rose, où tout est vert, où tout est noir; il en est de convexes qui grossissent les choses, de concaves qui les rapetissent ; il en est dont la forme irrégulière produit de bizarres anomalies. Dans l'âme de M. Michelet, les reflets sont vifs et colorés, trop colorés peut-être, et ils ont le tort de ne présenter l'image que sous un certain angle. Le philosophe humanitaire commande aux impressions du naturaliste contemplateur.

De là vient que les peintures de M. Michelet por-

tent le trouble dans l'âme aussi souvent que le repos. Au-dessus du rossignol, artiste charmant, au-dessus de la poule et de son utile couvée, il fait planer l'aigle, l'épervier, le vautour, tous les oiseaux de proie, au crâne aplati, cherchant une victime à saisir; sous les buissons où nous cueillons la fraise, il nous montre parmi les feuilles mortes la tète de l'horrible vipère : ainsi, à côté des joies la douleur, à côté des bons citoyens de cette <-it(; de Dieu, les ravisseurs, les usurpateurs violents, les forts qui s'engraissent de destruction. Il nous apprend que ce monde est un monde barbare, c'est-à-dire un monde d'ébauche et d'essai, livré aux cruelles servitudes, et que, pour atteindre à son but idéal, la nature, comme la société, a encore bien des révolutions à traverser.

Tout cela est vrai peut-être, mais tout cela n'est pas gai. J'allais aux champs pour jouir de l'harmonie de la nature, et l'on m'en signale les sinistres discordances; j'allais retremper mon cœur dans un monde que je croyais paisible, et l'on m'y fait trouver le môme travail, les mômes orages, les mômes drames lugubres que dans la vie humaine. J'apprends que les petits oiseaux, dont je croyais le sommeil plus doux que le sommeil de l'innocence, passent la nuit à grelotter de peur; j'apprends que certaines grandes fourmis réduisent en esclavage certaines petites fourmis ; j'apprends que le mal est partout, et que,

dans la nature aussi, les bouleversements sont la condition du progrès.

Un homme qui mit au service d'une grande cause un cœur ardent, une dialectique habile, un esprit subtil et pénétrant, et dont les paroles font autorité depuis dix-huit siècles pour des millions et des millions d'hommes, Saint Paul n'a-t-il pas dit déjà que toute la nature est en travail? Ce seul mot ouvre à la pensée d'immenses perspectives : appliquant à la nature la loi humaine, c'est-à-dire la loi du travail, cette loi de progrès et de douleur, il nous associe dans de mystérieuses destinées à tous ces êtres inférieurs que l'orgueil nous avait habitués à regarder * de trop haut, et il établit entre les créatures la plus universelle de toutes les fraternités, la fraternité de la souffrance.

.Ainsi Saint Paul peut être compté parmi les ancêtres de M. Michelet. Ferons-nous un reproche au penseur moderne d'avoir développé, quoique dans un autre but peut être, ce qu'avait entrevu et affirmé le grand apôtre ? Non pas. La vérité, fût-elle pénible, est toujours bonne à savoir. Nous regrettons seulement que la manière dont M. Michelet aborde ces hautes idées ne donne pas à sa parole toute l'autorité qu'elle pourrait avoir : ses observations, sa méthode, si méthode il y a, sa science, son enseignement, ne sont pas d'un penseur non prévenu qui observe et cherche uniquement le vrai; il se mêle

trop à son œuvre; on sent trop qu'il n'a compris la nature qu'après y avoir découvert les mêmes plaies que dans la société, et qu'il faut chercher dans ses travaux antérieurs l'explication de ses travaux actuels.

Ce point réservé, si l'on a la bonne volonté de suivre M. Michelet sur son terrain, on prendra sans doute plaisir à ses livres. Il a rajeuni nombre de sujets qui semblaient épuisés. Sa. pensée se traîne peu dans les routes battues; elle aime à en chercher de nouvelles, et elle sait en trouver qui conduisent soit à des cimes élevées, d'où la vue s'étend au loin, soit à des sites plus modestes, mais charmants.

Prenons l'exemple de l'hirondelle. Elle a été mille fois décrite et mille fois chantée. On nous a fait voir en elle l'aimable oiseau du printemps, la messagère des beaux jours, l'éternelle voyageuse, l'utile chasseresse, la (idèle amie de l'homme. Qui lie sait par cœur les vers de L. Racine, vers dignes des Géorgiques, sur ces oiseaux qui redoutent nos hivers, et qui

Ne laisseront jamais la saison rigoureuse Surprendre parmi nous leur troupe paresseuse. Dans un sage conseil, par les chefs assemblé, Du dépari généra] le grand jour esl réglé. Il arrive; tout part; le plus jeune peut-être Demande, en regardant les lieux qui l'ont vu naître, Quand viendra ce printemps par <jui tant d'exilés Dans les champs paternels se verront rappelés.

Dans son article sur l'hirondelle, un vrai chefd'œuvre, Buffon dépeint avec une grâce parfaite et une admirable richesse de coloris, leurs mœurs, leurs migrations et leur vol. S'il faut l'en croire, deux causes essentielles contribuent aux migrations de ces oiseaux : l'article des subsistances, la nécessité de vivre décide principalement de leur marche, les fait errer de contrées en contrées, passer et repasser les mers ; mais l'amour de la patrie n'est point étranger à leur retour dans les mêmes lieux. « Si un oiseau n'a point de climat, dit-il, du moins il a une patrie ; comme tout autre animal, il reconnaît, il affectionne les lieux où il a commencé de voir la lumière, de jouir de ses facultés, où il a éprouvé les premières sensations, goûté les prémices de l'existence ; il ne les quitte qu'avec regret et lorsqu'il y est forcé par la disette ; un penchant irrésistible l'y rappelle sans cesse, et ce penchant, joint à la connaissance d'une route qu'il a déjà faite, et à la force de ses ailes, le met en état de revenir dans le pays natal toutes les fois qu'il peut espérer d'y trouver le bien-être et la subsistance. » Quant à son vol, on en connaît la grâce et les vives allures. Buffon, pour le décrire, rivalise de prestesse avec l'hirondelle ellemême. « Le vol est son état naturel, je dirais presque son état nécessaire. Elle mange en volant, elle boit en volant, se baigne en volant, et quelquefois donne à manger à ses petits en volant. Sa marche

est peut-être moins rapide que celle du faucon, mais elle est plus facile et plus libre; l'un se précipite avec effort, l'autre coule dans l'air avec aisance ; elle sent que l'air est son domaine, elle en parcourt toutes les dimensions, et dans tous les sens, comme pour en jouir dans tous les détails... toujours maîtresse de son vol dans sa plus grande vitesse, elle en change à tout instant la direction ; elle semble décrire au milieu des airs un dédale mobile et fugitif dont les routes se croisent, s'entrelacent, se fuient, se rapprochent, se roulent, montent, descendent, se perdent et reparaissent pour se croiser, se rebrouiller encore en mille manières, et dont le plan, trop compliqué pour être représenté aux yeux par l'ai l du dessin, peut à peine être indiqué à l'imagination par le pinceau de la parole. »

Qu'y a-t-il à dire encore sur riiirondelle après l'aimable poète et le grand naturaliste? Rien, semble-t-il. Et pourtant, M. Michelet a prouvé le contraire.

L'hirondelle, telle qu'il nous apprend à la connaître, est un oiseau laid et étrange pour celui qui la prend dans la main et l'envisage de près; niais cela tient précisément à ce qu'elle est Yoiseau par excellence, l'être entre tous né pour le vol. La nature a tout sacrifié à cette destination ; elle s'est moquée de la forme, ne songeant qu'au mouvement, et elle a si bien réussi, que cet oiseau, laid au repos,

au vol est le plus beau de tous. Chez elle, tout est aile. Pour en arriver là, la nature a pris un parti extrême, elle a supprimé le pied. Dans la grande hirondelle d'église, le martinet, le pied est atrophié; aussi ne pose-t-elle guère; le mouvement seul est son repos, l'air la berce, la porte et la délasse. Il lui faut un nid au haut des tours pour se laisser choir au départ dans son élément naturel. Si elle pose, elle est comme infirme et paralytique, la fatalité de la gravitation l'a reprise; le premier des oiseaux semble tombé au reptile.

L'hirondelle est donc l'oiseau sans pied; de là ses deux vertus, la puissance de l'aile et la tendresse du cœur. « Chez cette tribu à part, le pied ne suppléant point l'aile, l'éducation des jeunes étant celle de l'aile seule et le long apprentissage du vol, les petits ont longtemps gardé le nid, longtemps sollicité les soins, développé la prévoyance et la tendresse maternelle. Le plus mobile des oiseaux s'est trouvé lié par le cœur. Le nid n'a pas été le lit nuptial d'un moment, mais un foyer, une maison, l'intéressant théâtre d'une éducation difficile et des sacrifices mutuels. Il y a eu une mère tendre, une épouse fidèle, que dis-je? bien plus, de jeunes sœurs, qui s'empressent d'aider la mère, petites mères ellesmêmes, et nourrices d'enfants plus jeunes encore. Il y a eu tendresse maternelle, soins et enseignement mutuel des petits aux plus petits. »

LES DERNIERS OUVRAGES DE M. MtCHELET 131

Voilà un tableau charmant, mieux que cela, touchant. En veut-on un autre triste et grand? Nous le trouverons en étudiant un oiseau qui représente, comme l'hirondelle, l'effort de la nature pour atteindre à la puissance suprême du vol.

« Vous êtes en pleine mer; regardez dans le ciel bleu. A dix mille pieds de hauteur, ne voyez-vous pas un point noir et mobile? C'est la frégate ou l'aigle de mer, le premier de la race ailée, le hardi navigateur qui ne ploie jamais la voile, le prince de la tempête, contempteur de tous les dangers. Avec un petit corps, la frégate a des ailes prodigieuses qui vont jusqu'à quatorze pieds. Par elle, le problème du vol est plus que résolu, il est dépassé. Elle a à peine besoin de l'effort de son aile; elle n'a qu'à se laisser porter. L'orage vient-il? Elle monte à de telles hauteurs qu'elle y trouve la sérénité, et elle dort sur l'orage. Elle se repose sur sa grande aile immobile, qu'il lui suffit de déployer sur l'air, et sur le vent qui la berce. La frégate est, semble-t-il, l'oiseau libre par excellence. On envie son aile, et pourtant, si on l'observe de près, on la voit inquiète, malheureuse ; c'est qu'elle habite l'air et qu'elle doit chercher sa nourriture dans les eaux. Malheur à elle, si, en rasant la mer, son aile se mouille et s'alourdit! Sa destinée est d'affronter sans cesse l'élément qui sans cesse menace de l'engloutir. La terre ne lui est pas plus propice : il lui faut l'espace libre pour s'envoler.

Surprise par un enfant sur une grève plate, la reine du vol peut être tuée à coups de bâton.

« Donc, cet être si bien armé, ailé, supérieur à tous par la vue, le vol, l'audace, n'a qu'une vie tremblante et précaire. Le premier de la gent ailée est celui qui ne pose pas. Le premier des navigateurs est celui qui n'arrive pas. La terre, la mer lui sont presque également interdites. Et c'est l'éternel exilé.

« N'envions rien. Nulle existence n'est vraiment libre ici-bas ; nulle carrière n'est assez vaste, nul vol assez grand, nulle aile ne suffit. La plus puissante est un asservissement. Il en faut d'autres que l'âme attend, demande et espère :

Des ailes par-dessus la vie I Des ailes par delà la mort! »

On le voit, M. Michelet ne décrit pas comme Buffon. Buffon oublie les préoccupations humaines ; il s'oublie lui-même pour songer uniquement aux êtres dont il parle; il ne se trahit que par son style toujours élégant et digne, toujours soutenu, souvent magnifique. M. Michelet ne s'oublie jamais; il juge, il blâme, il approuve ; il souffre avec les oiseaux de l'air, il leur parle de ses espérances, de ses aspirations, de ses regrets ; il en fait non des êtres à observer, mais des amis à chérir ou des ennemis à combattre. Il accusera la frégate d'employer des res-

sources ignobles pour se procurer de la nourriture; il pleurera sur son exil éternel et l'interpellera hardiment : « Que ne me prends-tu sur ton aile, roi de l'air ? »

Quand Buffon étudie un animal, il l'embrasse dans toute son existence; il observe sa forme, son organisme, son industrie, ses instincts, ses mœurs. Pour Buffon, une espèce est un monde. Les animaux intéressent plutôt M. Micbelet par la place qu'ils occupent dans la série universelle. Il ne les décrit pas avec le même détail; il se borne à faire ressortir le trait caractéristique de chacun, son privilège, sa mission, sa force, son talent, le tribut qu'il apportera à la Cité de Dieu ; en un mot, son rôle dans le tout.

Buffon et M. Michelet sont tous deux poètes; mais il y a poètes et poètes. Buffon, ce peintre à la touche ferme et savante, ce grand peintre est, à tout prendre, un peintre réaliste. La création, telle qu'elle est, reflète sa beauté dans son œuvre. A-t-il rendu, autant que la parole humaine peut le faire, le plumage de pierreries de l'oiseau-mouche, la légèreté du vol de l'hirondelle et la mélodie des chansons du rossignol, il est satisfait. Sans doute, il ne copie pas servilement la nature; comme les vrais peintres, il cherche à saisir l'expression, à dégager le type ; mais là se borne son ambition. L'idéal qu'aucun type ne réalise n'apparaît guère dans ses tableaux. Par

delà le fini, il ne laisse pas entrevoir l'infini ; il ne montre pas le ciel par delà les astres, l'Etre éternel par delà la série des êtres qui meurent.

L'idéal est, au contraire, la grande préoccupation de M. Michelet. Aucune réalité n'est capable de le satisfaire, et c'est pour réclamer au nom de l'idéal que M. Michelet s'accorde à lui-même une si grande place dans ses livres. La nature, dans chacune de ses œuvres, n'a eu en vue qu'un des attributs de l'idéal, le vol dans la frégate, le chant dans le rossignol, la couleur dans l'oiseau-mouche, et, qui plus est, dans chacune de ces créatures privilégiées, elle a manqué l'idéal même qu'elle poursuivait. Pauvre frégate î Elle atteint au triomphe de l'aile, et elle n'en est que plus asservie. La nature poursuit l'irréalisable. Son œuvre n'est qu'une ironie : elle aspire sans cesse et n'arrive jamais.

La poésie de Buffon est nette, positive; les formes et les couleurs sont accusées avec précision ; mais l'espace et le lointain manquent à ses tableaux.

La poésie de M. Michelet a le prestige de l'infini, mais elle en a aussi le vague. Formes et couleurs, tout se confond. La création apparaît moins comme une réalité positive que comme une brillante fantasmagorie. Je n'ai jamais dormi en lisant M. Michelet; il sait trop bien tenir son lecteur en haleine; mais plus d'une fois, en posant le livre, je me suis frotté les yeux comme pour les débarrasser d'un

nuage. Je sortais non d'un sommeil, mais d'un rêve.

Un écrivain naturaliste, sans associer Buffon et M. Michelet (ils feraient l'un auprès de l'autre une trop étrange figure), prendrait pourtant avec bonheur place entre deux. La première loi du genre, Buffon a le mérite de l'avoir compris, mérite auquel rien ne supplée, est d'étreindre avec puissance le monde réel. Introduisez-nous dans le sanctuaire de la nature avant de nous introduire dans celui de votre pensée; étudiez la nature avec candeur, bonne foi, sans parti pris, sans préoccupations absorbantes : voilà l'essentiel, la base solide et nécessaire. Mais cette base respectée, lorsque vous touchez à ces êtres typiques qui couronnent toute une série, et pour lesquels la nature semble avoir fait un effort suprême, ou bien lorsque vous vous élevez aux grandes lois universelles, ne craignez pas de vous abandonner à ce vent de poésie qui souffle sur toutes les hauteurs, et de vous élancer hardiment vers l'idéal.

L'Oiseau, V Insecte, Y Amour ne nous paraissent pas des œuvres également réussies. La première est

la plus achevée, la plus pure ; j'ajouterai la plus simple et la plus humaine.

Cette supériorité tient à la forme autant qu'au fond.

Le style de M. Michelet, comme sa pensée dont il est l'expression fidèle, a des hauts et des bas, d'heureuses vivacités et de moins heureuses brusqueries. Nous tromperions-nous en disant que l'auteur de r Insecte et de Y Amour tombe dans les mêmes erreurs que celui des Orientales ? Il attache à l'image autant d'importance qu'à l'idée. Or, l'image n'est que la couleur, tandis que l'idée est le dessin. Même en poésie, l'image ne saurait régner sur l'idée : elle peut servir à l'expliquer, à la vivifier, à V incarner ; mais elle lui sera toujours subordonnée.

Victor Hugo, un grand poète qui ne fut pas toujours un poète raisonnable, a méconnu ce principe. Il en a porté la peine ; il est plus d'une fois tombé dans un genre qui n'a de nom dans aucune rhétorique, et que je voudrais appeler d'un mot dont il fait grand usage, le genre béant. Le propre de ce genrelà est de laisser le lecteur ahuri, bouche et yeux ouverts, comme un homme qui entend des choses merveilleuses, mais qui ne comprend qu'à demi. En veut-on des exemples ; ils abondent même dans ses chefs-d'œuvre :

Comme ils parlaient, la nue éclatante et profonde S'entr'ouvrit, et Von vit se dresser sur le monde L'homme prédestiné,

Et les peuples béants ne purent que se taire Car ses deux bras levés présentaient à la terre Un enfant nouveau-né.

Au souffle de l'enfant, dôme des Invalides,

Les drapeaux prisonniers sous tes voûtes splendid.es

Frémirent, comme au vent frémissent les épis;

Et son cri, ce doux cri qu'une nourrice apaise,

Fit, nous l'avons tous vu, bondir; et hurler <l\iise

Les canons monstrueux à l" porte accroupis.

Un autre caractère du genre est de faire songer à l'auteur beaucoup plus qu'aux choses qu'il dit. Nous avons entendu raconter, peut-être est-ce un cancan de la médisance parvenu jusqu'au fond de notre province, que l'auteur des Chants du ( Crépuscule a le bonheur d'avoir un beau front, haut et large, et qu'il a la faiblesse d'en tirer quelque vanité. Eh bien, il est tel mot qui nous fait involontairement penser au front du poëte plus qu'à son génie. Je ne sais pas lire les premières strophes du Napoléon // sans me figurer V. Hugo palpant la hauteur de son Iront et répétant : hurler d'aise, hurler it^tisc '

M. Michelet a-t-il le beau front et la petite vanité de Victor Hugo ? Je l'ignore et rien ne me porte à le croire. Cependant il a des mots qui produisent sur moi le même effet.

Lisez, par exemple, les premières lignes du second chapitre de Y A m on r, où M. Michelet nous avoue qu'il s'est souvent perdu dans la contempla-

tion de l'océan et de cette armée de vagues sur la crête desquelles flotte une immense électricité ; mais que, bien plus souvent, et avec bien plus d'émotion, il a contemplé les orages et les mouvements de cet autre océan, la femme.

L'océan, femme ! La femme, océan ! Dites-moi, ne voyez-vous pas le poëte absorbé devant l'infini, mais contemplant l'infini avec moins de complaisance que ses pensées sur l'infini ?

Pourquoi M. Micbelet donne-t-il dans ce genre qui nous rappelle les beaux temps, si l'on veut, mais aussi les mauvais jours du romantisme? Pourquoi gâte-t-il ses meilleures pages par d'étranges affectations ? Pourquoi son style, plein de mouvement, d'élans et d'aspirations, aspire-t-il quelquefois à descendre ? Pour faire ressortir un diamant, faut-il donc à tout prix un charbon ? La violette n'a-t-elle de parfum que si elle croît auprès de l'ortie ?

Nous regrettons d'autant plus cet alliage que M. Michel et est, sans contredit, un remarquable écrivain. Nul n'a l'émotion plus vive, le trait plus original. Quand il est bon, il est excellent. Il a la touche énergique et la touche gracieuse ; il sait être noble sans emphase et familier sans bassesse; il sait parler à l'âme de très près ; il a le mot qui fait réfléchir et le mot qui fait rêver ; une seule de ses métaphores est parfois tout un poème. Qu'a-t-il besoin de troubler le plaisir d'admiration qu'il fait goûter à

son lecteur, de continuer l'image juste par l'image fausse, la pensée forte et qui sonne bien par la pensée qui sonne creux ? M. Michelet désire-t-il par hasard que son style ressemble à la nature, c'est-à-dire qu'il ait besoin comme elle de révolutions et d'épurations successives?

A cet égard, V Oiseau est moins critiquable que YInsecte. Le sujet en était plus simple : le vol et le chant, voilà la destinée idéale de l'oiseau. M. Michelet s'est inspiré de cette vie pure et libre; son style en a la grâce vive et facile.

Mais V Insecte est un être étrange et mystérieux. Il atteint à l'infini en petit, et il offre à l'observateur un monde inextricable, fabuleux, d'idées, de faits et de prodiges. M. Michelet en est ébloui. Mille perspectives s'offrent à lui et le séduisent. Ses impressions plus fortes, mais plus vagues, tiennent du monde fantastique qui les a produites, et le style, faisant effort pour saisir au vol l'impression, perd l'aimable aisance du naturel.

Que de merveilles dans l'insecte î Le sol que nous foulons est en plusieurs lieux formé par les cadavres d'animalcules qui ont précédé et préparé les insectes et les mollusques. D'imperceptibles constructeurs ont bâti des montagnes. Les Cordillères sont le monument funéraire d'un animal presque invisible, du rhizopode, qui y a enseveli les débris de son espèce disparue. Combien, parmi les insectes

vivants, d'espèces admirables par leurs mœurs, leurs associations, leur industrie ! L'instinct, premier degré et base universelle de l'intelligence, l'instinct dont les vues sont moins étendues, mais aussi moins vacillantes que celle de la raison, accomplit ses prodiges dans le monde des insectes. A l'insecte, le génie de l'instinct. La nature dut être fîère d'ellemême le jour où elle inventa l'abeille et la fourmi. Et que dire des métamorphoses de l'insecte? Que dire de ces ailes qui poussent dans le corps d'une larve? Que dire de tous ces petits êtres qui réalisent à la lettre le mot du poëte, qui vivent pour aimer un jour et mourir ?

Avec des notions même très vagues et très insuffisantes, comme le sont les miennes, on en devine assez pour comprendre que le monde des insectes est le monde des miracles. Mais grâce à ces miracles mêmes, j'aurais besoin d'un guide dont la parole fût simple, et qui n'ajoutât pas à la magie de la nature sa propre magie. M. Michelet a écrit Y Insecte un peu comme l'Apocalypse. Aucun de ses livres ne produit le même effet, je ne dirai pas de lumière, mais d'éblouissement.

LES DERNIERS OUVRAGES DE M. M If. H EL ET 141

L'amour. Mais pourquoi parler de l'Amour en même temps que de V Oiseau et de Vlnsecte ? Pourdeux raisons : d'abord M. Michelet traite l'amour en naturaliste, de sorte que ce livre n'est point si étranger aux deux précédents. Il aurait pu l'intituler : r Amour révélé parla médecine. Ensuite, M. Michelet lui-même les associe dans sa pensée. Il a vu que l'Europe est malade, la France surtout ; il veut relever l'humanité en la ramenant au culte de la nature et au culte de l'amour. Ces deux cultes pourluin'en font qu'un, ensorte que, par VOiseau et Vlnsecte, il a commencé l'œuvre qu'il continue par V Amour.

« Je ne croyais guère, dit-il, dans l'hiver de 1856, que le public refroidi entendrait certain chant d'oiseau, un rouge-gorge impatient qui s'envolait quand la neige n'était pas encore fondue. Mais on écouta. Je doutais du moins qu'un bruissement de fourmis pût se faire entendre. Mais on écouta, et tel, dit-on, fut ému. Gomment ce monde ténébreux des imperceptibles, qui n'a pas la grâce ailée, put-il faire impression ? On y reconnut l'amour qui circule en toutes choses.

« Donc, j'ai espéré quand même. Et l'excès même des maux m'a donné courage. »

De ce retour d'un courage que l'auteur sans doute n'avait jamais complètement perdu est né le livre de Y Amour.

En présence de cette œuvre remarquable et singulière, au moment d'en risquer une appréciation, on peut être embarrassé. Le sujet est délicat, et M. Michelet a pris soin d'en multiplier les aspérités.

Si j'essaie d'émettre mon humble opinion, je commence par déclarer à M. Michelet que je lui donne tout droit de me récuser. Je n'entends rien du tout à la médecine, et comme aux yeux de M. Michelet il n'y a d'homme cultivé que celui qui a consacré deux ou trois ans de sa vie à l'étude de la médecine, je me garderai bien de m'adresser à lui. Je m'adresse aux personnes qui envisagent l'amour surtout à un point de vue moral supérieur aux lois de l'hygiène et de la physiologie.

Cela dit, j'ai encore besoin de faire une observation préalable que M. Michelet ne prendra pas au sérieux, je le sais, et que pourtant je ne saurais traiter à la légère...

Je ferai ma confession entière ; je serai plus à l'aise si l'on me permet d'être franc ! L' Amour est un beau livre, et pourtant il m'a causé des impatiences extrêmes; je l'ai jeté cent fois avant de l'achever. Je ne* sais si quelques lecteurs ont eu la

même impression ; mais je l'ai éprouvée très vivement, et j'en sens très bien la raison. La voici : le livre de M. Michelet, malgré ses prétentions à la médecine, m'a paru, à moi, ignare, un livre de morale et surtout un livre de poésie, bien plus qu'un livre de science. Or, si je ne me trompe, la science et la poésie n'ont pas les mêmes privilèges et franchises. La science peut tout aborder; elle ne se souille à aucun sujet, elle les ennoblit tous, au contraire: la vérité est partout, et partout elle est également adorable ; dans quelque domaine qu'elle la cherche, la science est sainte, comme la vérité qu'elle pouiv suit. Mais la poésie est bien autrement délicate ; fille de la beauté, elle a besoin d'air pur et d'idéal, et elle ne suivra pas la science sa sœur sur le terrain de toutes les réalités. Si la science peut approfondir les basses fatalités de l'être, la poésie à leur contact se ternit et se souille. La science dissèque les cadavres, elle analyse les humeurs que sécrète le corps humain; mais en entrant dans la chambre de l'hôpital où elle se livre à ces opérations, elle laisse la poésie à la porte. La poésie ne joue pas avec les bandelettes ensanglantées qui ont recouvert les plaies d'un moribond. Que voulez-vous ? elle a ses préjugés : comme les anciens Hébreux, elle a la faiblesse de croire à des objets impurs. M. Michelet se moque des préjugés de la poésie ; il veut la conduire partout, lui faire les honneurs de toutes les réalités,

il est jaloux de lui ouvrir toutes les portes ; la pauvrette est bien obligée de suivre son guide, qui a la main forte et qui ne lâche pas prise aisément ; mais elle se venge par d'étranges grimaces de la violence qu'elle subit.

Est-ce pruderie? est-ce délicatesse outrée? je l'ignore ; mais je souffre de voir M. Michelet forcer, la poésie au bras, l'entrée de tous les sanctuaires de la réalité. Il n'aurait pas pu choisir de sujet qui lui fournît plus d'occasions d'impatienter les lecteurs qui partagent cette manière de sentir. L'amour a ceci de particulier qu'il embrasse la vie entière : joies et douleurs, prose et poésie, grandes et petites choses. Il s'élève aux plus hautes régions de l'idéal et descend aux régions inférieures du monde réel. Il n'est étranger ni aux grandeurs, ni aux infirmités de notre nature. Que M. Michelet m'introduise dans le cabinet de toilette de la jeune femme ou auprès du lit de la jeune mère, il n'importe ; partout la prose coudoie la poésie, partout de tristes et douloureuses fatalités sont le prix auquel s'achètent la beauté physique et la beauté morale. M. Michelet, en ne nous faisant grâce d'aucun détail, nous dit que l'amour les ennoblit, et se tient pour excusé. Non, il n'est pas excusé : l'amour peut ennoblir les choses, sans ennoblir ce qu'on en dit. Les parfums que répand M. Michelet autour de la jeune femme à sa toilette, les dentelles dont il borde les draps du lit

de la jeune mère n'y font rien ; je tiens qu'il est des choses qui, pour être nobles, ont besoin d'être entourées de discrétion autant que d'être relevées par l'amour, et devant lesquelles le silence est plus respectueux que la plus respectueuse éloquence. Là est le privilège de la science ; elle n'est jamais indiscrète, parce qu'elle a pour mission d'être curieuse, et parce qu'elle ne s'adresse qu'aux savants ; or, chacun sait qu'un savant est quelque chose de plus et quelque chose de moins qu'un homme. Autre est la poésie : elle parle à tous et elle ne saurait parler de tout. La science, c'est l'idée ; si l'idée est juste, elle est noble ; l'idée ne rougit pas ; mais la poésie, c'est la vie et la beauté, et le monde est ainsi fait qu'il n'y a pas de beauté sans pudeur.

Tout ceci revient à dire qu'il est certaines parties du livre de M. Michelet dont nous nous garderons de parler. Si l'auteur aime à suivre les sentiers défendus, la critique n'est point tenue de l'imiter. Notre appréciation ne peut donc qu'être incomplète; mais ses lacunes mêmes renferment une critique.

Sérieux sont les desseins de M. Michelet. Il ne songe à rien moins qu'à un relèvement moral de l'humanité. Il lui paraît incontestable que, dans ce siècle de progrès matériels et intellectuels, où tout avance et se développe, une chose diminue, l'âme. La volonté doit avoir subi dans les derniers temps de profondes altérations, soit par l'invasion progrès-

sive des spiritueux et des narcotiques, soit par les mornes plaisirs d'une vie polygamique, qui deviennent pour les jeunes gens une habitude, un besoin, et qui en enlèvent un si grand nombre au mariage. Ainsi l'âme s'appauvrit, les mœurs s'avilissent. Le remède est dans l'amour et dans la famille ; il faut y ramener l'homme. Tel est le but que poursuit M. Michelet.

L'amour, tel qu'il le comprend, n'est pas une passion propre à un âge, un accident ou une crise, c'est un sentiment qui doit s'emparer de la vie entière et la dominer. Il changera avec les années ; d'abord plus vif et plus ardent, il deviendra plus calme, mais plus tendre. Il dorera de reflets divers chaque saison de la vie, et de saison en saison il bénéficiera des jouissances qu'il aura produites. L'amour aboutit à l'unité de cœur ; mais il en est de l'amour comme de bien d'autres choses, il ne se maintient qu'à la condition de grandir. Un amour stationnaire est un amour qui baisse ou qui est sur le point de baisser. L'histoire de l'amour idéal, de l'amour que rêve et que prêche M. Michelet, est l'histoire d'une croissance et d'un renouvellement perpétuel.

Pour produire ce renouvellement continu, il faut l'habitude ou plutôt un ensemble d'habitudes. Comme tous les sentiments, l'amour offre une prise à la volonté. Dès lors, il est éducable ; il y a un art

LES DEHMEIiS OUVRAGES DE M. MICHELET 147

d'aimer. M. Michelet aspire à nous en révéler les secrets.

Je touche à ce qui me plaît surtout dans ce livre. Sur bien d'autres points, j'ai quelque peine à m'entendre avec l'illustre auteur ; je ne sais entre autres si son art d'aimer est le meilleur; mais je crois avec lui que l'on peut par des fautes ou des imprévoyances compromettre et ruiner le sentiment qui paraissait d'abord le plus inébranlable, que par des soins heureux on peut en entretenir la flamme ; en un mot, qu'il y a des méthodes en amour, des méthodes pour raviver et purifier, des méthodes pour éteindre et corrompre. Des méthodes ! Le mot paraîtra fort à plus d'un ; mais qu'on ne se hâte pas trop de m'accuser de pédantisme ; le mot est de M. Michelet lui-même.

Plusieurs envisagent l'amour comme une passion fatale qui naît ou qui ne naît pas, et dont on ne peut rien dire, sinon qu'elle est capricieuse comme le vent, dont on ne sait ni pourquoi il souffle, ni d'où il vient. Les romans nous parlent d'amours nés en quelques minutes, et qui décident d'une vie. La foudre tombant sur un sapin séculaire l'embrase tout à coup des racines au sommet : en deux secondes, c'en est fait de lui, il est foudroyé. On veut qu'il en soit de même de l'amour. Un jeune homme est en face d'une jeune fille ; d'un regard il est subjugué ;

en deux secondes, c'en est fait de lui ; il est amoureux. On a vu, en effet, des cas semblables ; mais je les crois rares et je les tiens pour des anomalies dont il ne faut rien conclure contre l'amour, pas plus qu'il ne faut conclure de la folie contre la raison. Un amour semblable est d'ailleurs une passion funeste et avilissante. Il anéantit le moi ; il étouffe la liberté morale ; il fait de l'homme un jouet. Il y a sans doute quelque chose de fatal dans l'amour, un attrait mystérieux qui naît plus tôt ou plus tard, à première, à seconde, à troisième vue ; mais cet attrait n'est pas invincible, au moins pour un homme dont les facultés sont dans un certain équilibre. On peut s'abandonner à cet attrait ou le combattre; mais il n'y a d'amour vraiment digne de l'homme, il n'y a d'amour qui élève le cœur, que celui qui a reçu la sanction de la volonté et qui n'est pas un servage, mais un choix.

Il en est de l'amour comme de toutes les choses morales : il est libre et il est fatal. La liberté de l'homme n'est pas absolue : c'est un levier auquel il faut un point d'appui et une masse à soulever. Souvent des circonstances extérieures, indépendantes de nous, fournissent la résistance, parfois même le point d'appui ; mais la force qui pèse sur le levier est en nous. Il ne se fait rien sans elle de grand ni de moral. Malheur à l'homme qui s'abandonne luimême, et qui n'est plus qu'une passion !

La pratique de Fart d'aimer suppose la connaissance de la femme.

La femme, d'après M. Michelet, est un être harmonieusement contradictoire. Elevée par sa beauté, sa poésie, sa vive intuition, sa divination, elle n'en est pas moins tenue par la nature dans un servage de faiblesses et de souffrances ; mais ces faiblesses et ces souffrances ont fortifié l'amour dans l'espèce humaine et fixé l'union. Elle aime, elle souffre, elle veut l'appui d'une main aimante. Ne vous arrêtez pas à ses caprices, à ses fâcheries, à ses aigreurs, c'est l'effet d'une infirmité : la femme est une malade.

L'amour est la loi de l'existence de la femme. Toute femme se sent comme un centre puissant d'amour, d'attraction autour duquel tout doit graviter. Elle a le sentiment qu'il y a en elle un infini de découvertes à faire, et qu'à l'amour persévérant qui poursuivrait cette recherche sans lin elle aurait sans fin de quoi répondre. Elle veut l' approfondissement de V amour, ce qui implique un foyer très pur, exclusif, monogamique. En amour la femme est très fidèle, mais très exigeante. La femme qui méconnaît ses devoirs, ne s'égare le plus souvent que par la faute du mari; elle voulait épuiser la coupe, et le mari lui a à peine permis de l'effleurer. Toute à toi et toute en toi : voilà, dit M. Michelet, l'Evangile du mariage.

Pour atteindre à cette union parfaite, il est à souhaiter que la femme, au moment où elle va devenir épouse, à dix-huit ans, supposons, soit douce, croyante, initiable, neuve de cœur, et qu'elle puisse dire à son mari : Je te remets mon cœur, ma personne, ma foi ; ton peuple sera mon peuple et ton dieu sera mort dieu.

Moment admirable pour l'homme, s'écrie M. Michelet, moment d'une prise très forte. L'homme de sens prendra sa femme au mot, et la créera à nouveau. Il commencera à l'heure même l'œuvre d'initiation.

Mais à quoi donc initiera-t-il sa femme ? A tout : à la vie, à l'idée, à la philosophie, à la morale, à la religion, à la science, en un mot à tout ce vaste monde que laboure et sème sans cesse l'activité humaine. Il faut au moins que la femme puisse, du regard et du cœur, accompagner le mari dans le champ de son travail, qu'elle puisse applaudir avec intelligence à ses succès, le consoler de ses mécomptes, qu'elle assiste au combat en spectatrice passionnée, prête à couronner le vainqueur, et à relever le vaincu, toujours par un redoublement d'amour.

Mais pour élever la femme jusqu'à la hauteur de ce rôle, il y a beaucoup, beaucoup à faire. La société moderne sert M. Michelet bien au-delà de ses

vœux. Elle lui donne à souhait des jeunes femmes ignorantes, mais non pas neuves ; on les nourrit de préjugés. L'éducation des jeunes filles est cloîtrée, c'est fort bien ; mais elle est rétrograde, c'est fort mal. Il faut donc que le mari commence par faire table rase du passé, par faire disparaître de l'esprit de sa femme toutes les impressions antérieures, pour les remplacer par de nouvelles.

Néanmoins, quelles qu'en soient les difficultés, l'initiation est nécessaire. La femme doit sentir par la pitié, par la tendresse, cette harmonie du monde, à laquelle l'homme travaille et dont il perçoit et admire la justice et la vérité.

Ces quelques mots suffisent pour faire entrevoir à ceux qui n'ont pas lu Y Amour, les tendances de M. Michelet, et pour les rappeler à ceux qui l'ont lu. Ils suffisent, d'ailleurs, pour indiquer les traits généraux de cet art d'aimer qui doit régénérer le vieux monde.

La femme est une malade; l'art d'aimer comprend l'art de la soigner : le mari est le médecin naturel de sa femme.

La femme est un monde, un infini, un océan; l'art d'aimer comprend l'art de découvrir tout ce qu'il y a dans le sein de cet océan de richesses enfouies ; le mari en est l'explorateur naturel. Il est le Christophe Colomb de cette Amérique nouvelle.

La femme est une novice ; l'art d'aimer comprend celui de l'initier ; le mari est l'initiateur naturel de la femme.

Longue et difficile, mais douce et sacrée, est l'œuvre de ce mari, à la fois médecin, explorateur et initiateur, qui a pour mission de créer sa femme. Que d'obstacles à ce travail, que de traverses ! Parfois, au moment où l'œuvre aboutit, elle tombe en ruines. La femme est un être fragile au moral et au physique. Pauvre mari, il croyait avoir tout fait, et il faut tout recommencer. Mais bien indigne est celui qui se décourage. Si l'œuvre n'est pas aisée, la récompense est magnifique. L'amour, si bienfaisant pour la femme, ne l'est pas moins pour le mari. Si d'un côté le mari tire sa femme du néant, ou peu s'en faut ; de l'autre la femme affranchit le mari de mille servitudes honteuses ou pénibles. Si le mari dépense pour sa femme une partie de son activité et de sa force, elle le lui rend au quadruple. Une femme aimée est un foyer de rajeunissement.

Il serait oiseux de suivre l'auteur plus loin. Nous en avons dit assez pour faire comprendre la portée de la seule observation que nous nous proposons de hasarder sur un sujet si grave et si délicat.

Il y a dans Y Amour des pages charmantes, des vues ingénieuses et fines, des conseils pratiques d'une remarquable justesse et d'une haute impor-

tance. Je ne sais trop si c'est un livre dont on puisse conseiller la lecture aux femmes ; mais les hommes, surtout les hommes mariés, ne feront pas mal de le lire ; ils feront même fort bien, à condition toutefois qu'ils ne l'ouvrent pas dans un esprit de mesquine raillerie, et qu'ils se pénètrent, avant la lecture, de ce mot d'un grand sens, un vieux dicton, mais qu'on dirait né d'hier, et que la sagesse moderne devrait prendre pour devise : Examine toutes choses et retiens ce qui est bon.

M. Michelet a certainement, et à un très haut degré, l'entente des choses du cœur. Et pourtant nous en sommes réduit à nous poser cette question : A prendre les données essentielles, ce livre est-il vrai ? La pensée de M. Michelet repose-t-elle sur des bases solides ?

Je ne le crois pas. Sauf meilleur avis, j'estime que M. Michelet tombe dans une erreur capitale, qui se répand dans tout son livre, comme une liqueurcolorée s'insinue dans toutes les veines d'un bois poreux : M. Michelet traite la femme en enfant.

Lecteur, as-tu jamais vu, au musée du Louvre, parmi les sculptures, la Délivrance d'Andromède du Puget? Peut-être as-tu fait comme moi, profane; peut-être as-tu visité les galeries du Louvre sans t'arrêter devant ce marbre ? Mais il n'importe, M. Michelet L'a décrit avec tant de bonheur et de vie, que c'est à peu près comme si nous l'avions

tous contemplé quelques heures durant. Je crois l'avoir devant les yeux.

« Persée vient de tuer le monstre qui allait dévorer Andromède. Dans un inexprimable élan de félicité, il enlève d'un seul doigt la lourde chaîne de fer qui suspendait la jeune fille. Pour elle, éperdue, demi morte, elle ne sait pas où elle est. Elle ne sait qui la délivre. Elle ne pourrait pas se porter, ayant été paralysée par ce rude froissement de chaîne, et surtout par l'épouvante. On peut dire qu'elle n'en peut plus. Cet état d'extrême faiblesse et d'abandon absolu est tout à fait au profit de l'heureux libérateur. Car enfin elle n'est pas morte; son petit cœur bat encore, et pour qui? on le sent bien. Les yeux fermés, de tout son poids elle se laisse aller sur lui. Close encore, mais si émue, sa jolie bouche veut dire : « Prends-moi, reçois-moi, porte-moi... Je suis tienne, « charge-toi de moi... Je me donne, sois ma pro- « vidence, fais de moi ce que tu veux. »

« Œuvre charmante, passionnée, absurde sous un rapport (signe encore de la passion). Il a désiré tellement nous attendrir pour la petite, qu'il l'a faite toute petite, de taille d'enfant avec les formes d'une femme...

« N'importe, cet homme admirable a atteint son but. Il a produit un grand effet d'amour et de pitié. Tous ceux qui voient cette œuvre ne manquent pas de s'écrier avec attendrissement : « Oh ! qu'il est

« heureux, ce Persée !... Que j'aurais voulu être là, « et sauver la p et i t e // / 1 e ! »

Œuvre charmante, passionnée, que pourtant la raison désavoue ; telle est l'Andromède du Puget, et tel pourrait bien être aussi le livre de M. Michelet.

Andromède, c'est aux yeux de M. Michelet la femme ; mais si tous les hommes seraient heureux d'être Persée, toutes les femmes seront-elles fières de jouer le rôle de la petite fille, qui, de tout son poids, se laisse ciller sur les bras du vainqueur ?

M. Michelet a une prédilection marquée pour les Françaises ; elles ont la promptitude d'intelligence, la vivacité charmante qui refait le cœur, la gaieté, les saillies de courage, les mots de femme et les chants <r<>is<><<n, et puis surtout, elles ont l'heureux privilège d'embellir par le mariage, tandis que ta vierge du Xord y perd et se fane. Est-ce que, par hasard, les mœurs et la société françaises produiraient bon nombre de ces petites filles, de ces Andromèdes qui dorment jusqu'au mariage, qui se marient encore endormies, qui s'abandonnent sans savoir à qui et sans savoir pourquoi, et que le mariage, comme par enchantement, éveille et fait grandir? Je l'ignore; mais si telle est parfois la Française, telle n'est pas en soi et telle ne doit pas être la femme.

M. Michelet ne s'explique pas assez nettement sur certains points essentiels ; mais tout son livre

conduit à penser que la condition d'existence de la femme est le mariage, que là est le but de sa vie, sa raison d'être, pour employer un mot familier à la pédanterie de notre siècle, en sorte que, sans le mariage, la femme est un être manqué, nul, non avenu. Que serait-ce qu'Andromède sans Persée?

La dignité du célibat et la dignité du mariage protestent également contre ce principe, trop légèrement et trop généralement adopté.

Il y a plusieurs buts proposés à l'activité d'un être intelligent, libre et moral comme l'homme et comme la femme, sa compagne. Les rapports de la vie sociale les ont multipliés. L'homme a un rôle à jouer comme membre de la famille ; il en a un autre à jouer dans la grande famille que l'on appelle la patrie, un autre encore dans la grande patrie qui est l'humanité. Puis il a aussi son rôle, son but et son œuvre comme individu. En dehors de tous les rapports sociaux, l'homme subsiste avec son esprit fait pour connaître le vrai, son cœur fait pour aimer le bien, et sa volonté faite pour être au service de son esprit et de son cœur dans la recherche du vrai et dans la pratique du bien. Jetez l'homme au fond d'un désert, il lui restera autre chose à faire qu'à se préparer un lit de feuilles pour se reposer, des vêtements pour se garantir du froid et des aliments pour se nourrir. C'est que l'homme n'est jamais seul. Partout où il porte ses pas, il amène un

hôte avec lui. Dieu, qui est partout, et qui est dans Thomme aussi, offre à l'activité individuelle une carrière qui est ouverte lorsque toutes les autres sont fermées. Robinson, dans son île, errant seul sur la côte, vivait encore en société ; il vivait pour deux, pour lui et pour Dieu.

Or, ces buts offerts à notre activité ne sont égaux ni en dignité, ni en importance. Celui qui les domine tous est celui qui est proposé à la vie individuelle, Dieu.

Ou plutôt, ce ne sont pas des buts divers; dans toutes les sphères de la vie, l'homme cherchant à atteindre le vrai et le beau, à réaliser le juste et le bon, cherche Dieu et vit pour lui. Mais de toutes les manières de vivre pour Dieu, la plus directe, la plus immédiate, celle que toutes les autres supposent et dont toutes les autres dérivent se manifeste dans la solitude de la vie individuelle.

Supposez un homme dont la vie individuelle soit religieuse et forte, mais qui soit condamné par les circonstances à ne jouir que de cette vie-là, cet homme ne sera pourtant pas jeté à tel point en dehors des conditions de l'existence humaine que sa vie n'ait plus de sens. Sans doute, il lui manquera beaucoup de choses : il sera comme un de ces écloppés revenus des grandes batailles de l'Empire; il n'aura ni bras, ni jambes, mais il aura encore une tête et un cœur.

Le célibataire Robinson, isolé des hommes par la grande mer, de même que cet autre célibataire de la cité d'Aoste, isolé par la lèpre, ne sont pas à mes yeux des êtres dont la destination suprême soit manquée. Combien moins ces milliers de célibataires, hommes et femmes, perdus au milieu de la foule, qui, s'ils ne jouissent pas des douceurs de la famille, peuvent pourtant faire le bien, se dévouer aux pauvres, fournir quelque carrière sociale, aimer et être aimés.

Que deviendra l'Andromède de M. Micbelet, si après dix-huit, vingt, trente ans de captivité, clouée à son rocher, Persée ne vient pas ? Que deviendrat-elle si, par hasard, il arrive un Persée plus odieux que le monstre qui la menace, et de la main duquel elle refuse la délivrance ?

Dans les idées de M. Michelet, il doit en être de la femme à peu près comme du papillon. La jeune fille, c'est la chrysalide? la jeune femme c'est le papillon... La vieille fille, c'est encore la chrysalide, mais la chrysalide condamnée à ne devenir jamais papillon, et à tisser sans fin, sans espérance et sans but le duvet qui l'enveloppe et la sépare du monde entier. Le célibat étouffe toutes ses forces vitales, et anéantit tout ce qu'il y avait en elle qui ne demandait qu'à se développer, tout ce qu'elle recélait de puissances cachées. Elle pouvait devenir mère, le célibat la condamne à la stérilité physique; elle pouvait

être initiée, le célibat la condamne à la stérilité morale.

Non, non, mille fois non! Quelque influence que le mariage puisse exercer sur le développement intellectuel, la femme n'a pas nécessairement besoin, pour sortir de je ne sais quel état d'enfance, de l'initiation de M. Michelet. La femme non mariée n'aura pas l'expérience de toutes les réalités de la vie : mais rien ne l'empêche d'atteindre par elle-même aux plus hautes vérités morales, et de réaliser d'une manière un peu différente peut-être, moins complète, mais non moins élevée, la destination que M. Michelet lui-même impose à la femme, de devenir un centre d'affection. Le mariage agrandit le cercle d'idées dans lequel se mouvait l'esprit de la jeune fille; mais il ne change pas pour elle toute la face du monde; il ne lui fait pas voir blanc ce qu'elle a vu noir et noir ce qu'elle a vu blanc. En devenant épouse et mère, la femme acquiert un développement nouveau ; elle ne subit pas une métamorphose. Le fonds de ses idées et de ses principes de jeune fille subsiste dans le mariage. C'est la même existence qui s'enrichit; ce n'est pas une existence nouvelle, résultat d'une sorte de seconde création. Que, s'il en est autrement, cela tient à des circonstances particulières, à une éducation absurde, étouffante, et non pas à un état d'infériorité, naturel à la femme avant le mariage. On a beaucoup trop médit des

ICO

vieilles filles ; il en est, et plusieurs, dont la vie est plus harmonique, plus conforme à l'idéal de la femme, je dirai même plus heureuse et plus riche que celle d'une infinité de femmes mariées et assez bien mariées.

J'ai dit que la dignité du mariage, aussi bien que la dignité du célibat, proteste contre l'idée fondamentale du livre de M. Michelet, et contre sa manière de traiter la femme en enfant. Sera-ce une compagne pour l'homme que cette Andromède endormie, qu'il faut appeler à la vie, qu'il faut une seconde fois tirer du néant ? M. Michelet accorde une âme à la jeune fille, même une âme très pure; seulement, grâce au célibat et grâce à l'éducation reçue, cette âme est une- fleur qui n'est pas éclose. Faisonsen plutôt une fleur déjà éclose, avec quelques pétales encore repliés au centre, mais dont la place est déjà marquée et préparée dans la brillante corolle. Les apparences sont trompeuses; les boutons avortent au moment de s'ouvrir, ceux-là surtout qui sont nés en serre chaude, et que l'on transporte tout à coup au grand air. Bien téméraire celui qui se chargerait pour la vie d'une âme encore endormie dans son calice ! bien présomptueux celui qui s'en remettrait à ses soins propres pour la faire épanouir dans sa beauté !

Les hommes d'expérience affirment que les premiers temps du mariage sont difficiles et périlleux,

même entre personnes qui se connaissent et s'aiment dès longtemps, qui l'une et l'autre ont su ce qu'elles faisaient en s'unissant ; combien plus le seront-ils si la jeune femme entre dans la demeure de son époux les yeux couverts d'écaillés qui vont tomber tout à coup devant la lumière du grand jour, si la pauvre petite Andromède doit recommencer avec Persée et recommencer par Va, b, c, tout l'apprentissage de la vie. Que, s'il est des pays où de pareilles crises sont le lot ordinaire des femmes, ils sont à plaindre, et l'on peut parier que ce sont les pays du monde où les liens de la famille sont le plus relâchés, où règne la plus grande démoralisation, et où la femme est surtout méconnue et malheureuse.

Le frrariage, ici que le dépeinl M. Michelet, offret- il de sérieuses garanties*? La femme a reçu une éducation rétrograde; elle a les yeux tournés vers le passé; elle ne regarde qu'au moyen âge. Sa loi n'est que préjugés; qui sait? peut-être croit-elle à Tenfer? L'homme, au contraire, entrevoit la grande cité future où règneronl l'ordre et l'harmonie; son dieu, c'est le progrès qui s'accomplit dans le tout universel; il regarde vers l'avenir. Voilà qui est bien commencé : en se tendant la main, les futurs époux se tournent le dos. Mais M. Michelet n'est pas homme à se laisser arrêter pour si peu de chose. La fiancée fait un demi-tour, et dit à son fiancé : Charge-toi de ma pensée, charge-toi de ma foi,

ton Dieu sera mon Dieu. Cette fiancée-là est. accommodante, sans doute ; mais, dites-moi, que pensezvous de cet apprentissage de la fidélité qui consiste à commencer par renier sa foi? Poursuivons : M. Michelet sait fort bien que ce premier mot ne suffit pas ; c'est une promesse qui doit recevoir son accomplissement. Le mariage célébré, l'initiation ne tarde pas; le mari enseigne à la femme ses croyances et sa religion. Ici il arrivera de deux choses Tune : ou bien les préjugés que l'on avait inculqués à la jeune fille n'avaient pas pénétré jusqu'à son cœur, et elle les déposera comme un vêtement passé de mode; ou bien ils avaient atteint le vif, et, pour les - déraciner, il faudra qu'une lutte s'engage. Laquelle de ces deux alternatives préférez-vous ? Ne souhaitons à personne ni l'une ni l'autre, et espérons pour tous qu'il peut y avoir mieux que cela dans le mariage.

Oui, il peut y avoir mieux ; mais il faut que cette vie à deux, que l'on appelle le mariage, résulte de l'union de deux vies individuelles, toutes deux fortes et sérieuses ; il faut que la femme, comme le mari, apporte au fonds commun son contingent de spontanéité, de réflexion, de principes, d'idées et de foi. Sans cela, nous tombons dans la première de nos deux alternatives, c'est-à-dire que nous associons une force réelle avec une nullité ; se marier ainsi, ce n'est pas, pour l'homme, enrichir sa vie intellec-

LES DERNIERS OUVRAGES DE M. MICHELET 16o

tuelle et morale, c'est l'encombrer. Mais il faut en outre, dans la foi des deux époux, malgré toutes les divergences possibles, un élément supérieur qui leur soit commun. Je conçois, par exemple, fort bien un mariage entre un homme protestant et une femme catholique ou L'inverse, s'ils savent se rencontrer dans les principes les plus élevés du christianisme; je conçois également fort bien un mariage entre une femme chrétienne et un homme philosophe, s'ils savent l'un et l'autre s'élever à cette pensée qui est au-dessus de toutes les religions et de toutes les philosophies, que les vrais adorateurs de Dieu sont ceux qui le cherchent d'un cœur sincère, quelle que soi! au reste la formule de leur croyance. Sans un principe pareil, qui domine tout et qui serve de lien, les époux ne vivent pas soûle même ciel, et le mariage ne peut être qu'une union matérielle ou une lutte constante, pire cent Fois que l'enfer.

Je ne sais ce qu'en pense la médecine; mais, aux yeux de la morale, je crois que le mariage qui consiste dans l'absorption de la femme par le mari n'est pas un vrai mariage. Le mariage suppose l'harmonie et la libre communion de deux Ames, non leur fusion. Bon Dieu ! que le mariage doit être ennuyeux et stérile après la réussite d'un travail d'initiation comme celui dont parle M. Michelet! L'homme rentre chez lui et croit y trouver quelqu'un ; erreur : il y

trouve l'écho affadi ou exagéré de sa pensée, il y trouve son ombre qui l'attend. Il croyait être à deux et il est seul.

Le rôle de la femme compris comme le comprend l'auteur de l' Amour, le mariage manque de dignité dès le début et doit en manquer jusqu'au bout. M. Micbelet s'est chargé de le prouver.

La jeune fille ne se donne pas, elle s'abandonne. Comment pourrait-elle se donner, elle qui ne s'est jamais possédée ? Elle a attendu, comme Andromède captive, l'heureux libérateur. Persée, après avoir sauvé Andromède, l'a initiée; il l'a créée sa femme, et tout lui a merveilleusement réussi. Ils vont jouir d'un bonheur durable. Mais non ; suivons plutôt l'histoire de ces deux époux, que M. Micbelet accompagne du berceau à la tombe : « Andromède (le lecteur nous pardonnera de donner aux personnages anonymes de M. Michelet un nom que nous prenons dans son livre ; pour le reste, nous citons textuellement), Andromède a atteint le moment de sa force. On le sent à une certaine expression grande et sereine que sa beauté a prise. Un neveu de Persée, tout à coup orphelin, leur est retombé à dix ans. Andromède, alors bien jeune, qui n'avait que vingt ans, ne l'a pas moins reçu comme une mère, a pleuré la sienne avec lui, et plus que lui, l'a comblé de caresses. Il est mis aux écoles, revient chaque année en vacances, de plus en plus vif, agréable,

doux et hardi, et ne doutant de rien. Il a douze ans, quinze ans ; toujours reçu très tendrement, comme un frère aîné de l'enfant. On ne lui envie point (pas plus qu'à l'autre, si petit,) les caresses innocentes. Seulement, l'effet est différent. Un jour que devant son mari elle joue à courir avec lui, elle est, comme on peut croire, tout d'abord attrapée, prise... Il faut qu'elle paie d'un baiser, laisse faire... Mais ce n'est pas le seul; au second, elle perd la tête, rend, et plus qu'il ne donne; elle reste un moment sans force dans ses bras : plus de respiration. Il est très rouge, elle très pâle. Il ramène en riant la tremblante colombe. Le mari rit aussi, elle point ; elle a la fièvre et elle la garde tout le jour. »

Andromède, il est à souhaiter que les vacances du neveu de Persée ne soient pas longues ; car, dès ce jour même, il ne s'agit de rien moins que de savoir si tu finiras comme les héroïnes de Duclos ou comme celle de Mme de Lafayette.

Il est des personnes qui, après avoir lu cette page (la 253e), ont posé le livre. Elles ont eu tort ; elles auraient dû le lire jusqu'au bout ou le poser longtemps auparavant. Andromède n'est que logique avec elle-même et fidèle à son point de départ. Quand on s'est donnée à un, il est à croire qu'on ne se donnera pas à un autre; mais s'abandonner à un est une raison pour que l'on s'abandonne à tous. Le mariage et l'initiation d'Andromède doivent con-

duire là et pas ailleurs. Envisagé comme roman, le livre de VAmoiir ne manque pas d'une certaine vérité.

Cette page est la plus vraie du livre, parce qu'elle en trahit naïvement l'insuffisance morale. Je n'en connais qu'une qui la vaille; c'est celle où le mari, après avoir reçu l'aveu de sa femme, entreprend de la guérir. Que fait-il, l'intelligent Persée? Si son neveu est un homme du Nord, blond et mélancolique, il conduit Andromède au nord pour l'habituer aux blonds mélancoliques ; si c'est un homme du Sud, brun, vif, ardent, il la conduit au sud pour l'habituer aux hommes bruns, vifs et ardents. Je laisse à juger aux femmes s'il faut avoir plus de pitié d'elles pour les maux dont M. Michelet les croit menacées ou pour les remèdes qu'il leur prépare.

J'ai pitié, pitié profonde pour l'être anormal que M. Michelet nous révèle et auquel il donne le nom de femme. Ce n'est pas la femme libre et forte : c'est l'enfant gâtée et l'enfant irresponsable. Comme fille, elle n'est rien; comme femme, elle ne devient quelque chose que pour s'annihiler dans son mari; comme veuve, que sera-t-elle? On ne se console d'une affection brisée qu'en resserrant les liens d'une affection plus haute. Mais Andromède n'a connu de dieu que Persée. Persée mort, il lui reste le néant ; il n'y a rien de mieux à lui conseiller qu'à

suivre l'exemple des femmes de l'Orient, à se jeter sous le char du dieu des Hindous.

Je sens que je juge avec sévérité le livre de M. Michelet, et pourtant je ne crois pas y mettre d'injustice. Je rends mon impression : elle a été très nette et très vive. Heureux serais-je de m'être trompé, car mille choses m'ont séduit dans ce volume. A travers le livre on voit l'homme, et l'homme gagne le cœur même des contradicteurs les plus décidés : il a l'esprit jeune, ardent; l'âme généreuse, noble et droite. Je voudrais pouvoir me rencontrer avec un homme comme M. Michelet, et je souffre de la distance qui nous sépare. Si au moins ce livre n'était qu'un tableau de mœurs ! il aurait sa vérité, malgré de poétiques rêveries ; mais s'il faut y voir un modèle à suivre, un idéal proposé à un siècle dont l'âme diminue, un contre-poison salutaire, je ne puis que désespérer du remède. Heureusement qu'il n'est pas encore temps de désespérer du malade.

Au reste, ce livre ressemble à beaucoup de livres qui viennent de France et qui parlent aussi de la femme. A en juger par sa littérature, la société française fait à la femme une fausse position. Elle l'encense et elle ne l'estime pas. On l'accable de soins et d'hommages ; on la fait briller et, dans le fond, on la tient pour chose légère : on dirait une divinité qui a des milliers d'adorateurs et qui n'a pas un croyant.

En France la femme se mêle de tout beaucoup plus que de ce qui est sa grande affaire. Elle est au comptoir où elle surveille les commis; elle est chez le banquier de son mari où elle négocie une lettre de change ; elle est à la cour où elle intrigue avec habileté et succès. Cette position, peu normale, l'élève et l'humilie. Sa place véritable, plus modeste et plus digne, est auprès du berceau de son enfant, où elle surveille d'un œil de mère l'avenir de l'humanité. M. Michelet a eu la noble intention de l'y ramener ; là est le beau côté de son livre ; il veut reformer et resserrer le cercle autour du foyer. Pourquoi faut-il que là même, en présence de ce berceau que Dieu confie à la femme, et qui dit assez ce qu'elle peut et ce qu'elle vaut, il ne sache pas se dépouiller complètement de préjugés trop français, et qu'en l'obsédant de tant de soins, il l'entoure de si peu d'estime ?

Page 1