‹ MélangesChapitre 10 sur 80 · COMMUNIONS CHRÉTIENNES · texte numérisé non relu

COMMUNIONS CHRÉTIENNES

Mais , dans les rapports mêmes des esprits , ce qui rapproche , n'unit pas toujours , ou ne constitue pas une société; car la société consiste proprement dans l'obéissance au pouvoir légitime. Ainsi , des opinions semblables laissant chacun dans son indépendance primitive , rapprochent quelquefois, mais n'unissent jamais; des croyances communes unissent au contraire , quoiqu'elles ne rapprochent pas toujours ; parce que croire , c'est obéir.

La religion , considérée dans sa notion la plus générale, est donc la première et même la seule société, puisqu'on ne trouve qu'en elle la raison de l'obéissance de l'esprit. Elle nous montre Dieu comme le principe de tout pouvoir, et contraint l'homme de se soumettre à l'homme dans la société politique , par obéissance aux lois d'une société plus haute, celle de toutes les intelligences avec leur auteur. Détruisez la religion , il n'y a donc plus de société possible ; qu'elle s'affaiblisse , la société s'affaiblira également ; en un mot , l'ordre politique , toujours dépendant de l'ordre religieux, en suit les développemens; et, soit qu'il se perfectionne , soit qu'il s'altère , il partage constamment ses destinées.

Et , quand je dis que la religion est proprement la société , je n'avance rien que les faits ne prouvent. Qu'une religion nouvelle s'établisse en un pays , comme autrefois le Calvinisme en France , qu'elle y fasse de nombreux prosélytes ,

aussitôt l'ordre politique est troublé. C'est une société nouvelle qui se fonde ; et comme deux sociétés ne peuvent subsister au milieu l'une de l'autre , sur le même territoire , l'Etat ne cessera d'être agité , jusqu'à ce que l'une des deux ait été vaincue ; et c'est pour cela qu'en toute société pleinement formée , il y a eu , et il y aura toujours une religion dominante.

Ainsi , il ne suffit pas d'obéir aux mêmes lois politiques et civiles , pour être membres d'une même société ; et les Juifs en sont un exemple frappant. Répandus dans le monde entier , chez cent peuples divers, soumis partout aux lois du pays 5 et partout étrangers , ils ne sont en société qu'avec eux-mêmes.

En vain donc on chercherait dans la politique le moyen de lier entre elles les nations de l'Europe : sous le même chef, les mêmes institutions, les mêmes codes , elles resteraient encore séparées , et plus peut-être qu'en leur état présent. Pour être réellement unis , il faut que les peuples , comme les hommes , deviennent membres d'une même société, société purement spirituelle, fondée sur des rapports immuables , et qui , dès lors , peut et doit embrasser tous les êtres intelligens. Comme chaque famille est indépendante des autres familles dans l'ordre civil , chaque peuple demeure indépendant des autres peuples dans l'ordre politique ; et tous , sujets du même pouvoir dans la société spirituelle ou religieuse,

COMMUNIONS CHRETIENNES. Io5

frères de croyance , possèdent les mêmes vérités , obéissent aux mêmes lois, sont liés par les mêmes devoirs. Telle était jadis la Chrétienté , magnifique création du Christianisme. Mais l'édifice que la religion avait élevé , la raison humaine l'a renversé , et les peuples se fatiguent à chercher un abri dans ses ruines.

Nous avons défini la société religieuse , V union des esprits par r obéissance au même pouvoir : les communions protestantes , qui ne reconnaissent point de pouvoir spirituel , d'autorité vivante ayant droit de commander la foi , de porter des lois obligatoires, mais qui laissent chacun juge de ce qu'il doit croire et de ce qu'il doit faire , ne sont donc pas une société. Elles constituent l'esprit dans une indépendance absolue , et l'Ecriture, livrée à l'interprétation de la raison particulière, variable en chaque homme, ne lie pas plus que la raison elle-même. C'est en religion l'état de nature , c'est-à-dire l'absence de tout gouvernement , de toute loi , de tout tribunal , de toute police, et, par conséquent, la destruction de toute société.

L'Eglise grecque admet un pouvoir, mais un pouvoir particulier, et même elle confond , à certains égards , le pouvoir politique et le pouvoir spirituel. Elle n'est donc , sous le premier rapport , qu'une société particulière ou imparfaite ; et , sous le second , elle n'est pas même une société spirituelle : ce qui est si vrai , que la re-

ligion (les Russes ne pourrait devenir celle d'un autre peuple, que dans le cas où ce peuple passerait sous la domination du même souverain.

Nous ne parlerons point ici des effets du Protestantisme ; ils sont connus. Que les gouveinemens regardent le passé , il leur apprendra ce qu'ils doivent attendre de l'avenir. Ce serait se faire une grande illusion de compter sur la paix parce qu'on a dit à chacun : Sois ton maître. Partout où existent des êtres semblables , une société tend à se former, et, jusqu'à ce qu'elle se forme, il y a trouble, désordre, haine mutuelle. Chaque raison est un souverain qui cherche des sujets. De là des sectes sans nombre , une multitude de petits tyrans presque toujours renversés par des conspirations domestiques : point de secte qui n'ait péri par une secte sortie de soQ sein. Mais celles qui naîtront désormais, auront, qu'on n'en doute pas, un caractère nouveau , et plus redoutable qu'il n'est possiljle de le prévoir peut-être. L'erreur aussi a ses mystères; on a commencé à soulever le voile; mais il reste encore aux nations de grands et terri- Lies secrets à découvrir.

Tandis que l'Autriche catholique jouit du calme intérieur le plus parfait , les Etats protest ans d'Allemagne sont , ainsi que l'Angleterre , agités par des doctrines turbulentes. Un bruit sourd de révolution gronde dans leur sein; on prêche l'abolition des rangs, de la propriété, de toutes

Page 1