UN POÈTE NE UG H AT E L 0 1 S
Si ce vœu venait à se réaliser, le second, qui lui ressemble beaucoup, le serait probablement aussi. Il y a longtemps que Tœpfïer a remarqué que le résultat le plus assuré des premières études d'un peintre est de lui faire perdre la naïveté qui faisait le charme de ses essais d'enfance. Ce n'est qu'au terme des études, à force d'art, qu'on revient au naturel. Les poètes en sont logés là, eux aussi, surtout les poètes modernes, que l'imitation de ce qui se fait autour d'eux jette nécessairement, et le plus souvent dès leurs débuts, dans l'enllure et l'affectation. Il faut revenir au naturel. M. Godet y est revenu et y revient encore tous les jours. Mais le naturel ne va pas sans la naïveté, et c'est jusqu'à la naïveté qu'il faudrait pouvoir revenir. Le peut-on ? Oui et non. Il y a une certaine naïveté, qui a pour condition l'ignorance, qu'on ne retrouve pas quand une fois on l'a perdue. On peut en dire ce que dit André Chénier de l'innocence : C'est pour jamais ! Mais il y a une autre naïveté, et c'est la meilleure, la bonne, qui n'a d'autre condition que l'inspiration involontaire. On ne peut pas se la proposer comme une qualité à acquérir ; mais on peut y être amené ou ramené par le développement même du talent et le cours naturel de la vie. Pour que cet heureux résultat se produise, il faut que l'homme et l'artiste finissent par s'absorber et se fondre l'un dans l'autre de manière à ce qu'il devienne impossible de distinguer entre eux, que tout l'homme soit dans l'artiste et tout l'artiste dans l'homme, ce qui suppose chez celui-ci toute l'énergie de la vie morale et chez celui-là le dédain de toute grâce d'emprunt, de toute recherche d'art pur. M. Godet y viendra sûrement, mais non sans quelque travail encore : c'est du moins ce que j'ai cru sentir en lisant tel des morceaux dont se compose le livre des Choses d'enfants. Voici, par exemple,
deux strophes qui, j'en suis sûr, auront été et méritent d'être très goûtées. Elles sont intitulées Larmes.
Moi mauvais, pour un rien je t'ai grondé très fort ; Et comme j'achevais, mon pauvre petit Pierre, Les larmes jaillissant au bord de ta paupière Dans mon cœur paternel ont fait naître un remord.
Mais avant que ma main doucement les essuie, Laisse, qu'en tes yeux bleus je contemple ces pleurs, Gomme après un orage, aux corolles des fleurs On aime à voir briller une goutte de pluie.
C'est joli, gracieux, charmant; mais cela n'est pas grand, cela n'a pas la grandeur du sentiment paternel. Pourquoi? Parce que la naïveté de l'inspiration involontaire y laisse à désirer ; à côté du père, on croit voir l'artiste qui se préoccupe d'un certain effet, qui veut dessiner un groupe, qui veut faire sourire ces larmes. De là deux impressions qui se nuisent réciproquement. — Les impressions doubles sont la mort du grand art.
UN CONTEUR VAUDOIS
UN CONTEUR VAUDOIS
Nombreux sont les conteurs vaudois, plus ou moins habiles, qui ont essayé de parler en français des choses de leur pays. Si, pour ajouter au pittoresque d'une description ou à la couleur locale d'un dialogue, ils recouraient à quelque expression du cru, sentant le terroir, ils avaient soin de la souligner. D'ailleurs, ils faisaient de leur mieux pour respecter les susceptibilités de la langue française. Aujourd'hui, en voici un qui a imaginé d'écrire en langage vaudois un volume sur les Vaudois, un volume de trois cents pages, s'il vous plait, comme si le langage vaudois était une langue, comme si l'on pouvait écrire en vaudois au même titre qu'on écrit en français, en allemand, en anglais, en italien, en russe ou en chinois. Le fait est sans précédent. 1
Serait-ce une plaisanterie? Non. Quoique très amusant, ce livre est très sérieux, et nullement indigne de
1 « Scènes vaudoises, journal de Jean-Louis », par Alfred Gérésole. — 1 vol. in-12. Lausanne, Arthur Tmer, 1884.
porter sur sa couverture verte le nom d'un grave personnage, d'un pasteur aimé, d'un prédicateur très apprécié, M. Alfred Cérésole. Le titre déjà est significatif: Scènes vaudoises, d'autant plus significatif que l'auteur a pris soin de l'accompagner d'une épigraphe tirée de Juste Olivier : « Vivons de notre vie », puis d'une dédicace : « A la mémoire du doyen Bridel, à l'auteur du Conservateur suisse, à l'ami passionné de son pays et de ses traditions, à l'observateur intelligent de nos mœurs et de notre langage. » Un livre placé sous les auspices de cette invocation, presque solennelle, doit avoir une intention particulière. Et comme si nous n'en étions pas encore suffisamment informés, l'auteur insiste, soit dans quelques mots d'avant-propos, soit dans une assez longue étude, une introduction, qui traite des caractères distinctifs du langage vaudois. Cette étude a son épigraphe spéciale, plus caractéristique encore que la première, et signée d'un nom bien choisi pour servir de justification à l'œuvre tout entière, celui d'Emile Javelle. Emile Javelle, un Français, et un Français qui savait sa langue, qui l'enseignait à merveille, qui la parlait et l'écrivait avec élégance et pureté, mais qui n'en a pas moins rendu hommage aux qualités pittoresques de ce langage vaudois qu'on veut élever aujourd'hui à la dignité d'une langue littéraire : « Il serait à souhaiter, écri vait-il dans le Journal de Vevey du 16 mars 1875, que la jeunesse vaudoise, tout en apprenant le meilleur français, comprît bien qu'elle ne doit pas cesser d'aimer, et, à plus forte raison, qu'elle ne doit point mépriser ni oublier son idiome maternel, si riche, si doux et si expressif. Ce serait à tort qu'on aurait pour le patois ou la langue populaire une sorte de mépris : les langues ne sont point tout entières dans leurs formes classiques, pas plus que l'arbre n'est tout entier dans sa fleur. »
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A peine tombées de la plume de» M. Javelle, ces paroles étaient soigneusement recueillies par M. Alfred Gérésole, qui s'en fait aujourd'hui une parure et un bouclier. Enfin, après tous ces préliminaires, qui sont autant de précautions, viennent les scènes promises, graves ou comiques, toujours intéressantes : « Va, dit l'auteur à son livre, instruis, distrais, console, et sous ton rustique langage, fais aimer le pays... » Evidemment, M. Gérésole n'est pas seulement un homme d'esprit et un habile conteur, c'est encore un patriote ; en écrivant en langage vaudois les Scènes vaudoisrs, il a cru, il a voulu faire une bonne œuvre pour son pays.
Qu'est-ce que cet idiome que nous appelons le langage vaudois ?
Deux langues se cachent sous ce nom : l une est un patois ; l'autre, celle que M. Javelle désignait sous le nom de langue populaire, n'est qu'un simple parler, le parler dit vaudois.
Ces deux idiomes ne sont pas sans quelque ressemblance ; on pourrait, de loin, les confondre. Ils se ressemblent comme deux types d'une même famille, comme un neveu ressemble à son oncle, ou un fils — un bâtard — à son père. Néanmoins la différence est grande. Notre patois a une signification historique; c'est une des branches du vieux français, une branche latérale, dont la croissance a été lente et difficile. Condamnée par les circonstances à ne servir qu'aux relations familières d'une vie toute rustique, elle n'a pas
eu la chance d'être* cultivée, comme quelques branches sœurs, surtout celle de l'Ile de France, par l'exercice de la parole écrite. Elle aurait pu l'être, mais elle ne l'a pas été, et dans son existence à l'écart, elle a végété sans grandir, fidèle à sa naïveté et à sa rusticité premières. Lorsque, de nos jours, quelques amateurs ont voulu l'écrire, ils ont eu toutes les peines du monde à en figurer la prononciation.
Les caractères de la langue française ne répondaient pas à tous les sons du patois ; il a fallu se faire une orthographe de convention, se créer un outillage. Quant au parler vaudois, il serait très facile de l'écrire si on le voulait. On ne l'écrit pas parce qu'on n'ose pas l'écrire. C'est un parler, et un parler distinct n'est possible que par des familiarités, des négligences, des libertés qu'on évite, ou qu'on tâche d'éviter, la plume à la main. Il n'a pas de règles rigoureuses ; il n'a que des habitudes, qui varient beaucoup d'une personne à l'autre ; il n'a pas d'histoire, pas de date ; tout ce qu'on peut en dire, c'est que les conditions de son existence ont été créées le jour où l'on a pu, entre les différentes formes du français, en distinguer une privilégiée, réputée seule littéraire. C'est le français, si I on veut, mais le français parlé par nos gens, qui, sans le savoir, parlent encore patois en français ; c'est le patois, si on le préfère, mais un patois abâtardi par un effort insuffisant pour en faire du français.
Le parler vaudois et le patois vaudois sont donc deux choses. Laquelle M. Cérésole veut-il sauver ? laquelle recommande-t-il à notre sollicitude?
Si c'était le patois, il n'aurait pas besoin de tant de précautions, et nous n'en parlerions pas comme d'un cas nouveau. La mort de notre patois, et des autres aussi, est une de ces fatalités brutales contre lesquel-
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les on se sent impuissant, mais qu'on ne subit pas sans protester. L'école le tue pour le remplacer par un mauvais français, car un français qu'on apprend à l'école est toujours mauvais. La belle utilité, vraiment ! C'est une langue charmante que cette langue qu'on tue ; elle a la grâce pittoresque et naïve, elle a de la concision et du trait ; elle se prête admirablement à ce à quoi elle sert, c'est-à-dire à la conversation familière entre gens du même village, entre commères et compères qui se saluent en allant aux champs ou jasent en se retrouvant le soir au coterd. Et que de souvenirs s'y rattachent pour quiconque a passé à la campagne tout ou partie de sa jeunesse ! Le patois, mais c'est la langue même du pays ; c'en est l'image ; nos meilleures chansons nationales ne sont-elles pas en patois? N'est-ce pas en patois qu'il faut parler, si l'on veut, dans nos fêtes, toucher la fibre populaire ? Quel orateur a jamais été plus applaudi que M. L. Favrat récitant, en patois, son histoire de Guillaume Tell ou sa fable du Renard et du Corbeau ? Et à l'étranger quelques mots de patois, entendus par hasard, ne font-ils pas sur nous le môme effet que la mélodie du ranz des vaches? n'arrachent-ils pas au plus insensible des larmes d'attendrissement? — Et c'est cette langue qu'on tue, de propos délibéré ! — Mais c'est un parricide, c'est comme si l'on tuait sa mère. Et cependant que faire ? Va-t-on fermer l'école? va-t-on la laisser ouverte, mais en y réintégrant le patois? Le problème est insoluble ; on n'aboutit qu'à des impossibilités. Le patois meurt victime de ce qu'on appelle la civilisation, du cosmopolitisme, de La nécessité d'être comme tout le monde, à présent que tout le monde est partout. Le gros et vilain char du progrès l'écrase sous ses grosses et vilaines roues, qui
ont déjà écrasé tant de choses. Ainsi meurent, en Amérique, les races indigènes, ces pauvres peaux-rouges, refoulés et affamés par la colonisation : cela aussi s'appelle le progrès.
Ce n'est pas le patois, c'est le parler que veut sauver M. Gérésole, et c'est ce qui fait la nouveauté de son œuvre.
La première partie du volume, une étude d'environ cinquante pages, est destinée à nous initier aux mystères du parler vaudois et à convaincre de son droit à l'existence ceux qui pourraient encore en douter. Pour quelques personnes, ce sera, je le suppose, le chapitre le plus intéressant. Il est si captivant qu'on ne peut s'empêcher, en arrivant au terme, de le trouver trop court. Et réellement, il est trop court, du moins pour le but que se proposait l'auteur. La théorie du parler vaudois ne s'en dégage pas suffisamment.
M. Gérésole ne manquera pas d'occasions pour reprendre ce sujet. Il n'a voulu aujourd'hui que nous donner un avant-goût. Je souhaite qu'il y apporte, quand il y reviendra, toute la précision des méthodes scientifiques. Il lui arrive parfois, dans ce premier essai, de rapprocher des choses qui devraient être séparées. Il met sur le compte du parler vaudois des termes d'argot ou des déformations de mots purement artificielles, des charges, qu'on retrouve ailleurs et qui, pour la plupart, nous viennent de l'étranger. D'autres fois, il sème au hasard, en les éparpillant, des observations qui demanderaient à être rapprochées et à s'appuyer mutuellement. Pourquoi, par exemple, le Vaudois allonge-t-il certains mots en y ajoutant un e muet : « Oh ! j'ai une soife, mais une soife / » « quel air vife / » « en casse de malheur ; » — tandis qu'en d'autres occasions il se plaît à abréger les finales : « comment ça va-t-i ? » « immortel (t muet)
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roi des cieux ? » N'eût-il pas été intéressant de remarquer que ces effets, en apparence contraires, sont dus à une seule et même cause, la paresse naturelle de l'esprit et des organes ?
Toutes les fois que le Vaudois ajoute un e muet à un mot, c'est que le mot est moins pénible à prononcer avec cet appendice. Il faut un mouvement rapide de la lèvre pour couper net Vf de soif, de manière à ce que le mot sonne comme un monosyllabe, tandis qu'il n'y a qu'à se laisser aller pour le prononcer en deux syllabes. De même, toutes les fois que le Vaudois retranche une consonne finale, c'est qu'il s'agit d'une consonne qui, pour être prononcée, demanderait un effort, un coup de langue de plus (éternel)- Et d'une manière générale, on peut poser ce principe que la grande différence entre la prononciation française et la vaudoise est dans la netteté de l'articulation. Même quand il parle vite, le Français se donne la peine d'articuler chaque son. Sa prononciation ressemble à sa démarche : il a le pas léger, vif, juste, pressé ; il a les organes de la parole toujours prestes et dispos.
Cette différence est surtout manifeste dans l'emploi de l'accent, de ce que les grammairiens appellent l'accent tonique. La voix humaine est un instrument musical ; elle se fait connaître comme telle non-seulement dans le chant, mais aussi bien dans la parole : parler, c'est déjà chanter. Nous n'émettons guère deux ou trois sons de suite, sans donner à l'un plus d'importance qu'aux autres; nous ne prononçons pus un mol polysyllabique sans appuyer sur une des syllabes dont il est composé. Un mot polysyllabique est formé de plusieurs sons successifs groupés autour d'un son dominant. Mais les règles qui déterminent le son dominant ne sont pas les mêmes partout. 11 semblerait
naturel que ce fût toujours celui qui joue le plus grand rôle dans la signification du mot, celui qui en exprime l'idée essentielle. De là le principe de l'accentuation de la syllabe radicale, suivi par plusieurs langues. Le français suit un autre principe; il accentue, dans chaque mot, la dernière syllabe capable de porter l'accent, c'est-à-dire la dernière syllabe non muette.
Gomment a-t-il été conduit à ce choix singulier ? Ce serait une histoire trop longue à raconter ; ce serait l'histoire même de la langue française et de ses révolutions. Un résultat pareil suppose une langue profondément troublée dans son cours par le choc des événements. Voyez quelle bizarrerie! Dans le mot syllabe vous accentuez le son la, et c'est juste, c'est la syllabe centrale et radicale ; mais syllabe donne syllabique, et vous accentuez la voyelle i ; syllabus, et vous accentuez le son us : désinances banales, qui n'expriment que des idées accessoires. Pour qu'une langue en soit venue là, il faut qu'elle ait plongé bien profond dans la barbarie : le stigmate de l'anarchie, l'irrationnel, lui reste au front. Mais à quelque chose malheur peut être utile. Le français doit à l'application de ce principe, absolument illogique, d'être devenu la langue qui se prononce le plus distinctement. La nature même de l'accent en a été modifiée. Il est devenu moins chantant. Dans les autres langues, l'accent résulte d'une intonation plus forte ; la voix appuie sur une voyelle et la fait ressortir par un son plus intense et pins soutenu ; c'est là ce qui rend l'accent musical. En français, il est aussi peu musical que possible, et c'est probablement ce qui a fait dire pendant longtemps que le français n'avait pas d'accent. L'accent tonique français ne consiste, en elïet, que dans une plus grande netteté d'articulation. Tous les mouvements nécessaires pour prononcer la voyelle finale
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qui porte l'accent, ainsi que la ou les consonnes sur lesquelles elle s'appuie et qui font corps avec elle, tous ces mouvements, — des lèvres, des dents, de la langue peu importe, — redoublent de précision et de vivacité, en sorte que le mot se termine comme s'il était coupé à l'emporte-pièce. L'accent français n'est pas chanté, il est frappé. Rien au monde ne saurait être plus contraire au tempérament vaudois. Est-ce le sang, le climat, le vin ? je l'ignore. Gela tient à toutes ces causes probablement et à d'autres encore ; mais il est bien évident que cette précision nerveuse est ce qui nous manque le plus. Nous avons le tempérament sanguin et lymphatique. De là des effets bizarres. Il nous est moins pénible de crier fort que de parler net. Nous avons des poumons, de la voix, et nous en faisons usage ; mais nous avons les lèvres épaisses, la fibre engourdie, et nous n'arrêtons pas, nous ne dessinons pas le son. Au lieu de terminer le mot à l'emporte-pièce, nous le traînons. Or, la voix tombe nécessairement sur une désinence traînée, et il n'en faut pas davantage pour que la syllabe qui précède paraisse accentuée, ce qui est contre toutes les habitudes de la prononciation française. Ajoutez à cet effet de négligence une disposition chantante très marquée, qui a passé de notre patois dans notre parler, et qui trahit le triple voisinage de l' Allemagne, de l'Italie et de la Provence, et l'on comprendra comment le même mot, sans changement d'une seule lettre, peut avoir deux figures absolument différentes, selon qu'on le pinnonce à la vaudoise ou à la française. — Par exemple, nous prononçons ordinairement le nom du poëte français Murger comme les Allemands prononcent celui de leur poëte Bûrger. Le g est guttural ; Ve final devient muet, ce qui rejette l'accent sur la première syllabe, et nous exécutons sans difficulté ce tour de
force, à peu près impossible aux organes français, de faire entendre après un e muet, à la fin d'un mot, le roulement d'une r. Il est vrai que nous avons IV rauque et peu roulante. En français, le nom de Murger rime avec hiver, éther, cher, Niger, finale riche, qui, appuyée sur un g doux, porte légèrement tout le poids de l'accent.
Il est bien d'autres indications dans l'étude de M. Gérésole qui demanderaient à être reprises et développées. Il y songera, car c'est à lui qu'il appartient de nous donner un jour, prochainement, la théorie juste et complète de ce parler vaudois, qu'il connaît si bien et dont nous ne faisons en ce moment que relever un ou deux traits. Mais il n'est pas nécessaire que nous attendions jusque-là pour nous demander si ce parler vaut la peine que nous fassions des vœux pour sa conservation.
Précisons. M. Gérésole désire-t-il que ses enfants, s'il en a, — il en a sûrement, — prononcent soife au lieu de soif] vife au lieu de vif, a-t-i au lieu de a-t-il ? Je n'en suis pas autrement informé ; mais je parie qu'il les reprend quand leur prononciation est trop vaudoise. Et il fait bien. Quelle utilité peut-il y avoir, je vous prie, à remplacer une prononciation précise, alerte, dégourdie, par une prononciation paresseuse, qui alourdit et aplatit les mots ? Cette soife, c'est le vieil homme ; plus nous nous en dépouillerons et mieux cela vaudra.
Prenons un autre exemple, un exemple plus développé, suffisant pour donner quelque idée non-seulement de la prononciation du parler vaudois, mais de ses habitudes, de son vocabulaire et des tours qu'il affectionne.
J'ouvre le volume à la page 196, et je tombe sur une lettre écrite par un nommé Jean-Louis, qui est au
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service militaire, à Berne. Nous verrons plus tard qui est Jean-Louis. Voici, en attendant, quelques phrases de sa lettre :
« Avec le sergent, on s'est dit : — Il nous faut aller voir les ours. »
Si M. Gérésole avait voulu dessiner la prononciation vaudoise par l'orthographe, il aurait écrit avet (t muet) au lieu de avec, i au lieu de il, fau aller au lieu de faut aller, voi au lieu de voir, ourses au lieu de ours. Pourquoi ne l'a-t-il pas fait ? Parce qu'il a voulu laisser à chacun le soin d'y mettre le ton, plus ou moins, selon les goûts. N'y a-t-il pas quelque timidité dans cette prudence? n'a-t-il pas eu peur de voir cette prononciation étaler aux yeux toute sa difformité ? Quoiqu'il en soit, elle ne semble pas plus digne d'être regrettée dans cet exemple que dans les précédents. Regretterons-nous davantage cet emploi du pronom indéfini pour le pronom personnel : on s'est dit au lieu de nous nous sommes dit ? Il est singulièrement massif, ce pronominal nous nous sommes, et la forme impersonnelle a ici l'avantage de la légèreté. Ces tournures fuyantes ont d'ailleurs une certaine grâce pittoresque qui, tombant à propos, peut être d'un effet très heureux, sans compter qu'elles voilent et tempèrent le je, si vite indiscret. Mais il ne faut point en abuser, et le tort du parler vaudois est de les employer sans cesse, de ne pas savoir en employer d'autres. Excès fatal ! Il n'est rien de plus funeste pour l'éducation de l'esprit que l'habitude, de bonne heure contractée, de ces locutions indirectes qui se tiennent à distance de la pensée qu'elles doivent exprimer, de ces à-peu-près, vagues, flottants, qui échappent à toute analyse. A dire toujours on au lieu de je, ce n'est pas seulement la pointe de l'esprit, c'est la pointe de la conscience qui s'émousse, et l'on peut
être assuré qu'une franche initiative doit être rare chez un peuple qui parle ainsi. Si jamais les enfants de M. Gérésole, — qu'ils me pardonnent cette supposition toute gratuite, — commettent quelque peccadille, je parie que leur père exigera d'eux une confession précise : j'ai fait ou nous avons fait, et non pas : on a fait.
Quant à l'inversion qui lui a permis de mettre vivement en scène, dès les premiers mots, les deux personnages : avec le sergent , on s'est dit, ce n'est qu'une des mille libertés du style familier, lequel, moins rigoureusement assujetti à des habitudes grammaticales, se laisse guider par l'instinct du pittoresque, par la loi du relief. Il n'y a rien là de spécifiquement vaudois.
« Et qu'on en a vu de tout véritables », ajoute aussitôt Jean-Louis : mot charmant, véritable trait de caractère, où il n'y a rien non plus de vaudois, rien de local, sauf l'accent que peut y mettre le lecteur. Ainsi, en tout pays, parlera le villageois naïf qui voit pour la première fois quelque animal extraordinaire, un ours en chair et en os.
« Rien de drôle comme de regarder ces bêtes féroces s'amuser, sauter, ganganer, se roubater, guigner en haut avec leurs petits yeux noirs et attraper des navettes. »
La navette est, à proprement parler, une petite barque, un petit vaisseau (navis) ; mais cette acception, la première, a fait place aux acceptions dérivées qui se justifient par quelque ressemblance extérieure : la navette d'église, c'est-à-dire le vase où l'on garde l'encens, la navette du tisserand, etc. Nous avons en outre, dans le parler vaudois, la navette du boulanger, nom local pour un produit local : rien n'est plus légitime ; mais les appellations de ce genre, — il y en a partout, en province, — ne constituent pas un parler.
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En revanche, ganganer et se roubater (ou se rubater : les formes du parler vaudois ne sont jamais très arrêtées) sont des expressions à physionomie prononcée, sans analogie dans le français littéraire. Elles sont extrêmement pittoresques, ce sont des mots parlants, des onomatopées dont on devine le sens rien qu'à les entendre. Mais elles n'appartiennent point en propre au parler vaudois ; il les a empruntées du patois, et c'est dans le patois seulement qu'elles ont toute leur énergie et, si je l'ose dire, toute leur grâce. Guigner était un mot très français au seizième et au dixseptième siècle. On le trouve chez Molière. Il n'a pas, dès lors, été mis complètement au rebut, mais il s'est mieux conservé dans notre pays que de l'autre côté du Jura, grâce encore, sans doute, à l'influence du patois.
« Après cela, on s'est pense qu'il fallait rapporter quelque chose à la maison, et on s'est décidé à se faire tirer en portrait. »
Tirer en portrait n'est qu'un archaïsme resté en usage dans la bouche du peuple, aussi bien en France que chez nous. Se penser est une forme plus particulière, mais où il ne faut voir encore, selon toute probabilité, qu'une importation du patois, facilitée peutêtre par le voisinage de l'Allemagne. Le patois, — nous avons eu l'occasion de le remarquer ailleurs, — ne connaît pas l'emploi absolu de penser ; ce qui intéresse le paysan dans l'acte de la pensée, c'est le mouvement de la réflexion qui tourne et retourne son objet, et c'est ce mouvement qu'il a peint par cet emploi réfléchi transporté du patois dans son français : je me pense.
Cette analyse, qu'il serait facile de pousser plus loin, commence à être concluante. Qu'y a-t-il en tout ceci qui appartienne en propre au parler vaudois et
qui demande à être conservé comme une chose bonne en soi? Rien ou à peu près rien. Du patois, je voudrais tout sauver, je voudrais sauver le patois en bloc, dans sa forme la plus pure, la plus spécifique. Mais pour ce parler hybride, qui n'est qu'un patois francisé, si jamais il s'en va, tant mieux. Tant mieux si nos enfants apprennent à articuler les mots qu'ils prononcent ; tant mieux s'ils apprennent à mettre l'accent à sa place ; tant mieux s'ils apprennent à employer le mot propre et à s'exprimer d'une manière correcte et précise ; tant mieux s'ils se dépouillent des mauvaises habitudes que leur ont données leurs pères : locutions vicieuses, solécismes grossiers, provincialismes sans grâce ; tant mieux s'ils secouent le fatal amour de l'à-peu-près et s'ils en viennent une fois à parler net, vite et bien. Que ces vœux s'accomplissent, et la capacité intellectuelle de notre peuple n'en sera point diminuée.
Où donc voulons-nous en venir? Allons-nous suivre l'exemple donné par un digne instituteur de ce pays ? Allons-nous gémir doctement sur l'emploi que M. Gérésole fait de son talent et sur ces jolis contes qu'on n'ose pas lire aux jeunes gens de peur de leur rapprendre des fautes qu'on s'efforce de leur faire oublier? Non. La vie n'a point été faite pour l'école, comme se le figureraient volontiers certains maîtres de classe, et il y a encore, heureusement, à ces vieux lauriers chantés par notre poëte, à ces lauriers que Naïe
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et Jaman continuent à abriter de leur ombre, de jeunes branches gourmandes, aussi bien que d'antiques rameaux tortus, avec lesquels on ne fera jamais ni règles pour les cahiers des écoliers, ni férules pour leur appliquer des taloches sur les doigts. Mais il est deux choses à considérer dans l'œuvre de M. Gérésole, la théorie et les récits. La théorie peut avoir besoin de quelque complément et même de quelque rectification, sans que les récits en aient moins d'intérêt. Les récits sont absolument indépendants de la théorie. Nous n'avons pas pour le parler vaudois une admiration aussi fervente que M. Cérésole ; qu'importe, cela n'empêche nullement le parler vaudois de devenir, à l'occasion, un instrument de bonne littérature. Pour lui être venue du patois, sa grâce, — plus empruntée qu'apprêtée, — n'en est pas moins réelle, et il est une foule d'histoires qui, pour avoir tout leur sel, demandent à être racontées dans cette langue et dans aucune autre. Le tout est de savoir s'en servir et de l'employer à propos.
Parlons donc des récits de M. Cérésole, et tout d'abord constatons-en le succès : il a été prompt et décisif. Une première édition d'un fort tirage, du inoins pour notre pays, était enlevée en quelques mois, et la seconde va paraître, impatiemment attendue. Nous avons eu deux succès littéraires dans notre dernière saison, celui des vers de Mlle de Chambrier et celui des contes de M. Cérésole. L'un et l'autre sont faciles à expliquer. Le dernier, le seul dont nous ayons à nous occuper en ce moment, vient de ce que tout bon Vaudois s'est reconnu dans le livre de M. Cérésole. Nous y avons vu notre image et nous avons dit : « C'est cela. » Tel est, en définitive, le secret de tous les triomphes de l'art.
M. Cérésole a créé un type : Jean-Louis. Qui est ce
Jean-Louis ? Jean-Louis est un enfant de nos campagnes, un paysan, fils de paysans, bien découplé et sain de corps. Il a fait son service militaire. Mêmement, — ceci est un de ses mots, — il a monté la garde à la frontière en 1870 et 1871, c'est-à-dire qu'il a vu la guerre, la grande guerre, d'aussi près que peut l'avoir vue de nos jours un milicien de l'armée fédérale. Il a entendu le canon de Belfort; il a reçu à la frontière de pauvres uhlans fourvoyés et les a conduits au poste ; il a fait prisonniers des zouaves, des tout véritables ; il était aux Verrières lors de l'arrivée de Bourbaki ; il a vu dénier devant lui cette immense misère. Oh! Jean-Louis, que de choses tu as vues et que de choses tu as à nous dire ! Mais les grands événements, les cataclysmes européens auxquels la fortune a voulu qu'il fût mêlé, ne lui ont point fait oublier sa paroisse, son village, ses voisins et les mille petits incidents qui rompent l'uniformité de la vie j usque dans les hameaux les plus reculés. Et comme il aime à garder le souvenir des choses, il note tout ce qui se passe de mémorable, tout ce qui pique sa curiosité et fixe son attention. Il en résulte une sorte de journal divisé par chapitres ; ce journal est le livre de M. Cérésole.
Jean-Louis est le type même du Vaudois, non pas de tous les Vaudois, mais, — nous l'avons dit déjà et c'est un point sur lequel l'auteur insiste, — du bon Vaudois.
« Ce sera vous peut-être, ajoute galamment M. Gérésole en s'adressant à son lecteur ; ce sera cet être que j'aime et que nous aimons tous, j'en suis certain, quand il est brave et qu'il vient simplement et loyalement à nous, sous son habit de drap ou sous sa milaine brune, sous son bonnet de coton ou sous son chapeau noir ; ce sera ce cœur d'or qui reçoit si bien
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et si volontiers chez lui et qui, sur le pas de sa porte, vous tend si cordialement la main. »
Tous les Vaudois, répétons-le, ne ressemblent pas à ce portrait. Pas plus chez nous qu'ailleurs, les cœurs d'or ne sont en majorité. Ce type, toutefois, n'est point de pure imagination.il y a un Français idéal qu'on se figure toujours brave, poli et galant; il y a un Allemand idéal, toujours sincère et profond ; il y a de même un Vaudois idéal, bon, essentiellement bon, bon enfant, heureux de faire les honneurs de son pays, et qui vient à nous avec un sourire accueillant : type rustique, souvent compliqué de malice, quelquefois de timidité, plus ou moins fin, selon les lieux, les familles, les individus, mais dont le trait caractéristique est cet abord honnête, héritage des vieilles mœurs hospitalières. Quand nous le voyons réalisé, nous ne pouvons nous empêcher de dire : « Voilà, un vrai Vaudois ! » Il nous sert de terme de comparaison, et l'on ne pouvait nous faire de plus grand plaisir que de le portraiter fidèlement dans la personne de l'ami Jean-Louis.
A vrai dire, M. Cérésole n'est pas le premier qui en ait eu l'idée. Nous avons des romanciers, et même des romanciers très féconds, qui n'ont jamais fait autre chose que de nous peindre des Jéan-1 j< >uis plus ou moins authentiques, purs ou dégénérés, sous tous les costumes et dans toutes les conditions sociales : municipaux, syndics, simples contribuai des, riches propriétaires campagnards, gros ou petits fermiers, pauvres boutiquiers de village, ouvriers plus pauvres encore, domestiques, valets, charretiers, cabaretiers, marchands forains, sans compter les femmes, les enfants, — les orphelins, — et M. le régent et M. le pasteur, voire l'évangéliste. Jean-Louis a mille et mille fois posé ; mais Jean-Louis est inépuisable ;
jamais son portrait ne sera achevé Et puis, tandis
que les autres le photographiaient endimanché, M. Cérésole le prend dans sa tenue de tous les jours, avec son molleton de laine, — quand du moins il n'est pas au service militaire, — son broussetou, 1 comme on dit, et il lui fait parler le français du village, sans se permettre d'en corriger les licences et les solécismes. Et c'est par là précisément que se justifie l'emploi littéraire de cet idiome : il est nécessaire pour peindre Jean-Louis. C'est Jean-Louis qui lui donne du cachet et du relief, qui lui prête sa naïveté, sa bonhomie, et qui en tire des effets inattendus, si hardiment pittoresques. Autrefois Jean-Louis n'usait guère que du patois ; mais il est aujourd'hui dans une période intermédiaire qui dure depuis assez longtemps déjà et qui, sans doute, durera longtemps encore. Il ne parle plus couramment le patois ; il ne parle pas encore couramment le français ; dans cet embarras, il parle vaudois, et celui qui, pour le peindre, a osé parler son langage, a enrichi notre littérature nationale d'une tentative aussi légitimé que nouvelle.
Bien loin de blâmer M. Cérésole d'avoir cherché à tirer du parler vaudois un parti qu'on n'en avait point encore tiré, je ne lui fais qu'un reproche, celui de n'être pas toujours conséquent avec lui-même, de n'avoir pas été jusqu'au bout de ses hardiesses. Puisqu'il voulait être vaudois, je l'aurais voulu plus vaudois encore.
C'était une question controversable que celle du système orthographique qu'il convenait d'adopter en un livre pareil. M. Cérésole, nous l'avons déjà remarqué, a respecté l'orthographe classique, laissant à
1 Encore un mot local, qui vient, je crois, de l'allemand « Brusttuch ».
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chacun le soin d'y mettre la prononciation locale, le ton et l'accent. 11 y aurait eu de bonnes raisons pour orthographier plutôt selon la prononciation, sans charge toutefois. Ce livre a besoin d'être lu à haute voix, et quelques indications auraient été précieuses pour nombre de lecteurs. Mais ce qui ne fait doute pour personne, et pour M. Gérésole moins que pour aucun autre, c'est qu'il était tenu de ne mettre dans la bouche de Jean-Louis et de ne lui glisser sous la plume que des mots, des expressions, des phrases conformes à ses habitudes et à son vocabulaire. Je fais un reproche à M. Gérésole de ne s'être point attaché strictement à cette règle.
Voici une phrase bien belle pour le journal de Jean-Louis. Il s'agit d'une cérémonie militaire, le serment au drapeau. Le bataillon a formé le carré ; un chef vient de lire la formule du serment :
«En entendant ces sérieuses paroles qui résonnaient comme un tonnerre au fond de la conscience, il semblait qu'on voyait la Suisse se pencher sur nous, nous regarder au fond des yeux avec son bel œil de mère et nous montrer du doigt le point noir drbù venait le danger. C'était comme le garde-à-vous du pays tout entier, le son guerrier de la trompette des batailles, qui, en nous appelant chacun par notre nom, semblait nous dire : On compte sur toi ! »
Je ne pense pas que ces sentiments soient d'un ordre trop élevé pour Jean-Louis; il peut très bien avoir vu à travers sa paupière humide ce bel œil de mère, l'œil de la patrie ; les images qu'il emploie pour exprimer ce qu'il a éprouvé ne sont pas non plus, prises une à une, au-dessus de Jean-Louis : l'homme du peuple est infiniment plus poëte qu'on ne le croit généralement. Mais ce que Jean-Louis n'a jamais fait, même quand l'émotion lui a délié la lan-
gue, c'est une phrase aussi correcte, aussi régulière, aussi bien balancée et pondérée : un homme qui dit couramment je me pense, qui dit strangulation pour triangulation, n'a pas fait sa rhétorique. De tout ce qui constitue le style, ce qu'il a le moins, c'est la phrase. Jean-Louis est un trop habile phraseur.
Mais ce n'est pas seulement dans certaines circonstances solennelles que M. Gérésole présume beaucoup de Jean-Louis, c'est encore dans le cours habituel de la causerie. On n'aime pas à rencontrer dans le journal qu'il lui prête certains tours oratoires : « les cloches résonnaient au loin », ou bien « c'est là qu'ont rendu les armes trente-huit régiments de ligne». On éprouve le même scrupule pour nombre d'expressions qui sont bien du langage ordinaire, mais de la ville plutôt que de la campagne : « obligé par les circonstances », « que ce soit de bonne ou de mauvaise grâce ». Ces tours et d'autres n'ont rien de cet agrément rustique qui ne devrait jamais manquer à Jean-Louis.
On me trouvera minutieux. Bagatelles, dira-t-on. Non, ce ne sont point des bagatelles. Ces mots font l'effet d'un gravier qui crie sous le pied ou contre lequel on s'achoppe brusquement, quand on croyait la route unie et qu'on y marchait de confiance. Dans le genre naïf, rien n'est plus important que de garder le ton. L'illusion est à ce prix.
Il semble que tout soit nature dans des récits pareils, et cela est vrai en un certain sens : tout doit y être nature ; mais l'art aussi y est partout, et il faut beaucoup d'adresse pour dissimuler ou faire accepter ce qu'ils ont nécessairement de conventionnel. M. Gérésole s'en est-il toujours rendu compte ? Je ne sais.
Est-il besoin, par exemple, de faire à Jean-Louis un journal? Etait-ce la bonne manière de le mettre en scène ? Les inconvénients en sont nombreux et non
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sans quelque gravité. Il y a déjà, dans la donnée même du livre, une invraisemblance qu'on pardonne, parce qu'elle est inévitable. Qu'est-ce, en effet, qui distingue un parler, sinon le fait même qu'il ne s'écrit pas ? Un parler écrit, cela implique contradiction. Fallait-il aggraver l'invraisemblance en mettant le volume tout entier sous la plume de Jean-Louis? Un homme qui est capable de noircir de bonne écriture trois cents pages de papier blanc est un homme qui ne parle plus, et depuis longtemps, la langue de Jean-Louis. Sans compter que l'idée d'écrire un journal n'est pas, en soi, une idée de paysan, surtout un journal étendu, avec développements, descriptions, citations de chansons, de discours, et le reste. Le paysan se fie aux registres de sa mémoire et ne prend de notes que pour ses comptes. Encore, pour ses comptes, préfère-t-il une coche sur une biîche à un chiffre écrit en -noir sur une feuille de papier blanc. En revanche, le paysan est parleur ; il aime à raconter, et rien n'est plus facile que de le mettre en verve, quand on prend son moment. La forme de veillées, adoptée par un romancier genevois, M. DuBois-Melly, pour d'autres nouvelles villageoises, for! jolies aussi, parait mieux appropriée au caractère et aux habitudes des personnages. Sans doute, il est des cas où quelque document écrit se présenterait naturellement : les lettres de Jean-Louis, pendant qu'il était à la frontière, ne peuvent être que bonnes à lire; mais, dans l'ensemble, son journal ne doit pas valoir ses récits Librement improvisés, le soir, au coterd.
Le système adopté par M. Cérésole a un autre inconvénient; il ne lui permet pas de relaxer de temps en temps son personnage ; or, il en aurait besoin quelquefois, ce brave Jean-Louis, car il n'a pas La parole toujours légère et ses histoires sont sujettes à traîner. Ici se pose un petit problème. On ne recommande
rien tant à un écrivain que d'éviter les longueurs ; mais comment les éviter quand il s'agit de Jean- Louis ? comment mettre en scène Jean-Louis sans ses longueurs ? La solution est très facile à indiquer en théorie ; pour la pratique, c'est autre chose ; mais il est toujours bon de constater les règles, dût-on ne pas savoir en user. Quand les longueurs de Jean- Louis importent à la peinture de son caractère, elles cessent d'être des longueurs pour faire partie du pittoresque du personnage. Elles en deviennent amusantes, intéressantes; elles paraissent courtes. Mais quand elles n'y ajoutent rien, alors ce sont des longueurs comme les autres, ennuyeuses, et il serait fort à désirer que l'auteur fût là pour lui faire tomber la plume des mains sans qu'il s'en aperçût. La question du trivial donnerait lieu à des observations identiques ; c'est le grand écueil dans tous les récits populaires, et le danger avec le parler vaudois ne peut être que plus grand encore. Le mot trivial cesse de l'être partout où il donne du relief au trait pittoresque ; partout ailleurs, le mot trivial n'est que trivial. Raison de plus pour être prudent avec Jean-Louis, pour ne lui confier l'outil qu'au bon moment et ne pas lui faire écrire des volumes à son bureau.
Enfin, que vous dirai-je ? ce Jean-Louis qui écrit tant n'a-t-il pas une vague ressemblance avec un autre personnage qu'il connaît bien, car il a vécu dans son intimité? Jean-Louis n'a-t-il jamais fait partie d'une société d'étudiants, Belles -Lettres, Zofingue, peu importe ? N'a-t-il pas beaucoup frayé avec ces jeunes gens, comme lui de belle humeur, et principalement avec les théologiens ? Tel qu'il est, Jean-Louis ferait fort bien en chaire ; aumônier de bataillon, il en remontrerait à plus d'un. L'occasion seule lui a manqué,.. Manqué, comment? Jean-Louis, cela est trop
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évident, est de moitié avec M. Gérésole. Ils ne se quittent jamais tout à fait ; toujours ils entretiennent ensemble un commerce d'amitié, s'instruisant et, au besoin, se morigénant mutuellement. Eh bien, ne vous en déplaise, je voudrais les séparer, être avec Jean-Louis quand je suis avec Jean-Louis, avec M. Gérésole quand je suis avec M. Gérésole. C'est l'éternelle difficulté de tous les arts dans lesquels il entre un élément dramatique : s'oublier soi-même, s'effacer, pour laisser sortir le personnage, pour le laisser vivre de sa propre vie, sans vouloir le mener à la lisière, ni lui donner un rôle à débiter, ni s'en faire un trucheman. Certes, si jamais un auteur fut de bonne rencontre, c'est assurément M. Gérésole. Eli bien, on n'est pas moins impitoyable pour lui que pour les autres. Hé I l'ami, que fais-tu là, sur la scène ? tu n'es pas l'acteur, à peine es-tu le souffleur.. Rentre au plus tôt dans ta cachette. Et prends garde qu'on ne te voie ni ne t'entende.
Si nous avons trop insisté, qu'on veuille bien nous le pardonner. Dans une œuvre d'art, le dernier travail n'enlève que des aspérités imperceptibles, et cependant il fait plus que tous les autres pour l'achèvement, Il donne le poli, qui apparaît tout à coup sous la brosse la plus fine. Aussi, quand la critique se trouve en présence d'un écrivain capable de pousser jusque-là, — jusqu'au coup décisif de la brosse fine, — ne doit-elle rien rabattre de ses légitimes exigences. M. Gérésole est cet écrivain, et ]a preuve qu'il est capable de réussir toujours et tout à fait, c'est que dans une œuvre sans précédent, pleine de difficultés et de périls, il a réussi plusieurs fois, d'entrée, et par le seul instinct du talent. Les Scènes vaudoises sont inégales, mais elles renferment des morceaux excellents, chacun selon son genre.
Quoi de meilleur que le colloque des deux soldats préposés à la garde du trésor de l'armée de l'Est, assis sur leur million? Cette jolie scène, si bien illustrée par M. Bachelin, reste gravée dans la mémoire. Et ce bonhomme, le garde-bouèbe, qui a tant de peine à nourrir sa famille, ses enfants, et à qui l'on veut en prendre un par charité. Quelle scène que celle où, sur le point de prendre une décision, il va les regarder, avec sa femme, pendant qu'ils dorment. Il y a ici plus que du pittoresque, il y a du pathétique. Jérémias Gotthelf n'a pas fait mieux.
Mais, de tout le volume, le morceau auquel je donnerais la palme, s'il fallait absolument choisir, serait celui des Deux coqs. Est-ce assez original, assez nouveau, assez amusant? et quelle philosophie, sans trop y prétendre ? « L'affaire n'a l'air de rien du tout, dit Jean-Louis, et tout de même, plus j'y pense, plus j'y trouve de quoi se faire jouer l'esprit. »
Bien lues — ceci, malheureusement, est toujours la condition sine qua non, — lues comme M. Gérésole sait les lire, les Scènes vaudoises sont ce qui a paru dans toute notre littérature de plus complètement, de plus essentiellement vaudois. C'est un de ces livres où tout un pays se reconnaît, où il se regarde comme dans un miroir. M. Cérésole récidivera sûrement. Qu'il continue comme il a commencé, d'épreuve en épreuve polissant le miroir, et son nom restera indissolublement lié à celui de ce pays dont il sait si bien le langage, dont il décrit si bien les habitants et les mœurs.
P.-S. — La seconde édition parait en ce moment, avec un avant -propos dans lequel M. Cérésole cite quelques-uns des nombreux témoignages de sympathie que lui ont valus déjà les Scènes vaudoises. J'y remarque un fragment d'une lettre de Mistral, dont, il y
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a quelques mois déjà, une heureuse fortune nous a fait tomber l'original entre les mains. La modestie de lVL Cérésole ne lui a pas permis de la citer tout entière. N'ayant point mission d'être modeste pour autrui, je ne résiste pas au plaisir de l'offrir, en dessert, en compensation, aux lecteurs patients qui m'auront suivi jusqu'au bout. Le procédé n'est, peut-être, pas très correct. On est devenu intransigeant en matière de propriété littéraire. N'importe, je ne cours d'autre risque qu'un procès intenté par l'auteur de Mireille : ce ne serait pas un procès comme un autre.
A M. Alf. Cérésole, à Vevey (5 février 1884') : « Monsieur, j'ai été charmé par la lecture de vos Scènes vaudoises. Sous une forme vraiment populaire, populaire sans grimace et sans affectation, vous mettez en lumière les hommes et les mœurs de votre canton, vous faites apprécier et aimer vos compatriotes, vous faites admirer la liberté patriarcale de la vénérable Suisse. Là point d'ostentation ni de bavardage ; la modestie, la simplicité, la foi. Vos récits de l'entrée de nos pauvres soldats en Suisse sont touchants, émouvants. Cet immense désastre, cet effondrement de tant de puissance et de tant de gloire, en face de la paix de vos vallées et de la sérénité de vos cimes, fait un contraste poignant. Mais que voulez-vous? à chaque peuple sa destinée. D'une façon ou d'une autre, par l'épée ou par l'idée, la France fut créée pour la bataille. Il y a dans la Bible les Jacob et les Machabée, les pasteurs et les combattants. Aux uns la vie modeste avec la paix profonde ; aux autres la victoire lumineuse et quelquefois la sanglante défaite, et de tous ces détails s'édifie l'œuvre de Dieu.
« Merci pour l'honneur que vous avez fait à un discours de moi. Né provençal, je suis l'instinct de ma nature, j'obéis à la voix du sang, je défends de
toutes mes forces la personnalité et l'honneur de ma race réfugiée dans notre langue populaire. Et par les locutions romandes qui émaillent les gentilles causeries de Jean-Louis, je vois avec bonheur que le génie provençal, sur les ailes du vent que vous appelez, je crois, fôhn, va fleurir jusqu'aux rives de la source du Rhône.
« Puisque j'ai l'honneur de parler à un pasteur, et à un pasteur très sympathique, qu'il me soit permis de terminer ma lettre par ce desideratum : n'est-il pas regrettable que la religion réformée n'ait pas réservé une chaire évangélique à cette langue provençale dans laquelle furent écrites les premières versions des livres saints et dans laquelle prêchèrent et luttèrent les plus anciens apôtres du protestantisme, je veux dire les Albigeois et les Vaudois !
« Recevez, monsieur, l'expression de mes sentiments les plus distingués. »
F. Mistral.
On remarquera diverses retouches, en général heureuses, dans cette nouvelle édition. L'étude sur le parler vaudois a reçu quelques développements. Certains points sont indiqués avec plus de précision. Nous croyons cependant pouvoir maintenir, sans modification essentielle, les observations critiques suggérées par la première édition.
CHARLES GLEYRE