‹ MélangesChapitre 5 sur 80 · FAR · texte numérisé non relu

FAR

l'Abbé F. DE LA MENNAIS.

vJn parlait à un conseiller d'Etat de Buonaparte, de la nécessité d'une religion pour maintenir la société. (( Nous voyons , répondit-il , bien clai- » rement le contraire. Il existe encore de la re- » ligion dans quelques provinces ; ce sont celles )) que nous avons le plus de peine à gouverner )) La levée de la conscription , la perception des » impôts y éprouvent des difiicultés incroyables, » tandis qu'ailleurs on paie , on marche sans » résistance, presque sans murmurer; et les dé- » crets de l'empereur , qui semblent lasser la y> docilité de certains départemens , s'exécutent » dans ceux où le Christianisme expire , avec

;)) la ponctualité des décrets mêmes du destin. » Cet homme confondait la force de l'État avec la facilité de l'administration. Lorsque tout sentiment moral est éteint dans un peuple , lorsqu'il ne connaît plus rien de juste et d'injuste; lorsque , entièrement concentré dans un abject égoïsme, chacun ne s'occupe que de son bien-être personnel , ne calcule que ses intérêts particuliers , et que tous se méprisent assez pour n'être ni indignés ni surpris qu'on les opprime; il n'en est pas un seul qui ne fléchisse servilement sous la main qui l'écrase, parce qu'on aperçoit moins d'inconvénient à subir le joug , que de péril à le secouer. L'habitude d'ailleurs de tout apporter à soi, rend insensible aux maux qui ne pèsent que sur les autres : les affections de famille , en partie détruites , font place à une indifférence profonde : un père se voit enlever son fils, comme il verrait partir un étranger ; et , en lisant le sénatus-consulte qui dévoue son frère à une mort certaine , le frère , au lieu de frémir , suppute froidement la part qui lui reviendra de son héritage. Certes , de pareils hommes sont aisés à conduire , quand on dispose des baïonnettes , et que l'empire victorieux n'est point menacé sur son territoire. Mais dans les calamités , dans les revers , lorsqu'un effort énergique , un généreux dévouement peut seul sauver l'Etat , lorsqu'il s'agit de mourir volontairement pour sort roi et pour sa patrie , c'est alors que se fait sentir Fin-

fluence des doctrines diverses , et qu'on apprend à distinguer un peuple déiste ou indifï'érent , d'une nation chrétienne. Il a suffi d'une bataille pour conquérir la Prusse , tandis qu'après trente victoires , l'Espagne restait encore tout entière à subjuguer. Une armée était-elle anéantie, l'instant il en renaissait une autre , créée soudain par les mots puissans de justice et de religion ( I ). Que la philosophie eût régné dans cette noble contrée , il y a six ans qu'elle gémirait sous une domination étrangère, et, de son trône ensanglanté , Buonaparte opprimerait encore l'Europe.

Sans religion, point d'esprit national durable, point de fidélité au souverain , point d'amour du pays natal , en un mot , point de société. Mais la religion ne saurait se perpétuer sans ministère , et son sort est lié au sort du clergé. Aussi Napoléon , qui cherchait par tous les moyens possibles à détendre le ressort religieux , s'appliquat-il à affaiblir l'autorité sacerdotale , en isolant les ministres , en les asservissant , et en les montrant toujours au peuple sous un aspect humiliant. Il semble que , se déliant de sa rapide élévation , il crut ne pouvoir l'affermir qu'en renversant toutes les anciennes idées , et en éta-

(i) Mourons pour la cause juste \ tel était le cri des Espagnols ; et ils sont morts en elTet pour la justice , et la justice a triomphé , parce qu'ils ont su mourir.

blissant un ordre de choses entièrement nouveau. Cependant la plus légère réflexion eût pu le désabuser d'une opinion si fausse. Depuis qu'il existe des hommes en état de société , la société a reposé constamment sur les mêmes bases ; essayer de lui en donner d'inconnues jusqu'alors, c'était entreprendre de changer la nature même.

Partout , depuis l'origine du monde , le système politique a été intimement uni au système religieux. On sait quelle était l'influence des pontifes chez les Romains. Nos ancêtres , en quittant leur sauvage idolâtrie pour embrasser le Christianisme 5 sentirent qu'il devait faire partie de la constitution de l'Etat , et , dans la division des citoyens en trois ordres , ils assignèrent au clergé le premier rang. Rien n'était plus conforme à la raison que cette prééminence ; car éclairer les esprits , et régler les penchans du cœur , est certainement une fonction plus haute que de défendre le sol , et une plus noble occupation que de le cultiver.

Par cela seul qu'il formait un corps , le clergé jouissait d'une considération à laquelle aucun de ses membres , pris à part , n'aurait pu prétendre : le respect des peuples s'en accroissait, ainsi que l'autorité qui lui est propre , et il devenait ainsi comme le lien qui attachait les sujets au chef de l'Etat et à l'Etat même.

Toutefois une chose encore était nécessaire pour que , sous ce rapport , il remplît complètement

DOTATION DU CLERGÉ. Sq

sa destination. Il n'avait pas moins besoin d'indépendance que de considération , ou plutôt sa considération tenait étroitement à son indépendance. Il fallait donc qu'il fut propriétaire : car , sans propriété 5 les corps, comme les individus, ne possèdent qu'un pouvoir emprunté , qu'une existence précaire , et subsistent ou meurent , à la volonté de celui qui les paie. Tel est le motif politique de la dotation du clergé •, motif si puissant , qu'il a porté toutes les nations chrétiennes 5 sans exception , à consacrer un fonds plus ou moins considérable à l'entretien des ministres du culte. Lorsqu'on 1790, la philosophie triomphante résolut d'abolir la religion, elle ne trouva point d'expédient plus sûr pour arriver à son but , que de dépouiller le clergé de ses biens. On ne doit pas s'étonner que Buonaparte , ayant à peu près les mêmes vues , ait adopté le même plan. A la vérité , il voulait un fantôme de religion , mais une religion qui fût esclave , comme tout le reste. Que fit-il ? Il isola les membres du clergé , appliqua toute son attention à empêcher qu'ils ne fissent corps , et les assimila aux employés de toute espèce qui vivaient de ses salaires. Les évêques reçurent , mois par mois, leur solde , comme les gendarmes ; leur subsistance, comme celle des curés, dépendit des chances politiques , de l'état du trésor et des caprices du maître : les autres ministres , réduits à l'aumône , n'eurent d'autre ressource que la charité des fidèles.

4o DOTATION DU CLERGÉ.

Mais quarid chaque prêtre recevrait de l'Etat une pension suffisante, on n'aurait pas encore, à beaucoup près , pourvu à tous les besoins. A moins que le clergé n'ait un fonds dont il puisse répartir les revenus, mille choses essentielles resteront toujours à faire. Il faut des établissemens particuliers d'instruction pour les élèves du sanctuaire : qui les fondera ? 11 faut , pour renouveler la foi et réformer les mœurs, des compagnies de missionnaires : qui subviendra aux frais de cette œuvre importante? Il faut réparer, entretenir , décorer les temples : qui supportera cette dépense ? Buonaparte avait ordonné qu'il serait fait un prélèvement de dix pour cent sur les revenus de toutes les propriétés communales , et qu'on formerait ainsi un fonds de subvention pour les acquisitions, reconstructions et réparations des églises , des séminaires et maisons pour loger les curés (i). Cette taxe a été perçue ; mais on a fait du produit une application bien différente de celle qu'on annonçait. Aujourd'hui , que presque tous les biens des communes sont aliénés, on ne peut plus demander l'exécution d'un décret nul en lui-même, comme il a été illusoire dans ses résultats. Toutefois, si on ne prend des mesures promptes et efficaces pour conserver les édifices existans, et pour relever ceux qui ont été détruits , en peu d'an-

(i) Décret du i5 septembre 1807.

nées plusieurs paroisses n'auront plus d'église , et un grand nombre de pasteurs continueront d'être privés d'un logement convenable.

Ne serait-il pas à désirer aussi que l'Eglise de France fut à même d'encourager la culture des sciences ecclésiastiques; et qu'à l'exemple de la philosophie, elle pût répandre gratis y parmi le peuple, des livres où il puisât une instruction à sa portée , et qui le prémunissent contre le danger des mauvaises doctrines ?

Or, comment opérer ces diverses sortes de bien, tant que le clergé sera sans dotation? Sans doute, on ne peut lui rendre entièrement celle qu'il possédait il y a vingt années , mais quelle raison empêcherait de lui restituer , en déduction de ce que le trésor lui paie annuellement, la portion de ses anciennes propriétés qui a été réunie au domaine public? Ne serait-ce pas, à la fois, un acte de justice et de sagesse ? de sagesse , nous l'avons prouvé-, de justice, puisque rien au monde ne saurait excuser une semblable spoliation dans son origine. Nous ajouterons que ce serait encore une mesure très-politique : car si on consacre par le fait l'inviolabilité des donations , les donations se multiplieront, et l'Etat, au bout d'un certain temps, sera déchargé des frais du culte. « Rendez sacré , dit Montesquieu (i), l'antique )) et nécessaire domaine du clergé, qu'il soit stable

(i) Esprits des Lois y 1. xxv ^ c, 5.

» et éternel comme lui-même. » Un corps propriétaire est une famille de plus dans l'Etat, dont elle augmente les ressources. Ses revenus deviennent le patrimoine commun de toutes les autres familles, comme le remarquait, avec infiniment de justesse, le clergé de France en i'y85 (i) : Les dons que les peuples ont faits à la religion, et que la religion partage entre le service des églises et les besoins des peuples, forment une mense commune; c'est un patrimoine universel , un domaine perpétuel , qui , passant successivement dans toutes les familles , y porte l'illustration , l'aisance ou le nécessaire, y féconde le talent, le mérite, l'industrie, et conservant toujours la pureté de son origine , nous vaut le bonheur de soulager le peuple , de faire chérir le prince , et respecter la religion. » Les choses ont changé depuis ce emps; et, grâce aux progrès de la civilisation, si le pasteur autrefois soulageait le peuple , c'est aujourd'hui bien souvent le peuple qui nourrit le pasteur.

(i) Rapport de l'agence, de 1^80 à 1785; p. 348.

PAR

l'Abbé F. DE LA MENNAIS.

U«E des erreurs de nos jours est de s'imaginer que les violentes commotions qui ont agité la France , les fléaux auxquels elle est en proie depuis près de trente ans j ressemblent aux troubles , aux calamités qui remplissent les annales de tous les peuples. On compare ce que nous avons souffert avec ce que souffrirent nos pères , et l'on prononce sans bésiter , que notre histoire n'est que la leur , à peu de chose près ; parce qu'au lieu de pénétrer jusqu'au fond des événemens , pour en découvrir la cause première et générale , l'on s'arrête à la surface , et que l'on interroge les sens , quand il faudrait consulter l'intelligence. Nous sommes tellement familiarisés avec ce qui est , nous réfléchissons si peu sur ce qui était , qu'à peine nous apercevons-nous de quelque changement dans l'état de la société. 11 est vrai qu'il y eut , dans tous les temps , des guerres plus ou moins acharnées , plus ou moins

sanglantes : dans tous les temps, l'opposition des intérêts , l'ambition des princes , les passions de leurs ministres , le mécontentement des sujets , le désir inquiet d'un mieux imaginaire, ont produit des maux infinis, des chocs de peuple à peuple , des rébellions, des soulèvemens, des scènes atroces , des crimes publics et privés : tout cela s'est vu mille fois , mais tout cela n'est point notre révolution , ce n'en est que l'accessoire *, c'est ce qu'elle a de commun avec les dissensions politiques qui désolèrent le monde , à quelque époque que ce soit. Pour peu qu'on la considère attentivement , on y remarquera , en outre , des traits qui lui sont propres , qui la distinguent de toutes les autres, un caractère qui n'appartient qu'à elle. L'effet ordinaire des révolutions se réduit à déplacer le pouvoir, quelquefois à modifier les institutions : la nôtre a détruit et le pouvoir , et l'homme même , en tant qu'être social ; elle a , pour ainsi dire , arraché jusqu'à la racine , et jeté dédaigneusement au loin , comme une plante inutile ou vénéneuse , toute institution sociale, anéanti les sentimens et les principes conservateurs de la société. Non contente de secouer r arbre des idées , pour savoir celles qui tiennent y suivant le conseil d'un philosophe connu , elle a coupé l'arbre par le piedj elle a dit à l'homme : Tes lumières ne sont que ténèbres ; tout ce que tu as cru , tout ce que tu as pensé jusqu'ici , n'est qu^erreur -, il est temps d'affranchir ton in-

telligence captive; ose rentrer dans tes droits, et fais-toi des vérités selon tes désirs : que le gothique édifice des superstitions politiques et religieuses s'écroule; que tout change, et qvi'à la place de ce qui existait auparavant, de nouveaux cieux et une terre nouvelle, créés soudain par ta parole , attestent à jamais la puissance de la raison humaine régénérée.

Pour l'éternelle instruction des peuples , Dieu a permis que ces vœux impies , exécrables , se réalisassent au milieu de l'Europe chrétienne et civilisée. L'esprit créateur , fécondant le chaos à l'origine du monde , et le pénétrant de sa chaleur , en avait , selon l'image que nous offrent nos livres saints , fait éclore , avec tous les êtres , l'ordre de l'univers : le génie du mal , à son tour , essayant son pouvoir, étend ses ailes sur la terre qui lui est livrée, la couvre d'une nuit profonde, fertilise la mort , et le chaos renaît.

Non , jamais on ne montrera , dans les siècles qui ont précédé , aucun exemple d'une dissolution aussi complète , aussi rapide. A peine quelques mois s'écoulent , et l'on voit disparaître la religion, la royauté, les corps constitutifs de l'État , l'État lui-même , les lois , les mœurs , les costumes héréditaires , les opinions reçues , les maximes antiques , les idées , les principes , les sentimens transmis de génération en génération : tout meurt , tout s'évanouit , tout s'efface ; une énergie inconnue hâte , précipite la destruction ;

les débris s'accumulent sur les débns , ils se mêlent 5 se confondent ; on ne peut plus ni les compter ni les reconnaître , et les souvenirs mêmes sont des ruines. La société , en proie à la désolation , présente Faffreuse image d'une cité dévastée , dépouillée de ses remparts et de ses monumens , et sur laquelle un implacable vainqueur a promené la charrue et semé le sel , emblème lugubre d'une éternelle stérilité.

Il aura un terme , cependant , ce règne des ténèbres et de la mort ; Dieu a pitié de l'Europe 5 et il sauve la France. Le monarque que redemandait son amour apparaît tout à coup au milieu d'elle , ramené de son long exil par une suite de prodiges presque surnaturels. Autour de lui sont les compagnons de ses royales infortunes; autour de lui se rassemblent ceux des anciens habitans, qui, fidèles à l'espérance, ou retenus par le charme indéfinissable attaché aux régions qui nous ont vus naître , bravèrent tous les dangers , se dévouèrent à toutes les angoisses , pour veiller jusqu'au dernier instant sur les restes sacrés de la patrie ; et voilà que tous ensemble , confondant leurs pleurs et leur joie , ils parcourent cette terre funèbre , cherchant d'un œil avide la trace de ses murailles et de ses citadelles , les vestiges de ses rues et de ses places publiques, les lieux augustes où s'élevaient jadis les temples du Très-Haut et les palais des rois, la tombe où reposaient les aïeux. Mais hélas !

tout est bouleversé -, les pierres mêmes qui séparaient les héritages , ont été enlevées ou sont recouvertes par Flierbe ; il faut fouiller le sol pour les reconnaître ; pour retrouver les fondemens des édifices détruits , et en commencer la construction , il faut successivement et peu à peu écarter les décombres : jusque-là, famille étrangère même dans le pays natal , mais heureuse par sa réunion, nous habiterons sans regret, avec notre père , les cabanes de feuillage que sa bonté nous offre pour abri.

Toutefois , si les individus peuvent vivre contens dans un étal précaire , la société n'est jamais tranquille qu'elle ne soit parvenue à un état stable. Or il n'existe , pour la société , d'état stable que l'état de perfection ; parce qu'il n'y a que des lois parfaites qui remplissent parfaitement l'objet de toute société , qui est d'assurer la conservation de l'homme. Tandis que ce grand but n'est pas pleinement atteint , il règne nécessairement dans l'État une sourde et dangereuse fermentation ; et ce travail intérieur , indice certain de quelque vice de constitution , se termine tôt ou tard par une crise , à moins qu'on ne la prévienne «n retranchant la cause qui doit l'amener. c( Si le législateur , se trompant )) dans son objet, établit des rapports dilférens )) de ceux qui dérivent de la nature des cho- )) ses, l'Etat ne cessera d'être agité jusqu'à ce » que ces rapports soient détruits ou changés ,

» et que l'invincible nature ait repris son em- » pire. » On peut considérer cette maxime de Rousseau , comme un axiome fondamental en législation. C'est pour l'avoir oublié , c'est parce qu'on s'est persuadé que les lois, les institutions étaient des choses arbitraires, que, depuis la chute de la monarchie , nous avons été les martyrs de nos vingt constitutions et de nos cent mille législateurs.

Je n'examinerai point quelle était la place que la religion occupait dans ces constitutions éphémères 5 ou quel était le vide qu'elle y laissait.

S'il fut un temps où l'adoration d'un Dieu était en France un crime de lèse-nation, ou, ce qui était alors la même chose, de lèse-philosophie, ce temps est heureusement passé, et la nécessité de la religion est aujourd'hui, grâce au ciel, généralement sentie.

Point de religion sans culte , point de culte sans ministres; donc il faut des prêtres : seconde nécessité qui dérive de la première , et n'est pas moins universellement reconnue.

Les prêtres exercent un ministère utile , indispensable à l'Etat ; donc l'Etat doit pourvoir à la subsistance des prêtres : troisième nécessité de laquelle on convient encore généralement.

]\Iais ici l'on crée une foule de difficultés. Le clergé formera-t-il un corps ? Ce corps aura-t-il le droit d'acquérir et de posséder ? Permettrat-on qu'il administre et distribue à son gré ses

revenus, ou considérera-t-on ses membres comme des ouvriers qu'on paie à tant le jour pour des travaux d'utilité publique ? Etranges sujets de délibération , et qui prouvent bien tristement à quel point les sophismes de quelques bommes et la bardiesse impie de quelques autres , ont obscurci parmi nous les notions les plus communes du bon sens.

Tout est devenu problématique , parce qu'on a tout nié. Ainsi nous avons vu remettre en question l'existence de Dieu, sur l'autorité de la déesse Raison ; la morale , sur l'autorité du crime ; les bases de la société et la société elle-même , sur l'autorité de l'anarcbie.

Ce n'est pas que l'expérience et le besoin , comme nous l'avons fait observer, n'aient réconcilié l'opinion avec quelques vérités sociales; mais combien d'autres sont encore proscrites , ou du moins déférées comme suspectes au tribunal du public !

Tel est le malbeur de la position où trente années de délire et de forfaits nous ont placés , que les députés de la nation , cbargés de reconstruire l'édifice social en présence de l'Europe surprise , sont contraints de soumettre à l'iiumiliante épreuve de la discussion les élémens mêmes de la société.

Comparé à ce qu'il fut dans les siècles antérieurs, le peuple français ressemble à un bomme autrefois plein de vigueur et de sens, mais affaibli

5o DU CLERGÉ.

par une maladie cruelle qui lui a ravi la mémoire ; l'infortuné , revenu à l'état d'enfance , bégaie péniblement des mots qu'il ne se rappelle qu'avec effort , et recueille ça et là , dans sa raison dévastée , quelques souvenirs presque éteints , quelques fragmens informes de vérités , faibles restes des trésors que recelait son intelligence.

Ainsi 5 à peine échappés au règne de la terreur , une sorte d'instinct , un insurmontable besoin , nous porta d'abord à chercher le Dieu qui avait comme disparu d'au milieu de nous. Nous avons ensuite cherché, redemandé son culte; et maintenant nous cherchons les moyens d'en perpétuer l'existence , en assurant celle de ses ministres 5 en les environnant d'une considération nécessaire , et fixant la place qu'ils doivent occuper dans le système politique.

Les richesses de l'Eglise étaient devenues l'objet de l'envie, et l'inépuisable texte des déclamations de nos philosophes. Fidèles échos des premiers réformateurs, ils ne se lassaient point de gémir, avec cette pureté de zèle qui les distingue, sur les maux de toute espèce qu'avait produits, et que perpétuait l'imprudente dotation du clergé. Aussi, dans leur pieuse sollicitude, ne cessaient-ils de rappeler les ministres de la religion aux siècles apostoliques , et d'étaler à leurs yeux , dans de pompeuses homélies, l'exemple des évêques primitifs, et les inappréciables avantages de la pauvreté

sainte à laquelle ils désiraient si vivement les ramener. Quel affligeant spectacle, en effet, qu'un prêtre , qui , au mépris des leçons que la philosophie lui prodiguait avec un si tendre intérêt , osait se nourrir d'un autre pain que de celui de l'aumône , et même , pour comhle de scandale , partager avec l'indigent ce pain qu'il n'avait pas mendié. Il est clair qu'on ne pouvait ni respecter un tel prêtre , ni croire raisonnablement à la doctrine qu'il prêchait. Combien se multiplierait , au contraire , le fruit de ses travaux ; combien le Christianisme jetterait d'éclat, et reprendrait d'autorité , lorsqu'au lieu de répandre dans le sein des peuples les trésors dont nos ancêtres lui confièrent la dispensa tion , ses ministres, qui naguère ne se présentaient au malheureux que pour soulager sa détresse , ne l'aborderaient plus que pour lui exposer la leur, et, pressés par le besoin , s'en iraient de porte en porte solliciter la pitié , et tendre à leur troupeau , pour recevoir le denier qu'une avare compassion y laisse tomber à regret , cette même main destinée à le bénir et à le gouverner !

Il eut été fâéheux qu'un plan de réforme si libéral fût demeuré enseveli dans les livres des sages qui l'avaient conçu ; mais , grâce à leur active industrie , le moment de réaliser arriva bientôt. L'assemblée constituante , pouvoir exécutif de la philosophie , se hâta de sanctionner la loi de spoliation qui devait enrichir l'Eglise

de tant de vénération et de tant de vertus. Cent dix millions de revenus, antique et sacré dépôt placé par nos ancêtres sous la protection des autels, pour être à jamais le patrimoine du pauvre, et le gage de la perpétuité du sacerdoce au milieu de nous , furent libéralement confisqués , pour le plus grand intérêt de la religion et du peuple. Toutefois , afin d'adoucir le passage de l'ordre de choses qu'on abolissait, à celui qu'on se proposait d'établir , on jugea convenable de relâcher un peu de la rigueur des principes , et de ne pas s'élever d'abord à la perfection absolue. De modiques pensions alimentaires, accordées aux membres du clergé que l'on dépouillait, devinrent pour eux comme la nuance entre l'état de propriété et l'état de mendicité.

Cependant, la réforme politique et religieuse marchait si rapidement, que cette nuance provisoire ne tarda pas à s'effacer. Ce fut vraiment alors qu'on vit renaître les premiers temps du Christianisme , les temps des Maximien , des Galère et des Néron. La philosophie , maîtresse enfin, et ne mettant plus de bornes à ses dons, rendit à la fois aux prêtres , et leur pauvreté primitive , et les cachots , et les tortures , et les gibets*, noble portion de l'héritage que leur légua leur chef, et dont ils se montrèrent dignes en l'acceptant d'un front serein. Le martyre, à cette époque sanglante, fut l'unique dotation du clergé franc ais.

Quelques années s'écoulent, pendant lesquelles 5 fugitif, proscrit , il ne cessa pas d'être placé entre la hache des bourreaux et les plages dévorantes de la Guyane. Soudain , sous les voûtes à demi-écroulées de l'édifice social , retentit une voix inconnue , puissante ; voix sinistre , et néanmoins voix rassurante , voix telle que les hommes n'en entendirent jamais de semblable. Tout s'émeut , tout se précipite vers le fantôme qui a jeté ce cri , dirai- je d'alarme ou d'espérance? Il parle aux ruines, et les ruines semblent tressaillir et lui répondre. Chacun sent au dedans de soi que quelque c^.iose d'extraordinaire se prépare. Le silence a succédé en un moment au bruit des tempêtes. La société entière est en attente ; incertaine , elle se demande si le ciel est las de punir , ou si c'est ici sa dernière et sa plus terrible vengeance. Tout à coup un second cri est entendu : on croit reconnaître le nom de Dieu. A ce nom consolateur et sacré , l'alégresse universelle éclate en acclamations. Un geste brusque du fantôme replonge aussitôt les cœurs dans les anxiétés du doute. On dirait qu'il regrette l'espoir qu'il a donné. Mais une pensée différente l'occupe , son œil inquiet et perçant a découvert au loin les restes mutilés et dispersés du sacerdoce ; il les contemple un instant avec une attention profonde; ses traits prennent une expression qui n'est celle ni de la pitié, ni du mépris, ni de la bienveillance, ni de la haine,

mais comme un inexprimable mélange de ces sentimens opposés. Un sourire effrayant agite ses lèvres; il fait signe aux victimes augustes de s'approcher, et, se dressant sur son trône, leur tend un sceptre de fer, et, d'un ton menaçant, jure par son épée qu'il les protégera.

On l'a dit plusieurs fois, Buonaparte avait trop de lumières pour penser qu'une nation pût vivre et prospérer à l'ombre de l'athéisme. Il voulait une religion, mais une religion, esclave comme tout le reste. Que fit-il ? il la salaria. Son règne tout entier, pendant lequel la seule résistance qu'il ne pût vaincre fut celle que lui opposa cette même religion, prouve qu'on ne l'enchaîne pas aussi aisément qu'il le croyait; mais il est vrai néanmoins que son plan devait obtenir à la fin une réussite complète , et qu'il ne lui a manqué que le temps pour jouir de l'irréparable désolation de l'Eglise , dont il avait préparé l'asservissement avec un art si profond.

Lorsqij'il saisit les rênes abandonnées du gouvernement , la France attendait , redemandait ses anciennes institutions , comme elle les a toujours redemandées , attendues , chaque fois qu'à l'horison , habituellement couvert d'une obscurité sinistre , elle a cru découvrir l'aurore d'une restauration. Rien n'aurait été si facile que de rendre de nouveau le clergé propriétaire , en lui permettant d'acquérir; mais c'était précisément ce que Buonaparte redoutait le plus , parce

qu'un titre de propriété eût été pour TEglise un titre d'affranchissement. De là les entraves, les restrictions qu'il mit au droit que le clergé , de même que toute autre société de citoyens , a d'acquérir soit par legs, soit par achats; droit naturel, droit imprescriptible, que l'ombrageux despote n'eut jamais la hardiesse de lui contester entièrement. Il se borna , pour en limiter indirectement l'exercice , à alarmer les donateurs, et à fatiguer, inquiéter les possesseurs mêmes, en soumettant l'emploi des deniers dont la disposition leur appartenait, à une inspection malveillante, et en montrant toujours dans le lointain une confiscation possible. Dès que les donations furent en contact avec le fisc , on crut les y voir engloutir. Cependant , comme je le remarquais tout à l'heure, le droit de posséder fut maintenu. Or, qui oserait disputer un droit reconnu par Buonaparte? S'il s'agit de justice, il n'est pas, ce me semble, suspect d'exagération; s'il s'agit de la force Mais non; à Dieu

ne plaise qu'un tel mot soit aujourd'hui prononcé dans une telle question.

Le clergé étant privé de fait de toute propriété, il fallut nécessairement pourvoir d'une autre manière à sa subsistance. Le mode qu'on adopta , flétri du caractère de la révolution, et jusqu'alors sans exemple, réunit tout ce que l'imagination la plus féconde peut inventer de garanties de servitude et de destruction. On assimila les

curés et les évêques à des manœuvres qu'on salarie pour le besoin du moment, et que Ton congédie le lendemain, quand le besoin cesse, ou qu'ils donnent à celui qui les paie quelque sujet de mécontentement. La religion eut son article dans le budjet, ainsi que les autres brandies du service public, et l'on put d'un trait de plume rayer tout ensemble et la solde de ses ministres des dépenses de l'Etat, et Dieu même de la société.

Je sais qu'on n'en vient pas aisément à une extrémité semblable, et qu'un pareil danger tient beaucoup au caractère de l'bomme qui gouverne. Mais riiomme qui gouverne aujourd'bui ne gouvernera pas toujours, ne gouvernera pas demain peut-être ; il mourra , et la religion doit être immortelle. Voudrait-on que son sort dépendît de la cliance d'un boa ou d'un mauvais prince , d'un bon ou d'un mauvais ministre ? La sagesse , qui préside aux institutions vraiment sociales , ne considère pas les individus , qui changent ; elle sonde le cœur humain, qui ne change point, et y trouvant le germe de toutes les passions , elle prépare à l'édiilce qu'elle élève dans un temps de caluie, un abri pour la saison des tempêtes.

D'ailleurs, n'y a-t-il qu'une seule manière de détruire la religion? Elle peut avoir cessé d'exister , et à l'extérieur être encore la même. C'est la foi , c'est la doctrine qui est sa vie ; les prêtres en sont les gardiens ; et des gardiens soldés par une autorité étrangère , sont à moitié cor-

rompus. Je parle de l'ordre ordinaire des choses , et de la nature générale de riiomme ; parce qu'il s'agit de lois , et que jamais les lois ne considèrent les exceptions.

La religion , reçue précairement dans la société , et sans cesse en état de passage , ne recueillit que l'indifférence, et, qu'on me permette cette expression , ne put contracter d'alliance durable avec les peuples : ses ministres , dégradés dans l'opinion , perdirent presque entièrement leur salutaire influence. On ne vit plus en eux les envoyés du Ciel , mais les employés du Gouvernement , et des employés de la dernière classe *, car la modicité à peine croj^able de leu.rs salaires, indiquait bien clairement le mépris qu'inspiraient leurs fonctions. Que dis-je? ces salaires mêmes, tous encore ne les recurent pas : ce bienfait oppressif fut réservé aux seuls curés. Leurs vicaires, n'y ayant point de part, furent contraints de recourir , dans les campagnes, à l'avilissante ressource des quêtes; et, sous l'empire des idées libérales j le clergé devint un ordre mendiant. Or , qu'on se représente , si l'on peut , les suites déplorables de cet indigne abaissement, de cette protection dérisoire, qui place le pasteur dans la dépendance absolue du troupeau ; qui l'assujettit pour vivre, ce n'est pas dire assez, pour ne pas mourir de faim , à briguer la faveur, à cultiver bassement les bonnes grâces des hommes grossiers et cependant exigeans, pauvres

et néanmoins avai^es , que son devoir est de reprendre 5 de corriger , de contrarier perpétuellement dans leurs goûts , dans leurs penchans les plus vifs, dans leurs habitudes les plus chères. Pour peu qu'on laisse agir le temps et les passions , tout ce qu'on peut raisonnablement attendre d'un système si immoral , est l'heureuse création d'un tarif de complaisance , en vertu duquel les uns apprendront à acheter , et les autres apprendront à vendre , pour un morceau de pain , la tolérance du vice.

A ces considérations , si propres à fixer l'attention du législateur , il en faudrait joindre beaucoup d'autres, pour se former une idée complète des inconvéniens qu'entraîne un culte salarié. Je n'en indiquerai qu'une seule, car enfin j'écris un article , et non pas un livre.

Un revenu , même médiocre , administré et réparti par le clergé lui-même , produirait une foule de biens , suffirait à une multitude d'œuvres nécessaires , qui continueront d'être abandonnées, tandis que l'ordre actuel subsistera. Chaque évêque , chaque curé reçoit son traitement , comme on l'appelle ; mais la sollicitude de l'Etat ne s'étend pas plus loin. La loi n'a point pourvu et ne saurait pourvoir à mille besoins de détails , à mille objets d'utilité générale et particulière qui demeurent en souffrance , faute d'un fonds commun dont la libre disposition appartienne au clergé , qui seul connaît ces besoins , et peut

juger exactement des degrés relatifs de cette utilité. L'établissement d'un pareil fonds est l'unique moyen de rétablir, d'une manière solide, les missions , les retraites , aujourd'bui si indispensables ; de multiplier les grands et les petits séminaires; de ranimer la culture presque éteinte des sciences ecclésiastiques ; et enfin , de renouveler les fondations religieuses de tout genre , dont l'importance et la nécessité se font chaque jour sentir plus vivement. Des pensions individuelles , quelles qu'elles soient , ne rempliront jamais le vide immense qu'ont laissé ces fondations. Tout ce qui est personnel cesse , et tout ce qui cesse est nul pour la société : mais il semble que , satisfait de lui faire l'aumône en passant , on l'ait jusqu'à présent traitée , ainsi que la religion , comme si elle n'avait pas dû avoir de lendemain.

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