Deux grandes toiles historiques
6. Une quantité de crayons, d'études, d'esquisses au fusain ou peintes, dont quelques-unes valent presque des tableaux, et qui sont à distribuer entre les catégories précédentes.
Reste la belle Nubienne de M. Mercier, que je ne sais où placer — dans les portraits, peut-être ? — non plus que le paysage que Gleyre comptait emprunter aux périodes antérieures de l'histoire de notre globe.
Que Gleyre traite avec une égale supériorité les scènes mythologiques où se complaît son talent et le paysage qui non-seulement les encadre, mais dont elles ne sont souvent qu'une poétique interprétation, c'est, je vous l'ai dit, la condition même du genre. Inutile d'aborder la mythologie, si l'on n'a pas ces deux cordes à son arc. Mais qu'on passe de
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là, sans effort, à la haute peinture religieuse symbolique, comme dans le Départ des apôtres, et qu'on y déploie une supériorité à peine moins contestée, voilà qui commence à être rare et ce qui est tout à fait fort, c'est qu'on descende de ces hauteurs, — si c'est descendre, — pour réussir également, peutêtre mieux, dans la peinture historique positive.
Quelques personnes ont regretté qu'en demandant à Gleyre deux tableaux pour le musée de Lausanne on lui ait indiqué des sujets historiques. A leurs yeux, le Davel et la Bataille du Léman seraient des accidents dans la carrière de Gleyre, et ne donneraient pas une juste idée de son talent. Il est probable, en effet, que sans les commandes précises du gouvernement vaudois, Gleyre n'eût abordé ni Fun ni l'autre de ces sujets. Mais l'amour avec lequel il y a travaillé, le résultat obtenu, deux chefsd'œuvre, le fait enfin qu'il avait formé spontanément d'autres projets analogues — Jeanne d'Arc, César — prouvent jusqu'à l'évidence qu'il y avait en Gleyre l'étoffe d'un grand peintre d'histoire, auquel il n'a manqué que les occasions. Enfant d'une petite patrie, Gleyre a porté en ceci la peine de son origine. Bien loin qu'il y ait lieu à regretter la nature des commandes du gouvernement vaudois, il faut le remercier d'avoir fait, dans la mesure de ses ressources, ce qu'on fait ailleurs, pour l'illustration de l'histoire nationale, quand on a sous la main quelque
artiste de cette valeur. Il a servi la gloire de notre ami, en lui permettant de déployer tout son talent, dont cette veine réaliste, dans le bon sens du terme, n'est pas la moindre partie. Gleyre serait diminué, et de beaucoup, si l'on n'avait pas, pour servir de pendant à ses tableaux symboliques, où le style l'emporte sur le mouvement et la variété des figures, ces deux grandes pages qui représentent la scène du monde dans sa vérité, où brillent des physionomies vivantes, et qui n'en sont pas, à tout prendre, d'un style moins grandiose. Savez-vous ce qu'il faut regretter éternellement? C'est que la Confédération suisse n'ait pas suivi l'exemple de notre gouvernement, et achevé ce qu'il avait commencé. Pourquoi n'a-t-on pas confié à Gleyre la décoration de la salle du Conseil national? Il en a été question à diverses reprises, trop mollement. Gleyre, cependant, avait pris feu à cette idée. Elle caressait une de ses ambitions secrètes. Il essaya même quelques croquis. Malheureusement, Gleyre était trop modeste pour se mettre en avant et pour insister. Ses amis ne le firent point à sa place, ou ne le firent pas assez. L'œuvre eût été considérable. On craignit un accueil douteux dans les chambres ; on se dit que les républiques sont ingrates pour l'art. Le nom de Gleyre, d'ailleurs, très populaire dans la Suisse française, était peu connu encore dans la Suisse allemande ; d'autres noms
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peut-être auraient été prononcés. Bref, on ne fit rien. Et la Suisse a perdu une occasion unique de s'enrichir d'un premier et grand monument de peinture nationale. On aurait pu lui confier aussi la décoration de l'Aula du Polytechnicum. Je ne me résigne pas à la pensée des sommes qu'on y a englouties pour un étalage d'un goût si douteux. Il est peu probable que Gleyre eût emprunté à la mythologie les sujets de compositions destinées à la salle d'honneur de la première école de la Suisse ; mais à supposer qu'il l'eût fait, il s'y fût pris autrement. Pour faire comprendre la différence de la mythologie qui est vivante à celle qui est morte, de celle qui est poésie à celle qui n'est qu'érudition, il suffirait de suspendre le moindre des tableaux de Gleyre à côté des fresques de l'Aula. Ce serait un précieux enseignement pour nos élèves. On ne le leur donnera pas.
. En présence de tableaux si divers, on se demande où est l'unité de l'œuvre.
On aurait tort de la chercher dans un principe particulier, dans un idéal exclusif, dans une théorie ou une tendance artistique qui cherche à se faire jour aux dépens des autres. On dira de Courbet qu'il est le peintre réaliste par excellence, d'An Scheffer qu'il est le plus mystique des peintres religieux du dix-neuvième siècle ; Gleyre échappe à toute définition de ce genre. Son œuvre a trop d'am-
pleur et de variété pour être aisément résumée. Elle répond au besoin de plus en plus général chez les hommes de notre temps de comprendre toutes les époques et toutes les civilisations.
L'imagination de Gleyre puise partout : elle se meut à l'aise dans l'espace et dans le temps. Davel, qu'il a si bien rendu, est presque un contemporain. Jeanne d'Arc l'introduit en plein moyen-âge. La Bataille du Léman et César appartiennent aux temps où se heurtent le monde barbare et le monde. romain. La Grèce est la seconde patrie de Gleyre. Nul de nos jours n'a plus vécu dans les âges homériques. La poésie biblique ne le captive pas beaucoup moins. La Palestine lui est familière, l'Egypte aussi. Tout l'Orient lui est ouvert, et son ambition de peintre remonte même jusque par delà l'histoire de l'homme. La pensée de Gleyre a l'envergure de la pensée moderne. Il suit les traces des plus grands penseurs et des plus grands poètes de notre temps. Il y a dans son œuvre l'ébauche d'une Légende des siècles.
Gleyre, toutefois, ne prend pas ses sujets au hasard. Il choisit.
Il choisit en artiste qui ne veut connaître que la fleur des choses, le dessus des paniers. Son pinceau ennoblit le délire des bacchantes et rajeunit les plus beaux rêves d'innocence qu'ait faits l'humanité. Il
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semble avoir pris à tâche de faire revivre l'idéal de la grâce tel qu'il est apparu aux hommes dans les temps et les lieux où il a brillé d'un éclat moins voilé. Je ne connais pas une femme laide dans l'œuvre de Gleyre, pas une qui soit médiocrement belle. Sa peinture n'est jamais descendue, au moins dans ce que j'ai vu, jusqu'aux régions où se séparent l'idée de la femme et celle de la beauté. Sa perfide Omphale est une divine sirène, et rien encore n'est flétri dans cette bacchante que l'ange des chastes amours abandonne au satyre à pieds de bouc. Gleyre, en véritable artiste grec, a peur du laid, comme s'il s'y attachait une souillure. Soyez sûr que s'il roulait dans sa tête ce paysage antédiluvien, c'est qu'il entrevoyait le moyen de lui donner de l'harmonie et des proportions.
Il choisit encore en honnête homme, qui ne se sent complètement gagné que lorsque la bonté est unie à la beauté. C'est une saine et franche nature que celle de Gleyre ; on ne lui impose pas. Tout artiste qu'il fût, il n'avait point de complaisance pour la gloire, surtout pour la gloire militaire, qui lui inspirait plutôt une sorte de répulsion. Les héros qu'il préfère sont Jeanne d'Arc et Davel. Il songe à peindre César, mais pour venger l'humanité, dupe de cette fausse grandeur. Il le peindra d'ailleurs au naturel, et n'en fera point une satire, sachant
bien que la ressemblance est ce qui tourne le plus sûrement à la honte ou à la gloire des hommes, selon leurs mérites.
Gleyre était honnête homme avec simplicité, avec bonhomie et sans y rien trouver d'extraordinaire. Est-ce trop présumer que de l'attribuer en partie à son origine ? Ce Grec était un paysan vaudois. Je ne fais pas à nos paysans l'honneur de croire qu'ils vaillent mieux en somme que ceux d'autres pays; mais c'est un fait qu'il y a encore dans nos campagnes, par ci par là, des nids d'antique bonhomie et de naturelle honnêteté. C'est de l'un de ces nids que Gleyre est sorti. Le Vaudois se trahit par d'autres traits encore, non-seulement de son caractère, mais de son talent. Ce goût de la nature, ce besoin de l'idée plutôt que de l'effet, cet art qui est une poésie, ce dédain de tous les subterfuges, cette conscience, cette lenteur : tout cela tient à des qualités ou à des défauts qui sont bien de notre pays. Gleyre, à vrai dire, a peu vécu parmi nous. Orphelin de bonne heure, il fut conduit en France, chez un oncle ; mais le foyer de cet oncle, c'était encore la patrie, et il devait la retrouver plus tard, à Rome, chez Léopold Robert, un autre grand artiste, sorti également d'un de ces nids de campagnarde et naturelle honnêteté. D'ailleurs, vous le savez, l'enfance, c'est la moitié de l'homme, sans compter le carac-
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tère, dont les traits essentiels sont le plus souvent antérieurs à l'éducation.
C'est donc bien un de ses enfants que le canton de Vaud a perdu. Il l'a senti. Permettez-moi de conclure en exprimant le vœu qu'il soit institué au musée Arlaud une salle Gleyre, où figurent non-seulement toutes les œuvres originales qu'on possédera de lui, mais encore tout ce qu'on pourra se procurer de photographies de ses dessins et de reproductions de ses tableaux par la gravure ou de toute autre manière. Quelques bonnes copies de toiles importantes et n'ayant aucune chance de nous appartenir jamais y seraient aussi à leur place, du Soir, par exemple, que la gravure n'a rendu que d'une manière très imparfaite. Lausanne est déjà la 'ville où il y a le plus de tableaux de Gleyre. Notre musée acquerrait une importance toute nouvelle s'il s'enrichissait suffisamment pour qu'on pût s'y taire une idée de l'ensemble de son œuvre. Si, enfin, la salle Gleyre possédait le buste de l'artiste, ne seraitelle pas de tous les monuments qu'on pourrait élever à sa mémoire le plus digne de lui et le plus utile à sa patrie.
Adieu, mon cher monsieur. Je ne vous demande pas de me pardonner mes longueurs ; si vous m'avez suivi jusqu'ici, c'est qu'elles me sont déjà pardonnées. Vous êtes de ceux qui ne se fatiguent pas
si facilement à parler ou à entendre parler des hommes dont le nom a honoré notre pays et qui ne sont pas pressés d'en abréger le deuil.
P. -S. — Il vient de me tomber sous les yeux, pour quelques instants seulement, une photographie du tableau des Bacchantes, qui est à Madrid. Je regrette de n'avoir pas connu plus tôt cette admirable composition. J'aurais essayé de la décrire, d'en donner une idée. Nulle part le talent de Gleyre ne s'est fait jour avec plus de puissance, nulle part il n'a eu plus de sève ni de verve. C'est la fougue de la jeunesse et déjà la maturité du talent. C'est l'ivresse, la grande ivresse éternelle, l'ivresse de la nature qui déborde sur la toile, sans indécence, mais avec la liberté de ces temps dont parle le poëte :
Où, sur le Cithéron, la Bacchanale antique Des filles de Cadmus dénouant les cheveux, On laissait la beauté danser devant les dieux.