QUI N'EXISTE PAS
Les écrivains ont quelquefois la faiblesse de s'envisager comme des semeurs d'idées. Cela parait très orgueilleux, et pourtant c'est tout simple. On ne se résigne guère à travailler en pure perte, e^ celui qui ne voit pas lever autour de soi la moisson qu'il espérait, se figure quelque semence qui, emportée par le vent, a trouvé ailleurs une terre propice et y germe à son insu. J'ai peine en écrivant ces lignes à me défendre de cette espérance. J'imagine un jeune homme de talent, né studieux, mais qui cherche sa voie. Il y en a tant. Ce n'est pas le talent qui manque le plus, c'est le bon emploi du talent. On perd ses meilleures années en essais infructueux, on se
1 Ces pages ont fourni la matière d'un discours, devant un auditoire mixte, dans les séances du soir au Rathhaus, à Zurich.
décourage, et Ton jette le manche après la cognée, à moins qu'on ne se rabatte sur la poursuite de succès trop faciles. Quelle fortune que d'avoir de bonne heure un but ! C'est l'étoile qui marche devant nous. Eh bien, voici un but, voici une œuvre à faire, assez grande pour remplir une vie, assez haute pour enflammer l'espoir de la jeunesse, assez nettement définie pour que, dès les premiers pas, on se sente sur un chemin qui mène quelque part. L'homme de cette œuvre doit se trouver. Qui sait si ces lignes ne lui tomberont pas sous les yeux ?
C'est d'histoire qu'il s'agit. Le rôle de l'histoire dans la pensée des peuples modernes est tous les jours plus grand. Elle fournit à elle seule la moitié de leur littérature. Il n'y a pas d'objet qui ne trouve son historien ; un seul excepté, l'histoire elle-même. On n'a pas encore l'histoire de l'histoire, ou l'on n'en a que des fragments dispersés. Et cependant quel grand sujet ! L'histoire n'a pas eu seulement la bonne fortune de voir son domaine s'agrandir et des ouvriers y accourir de toutes parts ; elle est montée dans la hiérarchie intellectuelle jusqu'à devenir l'étude suprême, celle où tout aboutit et dont tout relève. Déjà les études littéraires, rangées à sa suite, font partie de son cortège ; on ne lit plus les auteurs pour n'y trouver qu'une occasion d'exercices de rhétorique ; on cherche en eux les représentants du génie d'un siècle et d'une société. La poésie elle-
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même, la poésie vivante, celle d'aujourd'hui, paie tribut à l'histoire. Nos plus grands poètes finissent par une « légende des siècles » ; c'est le sujet actuel, l'épopée de l'humanité. La philosophie, cette fière science de l'absolu, qui n'aspirait à rien moins qu'à gouverner l'histoire, a dû, elle aussi, régler son ambition; soumise aux faits, c'est de l'histoire qu'elle attend désormais son pain quotidien. Les sciences naturelles, après s'être longtemps tenues à l'écart, sont entrées à leur tour dans ce vaste concert. Elles ont découvert les archives du monde, et en déchiffrent les documents ; elles travaillent à la préface sans fin de l'histoire de l'humanité. Seules, les sciences mathématiques semblent demeurer solitaires dans leur haute abstraction ; mais leur isolement est plus apparent que réel : les mathématiques grandissent par leurs applications physiques et chimiques, applications qui tendent à l'histoire par les sciences naturelles. Les mathématiques onl créé l'astronomie, qui est, tout entière, une science du passé. Ce rayon qui tombe des astres a mis du temps à franchir* l'espace, peut-être quelques minutes, peut-être des milliers d'années ; peut-être est-ce de la lumière préadamite, comme disait Herschell. Les savants qui en analysent le spectre sont des érudits qui remuent aussi la poussière des siècles, et les poètes qui le chantent se font une étrange illusion s'ils se croient plus modernes que ces clas-
siques, leurs devanciers, qui ne voyaient rien audelà de Rome et de la Grèce. Le ciel n'est que le plus grand des tableaux d'histoire, et dans l'infini de l'espace l'homme voit de ses yeux l'infini du temps.
Nos connaissances tendent à se coordonner selon l'ordre des âges auxquels elles se rapportent, 'depuis l'astronomie qui remonte à la nébuleuse jusqu'aux objets d'étude nés du développement des sociétés actuelles. Les branches même qui semblent ne se rapporter qu'au présent ne s'en rattachent pas moins à l'histoire, car le présent, toujours insaisissable, n'est que le passé le plus rapproché de nous. Quiconque n'est pas étranger au mouvement actuel des sciences, a le sentiment plus ou moins net de ce travail de coordination historique. C'est la grande conquête de la curiosité moderne. Nous voyons l'ordre se faire à mesure que nous embrassons un plus vaste horizon. Nos pensées, au lieu de s'envoler dans l'espace, chacune pour soi, vont se rejoindre dans la suite des temps ; elles s'y donnent la main comme les années aux années, les siècles aux siècles, et si la chaîne en est interrompue quelque part, l'imagination n'a pour la continuer qu'à se jeter dans l'avenir, en supposant acquises certaines connaissances qui nous manquent encore. Rien de semblable n'était possible il y a deux, trois, quatre siècles. On ne se figure pas la confusion d'idées, le
chaos de préjugés et d'aperçus contradictoires qui régnaient encore au dix-septième siècle, et même au dix-huitième, dans les esprits les mieux faits, les plus ouverts et les plus cultivés. Seuls, quelques rares génies avaient le pressentiment de l'œuvre qui s'accomplissait en secret et des perspectives réservées à leurs heureux successeurs. Aujourd'hui, pour peu que nous donnions à la lecture une ou deux heures par jour, nous voyons un ensernhle se dégager des fragments épars que nous apportent mille publications diverses; nous n'en sommes plus à épeler quelques mots çà et là, à rassembler quelques débris de feuilles volantes arrachées au grand livre de la nature ; le grand livre lui-même est à demi restitué, nous pouvons le feuilleter et nous y rencontrons de chapitre en chapitre des pages déjà déchiffrées.
L 'histoire de l'histoire sera celle de ce progrès. Klie dira les conquêtes de la curiosité humaine : elle dira comment l'horizon a reculé, comment, à force de regarder, on a vu plus de choses, et comment, en se multipliant, les choses se sont expliquées les u nos par les autres. Ne fût-elle que cela, il vaudrait la peine de l'écrire. Mais elle sera plus encore. L'histoire de la curiosité humaine sera en même temps celle du plus grand des arts, l'art de dire, l'art de conter. Cet art divin, qui se confondit dans l'origine avec celui de chanter, qui fut celui d'Homère avant
d'être celui d'Hérodote, et qui maintenant retourne à la poésie par l'érudition, est devenu plus difficile à mesure qu'il a dû embrasser un espace plus étendu et s'appliquer à des sujets plus variés. Rien n'est simple aujourd'hui. La vie et l'étude se compliquent et se ramifient à l'infini. On s'enfonce partout dans la spécialité, et cependant on se refuse à jamais perdre de vue les grandes lignes générales. Il faut que, du même coup de pinceau, l'historien dégage les premiers plans et fasse apparaître les lointains. Le détail minutieusement étudié, l'ensemble toujours entrevu : voilà le problème. Chaque sujet d'ailleurs, ou plutôt chaque partie de chaque sujet demande de plus en plus à être traité selon son caractère. On veut que la physionomie des hommes et des choses, et leurs aspects toujours mouvants et multiples se réfléchissent tour à tour, avec une égale netteté, dans le récit de l'historien. Voici, je suppose, une bataille qui va se livrer : — nous demandons à entendre le son du clairon et à sentir l'odeur de la poudre, à voir le choc des masses tumultueuses et le désordre de la mêlée, mais sans préjudice des savantes combinaisons par lesquelles la stratégie intervient dans ce chaos ; avant la bataille, nous demandons à assister au conseil ; nous voulons entendre chuchoter la diplomatie autour du ministre des affaires étrangères ; nous voulons examiner les plans du ministre de la guerre et vérifier les adcli-
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tions du ministre des finances ; nous voulons savoir ce qu'on pense des chances de la journée dans les cercles politiques ; rien ne nous est indifférent de ce qui se dit dans les salons, se crie dans les clubs, et se discute dans la presse. Il ne nous suffit pas de voir l'armée; nous voulons voir derrière elie le peuple où elle se recrute ; nous voulons savoir son éducation et ses mœurs, ce qu'il croit et ce qu'il aime, ce qu'il chante et ce qu'il travaille, car tout se tient, tout se lie, et quels que puissent être les accidents d'une rencontre, l'issue définitive de la lutte est fixée d'avance, pour chacun des adversaires, par ce qu'il est, par ce qu'il vaut, en sorte que dans son passé on peut lire son avenir. Et toutes ces choses diverses, nous ne voulons pas les savoir en gros seulement ; nous demandons à les avoir distinctement présentes à la mémoire lorsque s'engage la bataille ; aussi le secret du véritable historien consiste-t-il à ne jamais les laisser oublier, à si bien démêler la complication des faits, à les grouper si heureusement qu'ils s'appellent les uns les autres et qu'il lui suffise d'un mot, au moment voulu, pour éveiller dans l'esprit une multitude d'images. Ce n'est point un spectacle d'un intérêt médiocre que de voir l'histoire lutter de siècle en siècle contre cette difficulté croissante, exigeant un art plus profond à mesure qu'elle devient une science plus étendue.
Ce n'est pas tout encore : l'histoire de l'histoire serait à sa manière celle de l'éducation morale des peuples. Les événements qui agitent le monde sans jamais lasser notre curiosité sont moins importants en eux-mêmes que par l'impression qu'ils produisent; leur reflet dans l'intelligence humaine est ce qui mérite surtout d'être étudié. Je parlais de bataille. Le récit de la bataille de Waterloo, par exemple, sera toujours instructif, toujours émouvant ; mais ce qui serait plus instructif encore serait de comparer les récits divers et successifs de cette même bataille de Waterloo. Si cette comparaison était bien faite, elle ne serait pas instructive seulement, elle serait aussi dramatique ; on y verrait l'esprit de vérité entrer en lutte contre l'orgueil triomphant ou froissé, et, souvent vaincu, revenir sans cesse à la charge pour se faire jour au milieu des amours-propres aveugles. Ce spectacle vaut, peut-être, celui d'escadrons se ruant sur des soldats formés en carrés. Et ce n'est pas uniquement à propos de certains faits plus saillants que l'histoire de l'histoire nous donnerait ce spectacle à la fois instructif et dramatique ; elle nous le donnerait de période en période dans chacune de ses divisions principales ; elle nous le donnerait dans l'ensemble. Car l'esprit de l'histoire n'est pas d'abord ou n'est que rarement un esprit d'exactitude. Souvent elle laisse à la légende le temps de s'emparer des évé-
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nements et de les transformer en capricieuses fictions ; d'autres fois, suivant de près les faits qu'elle raconte, elle s'inspire des passions qu'ils ont déchaînées ; toujours elle a quelque victoire à remporter sur les préjugés et les étroitesses du patriotisme. Le premier instinct de quiconque parle de soi n'est point de dire la vérité. Aussi l'histoire de chaque peuple a-t-elle coutume de flotter d'abord dans les nuages de l'apothéose, et il faut toute la volonté d'un esprit juste et d'une conscience incorruptible pour la faire descendre de ces hauteurs et la soumettre à une exacte discipline. Moment critique et pénible : de gracieuses légendes se dissipent; des rêves qu'on avait pris pour des souvenirs s'envolent en fumée ; il ne reste rien parfois de tel héros cher à l'imagination populaire, ou le peu qui en reste n'a plus rien d'héroïque; mais si douloureux que soit ce passage, encore faut-il le franchir, à moins de se condamner à une enfance perpétuelle, car, sans la vérité vraie, il n'y a point de moralité réfléchie, ni de virilité d'esprit, ni même de cette poésie plus profonde, la poésie des choses, qui, dans l'âge de la maturité, nous console et nous dédommage de celle des illusions.
Histoire de la curiosité humaine, histoire du grand art de conter, histoire de l'éducation morale des peuples : voilà ce que serait ce livre qui n'existe pas encore, mais qui se fera. Il est dans l'esprit du
siècle. Plus d'un chapitre déjà en a été brillamment esquissé, et Ton n'a qu'à chercher pour en voir partout les éléments répandus : membra disjecta. Je m'étonne que nous en soyons encore à l'attendre. Les écrivains actuels sont habiles à exprimer ce qui n'est dans le public qu'à l'état de vague soupçon, de germe obscur et confus ; ils préviennent nos désirs, ils pressentent même nos caprices ; pourquoi négligent-ils quelques-uns de nos plus réels besoins ? Pourquoi, dans ce siècle avide de toute espèce de bonne histoire, ne nous fait-on connaître que d'une manière partielle, fragmentaire, et comme à regret, ce que l'histoire a de plus instructif et de plus savoureux. On nous donne à ronger l'extérieur des os, mais on nous refuse cet aliment « élabouré à perfection de nature », comme l'appelle Rabelais, la « substantifique mouelle» qui est à l'intérieur. L'histoire est belle; mais le plus beau chapitre en est encore à écrire, l'histoire de l'histoire.
Je n'ai pas l'intention de tracer ici le programme, de dessiner le plan du livre qui n'existe pas. Il faudrait, ne fût-ce que pour en arrêter les lignes essentielles, ne pas être enfermé dans les étroites limites d'un discours ou d'un article de revue, sans parler des études qui me resteraient à faire pour oser toucher à toutes les parties de ce grand sujet. Mais le hasard veut que, dans la littérature fran-
çaise, la ligne à suivre soit assez bien marquée pour qu'on puisse l'indiquer par de simples jalons posés de siècle en siècle. Ceci peut se faire en quelques moments, et si, le dernier jalon posé, les personnes qui m'auront accompagné se font, comme je l'espère, une idée plus claire de l'intérêt que pourrait offrir le voyage, peut-être ne regretteront-elles pas le temps employé à en prendre un avant-goût dans cette course à vol d'oiseau.
C'est à cinq ou six siècles en arrière que nous plantons notre premier jalon. La France avait alors un chroniqueur nommé Geoffroy de Villehardouin, l'un des plus anciens parmi ceux qui ont écrit en langue vulgaire. Il n'eût probablement jamais songé à nous laisser en héritage des parchemins manuscrits, si la fortune ne l'eût jeté dans de mémorables aventures. L'étonnement, voilà ce qui a fait un chroniqueur de Geoffroy de Villehardouin. Et vraiment, il y avait de quoi s'étonner. On était au temps des croisades. Les premières grandes croisades, celle de Pierre-l'Ermite, de Godefroi de Bouillon, de Philippe- Auguste, avaient eu lieu; mais à la voix d'un nouveau prédicateur s'allume un reste d'enthousiasme, et de nombreux chevaliers français partent pour la Terre- Sainte. Cette expédition se laissa distraire en chemin ; elle fit l'école buissonnière. En passant, elle conquit l'empire d'Orient, et s'embarrassa si bien dans sa conquête qu'elle n'en put sortir. Parti maréchal de
Champagne, Villehardouin se trouva maréchal de Romanie, vassal de Raudouin, qui de comte de Flandres était devenu empereur d'Orient. Sa chronique est destinée à nous raconter les événements qui lui ont valu cette singulière fortune, et comme s'il craignait qu'on n'eût peine à le croire, il dit et répète qu'il ne ment pas d'un mot à son escient. On connaît sa formule : « Et bien le témoigne Geoffroy de Villehardouin, le maréchal de Champagne. » Témoigner, le mot est juste. Cette chronique est réellement un témoignage, et jamais peut-être historien ne remplit plus à la lettre les devoirs de la sincérité. Sous ce rapport, l'histoire en langue française a mieux commencé que beaucoup d'autres. Il est vrai qu'on pourrait lui trouver dans les chansons de gestes un autre commencement plus ancien et tout poétique.
Au reste, Villehardouin est aussi peu curieux que possible. On dirait un homme prudent, un homme plus jaloux de ne pas broncher que de beaucoup apprendre, qui, entraîné dans un périlleux voyage, regarde son chemin, et ne se laisse distraire ni parle paysage, ni par les passants. Il est peintre, mais sans le vouloir, et uniquement parla netteté concise avec laquelle il rend des impressions toujours naïves et franches. Une fois ou deux il s'émancipe jusqu'à se complaire en ses tableaux; c'est le cas lorsqu'il arrive devant Constantinople, et qu'il dit l'émotion de l'armée en voyant s'étager sur les rives du Ros
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phore la vaste métropole. Mais il est facile de voir que ce n'est pas en curieux qu'il admire. Cette ville, il s'agit de la prendre, et ce qui le frappe, c'est sa grandeur, le peuple qu'elle doit contenir et les tours qui l'enceignent. Rude besogne pour une poignée de guerriers. Ce tableau si souvent cité est moins un tableau qu'une exclamation, un cri d'étonnement. D'ailleurs, Villehardouin ne s'informe ni de la géographie des pays qu'il traverse, ni des mœurs des habitants, ou s'il le fait c'est pour son usage particulier, et rien n'en perce dans sa chronique. Villehardouin est un homme d'action qui consigne en peu de paroles ce qu'il a fait et ce qu'il a vu, aussi gravement et sobrement que s'il déposait devant un tribunal.
Voilà le point de départ de l'histoire proprement dite en langue française, en voilà la première forme, et il semble difficile d'en imaginer une plus simple et plus attachante dans sa simplicité. Du côté de la sincérité, tous les devoirs sont remplis; ils le sont d'autant mieux que la voie s'ouvre [dus étroite devant le chroniqueur et qu'il a l'esprit moins distrait. Il n'a pas besoin de critique, La candeur lui suffît.
Le récit de Villehardouin ne va pas au-delà de 1207. Lui-même mourut quelques années plus tard. On peut donc envisager cette chronique comme nous donnant la mesure du génie historique au commen-
cernent du treizième siècle, autant du moins qu'il trouvait dans la langue vulgaire un moyen d'expression suffisant. Un autre chroniqueur va nous permettre de constater les progrès accomplis dans l'espace d'un siècle.
En 1248, la France était tout entière aux préparatifs d'une nouvelle croisade, mais l'enthousiasme avait fort baissé, et peut-être l'expédition n'eût-elle, jamais eu lieu sans la ferme volonté de saint Louis, qui avait fait un vœu, et quis n'était pas homme à manquer de parole, surtout à Dieu. Cette croisade eut aussi son chroniqueur dans la personne d'un compatriote de Villehardouin, le sire de Joinville, sénéchal de Champagne. De toutes les chroniques du moyen âge, il n'y en a point de plus pittoresque, de plus gracieuse que celle de Joinville. Tout concourt à en augmenter l'intérêt : la personne de saint Louis, ses tragiques aventures, et le talent naïf du conteur. Qu'on a de peine à ne gas s'arrêter un instant pour écouter leurs devis et propos, le soir, à la proue du navire! Celui qui écrira l'histoire de l'histoire répétera ces entretiens charmants, dont quelque chose déjà a passé dans les leçons de M. Villemain, ce critique heureux qui, venu le premier, a enlevé la fleur de tant de sujets. Pour nous, nous n'avons à parler de Joinville que pour dire en quoi il marque un progrès sur son prédécesseur dans le sentiment et la conception de l'oeuvre historique. Esprit aimable,
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gentil compagnon, Joinville est moins grave sans être moins sincère. Il n'a pas la formule de Yillehardouin, mais comme lui, peut-être plus encore, il se sent sous le poids d'une religieuse obligation. La reine Jeanne de Navarre lui a fait promettre d'écrire ce qu'il a su et ce qu'il a vu de saint Louis ; c'est une promesse qu'il remplit, et il commence « au nom de Dieu ». Mais il est plus curieux, et avec la curiosité apparaît la crédulité. Villehardouin, je le suppose, avait aussi sa crédulité; mais il va si droit son chemin qu'on n'a guère l'occasion de s'en apercevoir, .loinville, lui, a des digressions. Il ne pense pas qu'il soit possible de raconter une campagne dans un pays tel que l'Egypte sans parler de ce pays, de ses habitants, de leurs mœurs, et surtout de «ce grand fleuve Nil » qui le traverse. Il en parle non-seulement en homme qui à vu, mais en homme qui a fail des questions. Il a voulu savoir où le Nil prend sa source et ce qu'on a exploré de son cours. « 11 nous faut premièrement, dit-il, parler du fleuve qui vient par l'Egyptç, et ce que je vais vous en raconter est pour vous faire comprendre certaines choses qui touchent à ma matière. » Et aussitôt il raconte comment ce fleuve est différent de tous les autres, car au lieu de se grossir, à mesure qu'il descend, du tribut d'affluents divers, il vient tout en un canal jusqu'en Egypte, et, arrivé là, jette par le pays sept branches pour l'arroser. Après la Saint-Rémy, ses
eaux couvrent les plaines, et l'on ne sait pas d'où vient cette eau, sinon de la volonté de Dieu. Il charrie toutes sortes de denrées précieuses, qui donnent lieu à une pêche et à un commerce lucratifs, gingembre, rhubarbe, bois d'aloès, cannelle, ce qui n'a rien de surprenant, car il vient du Paradis terrestre, et c'est le vent qui souffle dans les forêts du Paradis qui abat ces richesses et qui les jette dans le fleuve. Plusieurs fois le sultan de Babylone (le Caire) a voulu faire remonter le cours du Nil; mais les plus hardis explorateurs se sont arrêtés devant une paroi de rochers d'où le fleuve tombait. Plus liaut, le pays leur a paru bien beau et planté d'arbres à foison, non toutefois sans quelque danger, car des i iicrrci Iles de diverses bêtes sauvages, lions, éléphants, serpents, venaient les regarder de la rive.
Ailleurs, venant à rencontrer les Bédouins, il s'interrompt brusquement : « Parce que cela importe à la matière, je vous dirai quelles gens sont les Bédouins. » D'abord Joinville parle d'une manière assez embrouillée de la secte des assassins, du Vieux de la montagne et d'Ali, dont il fait l'oncle de Mahomet. Puis vient une vive description des mœurs des Bédouins et de leur vie nomade. « Leur croyance est telle que nul ne peut mourir qu'à son jour, et pour cela ils ne veulent pas mettre d'armure, et quand ils maudissent leurs enfants, ils leur disent : Ainsi soistu maud{t comme le Franc qui met une armure par
crainte de la mort. En bataille ils ne portent que l'épée et la lance. Presque tous sont vêtus de surplis ainsi que les prêtres; leurs têtes sont vêtues de toiles qui leur vont par dessous le menton, et ce sont bien laides et hideuses gens, car les cheveux de leur tête et de leur barbe sont tout noirs. » — Ce discours sur les Bédouins se prolonge deux pages durant, et se termine par une réflexion précieuse, qui montre le singulier effel que produisirent les croisades, en faisant plus de chrétiens mécréants que de mécréants chrétiens : « J'ai vu en ces paysci, depuis que je revins d'outre-mer, quelques déloyaux chrétiens qui suivaient la loi des Bédouins, et disaient que nul ne pouvait mourir qu'à son joui-, et leur croyance est si déloyale qu'il vaut autant dire que Dieu n'a pas le pouvoir de nous aider... »
Il y a bien des naïvetés dans les pages que je viens de citer ou de résumer; il n'en <isl pas moins vrai que nous rencontrons ici, dans l'histoire de la littérature française, le premier symptôme, le premier éveil de la curiosité moderne; nous touchons à Tune des sources de toute cette critique qui nous entraîne aujourd'hui el nous déborde, source modeste, mais source d'un grand fleuve, qui, au lieu de couler dès l'abord tout en une masse et par un seul canal, comme le Nil de Joinville, se grossira, ainsi que les fleuves ordinaires, d'une multitude do rivières et de ruisselets, en sui-
vant son cours en aval à travers les siècles. Et ce qui achève de marquer la différence de Villehardouin à Joinville, c'est que celui-ci ne se propose pas uniquement de rendre témoignage de ce qu'il a vu, mais qu'il veut encore « faire un livre », comme on le lui a demandé, « des saintes paroles et des bons faits de notre roi saint Louis ». La chronique de Villehardouin est personnelle ; Joinville ne se renferme pas en lui-même, il se préoccupe de dessiner une physionomie. En un sens, il y réussit mieux que ne pourrait le faire l'art le plus raffiné. L'impression qu'il laisse n'est pas celle d'un récit, mais celle de la chose même. Quand on l'a lu, on se persuade qu'on n'a pas seulement entendu parler des croisades, mais qu'on a assisté à l'une de ces expéditions mémorables et qu'on en est revenu de la veille. En un autre sens, Joinville est insuffisant. Il ne fait pas le tour de son héros; il voit trop en lui le saint homme, et pas assez l'homme politique de sens supérieur; mais il n'importe. Incomplet à quelques égards, le portrait tracé par Joinville est bien un portrait. L'intention y est, et la ressemblance aussi. L'histoire désormais, aussi bien que la poésie, figurera des personnages, les fera vivre et marcher devant nous. Sciemment et volontairement, elle va devenir une grande peinture des choses humaines. L'horizon s'ouvre.
Joinville écrivit sa chronique sur ses vieux jours.
Il y travaillait à la mort de Jeanne de Navarre, en 1305, et la dédicace qu'il en a faite à Louis le Hutin, est de 1309. Joinvilie avait alors près de quatrevingt-cinq ans. Il mourut en 1317, et vingt ans plus tard, en 1337, il lui naissait un successeur, qui devait tracer non le portrait d'un homme, mais celui de toute une époque. Villehardouin a laissé des mémoires personnels, Joinvilie a écrit la vie d'un homme, Froissart va tenter une espèce d'histoire universelle. Villehardouin et Joinvilie sont historiens par occasion ; ils ne l'auraient jamais été si la fortune ne les eût fait assister à des événements considérables. Froissart est historien par vocation, il veut l'être, ce sera le but de sa vie, et il est le premier qui en prenne le titre. Grand progrès dans le développement de l'histoire française que ce dessein prémédité d'être historien et de s'y consacrer tout entier.
Mais comment exécuter un dessein pareil en plein quatorzième siècle, et sans être soi-même directement mêlé aux affaires du temps*? De quelle façon s'y prendre*? Rien qui ressemble à notre publicité actuelle. En politique règne le secret. Les communications sont lentes, difficiles, et à moins d'occuper un de ces postes où tout finit par aboutir, il faut s'en remettre à la voix publique et se résigner à ne savoir avec quelque certitude que ce qu'on voit. Froissart ne se laisse pas arrêter pour si peu. Si les ren-
seignements ne viennent pas à lui, il ira les chercher, et le voilà qui commence un long voyage, un voyage qui sera presque aussi long que sa vie, et qui, avec des temps d'arrêt et des méandres infinis, le conduira tour à tour dans toutes les parties de la France, en Bourgogne, en Angleterre, en Italie, dans les Pays-Bas de Hollande, etc. Froissait est historien comme pourrait l'être le Juif-Errant, avec cette différence toutefois que le Juif-Errant, toujours chassé par le tourbillon, n'a pas le temps, lorsqu'il interroge, d'attendre la réponse, tandis que Froissart, toujours en mouvement, est toujours de loisir. Il va butinant de pays en pays, ne dédaignant rien de ce qu'il rencontre au passage, et s'arrêtant des semaines, des mois, s'il le faut, aux lieux de grande récolte. S'il trouve en son chemin un homme qui ait joué un rôle marquant, il s'attache à lui et ne le lâche pas tant qu'il espère en obtenir encore quelque information. S'il y a fête quelque part, partant grande assemblée, il y est toujours le premier. Il aime à avoir compagnie pour voyager, et les journées qu'il fait, chevauchant par monts et par vaux, se passent à deviser. Il est connu dans toutes les cours plus que ne le fut jamais chevalier ni troubadour. Partout il a des gens prêts à l'informer, et les princes eux-mêmes, désireux de figurer avantageusement dans sa chronique, ne trouvent pas au-dessous d'eux de lui faire grand accueil et de l'honorer. Villehardouin
avait témoigné pour lui-même; Joinville pour un tiers ; Froissait fit causer son siècle. Sa chronique embrasse l'histoire de la France et de l'Angleterre, avec des fragments considérables de celle de tous les pays voisins, pendant les deux derniers tiers do quatorzième siècle et les premières années du quinzième. L'histoire ainsi recueillie, à force de voyages et de causeries, ne pouvait guère être plus universelle. Elle a, sous ce rapport, atteint sa limite.
Ne demandez à Froissart ni l'ordre, ni l'esprit de suite qu'on exige des historiens modernes. La singulière façon dont il a rassemblé tant de matériaux est visible dans sa < * 1 1 r < > r i î < j 1 1 o même. H suil moins le (il des événements que celui de ses informations. Les épis entrent dans la gerbe par poignées, à mesure qu'ils lui viennent. Mais, malgré les solutions de continuité, les ruptures, les lacunes, et un mouvement toujours ondoyant et capricieux, la physionomie de l'époque ressort vivement do l'ensemble. Le désordre même du récil y ajoute un trait de caractère. On connaît mieux ce siècle lorsque, en en lisant l'histoire, on" voit à quel prix elle y était possible. Au reste, Froissart était né pour être le plus vivant des conteurs. Son talent est tout de curiosité et de vivo imagination.il a, comme les enfants, les yeux grands, candides et bien ouverts. Aucune préoccupation étrangère, aucun parti pris ne lui troublent la vue. On ne devinerait pas sa nationalité si l'on n'avait
pour en juger que ses seules sympathies. Il est de tous les pays ; il représente en histoire le cosmopolitisme chevaleresque au sein de la féodalité. Il ne se demande pas d'où viennent ceux dont il retrace les exploits ; il les met en scène tels qu'il les voit, et il le fait avec tant de naturel que l'illusion est complète. La réalité se mire chez un historien pareil. Cette chronique, c'est la scène du monde ; tout y est remuement et fourmillement. Froissart produit en grand, sur un théâtre qui embrasse une partie considérable de l'Europe, l'etïet d'illusion que ses prédécesseurs produisaient en petit, et l'on peut dire qu'il a porté l'histoire naïve à son plus haut point, non d'étendue seulement, mais aussi de puissance et de perfection.
Cependant, comme il arrive toujours, le moment même où cette perfection est atteinte est celui qui laisse entrevoirla décadence possible, le germe caché d'insuffisance et de corruption. L'effet d'illusion produitparFroissartn'estpossible que chez les historiens contemporains des faits qu'ils racontent. Il faut avoir vu les événements ou les recueillir de la bouche de témoins oculaires, au moment où l'impression en est toute fraîche encore. L'art naïf d'un Froissart rencontre donc ses limites nécessaires dans la courte durée de la vie humaine. Et puis, ce n'est pas tout que la candeur. Pour être vrai, il ne suffit pas d'être sincère, il faut être complet ; il faut embrasser son sujet
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et le pénétrer de part en part. Or, à mesure que de Villehardouin à Joinville et de Joinville à Froissart, l'objet devient plus vaste, à mesure aussi il est moins complètement embrassé, moins intimement pénétré. Villehardouin est complet dans sa simplicité primitive. Il a dit tout ce qu'il avait à dire, et il n'y a rien à ajouter à sa chronique, rien non plus à en retrancher. Joinville, qui veut embrasser davantage, est déjà moins complet. Le caractère de son héros lui échappe en partie. Quant à Froissart, tout universel qu'il paraisse, il est, en réalité, bien plus incomplet encore. Il voit ce qui brille : fêtes, tournois, parades, solennités, faits de guerre, belles aventures galantes. Il en a la mémoire pleine et l'imagination enchantée. Mais il est moins fort quand il s'agit de diplomatie. La diplomatie a des voies tortueuses où il se fourvoie et se perd. Pour peu que les espions de quelque prince soient habiles et diligents, comme l'étaient ceux du comte de Foix, il lui suppose des esprits à son service. Il est encore plus étranger aux causes réelles et profondes, dont les rvénements ne sont que la manifestation extérieure. S'il vivait aujourd'hui, personne ne serait mieux instruit des détails de nos dernières guerres. Au moment de l'action, lorsqu'il n'y a qu'à regarder et à raconter, il pourrait rendre des points à tous nos correspondants de journaux, même à ceux du Times. Personne, cependant, n'ignorerait plus que lui le pourquoi des événe-
ments, leur raison véritable et leurs graves conséquences politiques et sociales. Il voit ce qui est à la surface.
Or les temps allaient venir où cette façon naïve de réfléchir la scène du monde ne suffirait plus à l'histoire. Elle se continue chez les chroniqueurs de Bourgogne, véritables descendants de Froissart, mais à la cour de France, dont la politique s'éloigne de plus en plus des traditions chevaleresques, il ne tardera pas à naître avec un historien nouveau une nouvelle forme de l'histoire. Abandonnons à ellemême la lignée de Froissart, qui se rapetisse et dégénère, et allons où va le progrès. /
Jusqu'ici c'est en étendue que l'histoire a gagné; elle va gagner maintenant en qualités intérieures, en réflexion; mais, comme pour y réussir plus facilement, elle se resserre d'abord et rentre avec Philippe de Comines dans un cadre plus étroit ; elle retourne à la biographie.
Comines est sec, surtout il est pâle en comparaison de Froissart. Néanmoins on prend intérêt à ses récits. On ne s'y délecte pas, on s'y attache, et il a sur tous ses prédécesseurs cet avantage qu'il fait penser. « Il n'est pas de ces simples, dit Montaigne, qui ramassent tout, ce qui vient à leur notice, sans y mettre du leur, et qui nous laissent le jugement entier. » Il n'en a ni la candeur ni la crédulité. Il croit malaisément aux miracles. Il aurait soupçonné aux crues
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du Nil une autre cause encore que la grâce de Dieu, et il aurait promptement deviné ce qu'il fallait penser de ces esprits qui informaient le comte de Foix des machinations de ses ennemis. Louis XI en avait à son service, de ces utiles esprits. On se rappelle l'histoire du pigeon blanc qui se posa sur la tente du roi d'Angleterre lors de son entrevue avec Louis XL Ce pigeon fit naître l'idée que le Saint-Esprit avait été médiateur et inspirateur de la paix dite de Pecquigny, conclue entre les deux souverains. Villehardouin et Joinville n'en eussent pas douté. Quant à Comines, il fait cette réflexion : « Mais selon l'opinion d'aucuns il avait un peu plu, et puis il vint un grand soleil, et ce pigeon se vint mettre sur cette tente, qui était la plus haute, pourVessuyer. »
L'idée d'étudier l'histoire pour en tirer une instruction positive n'est pas absolument étrangère aux devanciers de Comines. Joinville espère que son histoire de saint Louis servira de modèle de piété : « Je vous l'envoie, dit-il dans sa dédicace à Louis le Hutin, pour que vous et vos frères et les autres qui l'entendront y puissent prendre bon exemple et mettre les exemples en œuvre, pour que Dieu leur en sache gré. » Froissait pense que sa grande chronique ne sera point inutile pour former les jeunes gens de noble famille en toute bonne œuvre de chevalerie. Voilà l'intention didactique ; mais ils n'y insistent ni l'un ni l'autre; ils l'indiquent au début
et abandonnent au lecteur le soin de tirer l'instruction contenue dans les faits, domines en use autrement ; il ne se borne pas à raconter, il commente ; il trouve dans l'histoire matière à philosophie. Quand je parle de philosophie, il ne faut pas le prendre trop à la moderne. Gomines ne spécule guère sur les lois de l'histoire. Il ne sait pas même ce que c'est que les lois de l'histoire. Sa philosophie est plus pratique. 11 s'adresse à ceux qui se mêlent du gouvernement des hommes, et met à leur disposition sa longue expérience. Il veut les instruire dans leur art. On sait de quelle manière il l'entend. Ministre prudent d'un prince cauteleux, il semble s'être chargé de faire à propos de Louis XI le commentaire vivant des doctrines de Machiavel. Mais ce qu'on ne sait pas assez, et ce qu'il vaut la peine de relever, c'est que toute cette glorification de l'habileté aboutit à en reconnaître le néant. Les calculs les plus adroits et les plus profonds peuvent encore être déjoués, et la fortune, derrière laquelle Comines voit apparaître la main de Dieu, est plus habile que les plus habiles. Il est difficile d'avoir plus d'expérience que Comines, et c'est à force d'expérience qu'il en est venu à reconnaître l'universelle illusion, et à se rejeter sur la volonté divine comme sur la seule chose certaine.
Mais ce n'est pas ici le lieu d'insister sur les doctrines de Comines. Ce qu'il enseigne nous intéresse
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moins que le fait même qu'il enseigne, domines a voulu tirer de l'histoire un catéchisme politique à l'usage des princes. C'est par là qu'il se distingue de ses naïfs prédécesseurs, par là qu'il fait date dans l'histoire de l'histoire. A vrai dire, il n'a pas encore complètement dépouillé la naïveté première, et c'est chose curieuse que de voir comment se rejoignent et s'associent dans son esprit les idées élevées et les aperçus enfantins. Il a, par exemple, un chapitre intitulé : « Digression sur l'avantage que les bonnes lettres et principalement les histoires font aux princes et aux grands seigneurs. » C'est en général ainsi, en ouvrant unq parenthèse, qu'il aborde les idées morales. Son ail est trop simple pour fondre ensemble le fait et l'idée; il 1rs aligne bout à bout, ayant bien soin de nous avertir quand il passe du récit à la réflexion et de la réflexion au récit. Ce mot « digression », qui revient en tête d'un grand nombre de chapitres, est son hœc fabula docet. Donc, sous forme de digression, Gomines parle entre autres de l'utilité des bonnes lettres e1 de l'histoire pouf les princes. Belle matière, riche sujet! C'est ici que Comines va être instructif. On lil avec un redoublement d'attention, et l'on découvre d'abord que la principale utilité de Thistoire est d'enseigner aux princes le danger qu'il y a de se mettre entre les mains de son ennemi, comme Louis XI le fit à Péronne. Eh quoi ! faut-il invoquer le témoi-
gnage des siècles à l'appui d'une sagesse aussi élémentaire? Si l'histoire n'a rien de mieux à nous enseigner, nous ne perdrons pas grand'chose à nous passer de ses conseils. Mais Comines heureusement n'en reste pas là. Sa pensée se généralise et grandit, et finalement il nous montre comment l'histoire tient lieu de prolongement de vie, de telle sorte qu'on voit plus de choses en un seul livre, en trois mois, que vingt hommes de rang, vivant l'un après l'autre, n'en sauraient voir à l'œil et entendre par expérience. Voilà l'homme sage et mûr, voilà le vrai fruil de culture.
Ce mélange singulier de grand sens et de naïveté indique une période de transition. Comines mourut en 1509, et ses mémoires sur les règnes de Louis XI et de Charles VIII vont de 1464 à 1498. On peut donc les envisager comme nés sur le seuil du seizième siècle, et ils l'annoncent de toute manière. Or ce siècle qui a transformé tant de choses, a aussi, en France, transformé l'histoire. Elle va faire plus de chemin en cinquante ans qu'elle n'en a fait en trois cents. Est-ce à dire qu'elle ait marché lentement jusqu'à l'époque où nous sommes parvenus, et que ce soit trop d'un siècle entre les divers historiens dont les noms nous ont servi de jalons? Si vous prenez la date de leur mort, et c'est hien celle qu'il faut prendre, car ils n'ont achevé leur œuvre ou même ne l'ont commencée que tard, sur leurs
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vieux jours, vous verrez que de l'un à l'autre l'intervalle est, en effet, de près d'un siècle. Quoi! un siècle pour passer de Villehardouin à Joinville, c'està-dire du pur témoignage à une biographie qui est encore un témoignage î Un siècle pour passer de Joinville à Froissait, c'est-à-dire d'une biographie isolée à un tableau plus étendu, où les biographies, tantôt complètes, tantôt brisées, se succèdent et s'entrecroisent, et où tout repose encore sur le témoignage direct ! Un siècle pour passer de Froissait à Comines, c'est-à-dire du récit naïf au récit semé de quelques réflexions ! Du pas dont nous marchons aujourd'hui, la lenteur peut paraître extrême ; niais il ne faut pas oublier que dans toute carrière, c'est le commencement qui coûte le plus, et que cela est vrai surtout des peuples et do leur culture. L'instruction acquise est un instrument non-seulement pour en acquérir une nouvelle, mais encore pour l'acquérir à moins de frais. On travaille d'autant pins vite qu'on a plus travaillé. La loi du progrès est une loi de progression, et la rapidité du mouvement grandit parle mouvement même. Aussi le véritable philosophe tient-il moins de compte de la vitesse absolue que de la vitesse relative; il la mesure au temps et aux circonstances.
Considérée de ce point de vue, la lenteur apparente du développement historique que nous verions de retracer n'est peut-être pas beaucoup moins mé-
ritoire que la vitesse dont nous nous vantons aujourd'hui. N'oublions pas qu'au moyen-âge tout conspirait à retarder le progrès. Le meilleur des forces de la France était perdu pour la langue vulgaire et sa littérature. Le moyen-âge est double. Il a deux poésies, deux littératures, deux sciences, et l'on pourrait presque dire deux civilisations : celle d'en haut, dont le latin est l'organe ; celle d'en bas, qui ne connaît que l'idiome populaire. Ce sont deux courants qui marchent parallèlement, non sans que l'on surprenne de l'un, à l'autre des voies de communication et des filtrations incessantes ; mais ils tardent à se confondre, et la meilleure partie de la culture humaine demeure étrangère à la langue que parlent Villehardouin, Joinville et Froissart.
Ce divorce, qui existe partout au moyen-âge, nulle part plus qu'en France, ne pouvait durer toujours. La culture générale avait trop à en souffrir. Isolée de la vie, la littérature savante se perdit et se figea dans la sécheresse des formules ; isolée des hautes sources de la pensée, la littérature vulgaire s'amusa et s'égaya. On eut la gaie science et la science scolastique. La gaie science, qui avait pour elle la vie, devait l'emporter tôt ou tard, sauf à devenir de moins en moins gaie. Elle ne faisait pas un progrès qui ne la préparât à recueillir la succession de sa sœur, qui ne hâtât le moment où elle pourrait et voudrait tout dire. Ce moment arriva au seizième
siècle, et si l'on songe que les progrès antérieurs ont rendu le seizième siècle possible, on ne les trouvera plus si lents, domines marque l'heure féconde où la culture populaire, s'élevant toujours, commence à sentir le prix de ce qui lui manquait, où de toutes parts on aspire à l'étude, aux bonnes lettres, au maniement des livres, seul moyen de « ramener en mémoire les choses anciennes », et d'allonger par la pensée la vie de chacun.
A peine Comines était-il mort que le vent de la Renaissance, qui avait soufflé sur l'Italie, franchit soudain la barrière des Alpes et fait sentir sa chaude haleine sur les campagnes françaises. Une émulation généreuse s'empare des esprits ; les ouvriers se lèvent par centaines, par milliers; on veut tout savoir, on veut tout aborder, et cette langue qui s'était amusée si longtemps aux naïves histoires des chroniqueurs et aux vers des trouvères, s'attaque hardiment aux plus nobles travaux de la pensée. Elle s'avance, jeune, confiante, el ne croyanl pas qu'il y ait d'ambition trop liante pour elle. Assez longtemps elle a langui sous la tutelle de la langue latine, mère féconde devenue une duègne pédante et morose. Assez longtemps elle a vécu reléguée avec ses joujoux dans l'appartement des entants; elle sera désormais la maîtresse de la mais. m. el elle s'apprête à ses nouvelles fonctions avec le juvénile enthousiasme et la gaucherie charmante d'une
jeune fille de seize ans qui quitte sa poupée pour devenir épouse et mère. Qu'ont produit dans leurs beaux jours ces antiques matrones dont on lui ressasse les louanges? Des épopées, des odes, des tra- . gédies, de graves histoires. Leur jeune émule n'en fera pas moins. Elle aura aussi ses épopées, ses odes, ses tragédies, ses graves histoires ; elle ne sera en reste sur rien, et l'on dirait, à son entrée dans la lice, un défi jeté par elle à toutes les gloires du passé.
Le seizième siècle est donc l'époque où viennent se rejoindre la gaie science et la science sérieuse. Le futur auteur du livre qui n'existe pas s'arrêtera ici, au confluent des deux fleuves, pour considérer celui qui apporte dans le lit commun des eaux venues de loin, chargées d'antiques débris. S'il n'en avait pas déjà suivi le cours, ce serait le moment de le faire ; mais sans doute il l'aura fait ; l'étude des chroniqueurs latins aura précédé celle des chroniqueurs français. Il aura dit comment la civilisation, et l'histoire avec elle, fut sauvée d'un complet naufrage par quelques bibliothèques poudreuses, par quelques rouleaux manuscrits, conservés çà et là. Il aura dit les vagues lueurs qui entretinrent l'espérance au milieu des ténèbres de la barbarie. Il aura dit le service obscur, mais immense, que nous ont rendu ces moines attentifs, qui, lorsque le monde croyait pencher vers sa fin, notaient encore les évé-
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nements dont ils étaient témoins et tenaient registre de la désolation de l'humanité. Il aura dit les efforts de ceux qui, s'élevant plus haut, persistèrent, même aux plus mauvais jours, dans l'étude d'un passé qui s'oubliait. Il nous aura montré cette longue filière d'humbles chroniqueurs qui, à travers tout le moyenâge, se passant le flambeau de l'un à l'autre, ont empêché que la nuit ne devînt complète entre le monde ancien et le monde moderne. Sujet ingrat en apparence, en réalité plein d'intérêt, et dans l'étude duquel il aura été soutenu soit par le plaisir de montrer l'histoire se continuant ininterrompue entre Mommsen et Tite-Live, entre Hérodote et Augustin Thierry, soit par un respect mêlé de compassion pour le labeur sans gloire de ces pauvres ouvriers qui veillaient dans l'ombre à ce que la lampe éternelle ne s'éteignit pas tout à fait. Pour nous, qui ne pouvons qu'effleurer et indiquer, nous les saluons de loin, et nous poursuivons notre yoyage, posant un jalon de siècle en siècle.
Le seizième siècle est l'époque des ambitions démesurées et des tentatives qui avortent à mi-chemin. Il a voulu tout embrasser et il n'a pu tout étreindre. Son activité fut trop fiévreuse pour produire des monuments littéraires parfaits. Jamais époque ne fît plus pour les études classiques et ne fut en réalité moins classique. Sa gloire est d'avoir semé. Il ne fut en rien plus fécond qu'en travaux
historiques. Toutes les formes de l'histoire y apparaissent à la fois : histoire religieuse, littéraire, juridique, politique ; histoire du présent et du passé ; histoire éloquente, histoire érudite et critique. On dirait une moisson, qui, prête sous le sol, pousse en un jour. Au milieu de cette multitude de travaux, nous hésitons à choisir ; bornons-nous à en signaler deux, d'un intérêt plus général.
Le premier est la grande et belle histoire du président de Thou, mise à l'index par la cour romaine, qui aurait aussi bien fait de mettre à l'index l'histoire elle-même une fois pour toutes. Il y eut un moment au seizième siècle où c'était pour chaque ouvrage sérieux une question fort, épineuse que celle de savoir s'il devait être écrit en français ou en latin. Plusieurs parurent presque simultanément dans les deux langues ; plusieurs aussi furent écrits en latin qui l'auraient été en français quelques années plus tard. Parmi ces derniers figure l'histoire de Jacques de Thou, le plus grand des imitateurs de Tite-Live, qui l'eût mieux imité toutefois s'il eût employé l'idiome national pour raconter l'histoire nationale. De Thou tit pour son temps à peu près ce que Froissait avait fait pour le sien. Mais déjà la publicité est plus grande, les relations plus nombreuses de province à province, de peuple à peuple, et il peut embrasser un champ non moins vaste sans passer sa vie sur les grands chemins. Il n'a
pas le charme de Froissart ; mais il suffit de le parcourir pour reconnaître aussitôt que l'histoire est désormais majeure. Il ne raconte pas seulement, il juge; il ne s'en tient pas aux faits de guerre ou de politique, il se préoccupe de la vie intellectuelle des peuples, il mentionne les écrivains, les savants, les poètes ; sa curiosité n'est pas celle d'un gentil conteur, mais bien celle d'un homme grave, d'un citoyen, d'un philosophe. Il serait le père de l'histoire moderne, s'il eût abandonné au passé un idiome désormais impuissant à exprimer la vie moderne, et si, se confiant en lui-même, il eût profité de son grand savoir, moins pour marcher sur les traces de Tite-Live que pour offrir à ses contemporains un modèle nouveau.
Le second ouvrage qui doit nous servir de jalon se rattache à l'antiquité d'une manière plus étroite encore. Je veux parler du Plutarque d'Amyot, la plus célèbre des traductions, après celle de la Bible par Luther. Le seizième siècle est et devait être celui des traductions qui font événement, car sou œuvre par excellence est d'avoir mis la pensée moderne en communication directe avec la pensée antique, et d'avoir rendu à l'esprit humain la conscience de son passé. Retournant par la Réformation à la grande tradition religieuse primitive, et par la Renaissance à la tradition littéraire de la Grèce et de Rome, il n'a rien produit en Allemagne de plus important que la
traduction de la Bible par Luther, rien en France de plus intéressant que cette traduction de Plutarque par Amyot, qui devint aussitôt, selon le mot de Henri IV, le bréviaire des honnêtes gens. Plutarque est un miroir, où l'antiquité se réfléchit. ïl en a raconté les hommes et les choses. Politiquement, littérairement, philosophiquement, il l'a reproduite et résumée, et ce que Plutarque avait fait pour l'antiquité, Amyot le fait pour Plutarque, second miroir où se répète l'image première. Grâce au traducteur de Plutarque, la pensée antique est entrée en France dans le domaine commun. A vrai dire, Plutarque est un écrivain tardif, chez lequel les traces de décadence sont trop visibles. L'idée même de rapprocher les héros de la Grèce et les héros latins, pour les juger parallèlement, couple par couple, est une idée plus ingénieuse que juste, et que n'auraient approuvée ni Platon, ni Thucydide, ni Aristophane. Ce n'est pas ainsi qu'on déchiquette l'histoire. Ces parallèles curieusement poussés, ces mariages de grands hommes, c'est de la rhétorique, et sous ce rapport Plutarque représente mal la belle antiquité. Mais ce qui chez lui est une ride de vieillesse, un signe non équivoque de caducité prochaine, se transforme, sous la plume d'Amyot, en une grâce de jeunesse. Plutarque a fait ainsi parce que de son temps on ne savait plus faire autrement ; Amyot fait comme Plutarque en attendant qu'on fasse mieux.
On sent chez l'un le flot qui descend, chez l'autre le flot qui monte. Heureuse fortune pour l'historien grec que ce regain de jeunesse. Il ne l'a pas eue toutefois sans l'avoir méritée. Lorsque, en remontant le cours des âges, on aborde l'antiquité, on le trouve sur le seuil, et nul ne se prête mieux à une première initiation.
Un mot suffît pour caractériser le travail de l'histoire au seizième siècle : elle fait ses études, elle fait ses classes, et les fait bien. Qu'en sortir a-til ? Un épanouissement nouveau de vie et d'activité? Un de Thou vraiment original? Un historien qui donne enfin L'idée complète de l'histoire? Tout cela viendra; mais patience! L'humanité n'est pas un voyageur infatigable. Après une étape trop forte, elle demande à respirer. Au seizième siècle va succéder le dix-septième, à la fièvre le repos, à la lutte acharnée des partis l'esprit d'ordre et de soumission. L'unité nationale, visiblement représentée par un brillant monarque, qu'on ose à peine appeler un despote, parce que tout le monde fut complice de son despotisme, et que la Dation parut n'avoir rien plus à cœur que de faire la cour à son roi, voilà où aboutissent vers la seconde moitié du dix-septième siècle les luttes séculaires au milieu desquelles la nationalité française s'est lentement formée. Mauvais temps pour l'histoire que ce siècle de parade et d'infatuation de soi-même, où les courtisans de Louis XIV ont peine à pardonner à l'esti-
mable Mezeray, premier auteur d'une bonne histoire de France, d'être venu quelques années trop tôt et de sentir son Louis XIII. Le grand siècle classique de la littérature française est incapable de produire au jour une œuvre empreinte du véritable génie historique. L'histoire s'y fait secrète, et l'on a Saint- Simon, sorte de Tacite espion, qui s'efface pour mieux voir et rédige furtivement des mémoires vengeurs. Quand elle n'est pas secrète, elle devient courtisane : Racine et Boileau suivent le roi dans ses campagnes, afin de raconter ses exploits. Ou bien encore, elle monte en chaire et se drape d'éloquence : Bossuet écrit son Discours sur l'histoire universelle, le plus long de ses sermons.
Le Discours de Bossuet est l'œuvre historique la plus célèbre du dix-septième siècle, et ce n'est pas de l'histoire, c'est de la théologie. Bossuet songe moins à retracer les annales du genre humain qu'à prouver la vérité du christianisme par soixante siècles de tradition. Toutefois, ce discours témoigne à sa manière des progrès du sens historique, progrès en quelque sorte latents, mais réels. Le seizième siècle se continue secrètement sous le dix-septième, et Bossuet luimême, qui résiste et fait face au flot, cède sans y songer. Le titre dont il a paré son Discours, « Histoire universelle», ne se justifie plus à nos yeux. C'est de l'histoire très particulière. Ce Discours néanmoins montre combien déjà avait reculé l'horizon. Bossuet
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remonte par delà Rome et la Grèce, jusqu'aux Assyriens, aux Ethiopiens, aux Egyptiens. Il est vrai que la Bible l'y forçait; mais ce qui est bien à lui, c'est son idée générale de l'histoire universelle, idée vraiment large, exprimée avec ce mélange de simplicité et de grandeur qui fait le charme inimitable des écrivains de ce temps-là.
« Cette manière d'histoire universelle est à l'égard des histoires de chaque pays et de chaque peuple ce qu'est une carte générale à l'égard des cartes particulières. Dans les cartes particulières vous voyez tout le détail d'un royaume, ou d'une province en elle-même : dans les cartes universelles vous apprenez à situer ces parties du monde dans leur tout : vous voyez ce que Paris ou l'Ile de France est dans le royaume, ce que le royaume est dans l'Europe, et ce que L'Europe est dans l'univers.
« Ainsi les histoires particulières représentent la suite des choses qui sont arrivées à un peuple dans tout leur détail; mais afin de tout entendre, il faut savoir le rapport que chaque histoire peut avoir avec les autres, ce qui se fait par un abrégé, où l'on voie, comme d'un coup d'œil, tout L'ordre des temps. »
Ces mots « l'ordre des temps » ne doivent pas être pris dans un sens purement chronologique. Ils ont sous la plume de Bossuet une valeur plus haute. Bossuet ne connaît pas les termes gourmés de la science moderne ; il ne parle ni de synthèse, ni de lois, ni d'évolution ; mais il est convaincu que l'histoire a « une suite », c'est-à-dire que les faits s'en-
chaînent les uns aux autres, et que cet enchaînement a un sens profond. Il existe donc à ses yeux une philosophie de l'histoire, et il est le premier des historiens fiançais réellement populaires qui nous élève à cette hauteur. Lorsqu'il songe à cette « suite », son imagination s'enflamme et jaillit en éloquence. Il aspire à « s'étendre dans tous les siècles », et se voit déjà « tenant dans ses mains le fi) de toutes les affaires de l'univers ». C'est la peçsée de domines, niais comhien agrandie! Comines n'attache de prix au prolongement de vie qu'il demande à l'histoire que parce qu'il y voit un prolongement d'expérience. Il a toujours l'application en vue. Bossuet vise plus haut et plus loin; il veut sortir des hornes étroites de son âge, il veut embrasser tous les temps; il veut savoir, et tout savoir. Il est vrai qu'il se facilite la tache. Cette science, qui le ravit en imagination, il n'a pas à la chercher longtemps ; il la trouve toute faite dans sa foi. Mais qu'importe ? Il a marqué le but, et l'histoire n'aura plus de repos jusqu'à ce qu'elle l'ait atteint.
On a coutume aujourd'hui de traiter sévèrement Bossuet, et il est vrai que les incidents regrettables ne manquent pas dans sa longue et laborieuse carrière, non plus que les lacunes au milieu de la richesse de son génie. Souvent faible envers les forts, il fut plus d'une fois dur envers les faibles. On a peine à comprendre la hautaine légèreté des censu-
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res dont il accabla ce pauvre Richard Simon, coupable de savoir trop bien l'hébreu et d'inaugurer des études qui, sérieusement poursuivies, eussent été plus utiles à la France qu'une infinité d'oraisons funèbres. Homme à éblouissements, Bossuet ne douta pas de lui-même. Heureusement pour sa mémoire que parmi ces éblouissements, il a connu celui delà vérité. Bossuet n'était pas le premier à sentir le rapport de l'histoire universelle aux histoires particulières; mais on l'avait senti mollement; c'était une de ces pensées mortes, d'où l'étincelle n'a pas encore jailli. Lui, d'un regard, il galvanise le cadavre. A propos de ce qu'il appelle un abrégé chronologique, il dit et fixe à jamais l'ambition de l'histoire : « s'étendre dans tous les siècles ». Ce mot est de ceux qui restent dans la mémoire, (pie les générations (importent avec elles, et qui assurent à ceux qui les ont prononcés le bénéfice d'une longue indulgence. La postérité a aussi ses éblouissements.
Mais qu'eût dit Bossuet, qu'eùt-il pensé, s'il eut pu s'étendre non dans les siècles écoulés, mais dans les siècles à venir, s'il eûl pu voir seulement de quelle manière son œuvre allait être reprise par son successeur immédiat? Le successeur de Bossuet, c'est Voltaire, le grand historien populaire du dixhuitième siècle.
En un sens, Voltaire est l'ennemi et le contradicteur de Bossuet. Au Discours sur l'histoire univer-
selle, il oppose Y Essai sur les mœurs. Il ne comprend pas qu'on veuille faire du petit peuple juif le centre de l'histoire, et rien ne lui paraît plus déraisonnable que de raconter les révolutions des empires comme si Dieu avait suscité les Babyloniens pour punir les Juifs, Gyrus pour les venger, et Rome pour les punir de nouveau. « Les grandeurs de Cyrus et des Romains ont encore d'autres causes », dit-il avec cette facilité de bon sens qui n'est qu'à lui, et ce sont ces autres causes qu'il veut chercher. Par là Y Essai sur les mœurs est une réfutation directe du Discours sur l'histoire universelle. L'idée que Bossuet se fait de l'histoire est celle d'une pyramide debout sur sa pointe; Voltaire retourne la pyramide.
Mais si Voltaire combat Bossuet en tant que philosophe, comme historien, il le continue. Ce mouvement qui éloigne de nous l'horizon, et qui, de siècle en siècle, nous permet d'embrasser du regard une plus grande partie de « l'ordre des temps », comme si à mesure que nous avançons nous contemplions les choses de plus haut, ce mouvement, déjà marqué dans l'œuvre de Bossuet, l'est plus encore dans celle de Voltaire. Il accorde une place à des peuples que Bossuet ne daigne pas mentionner; il voit ou il cherche à voir plus loin dans l'Orient. Il cherche aussi à voir plus profond dans le passé; il suppose un espace de temps prodigieux où la vie humaine s'est confondue avec la vie animale, et il distingue
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confusément un point de jonction entre l'histoire de l'homme et celle des révolutions du globe.
Voltaire, d'ailleurs, conçoit l'histoire universelle comme l'histoire générale de la civilisation. Il n'est pas convaincu qu'elle ait une suite régulière, et il croirait sans peine à une puissance irresponsable qui se joue de la fragilité des institutions humaines. Il ne voit pas pourquoi il n'y aurait pas eu, longtemps avant les empires des Indes et de la Chine, des nations instruites, polies, puissantes, que des déluges de barbares auraient replongées clans l'état de nature. L'histoire de la culture humaine n'est pas sûrement à ses yeux une histoire de progrès. C'est elle néanmoins qu'il faut étudier. Elle seule mérite l'attention. Voltaire a des mots magnifiques, des mots qui valent ceux deBossuet, contre une certaine façon d'écrire l'histoire, qui témoigne de l'asservissement des esprits, et qui consiste à ne connaître de l'humanité que les princes et à n'enregistrer que leurs conquêtes : « On peut, dit-il, ignorer le vulgaire des rois, qui ne pourrait que charger la mémoire. » L'histoire est un vaste magasin dans l'immensité duquel il faut choisir, et la raison y choisil ce qui lui est semhlable, les idées, les mœurs, les institutions. Bossuet avait déjà compris que pour donner à l'histoire un intérêt sérieux, il faut s'efforcer de trouver dans les annales des peuples la révélation de leur caractère; aussi, dans les sujets de
pure politique, a-t-il fait, d'instinct, quelques tentatives de ce côté. Voltaire ne se borne pas à des tentatives. Il sait que là est le centre, et il s'y place. L'histoire de l'esprit, voilà ce qu'il entend par l'histoire.
Pour le coup, nous marchons vite, du moins il le semble. Cependant, si nous y regardons de près, nous verrons que cette vitesse est plus apparente que réelle. C'est un mouvement de surface. L'idée de l'histoire se précise et se complète, et c'est sans doute une grande chose qu'elle soit clairement exprimée dans des livres qui courent de mains en mains. Mais le programme vaut mieux que l'œuvre, et l'histoire elle-même ne progresse pas en proportion. Quand on voit le zèle, le bon courage et l'esprit de largeur avec lequel travaillaient les savants du seizième siècle, particulièrement les philologues, on a peine à comprendre qu'après deux siècles un historien tel que Voltaire n'ait pas à son service une érudition plus exacte et plus étendue. Cet Orient qui pique sa curiosité et qui lui sert parfois à se moquer de l'Occident, lui échappe plus qu'il ne l'attire. Il lui faudrait, pour y voir clair, les résultats d'études qui ne sont pas faites encore. Dès qu'il s'éloigne des peuples méditerranéens et des périodes littéraires, il hésite et tâtonne. Mais les lacunes de son savoir sont peut-être moins frappantes que les préjugés et les partis pris dans lesquels se fourvoie et s'embar-
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russe ce hardi philosophe, qui se croit franc du collier. Bossuet considérait l'histoire du haut de son point de vue ecclésiastique; les arrêts qu'il faisait rendre à la Providence étaient des mandements épiscopaux, et les railleurs du temps, qui se gaussaient dans l'ombre, auraient pu lui dire avec Molière : « Vous êtes orfèvre, Monseigneur! » Voltaire aussi est orfèvre. Du tourbillon de sa vie élégante et mondaine s'élève une poussière qui lui obscurcit la vue. Il méprise les peuples pauvres et grossiers. Son mépris est double quand à l'absence d'une civilisation raffinée s'ajoute l'intolérance religieuse. Ne lui demandez pas de parler avec impartialité de ce peuple juif, le peuple élu de Bossuet, l'espoir de l'humanité. Il n'a pas de plus grand plaisir que de le bafouer et de le traîner' dans La boue. A peine parlet-il mieux de ces anciens Germains, dont il compare la vie à celle des voleurs de grand chemin cl des coupeurs de bourse, que nous punissons do la roue et de la corde. Cet esprit si délié ne se sent attiré que par l'esprit, et il ne le reconnaît que sous les formes qui lui sont familières, l'élégance el l'urbanité. Il est humain en bloc ; en détail, il esl dur aux humbles et aux chétifs. Il prend la civilisation du côté du bien-être, et ne discerne pas, sous la rude écorce primitive, le vivant trésor des forces morales. Il a peur des origines, des commencements toujours laborieux, et il s'en débarrasse le plus tôt pos-
sible pour arriver aux époques brillantes, où il se retrouve et se complaît. Aussi l'histoire, entre ses mains, n'aboutit-elle nulle part, sauf dans l'épisode de Charles XII, à un récit suivi. Ce sont des aperçus, des fragments, de vastes magasins ; c'est parfois un arsenal. Il n'y a pas d'histoire pour Voltaire, il n'y a que des histoires. Quoi donc? Est-ce tout le fruit que devaient porter les hautes études inaugurées par la Renaissance? Deux siècles, et nous en sommes encore là ! Pour des hommes qui se piquent de marcher à la tête de la civilisation, c'est avancer trop lentement, et peu s'en faut qu'on ne se demande, en voyant tant de bruit pour si peu de résultat, si ces bons vieux chroniqueurs, les Villehardouin et les Joinville, n'étaient pas à leur manière des hommes de progrès aussi bien et mieux que les Voltaire et les Bossuet.
L'auteur du livre qui n'existe pas recherchera et démêlera les causes de cette lenteur relative. Il en trouvera de générales, qui se sont fait sentir dans toute l'Europe civilisée : le préjugé théologique, les guerres religieuses et une certaine satiété produite par les engouements de la Renaissance. Il en trouvera aussi de particulières aux différentes nations, à l'Italie, à l'Allemagne, à l'Angleterre, à la France. Parmi celles qui regardent la France, il ne mettra pas au dernier rang le privilège qu'elle a eu et qu'elle a chèrement payé de donner le ton à l'Eu-
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rope. Il n'est rien tel que d'être épris de soi-même pour trouver peu de goût à l'histoire. Pour les courtisans de Louis XIV, l'histoire commence avec les splendeurs du nouveau règne; pour Boileau, elle commence à Malherbe; pour Voltaire et les philosophes, elle commence avec la philosophie; pour les Jacobins, avec la révolution. Pendant deux siècles, et sous les régimes les plus divers, l'esprit qui domine en France tend à la négation de l'histoire. Il n'y tend pas seulement, il y aboutit. Le délire révolutionnaire supprime d'un mot le passé : « L'an I », dit-il. La France heureusement n'est pas l'Europe. Le mouvement intellectuel qui date de la Renaissance a pu se continuer dans d'autres pays, non sans vicissitudes, non sans réactions, mais du moins sans cette violence de secousses el de revirements. Aussi l'histoire y trojuve-t-elle bientôt un terrain plus propice. Dès la seconde moitié du dix-huitième siècle, l'Angleterre a des historiens formés en partie à l'école de l'esprit français, irais plus torts, plus sérieux que les historiens français, à l'exception du seul Montesquieu, qui est à peine un historien. Vers le même temps, les études auxiliaires de l'histoire, sans lesquelles l'histoire peut bien se tracer un programme, mais non le remplir, sont reprises et poussées en Allemagne avec une vigueur nouvelle. La critique prélude à ses grandes fouilles. Une fois l'impulsion donnée, le mouvement se communique de
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proche en proche, et rien ne peut l'arrêter, ni les tempêtes que les convulsions de la révolution française déchaînent sur l'Europe, ni les succès momentanés du génie de la réaction. Il ne se ralentit un moment que pour doubler ensuite de vitesse, conformément à la règle qui veut que, toute perturbation cessante, le mouvement du progrès soit un mouvement de progression. C'est l'impulsion du seizième siècle qui se fait jour enfin à travers les obstacles accumulés ; c'est son œuvre qui est glorieusement continuée. L'histoire a fait ses classes ; elle élargit maintenant le cercle de ses études, et s'y porte avec la liberté d'un esprit mûr. De toutes parts surgissent les ouvriers. La France en produit plusieurs et de forts distingués. Toutefois, le centre de cette prodigieuse activité est d'abord en Allemagne ; mais l'Allemagne entraîne à sa suite l'Europe savante, et le mouvement devient général, chaque peuple y contribuant pour sa part. Aussi la méthode que nous avons suivie jusqu'à présent n'est-elle plus applicable dès qu'on aborde le dix-neuvième siècle. On ne saurait, au temps où nous vivons, séparer le travail historique de la France de celui des autres nations, et à supposer qu'on le pût, il serait fort difficile de choisir parmi tant d'ouvriers celui dont le nom devrait représenter l'œuvre commune et servir à jalonner la route du progrès.
Cette fois nous marchons. On a peine à mesurer
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du regard l'espace parcouru en un siècle. Combien de bibliothèques ont livré leurs trésors ! Que de manuscrits publiés î Que de documents mis au jour î Dans cette France que Voltaire croyait connaître, on a découvert des littératures enfouies. Poésie provençale, vieille poésie épique nationale, poésie bretonne, poésie populaire encore répandue dans les provinces : de tout cela que savait Voltaire? Les archives littéraires des autres pays, tant du nord que du sud. de l'Allemagne, de la Scandinavie, de la verte Irlande, de l'Espagne, de l'Italie, n'ont pas été fouillées avec moins de succès. Le sphinx égyptien a livré le secret de ses hiéroglyphes. L'Inde et le véritable Orient se sont ouverts à la science, et l'espril humain, voyant ses richesses s'accroître à l'infini, s'y serait déjà perdu cent fois s'il n'avail pas été aussi habile à mettre en ordre qu'ardent à amasser. Le génie de la comparaison s'est exercé sur ces trésors nouveaux, et y a trouvé matière à des découvertes plus nouvelles encore. Les langues, qui n'étaient qu'un instrument de parole, sont devenues un instrument de science. On a compris <|ue les langues, aussi bien que les littératures, sont des dépôts de documents, des archives, et la philologie comparée est aujourd'hui le plus puissant des auxiliaires de l'histoire. C'est son télescope. L'archéologie, de son côté, n'est pas restée inactive. Ce qu'elle a visité de ruines, ce qu'elle a recueilli d'inscriptions et de
débris dépasse toute idée. Des villes ensevelies ont reparu au jour; les restes d'une civilisation que nul ne soupçonnait ont été découverts dans nos marais et dans nos lacs, et nous avons extrait des entrailles de la terre les ossements' d'êtres humains qui ont vu les dernières révolutions du globe, en sorte qu'on ne sait plus où l'archéologie finit et où la géologie commence. La terre recélait d'autres trésors encore, qu'elle livre successivement. Le sol sur lequel nous marchons est celui d'un vaste cimetière où sont ensevelies, de couche en couche, des créations innombrables. De l'une à l'autre on entrevoit des rapports, et il n'y a pas une espèce animale ou végétale dont l'origine ne se perde dans la nuit de ces catacombes. C'est ainsi que l'horizon continue à reculer. Personne aujourd'hui n'oserait poser des limites, et l'on peut dire qu'il n'y a plus de chronologie en histoire. Les dates ne marquent plus le moment réel des choses, leur distance du commencement, comme le croyait encore Bossuet; elles marquent leur distance de certains faits qui servent de points de repère, et qu'il n'est pas plus possible de situer dans le temps qu'il n'est possible de situer une étoile dans l'espace illimité.
Et de la môme façon que les obstacles qui nous masquaient la vue, d'abord à soixante siècles en arrière, puis plus loin, tombent l'un après l'autre, de la même façon se dissipe le nuage de préjugés qui
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troublait autour de nous la limpidité de l'atmosphère. En apparence moins délicats que Voltaire, j'ose croire que nous le sommes plus en réalité. Qu'est-ce que le mépris qu'il affectait pour les peuples incultes et les origines obscures, sinon une dernière forme de cette barbarie dont la seule pensée lui inspirait d'insurmontables dégoûts? Cette grossièreté raffinée n'est plus de notre temps. C'est à peine si les peuplades qui vivaient au bord de nos lacs, dans des cabanes bâties sur pilotis, se créant une île artificielle, et défendues par le rempart des eaux, nous intéressent moins que Rome tout entière et sa pourpre éternelle. Si pauvre qu'elle soit, cette civilisation primitive est aussi un anneau de la grande chaîne. Peut-être, à l'inverse de Voltaire, sommes-nous plus attirés par les aspects de la vie humaine qui nous sont moins familiers. Rome est à nos portes, nous y sommes trop chez nous; mais ces commencemeni s sans nom, sans date, qui ont précédé bien d'autres commencements que ceux de Rome, voilà qui pique notre insatiable curiosité et nous fait sentir doublement le besoin d'élargir encore notre vie intellectuelle, en nous étendant dans tous les siècles, comme dit Rossuet.
Mais il y a deux manières de s'étendre dans le passé.
L'une est de s'y chercher soi-même; c'est celle des orfèvres. — Nous le sommes tous, hélas ! et
d'autant plus que nous nous en doutons moins. — L'autre est de se dépouiller de soi-même, pour revêtir le moi d'autrui, ou plutôt, car à parler vrai on ne sort jamais de son moi, c'est de l'étendre ce moi fatal, ce moi toujours trop petit, jusqu'à ce qu'il embrasse tous ceux qui l'ont précédé. Mais non, je parle mal; il n'y a pas à l'étendre, il n'y a qu'à voir ce qu'il contient, car il est plus grand qu'il ne semble. Les moi du passé existent dans le moi d'aujourd'hui. Chaque individu est un abrégé d'histoire universelle, et le principe de l'histoire se confond avec celui delà morale, ymQi asaircoy.1 Il n'y a pas d'histoire impersonnelle, il n'y a pas d'histoire objective, ce qu'on appelle de ce nom n'est qu'une histoire plus attentive. L'instrument de toutes les découvertes de la critique moderne n'est pas autre que cette petite et grande chose qui s'appelle l'attention. L'attention lui a tenu lieu de microscope. C'est à force d'attention qu'elle est parvenue à faire le démêlement de la légende et de l'histoire proprement dite, et à réunir les matériaux épars, oubliés, négligés, en apparence insignifiants, qui en plus d'une rencontre lui ont permis déjà de mettre la réalité à la place des fictions convenues; c'est à force d'attention qu'elle s'est fait un art de l'exactitude, un art infiniment délicat, qui exige un travail minutieux et des précautions sans nombre, mais qui, ingénieusement appli-
1 Connais-toi toi-même.
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qué, a eu pour résultat de transformer une grande partie de l'histoire, tellement que si Voltaire revenait au monde, à peine s'y reconnaîtrait-il.
Nous voulons toujours, avec Voltaire, que l'histoire soit l'histoire de l'esprit; mais au lieu d'attribuer à quelques contrées et à quelques époques plus heureuses le privilège de l'esprit, nous le sentons et le cherchons partout. Tout savoir et tout savoir exactement, tout comprendre, tout sentir, tout reproduire; par l'universelle intelligence atteindre à l'universelle sympathie; retourner à l'art par la critique, et de l'exactitude elle-même faire jaillir les sources d'une poésie nouvelle : telle est l'œuvre que se propose au temps où nous vivons le génie historique, tel est l'objet de son insatiable ambition.
Ce sera un beau chapitre du livre qui n'existe pas que celui où seront abordés tour à tour les principaux historiens modernes, tant de France que «l'Allemagne, tant d'Angleterre que d'Italie. 11 enregistrera encore bien des faiblesses, bien des arrangements de conscience, bien des préjugés persistants, bien des ignorances, bien des concessions aux susceptibilités d'amours-propres rivaux. L'idéal a beau se dévoiler clairement à nos yeux, il est plus facile de le voir que de le suivre, et le temps n'est point passé — passera-t-il jamais? — des programmes qui valent mieux que les œuvres qu'ils annoncent. Cependant, à prendre l'ensemble, ce ne sera pas un tableau trop décevant. Il retracera de nobles efforts,
plus d'une vie de labeur et de dévouement, plus d'un prodige de persévérance, plus d'une victoire de la bonne foi. C'est en vain que nous regimbons, l'idéal s'empare de nous malgré nous-mêmes. Le génie de l'histoire, génie de résurrection, guide l'armée des travailleurs. Ils le connaissent tous, à tous il est apparu, et s'ils n'obéissent pas à sa voix, aucun ne pourra prétexter ignorance.
L'histoire de l'histoire sera donc une histoire de progrès. Mais, dit-on, à quoi bon être mieux informé du passé si le présent n'en est pas meilleur, si l'utilitarisme nous envahit, si la poésie se perd, si la conscience se trouble, si, à force de tout comprendre, la pensée ne sait plus où se fixer et flotte, incertaine, dans un scepticisme maladif? Ce langage, nous l'avons cent fois entendu, et il a pour lui quelques apparences. Il se peut, en effet, que les études historiques aient contribué à répandre ce dilettantisme contemplatif, qui est aujourd'hui le côté faible de beaucoup d'hommes de talent. L'esprit de conduite, l'esprit pratique est supplanté par l'esprit de curiosité. On veut voir, toujours voir; le monde n'est plus qu'un spectacle, et l'on s'en donne jusqu'au vertige. Il est arrivé aussi que ces moi du passé, à peine ressuscités, ont fait preuve d'énergie, de vitalité, d'ambition. Ils ont voulu absorber le moi moderne. Le génie de la Grèce, celui de la Palestine, celui de l'Inde, ont parmi nous des champions.
Qu'importe? Ils se corrigent, ils se complètent mutuellement, et rien n'est à craindre aussi longtemps que l'histoire continue à travailler et à grandir; elle contient tout en soi, et par conséquent elle a remède à tout. Elle enseignera l'action comme elle a enseigné la contemplation. Le dilettantisme dont on se plaint n'est qu'une erreur passagère, j'allais dire une mode. C'est l'utilitarisme qu'il faut craindre, cette soif, cette hâte de jouir. Là est le grand ennemi. Mais qu'a-t-il affaire avec l'histoire? Il l'ignore, il en est la négation, il est le présent égoïste qui veut tout absorber. L'histoire est lignée avec toutes les puissances qui le combattent, particulièrement avec la poésie. En elle réside la plus haute des puissances inspiratrices, le souvenir. Elle est pratique, non prosaïque. Elle ne fait tarir certaines sources de poésie qu'en en faisant jaillir de nouvelles. A la poésie des fables succède déjà et succédera de plus en plus celle de la réalité. Ce qui fait croire que la poésie s'en va, c'est que nous sommes entre une poésie qui meurt et une poésie qui demande à naître. Ces interrègnes ont toujours une apparence ingrate ; mais de nouvelles moissons poussent rapidement, et les yeux qui regardent les voient déjà dorer de leurs épis mûrs les champs de l'avenir. Et quant à notre vie morale, quelle étude pourrait lui être plus profitable que celle de l'histoire? Il est vrai que pour lui être vraiment utile, l'histoire doit passer de la mé-
moire dans l'âme, et d'érudition devenir culture. Ceci est le cas de tout savoir. Mais quel est le savoir qui appelle plus naturellement, plus impérieusement, cette précieuse et trop rare transformation? L'histoire n'est guère prêcheuse; avec elle, néanmoins, pénètrent dans la vie humaine les deux vertus pratiques cardinales, indulgence et prévoyance, celle qui assure, et celle qui répare. Une certaine histoire, à courte vue, peut entretenir les vieilles inimitiés ; l'histoire vraie, la seule qui progresse, les désenvenime; elle guérit les plaies de l'amour-propre et dissipe les rancunes séculaires. D'où partent, aujourd'hui, les conseils de modération, les paroles apaisantes, sinon des meilleurs, des plus vrais historiens qu'aient la France et l'Allemagne ? C'est par centaines, peut-être est-ce déjà par milliers que se comptent les hommes qui ont appris de l'histoire à élever leurs regards au-dessus des préjugés nationaux, et qui, sans cesser d'être citoyens, bons et dévoués citoyens, se sont fait de l'esprit de justice et de vérité une patrie de la pensée supérieure à celle que leur assignait la naissance. Cette élite sera toujours plus nombreuse. Peut-être le deviendra-t-elle assez pour rendre la paix moins précaire entre les peuples rivaux. Mais cette espérance dût-elle être trompée, dussions-nous continuer à mener ce train de guerre, l'histoire n'en serait pas moins indispensable à toute culture complète, à toute moralité ré-
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fléchie. Car enfin, que serions-nous sans l'histoire? Des atomes jetés les uns après les autres clans le tourbillon de l'existence, une poussière vivante emportée sur les rapides du temps. C'est par elle que nous nous rejoignons à nos ancêtres, par elle que nous rachetons, au moins d'un côté, du côté du passé, la brièveté de la vie. Conquête sur l'oubli, prolongement de mémoire, elle est aussi prolongement de conscience, et ses plus beaux triomphes sont bien de l'ordre moral, puisque, grâce à elle, la conscience de l'humanité se réfléchit dans la conscience de chacun.
MARTIN USTERI
MARTIN USTERI
« La vie de Jean-Martin Usteri s'est écoulée pareille au ruisseau paisible qui a son lit dans la prairie et qui, sans bruit ni écume, arrose les tleurs de ses bords. » Ainsi commence la courte et substantielle notice biographique dont M. David Hess a enrichi l'édition des œuvres du poëte zurichois. L'image est poétique, mais juste. En lisant le récit de M. Hess, elle vous revient à la mémoire de page en page, et quand on pose le livre, on répète avec l'auteur : « Pareille au ruisseau paisible ! » — Ce n'est pas que cette paisible existence ait eu le privilège d'être sans chagrin : Usteri a connu les revers de fortune, et il a eu sa part des deuils inévitables; mais il avait en lui, dans ses croyances sans doute, et plus encore dans sod humeur heureuse, une de ces sources de joie qui ne tarissent jamais.
Usteri naquit à Zurich, en 1703. Il ne se distingua point à l'école ; il était modeste, timide, réservé ; il parlait peu et ne répondait guère; ses devoirs, trop
souvent, n'étaient faits qu'à moitié, et quoiqu'il fût intelligent et qu'il eût l'esprit juste, de fréquentes distractions l'empêchaient de racheter en classe ce qui avait manqué au travail de la maison. 11 paraît que plus d'un Zurichois célèbre a commencé, comme lui, par être un mauvais écolier : ce fut le cas de Lavater, de Salomon Gessner et même, dit-on, de Conrad Escher de la Linth.
Ce n'était pas à l'école, c'était chez lui, qu'il fallait voir cet enfant pour deviner ce qui se préparait sous l'apparence trompeuse de sa jeunesse distraite. Aux jeux de la rue, avec de bruyants camarades, il préférait les jeux avec ses sœurs, dans le jardin paternel. Aux devoirs méthodiques et compassés que lui imposait le maître, il préférait la lecture libre et solitaire. De bonne heure, il se prit de passion pour les contes d'autrefois, les histoires du vieux temps et les naïves ballades. De bonne heure aussi, il annonça un goût très vif pour le dessin. Tout ce qu'il lisait lui fournissait matière à croquis; si une scène l'avait frappé, sa première idée était de l'interpréter, le crayon en main. 11 dessinait aussi à l'école, où on lui faisait copier des modèles, selon la bonne et routinière coutume; mais il y avait une grande différence entre ces copies serviles, qui l'intéressaient fort peu, et les rapides ébauches que lui inspirait la fantaisie.
Malgré ses petites mésaventures d'école, Usteri fut un enfant heureux. Sa mère était une de ces femmes, dévouées et tendres, dont l'unique souci est de faire régner autour d'elles bien-être et contentement. Rien ne manquait à la jeune famille qui avait grandi sous sa garde, surtout pas cette chaleur de bonne affection qui engendre la gaieté. Mme Usteri était très gaie elle-même, et se moquait parfois de la gravité de son Jean-Martin, qu'elle appelait son « chartreux ».
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Le père était un riche négociant, occupé d'entreprises multiples, souvent hardies. Sa maison était en pleine voie de prospérité, néanmoins il ne se laissait pas absorber par les affaires. Il avait cette facilité des esprits supérieurs qui permet de suivre plusieurs pensées à la fois. Il aimait la vie, le mouvement, la société; surtout il aimait les arts. Il ne les aimait pas seulement d'un goût platonique, il les cultivait et s'y intéressait de toute manière. C'était l'emploi de ses loisirs et de son superflu. Il avait réuni une grande collection de gravures, qu'il ne cessait d'enrichir. Le soir, parfois, tous les enfants, garçons et filles, dessinaient avec lui et à côté de lui. Il fonda même, avec quelques amis, parmi lesquels se trouvait Salomon Gessner, une espèce d'académie, dont la direction était confiée au sculpteur wurtembergeois Sonnenschein. Ce n'est point chose rare de rencontrer dans les villes de la Suisse allemande, surtout à Bâle et à Zurich d'anciennes familles dans lesquelles se perpétue la double tradition du commerce et des beaux-arts. Usteri devait naître dans une de ces familles, comme dans son milieu naturel; seulement chez lui les dons ne s'étaient point partagés avec une égalité parfaite, et Ton pressentit bientôt que l'artiste prendrait le dessus. Cependant son père le faisait venir chaque jour au bureau, une heure ou deux, pour l'initier à la tenue des livres et à la correspondance. L'enfant s'y montrait docile et appliqué, mais par devoir plus que par vocation. Il ne parut y prendre un intérêt actif que lorsqu'il eut trouvé moyen de faire tourner au profit de l'art cet apprentissage de commerce. Ce fut là qu'il commença à s'exercer dans la calligraphie, à se faire cette belle main qui devait lui permettre plus tard d'imiter avec originalité les manuscrits du moyen-âge. On dit que les livres de comptes s'enrichirent de piquantes caricatures aux
dépens des clients. Elles n'étaient pas tontes de la plume de Jean-Martin, mais aussi de celle de Paul, son frère cadet, comme lui né dessinateur. C'est à la même époque qu'on trouve les premiers indices du talent d'Usteri pour la poésie.
Ses études achevées, on l'envoya faire son tour du monde. Jusqu'alors il n'avait voyagé qu'en Suisse. C'était en 1783. Muui d'une foule de lettres de recommandation, il se mit en route avec deux autres jeunes gens. Ils avaient leur équipage et un domestique. Ils commencèrent par Strassbourg, la ville amie de Zurich; puis ils parcoururent toute l'Allemagne du midi, et s'acheminèrent lentement vers Berlin, en visitant Carlsruhe, Francfort, Leipzig et Dresde. De Berlin, ils se rendirent en Belgique, en s'arrêtant dans les principales villes du nord. Ils passèrent l'hiver à Bruxelles, joyeusement, et se remirent en route, aussitôt les beaux jours venus, d'abord pour la Hollande, qui semble les avoir particulièrement intéressés, puis pour la France, c'est-à-dire pour Paris. Ils virent, chemin faisant, toutes les portes s'ouvrir devant eux, surtout en Allemagne, où la recommandation d'un Salomon Gessner et d'un Bodmer valait un talisman. Ils furent reçus par les personnages les plus distingués ; mais Usteri paraît avoir moins profité de ces occasions brillantes que du plaisir d'observer les types, les costumes, les mœurs. Ses lettres à ses sœurs étaient semées de dessins à la plume, et l'on a retrouvé dans ses papiers une foule de croquis des étapes du voyage.
Après une absence de plus d'une année, Usteri rentra à Zurich, où sa carrière semblait tracée. Il n'avait qu'à suivre l'exemple de son père, à s'associer avec lui, à le décharger peu à peu, puis à lui succéder tout
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à fait, sauf à faire aussi grande que possible la part du loisir, c'est-à-dire des beaux-arts. Ce fut bien ainsi qu'il commença. Après avoir pris le temps nécessaire pour se reconnaître au sein de la société dans laquelle il rentrait, il se fiança avec une charmante jeune personne, appartenant à l'une des meilleures familles de la ville, et qui devint sa femme dès 1786. Tout était réuni dans ce mariage : les convenances de position et celles du cœur. Usteri était épris de sa femme en artiste, et rien ne semblait devoir troubler la paix de ce doux intérieur. Marié, bien posé dans la société de sa ville natale, dont il était un des ornements, riche, aimé de tous, il se partagea de plus en plus entre le beau et l'utile; comme son père et plus encore, il collectionnait et dessinait; mais il ne s'en tenait pas là : il écrivait des nouvelles et des poésies, et se livrait à mille recherches de curiosité historique. Son époque de prédilection était le moyen-âge. Aussitôt qu'il pouvait s'échapper de son bureau, il allait s'enfermer à la bibliothèque de la ville; il ne négligeait aucun parchemin, il touillait tous les manuscrits, en quête de chroniques, de ballades, de traits de mœurs, de détails piquants et caractéristiques. Ces chères études, qu'il suivait avec ardeur, se laissant conduire par les occasions et les rencontres, plutôt que par un plan méthodique, ne l'empêchaient point de se montrer bon compagnon et de faire souvent les délices de la société de ses amis. Ceci est un trait des mœurs du temps et des mœurs zurichoises : on n'était pas de la ville si l'on s'abstenait des réunions dn soir et de cette vie de bourgeoise confrérie qu'entretenaient alors les corporations florissantes.
Tout allait donc et aurait continué, sans doute, à aller pour le mieux, sans la révolution française, qui ruina nombre d'industriels. Le père Usteri était mort
depuis peu, lorsque l'association à la tête de laquelle se trouvait le fils se vit forcément dissoute. Il s'en fonda une autre peu après, mais sans plus de succès. Une seconde liquidation jeta Usteri dans des embarras financiers, dont il ne réussit à sortir qu'à l'aide d'amis fidèles et à force de travail et de peine. La mort de son frère Paul, survenue dans le même temps, lui fut un autre coup, et des plus sensibles. Il supporta ces revers avec une douce constance ; puis, renonçant absolument au commerce, il se fit une richesse de la modération de ses désirs. Mais il n'entrait point dans ses idées que son temps fût tout entier consacré à des études où il trouvait trop de plaisir pour les considérer comme un travail. Un homme, pensait-il, doit avoir une vocation positive. La confiance de ses concitoyens n'aurait pas tardé à lui en créer une, si le régime de la République helvétique ne l'eût pas éloigné des fonctions officielles. Cependant, alors déjà, il eut passagèrement, dans l'administration des finances, une place qui lui fournit l'occasion de se distinguer, lors de la bataille de Zurich, par son sang-froid et sa présence d'esprit : il sauva la caisse confiée à ses soins. Sa véritable carrière publique ne commença toutefois que plus tard, vers 1803, lorsqu'il fut élu membre du Grand Conseil. D'autres fonctions vinrent s'y ajouter successivement; il fut membre du Conseil de la ville, puis du Petit Conseil, membre du Conseil d'éducation, etc. Debout à l'aube, il donnait les heures matinales à quelque recherche commencée; puis il allait au Conseil, d'où il ne sortait que pour retourner au travail interrompu, lequel ne tardait pas à être interrompu de nouveau pour être encore repris, et ainsi de suite jusqu'au soir, toujours consacré à la famille ou aux relations du dehors. Il était tout à cette existence laborieuse lorsqu'il eut la douleur de perdre sa
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fille unique, en 1815. Ce deuil, quoique profondément senti, ne lui fit point négliger ses devoirs; il continua de vivre et de travailler comme auparavant, jusqu'au moment où, tout à coup, la force lui manqua. C'était vers la tin de 1826. Il se sentit affaiblir rapidement, sans qu'on pût d'abord en deviner la cause ; mais bientôt on remarqua des symptômes d'une hydropisie générale. Il comprit que sa tin était proche, et accepta cette épreuve avec une entière résignation. Retenu dans sa chambre par la maladie, il montrait toujours la même égalité d'humeur; ce fut alors qu'il composa, entre autres, ses chansons d'enfants, pleines de grâce et de jeune fraîcheur. Au printemps, on espéra que la campagne lui ferait du bien, et on le transporta à Rapperschwyl. IL avait encore la tête remplie de projets; il prit de quoi travailler. Mais les progrès du mal furent impitoyables; le 29 juillet 1828, il rendit Le dernier soupir, âgé de soixante-quatre ans. Quoique la maladie eût été longue et douloureuse, sa fin fut douce et paisible comme sa vie.
Les limites dans lesquelles doit se renfermer cette notice ne nous permettent pas de donner une idée complète des travaux d'Usteri et de ce qui en reste. Il y faudrait une étude, et une étude d'autant plus compliquée que la majeure partie de son œuvre est demeurée inédite. Usteri avait peur de la publicité. 11 n'a jamais consenti à publier un recueil de ses p. >ésies : la plupart de celles qui ont été connues de son vivanl s'étaient transmises de bouche en bouche, ou avaient été recueillies par quelque journal heureusement indiscret. Il en est de même de la plus grande partie de ses dessins. C'est par milliers qu'on les compte dans, les portefeuilles que la famille a conservés. Quelquesunes de ces compositions ont figuré aux expositions
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annuelles des beaux-arts et ont été reproduites par la gravure, mais en petit nombre, et toutes antérieures à 1806, date à laquelle Usteri cessa d'exposer. D'autres ont paru en tête des Feuilles du jour de Van que publient les diverses sociétés savantes ou artistiques de Zurich. Usteri s'intéressait vivement à ces publications populaires, pour lesquelles, de toutes parts, on mettait à réquisition sa complaisance et son talent. La même complaisance lui a fait faire une multitude de compositions de circonstance, qu'on lui demandait, et qui ont reçu une publicité plus ou moins restreinte. Mais tout cela n'est rien en comparaison de ce qu'il a dessiné pour lui, pour le plaisir de dessiner. Il n'avait aucune notion de ce qu'on appelle aujourd'hui la propriété littéraire ou artistique. Dessins ou écrits n'étaient à ses yeux que feuilles volantes; il les laissait tomber de sa plume et les abandonnait. Il avait aussi le goût des beaux manuscrits, enluminés de vignettes, et il en faisait de considérables, à son usage et pour sa satisfaction particulière. La bibliothèque de la Wasserkirche possède une copie de la Chronique d'Edlibach écrite tout entière de sa main, en artiste calligraphe, et illustrée d'une quantité de compositions à la plume. C'est un chef-d'œuvre d'art et de minutieuse exactitude. Usteri s'est accordé le luxe d'un grand nombre de copies analogues, auxquelles il trouvait parfois le moyen de donner une valeur historique spéciale, en y transcrivant tout ce qu'il avait pu apprendre sur le chroniqueur ou sur les faits relatés dans la chronique. Ces monuments de patience sont sans intérêt pour le grand public ; mais les artistes et les amateurs, ceux surtout qu'attire le moyen-âge, ne les étudieront pas sans profit, soit à cause du talent du dessinateur, soit à cause de sa profonde connaissance des mœurs, des costumes et des choses du temps. Mal-