‹ MélangesChapitre 6 sur 15 · MARTIN LISTER · texte numérisé non relu

MARTIN LISTER

gré sa modestie et sa réserve à se produire, sa réputation de connaisseur avait fini par franchir les frontières de la Suisse, et on le consultait souvent du dehors, surtout d'Allemagne.

La plupart des dessins d'Usteri sont sur de petits carrés de papier, au trait, soit à la plume, soit au crayon. Quelques-uns sont coloriés ou teintés avec beaucoup de finesse et de goût. Tous sont remarquables par la netteté du trait. Cette pointe de plume trace la ligne comme un poinçon de graveur. 11 en est qui se groupent en séries : ce sont tantôt des études physiologiques, tantôt de petites scènes, réelles ou de fantaisie. On y distingue deux veines principales, celle de la bonhomie indulgente, qui se plaît aux tableaux naïfs et gracieux, et celle de l'ironie humoristique.'Dans les sujets de sentiment, Usteri laisse percer tout ce qu'il y avait en lui d'honnête et humaine poésie. L'intention morale n'en est point déguisée. L'idée y apparaît vêtue d'un corps léger. D'autres dessinateurs sont plus artistes; aucun ne se livre avec une simplicité plus aimable. Les sujets humoristiques l'inspirent mieux encore, si possible. Ses saillies ne dégénèrent jamais en grossièretés; sa malice n'est jamais blessante. Elle s'exerce sur les choses plus que sur les personnes. L'esprit y abonde, le véritable esprit, celui qui frappe par La justesse du trait et L'à-propos de l'application. On n'u point oublié, pour n'en citer qu'un exemple, la caricature que lui inspira la manière dont la grande république française entendait la protection des petites républiques, ses sœurs et ses pupilles : elle est représentée sous la forme d'une énorme chienne repue, qui, au lieu de donner à téter à ses petits exténués, les tette elle-même et les tette jusqu'au sang.

Tel est Usteri dans ses dessins, tel dans ses écrits.

Ils n'ont pas non plus été tous publiés ; on a négligé presque tous ceux qui se rapportent à des recherches historiques spéciales. Ceux qu'on a recueillis, en 1834, ont eu trois éditions. Dans la dernière (1877), ils forment trois petits volumes de deux cent cinquante pages chacun, environ. Le premier est rempli presque en entier par deux compositions poétiques plus importantes, deux idylles épiques et familières, en allemand zurichois : De Herr Heiri et De Vicari ; le second comprend quelques récits en prose, qui forment une suite ; le troisième est consacré aux poésies fugitives, tant en bon allemand qu'en dialecte.

Nous ne nous arrêterons guère sur les récits en prose, quoiqu'ils soient charmants, très instructifs et très remarquables de couleur locale. On y sent à chaque ligne l'artiste savant, qui n'a pas besoin de faire un effort pour se transporter dans le passé, qui vit au quinzième siècle aussi naturellement que nous au dix-neuvième. Mais le motif en est si particulier à Zurich qu'il faudrait une explication pour orienter le lecteur, surtout pour les premiers, qui, réunis, forment toute une chronique de famille (Der Erggel ira Steinhus). Les étrangers qui voudraient les lire ne doivent point se laisser effrayer par l'orthographe ancienne, que l'auteur a cru devoir adopter; ils s'y accoutumeront bientôt, et ne tarderont pas à être sous le charme de cet art si fin et si vivant, Usteri n'est pas le seul Zurichois qui ait abordé ce genre difficile de la nouvelle archaïque. Il a laissé des élèves, qui font honneur au maître, entr'autres Gotttïied Keller, qui y a mis, il est vrai, moins de recherche. Usteri avait profité de l'occasion pour élaborer un de ses plus parfaits manuscrits. Toute cette chronique de VErggel im Steinhus est écrite sur un vieux papier parchemin, jauni, in-quarto, et avec une si parfaite imitation des

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manuscrits du quinzième siècle que d'habiles connaisseurs pourraient aisément s'y tromper. Les têtes de chapitres sont illustrées par des armoiries peintes.

Quant aux vers d'Usteri, ils sont à la bonne vieille franquette. Il s'était fait, de son vivant, toute une révolution littéraire en Allemagne. On n'en était plus au temps de l'ancienne école zurichoise et de ses candides inspirations. Schiller et Gœthe avaient donné l'idée d'un art plus savant, et agité toutes les questions de haute et moyenne esthétique. Usteri admirait ces grands maîtres ; mais il ne les avait pas suivis. Les préoccupations critiques ne le troublaient guère. Les vers lui coulaient de la plume, comme les dessins, et, sans s'inquiéter des disputes d'école, il continuait à aller son petit chemin solitaire de poëte naïf. Il avait pour principe que chacun doit chanter « comme le bec lui a crû ». Ainsi le dit un vieux proverbe allemand, qu'il se plaisait à citer. Nombre de ses poésies sont de circonstance. Dans les réunions de famille ou d'amis, dans les fêtes, il ne lui arrivait guère de se présenter les mains vides. On attendait de lui qu'il donnât le ton, et il le faisait à l'ordinaire avec un singulier bonheur. Gomme dans ses dessins satiriques, il touchait la note juste, il avait l'à-propos, l'émotion du moment. Aussi ses refrains étaient-ils répétés en chœur, avec une touchante unanimité, par ceux qui les entendaient : on eût dit autant d'échos qui vibraient à l'unisson. La franchise de l'inspiration et l'extrême simplicité des motifs lui gagnaient les cœurs. Il n'avait aucune de ces recherches d'effet, aucune de ces préoccupations personnelles qui troublent l'inspiration et laissent en dehors une partie de l'auditoire. Souvent il composait les airs lui-même; comme il ne savait pas du tout la musique, il était incapable de les noter. Ils ont de l'expression, néanmoins, dans leur

naïveté. Plusieurs de ses chansons sont devenues populaires pour avoir été chantées quelquefois. Ainsi doué, il est bien naturel qu'il ait aimé et cultivé la poésie enfantine. Il avait le don de l'enfance ; d'autres ont celui de la jeunesse. Nombreux sont les talents qui correspondent ainsi à un âge de la vie. On eût deviné celui du talent d'Usteri, rien qu'à voir sa bonne figure, sa tenue sans prétention, son simple costume, archaïque et patriarcal comme l'orthographe de ses romans. Mais cet enfant était un artiste, dont toutes les pensées se paraient de noblesse et de finesse, sans rien perdre de leur bonhomie première, et cet artiste était un malin — l'enfance est maligne — qui saisissait les ridicules avec une merveilleuse spontanéité d'intuition. L'humour, l'ironie légère et facile abondent dans ses vers. Mais l'expérience de la vie lui avait appris combien les amours-propres sont susceptibles, et il se laissait rarement aller à sa verve comique hors des cercles où régnait l'abandon d'une vieille intimité.

On raconte à ce sujet une anecdote qui le peint. C'était dans une nombreuse société d'artistes, venus de toutes les parties de la Suisse. La soirée, animée d'un banquet, devenait de plus en plus gaie. Les productions humoristiques se succédaient. On obtint de lui qu'il chantât sa jolie chanson des tailleurs, qui sont réunis et font bombance en buvant dans leurs dés à coudre. L'idée en est tout à fait pittoresque : c'est une de ces chansons qui appellent la caricature. Le rire était unanime. Mais plus encore que les artistes, riaient, avec des signes d'intelligence, l'hôte, sa femme et les garçons de service. Usteri s'en étonne ; il en cherche la raison et bientôt il découvre un pauvre sommelier qui riait moins que les autres. Certains indices, certains mouvements lui font soupçonner que ce prétendu sommelier pourrait bien n'être

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qu'un garçon tailleur, affublé pour la circonstance du tablier et de la serviette. Il va aux informations : c'est cela même. Le sommelier est un tailleur. Usteri se fait des reproches cruels, et n'a de repos que lorsqu'il a pu lier conversation avec sa victime, la faire asseoir auprès de lui, lui faire boire du meilleur, dans un verre qui n'était point un dé à coudre, et l'amener doucement, à force de grâce et de franche bienveillance, à oublier tout ce qui a pu lui être pénible dans une satire d'ailleurs fort innocente.

Les poésies d'Usteri se groupent en deux séries : celles en bon allemand et celles en dialecte. Si j'osais avoir une opinion, je marquerais une préférence pour ces dernières. Des juges plus autorisés partagent cet avis. Il semble que l'auteur soit plus complètement luimême, quand il parle le langage de sa ville natale : il a le jet plus vif, plus libre, et des mouvements plus originaux. Peut-être aussi la pittoresque naïveté du dialecte dissimule-t-elle les parties que l'art et le style ne soutiennent pas assez. En tout cas, l'avis unanime de ses compatriotes, seuls absolument compétents, est qu'Usteri n'a rien écrit de supérieur à ses deux idylles épiques. C'est son triomphe.

Usteri ne voulut jamais les laisser imprimer. Gela n'en valait pas la peine, disait-il ; c'était à revoir, les hexamètres boitaient. Autrement en a jugé le public. Je ne voudrais pas garantir l'exactitude métrique de chaque vers. Peut-être arriva-t-il à Usteri d'en user à son aise avec un dialecte qui n'avait pas encore été mis à pareille épreuve. Mais ces imperfections légères disparaissent dans le riche tissu du récit et le rapide mouvement de l'action. Ce ne sont point de ces idylles où tout se passe en descriptions amoureuses et en professions sentimentales- Le genre de Gessner n'a heureusement pas déteint sur Usteri. C'est une histoire,

une vraie histoire ; les caractères sont des caractères, et l'action est une action. Aussi n'a-t-il point été difficile d'arranger les deux poèmes pour le théâtre, ce qui serait de toute impossibilité pour une idylle à la façon de Gessner. C'est ainsi, sous cette forme dramatique, qu'ils ont obtenu le succès le plus éclatant, ce qui s'explique sans peine, car, même à Zurich, le dialecte est moins fait pour être lu que parlé. Des troupes d'amateurs les ont joués à diverses reprises. L'une d'elles, il y a quelques années, a donné cinq fois de suite le Vicari, et a dû soutenir une véritable lutte contre le public pour n'avoir pas à le répéter plusieurs fois encore. Chaque soir, le théâtre, plein, menaçait de crouler sous les applaudissements, et l'on cite nombre de Zurichois qui ont assisté aux cinq soirées avec un enthousiasme toujours croissant. Ils se retrouvaient dans les vers de leur poète ; c'était leur langage, leurs habitudes, leur façon de sentir et de comprendre la vie. De tous les miroirs que la poésie a jamais posés devant eux, il n'en est aucun où ils se soient si bien reconnus. Zurichois ou non, tous les lecteurs admireront, dans ces deux idylles, le mélange perpétuel et l'admirable fusion du sérieux et de l'ironie, de la grâce et de l'humour. Le Herr Heiri, l'idylle à la ville, — le Vicari est l'idylle à la campagne, — commence par une scène impayable entre quelques matrones zurichoises, attablées à un de ces « cafés » auxquels elles ont coutume de s'inviter. L'amphitryonne est une Frau Amtme, c'est-à-dire la femme de Y Amman; ses convives sont toutes femmes de notables, sauf une, invitée par miséricorde, et qui se fait humble dans son coin. Elles se traitent de cousines. « Noh es Tœssli, Frau Baas. » (Encore une tasse, cousine !) Mais chaque Frau Baas fait des compliments ; l'une doit rentrer; une autre en a trop déjà;latroi-

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sième trouve que Le café grise comme le vin; elle aura sûrement un Rûûschli (Raùschchen, une pointe) ; mais Frau Amtme a réponse à tout : toutes les bonnes choses sont trois ; les tasses sont si petites ; il y a bien place pour une encore, rien qu'une ; le café est souverain pour la santé...

Inkommo (lier ter Sie uppeï 0 nei, Frau Baas Amtme, 's Cuntrari !

Et de compliment en compliment, le Noh es Tœssli ! se répète huit fois. A la huitième, une des « cousines » déclare que pour le coup elle sera inébranlable comme un roc, ce qui n'empêche pas Frau Amtme de verser encore ; mais elle s'aperçoit que le café coule trouble, et elle appelle la fille : « Lisebeth, mached e frisches ! » (Lisbeth, faites-en du frais ! ) — Ainsi débute le Herr Heiri, par la plus amusante des caricatures ; mais bientôt s'engage une action dont l'intérêt grandit jusqu'à en devenir pathétique, et où l'on voit se dessiner des figures attachantes, entre autres celle d'une jeune fille, d'un crayon chaste et sûr, l'une des plus vraies et des plus idéales dont la poésie ait peuplé le monde des rêves. Inutile de dire que l'œuvre tout entière est en même temps une étude de mœurs locales des plus piquantes ; elle rend à merveille la hiérarchie des coteries dans les petites sociétés.

Il ne faudrait pas, de ce que nous venons de dire, tirer une conclusion défavorable aux poésies d'Usteri en bon allemand. Il en est de fort remarquables. On trouvera plaisir, pour n'en citer qu'un exemple, à lire la ballade intitulée der Maler (le peintre), qui indique très bien comment Usteri comprenait le but élevé de l'art, comment s'associaient dans son esprit et se fondaient ensemble les idées de beauté et de bonté. Cette gracieuse ballade, dont je regrette de ne pouvoir don-

ner une idée plus complète, me rappelle qu'Usteri a consacré un grand nombre de poésies à célébrer les bienfaits de l'art, et qu'il a contribué plus que personne à en développer, à en populariser le sentiment, non-seulement par des dessins et des vers, mais par des encouragements de toute nature, en donnant l'impulsion autour de lui et en créant entre les artistes des liens nouveaux. On doit à un de ses oncles, Henri Usteri, la fondation de la société des artistes zurichois (1787); on doit au neveu celle de la société des artistes suisses. Il en parla pour la première fois, comme d'un projet, dans une réunion d'amis, à Erlenbach. L'idée ayant trouvé de l'accueil, il se mit à l'œuvre, et dès le printemps suivant, en 1806, il eut la joie de voir la société nouvelle réunie à Zofingue, sous sa présidence. Il en salua la naissance par le plus populaire et peut-être le plus beau de ses chants, le Rundgesang :

Freut Euch des Lebens, — Weil noch das Lâmpchen gluh't, Pflûcket die Rose, — Eh' sie verblùht !

Je ne sais comment traduire, sans les faner, des vers si simples; c'est le plus vieux motif de toute poésie : « Jouissez de la vie, avant que la lampe s'éteigne; cueillez la rose, avant que la rose s'effeuille ! » Ainsi ont dit tous les épicuriens de tous les siècles : ainsi chantait Anacréon, ainsi chantait Horace, ainsi, de nos jours, chantent encore leurs innombrables disciples. Mais l'épicurisme d'Usteri est d'une espèce particulière ; c'est celui de l'innocence et de l'amitié.

Jamais appel à la joie n'a eu plus de retentissement. Il s'est propagé d'échos en échos. Traduit dans toutes les langues, on l'attribuait à quelque grand poëte, à

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Gœthe, à Schiller, à d'autres encore. Il était de l'humble chanteur zurichois, de l'auteur du Herr Heiri et du Vicari, qui, pour rivaliser avec les maîtres fameux, n'avait eu qu'à laisser voir, dans des vers presque enfantins, tant ils sont simples, le trésor de joie que sa belle âme recélait.

Zurich, 1879.

UN POÈTE NEUCHATELOIS

UN POÈTE NEUCHATELOIS 1

Le Cœur et les Yeux : que se cache-t-il sous ce titre ? De la physique, de la morale ? Non, des vers. Avec un peu de réflexion, on pourrait le deviner. Le cœur et les yeux ne sont-ils pas les deux instruments de poésie ? Les yeux ouverts, le cœur ému : il n'en faut pas davantage pour que la description s'anime, que l'idéal se dégage et que la parole devienne un chant. Il est si parlant, ce titre mystérieux, qu'on pourrait lui reprocher de l'être trop. C'est plus qu'un titre, c'est un programme. Si le poëte qui l'a choisi pèche par quelque endroit, ce doit être pour trop savoir ce qu'il fait. Les poètes d'autrefois, plus naïfs, se présentaient sans s'expliquer.

Tournez un feuillet, et vous trouverez une Préface. Aujourd'hui les vers ont besoin de préfaces, et de préfaces en vers. Ne vous en effrayez pas, celle de M. Godet est courte et bonne. Il nous y apprend qu'il a été

1 Le cœur et les yeux, premières et nouvelles poésies, par Ph. Godet. — 1 vol. in-16. Paris, Sandoz et Thuillier, 1882.

très jeune et qu'il s'est cru très vieux: qu'il prenait, à vingt ans, des airs de désespéré et rimait avec des larmes dans les yeux, de grosses larmes, et des sentiments orageux dans le cœur. Mais ce temps est passé, et, par un bonheur moins rare qu'on ne pense, la jeunesse lui est venue avec les années, et avec la jeunesse la sérénité :

Cependant, je devins un homme, Et, tout à coup, je découvris Que je n'ai point les cheveux gris, En somme.

L'amour m'a fait une maison ; Par le travail prompt à renaître J'appris alors à te connaître, Raison!

Et je vis — chose rassurante Et dont j'avais douté longtemps — Qu'on n'est pas plus jeune à vingt ans Qu'à trente.

Les amis de M. Godet savaient déjà cette histoire, Ils n'ont point oublié son recueil de 1873, ces Premières Poésies, qui célébraient les mélancolies d'alors. Ceux-là surtout ne l'ont pas oublié qui lui ont dit dans le temps, avec une assez rude franchise, qu'il eût fait peut-être aussi bien de garder ces essais en portefeuille. Nous sommes du nombre. Nous lui avons représenté les inconvénients de ces publications prématurées, qui deviennent un antécédent, et dont on traîne après soi le souvenir, comme le forçat son boulet. « Vous ferez mieux, lui disions-nous, beaucoup mieux ; votre vers prendra la souplesse et l'accent qui lui manquent ; l'expérience dissipera les mélancolies d'un cœur oisif qui rêve la passion avant de la con-

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naître : dans six mois, dans un an, vous serez un autre homme. Travaillez et vivez ; préparez-vous en silence, et ne prodiguez pas les fruits de votre talent avant qu'ils aient eu le temps de mûrir. » M. Godet ne s'étonna point de ces remontrances ; mais il se promit de nous donner tort, ou plutôt de nous donner raison, par de rapides et incontestables progrès.

Il a tenu sa promesse. En 1878, un tout petit recueil paraissait sous un titre provocant, fait pour appeler la critique, Récidives, et la critique, charmée par la grâce malicieuse de tant de jolis quatrains, pardonnait au récidiviste. Deux ans s'écoulaient encore, et vers la fin de 1880 les Evasions nous montraient sous un jour de plus en plus favorable le talent de M. Godet. A la note satirique, juste et fine, se mariait la note sentimentale, non moins juste, non moins fine :

Quand, après un jour de labeur, Tout me paraît morose et fade, Au pays du rêve enchanteur Je m'évade.

Venant de plaider gravement Quelque vol avec escalade, Vers la Muse au rire charmanl Je m'évade.

Et d'évasion en évasion, il arrivait à la grande, à la dernière.

Le cœur toujours plus dégoûté De la vulgaire mascarade, Vers l'éternelle vérité Je m'évade.

Monde menteur aux faux atours, Je veux te haïr — sans bravade — Jusqu'à ce qu'enfin pour toujours Je m'évade.

Le poëte qui écrivait ces strophes avait cause gagnée. Il tenait à la fois de Marc-Monnier et de Juste Olivier : de Marc-Monnier par la technique de l?art, par le tour ingénieux, délié, par la désinvolture du vers ; de Juste Olivier par l'accent sympathique et par l'émotion contenue, à la fois grave et familière.

M. Godet n'a pas été le dernier à s'apercevoir de ces progrès et à s'en réjouir. La manière dont il a composé son nouveau recueil prouve qu'il a le sentiment d'avoir parcouru une des étapes de sa carrière, d'avoir atteint un sommet. Il a jugé le moment propice pour faire un triage dans son œuvre antérieure, et pour la résumer par un choix. Le poëte de trente ans a repris ses recueils de vingt, vingt-cinq et vingt-sept ans, et, rejetant dans l'oubli ce qui appartient à l'oubli, il a réimprimé ce qui lui paraissait digne de l'être : ainsi s'est formé, avec un certain nombre de pièces nouvelles, le petit volume du Cœur et des Yeux. Le poëte a liquidé le compte de ses Juvenilia.

M. Godet ne s'est point trompé. Il a réellement atteint un sommet, c'est-à-dire qu'il a écrit, dès aujourd'hui, nombre de vers qui sont tout ce qu'ils pouvaient et devaient être, des vers définitifs. J'en trouve de pareils dans les trois parties dont se compose sa dernière publication : dans le livre des Croquis neuchâtelois, si finement esquissés, si vrais et relevés de si jolis traits satiriques, piquants sans être malveillants ; dans le livre des Choses d'enfants, où la poésie du jeune âge a toute la grâce d'un premier sourire, et enfin dans celui des Deux Jeunesses, plus personnel, et qui, si nous en avions le loisir, fournirait ample matière à des comparaisons instructives entre les différents âges et les différentes manières du poëte. C'est dans ce dernier livre, le premier du volume, qu'on le surprend en tlagrant délit de progrès. Jamais croissance ne fut

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plus naturelle. L'expérience de la vie lui a fourni peu à peu la substance de ses vers, et l'on peut, dans son œuvre, suivre à la trace l'œuvre du temps. Nombre de pièces pourraient servir à montrer le résultat de ce travail, le point désormais atteint; celle que je choisis n'est pas meilleure que plusieurs autres. Elle est intitulée Réponse, et s'adresse à quelques critiques malencontreux. La voici tout entière :

— « Pourquoi, m'avez-vous dit souvent, Ne chantez-vous pas la Patrie ?

Quand l'amour au cœur est vivant,

Il parle haut, il chante, il crie.

Vous n'avez point ces accents fiers

Et ces torrents de grand lyrisme

Pour moi, ce qui manque à vos vers C'est un brin de patriotisme! »

— Je vous répondrai : Mon pays, A ma manière je le chante;

J'en ai dépeint dans mes Croquis Ce qui me déplaît ou m'enchante.

Je n'ai point l'essor et le ton Qui font les alexandrins graves ; Je souille dans mon mirliton, Laissant l'emphase à de plus braves.

Mon pays!... Ah! je l'aime tant, Qu'avant de lui parler en odes Et de m'en aller lui dictant Des conseils à donner commodes, Je veux tacher tout simplement D'en être un enfant moins indigne Et de le servir autrement Que par des phrases qu'on aligne.

Je veux, aimant d'un cœur discret Ses grandes Alpes virginales, M'épargner le cruel regret D'avoir dit des choses banales.

Je veux que l'Oberland bernois

A mes regards puisse apparaître, Sans qu'il me faille, enflant la voix, Le saluer d'un hexamètre.

Privé de mes soins obligeants, Je veux que mon pays existe Sans que je donne à croire aux gens Que c'est grâce à moi qu'il subsiste- En un mot, chantre paresseux Et timide, je me repose Du soin de le sauver sur ceux Que le Ciel chargea de la chose.

Ma muse, simple en ses ébats,

Prétend rester toujours la même

Mon pays ne m'en voudra pas :

Mon pays sait bien que je l'aime.

Cette piquante et très sage réponse donne assez bien le ton ordinaire de la poésie de M. Godet. Elle est sérieuse sans trop en avoir l'air, leste et spirituelle, gracieuse et vivante. Plus de mélancolies factices, plus trace de romantisme transcendental ; rien non plus qui rappelle la régularité classique. Quelquefois des tours de force, mais des tours de force réussis :

L'insecte snr le bouton d'or Dort;

La feuille du tremble en cadence Danse

Et d'autres jolies choses pareilles! Mais le plus souvent une simple fantaisie, plus ou moins rêveuse, une impression rendue, une anecdote ou une légende gaiement contée, le croquis d'une scène entrevue, et partout des vers légers, qui n'ont pas le vol impétueux, qui ne s'élancent pas, mais qui sont agiles, qui glissent et laissent à peine sur le sol la trace d'un pas de sylphide. Quelquefois le poète modère son allure, et

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se prend à écrire comme on flâne. Il fait l'école buissonnière ; il va cueillant des fleurettes le long du sentier, et chaque fleurette est un vers, et trois ou quatre fleurettes font une strophe, bouquet parfumé, qui se tient de lui-môme et sans qu'on voie de fil qui le serre. On dirait de la causerie, et cette causerie est de la poésie ; on dirait de la négligence, et cette négligence est de l'art.

Il y a donc un sommet atteint; mais un sommet n'est pas le sommet, et puisque M. Godet ne cesse de faire des progrès depuis dix ans, nous ne voyons pas pourquoi il cesserait aujourd'hui. La jeunesse de quarante ans ne vaut-elle pas celle de trente ? Il est assez inutile et il serait peut-être présomptueux de vouloir donner des conseils à quelqu'un qui sait si bien ce qu'il fait et où il va. Mais il n'est jamais interdit de faire des vœux pour ceux qu'on aime, et nous eu ferons aujourd'hui, pour M. Godet, deux au lieu d'un.

Le premier est que dans ses recueils futurs on rencontre toujours plus de vers qui aient l'ampleur et le mouvement de celui que nous trouvons en tête d'un morceau de circonstance, le Premier janvier :

Ceux qui n'ont pas d'enfants, comment sont-ils poètes ?

C'est bien en vain que l'auteur d'un vers pareil se tient en garde contre l'alexandrin, sous prétexte qu'il lui manque le souffle nécessaire. Qu'il n'ail pas un certain lyrisme, c'est possible ; que l'hymne et le cantique ne soient pas la forme naturelle de son talent, je le veux bien ; qu'il se défie de l'ode comme sujette à emphase, à la bonne heure : il n'en est pas moins capable d'atteindre à la hauteur nécessaire pour commander un horizon plus vaste que ceux où jusqu'à présent il a pris soin de se renfermer, à cette hauteur

où la simplicité est nécessairement de la grandeur. Il ne veut pas enfler sa voix, et il a raison ; mais il se trompe à ses dépens quand il en parle comme d'un très mince filet. Je dirais plutôt qu'il n'a pas encore toute sa voix, ou qu'il ne sait pas encore, qu'il n'ose pas s'en servir, l'émettre tout entière. Faible ou forte, il est à souhaiter qu'une voix arrive à sa plénitude.

Ceci me rappelle certaines histoires neuchâteloises, qui, nous dit l'auteur, ne sont que pour les Neuchâtelois. Il en est dans le nombre dont, avec tout son talent et son esprit, M. Godet n'a pu tirer autre chose qu'une sorte de chronique rimée, par exemple celle du malheureux Claude Gaudot, En un sujet pareil, la fantaisie n'a pas de jeu ; elle est asservie au fait brutal — brutal est le mot, à tous égards — et le vers se raidit à ce contact de tous les instants. Il ne peut en résulter qu'une poésie sèche et dure, qui rappelle la manière, tant critiquée, de quelques-uns de nos paysagistes suisses. Je craindrais, je l'avoue, pour un talent moins souple que celui de M. Godet — et même pour le sien — des exercices de ce genre prolongés et répétés. On ne peut que s'y gâter la main, et la voix aussi. 11 faut plus de liberté à la poésie ; il lui faut moins des sujets que des inspirations, et c'est ce qui fait la beauté de cet alexandrin sur les poètes qui n'ont pas d'enfants, qu'il est tout d'inspiration. Puisse l'expérience de la vie, qui a déjà enseigné tant de choses à M. Godet, le mettre souvent dans cette heureuse disposition d'esprit où la poésie jaillit d'elle-même, sans sujet proposé, de la seule activité de la pensée. Il se fait petit et timide à plaisir, et la critique n'a pas besoin de prendre une loupe grossissante pour voir dans ses poésies actuelles le germe d'autres poésies qui, avec le même naturel, auront plus d'ampleur et de retentissement. Il le sait bien lui-même : sa maturité n'est encore qu'une jeunesse.

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