EN MATIÈRE DE DISCIPLINE
A ^occasion (Vun discours prononcé par le ministre de r intérieur , le ii noveinhe 1820, lors de la pose de la première pierre du séminaire de Saint-Sulpice.
Î^UR la fin (lu règne de Louis Xm , un simple prêtre institua la congrégation des Sulpiciens , qui a rendu, pendant près de deux siècles, de si importans services à l'Eglise , et dont le primitif esprit ne s'est pas affaibli un seul instant. Elle fut, depuis son origine jusqu'à nos jours, comme le sanctuaire de toutes les vertus ecclésiastiques, de la modestie, de la piété, aussi-bien que des plus pures doctrines. Unissant à l'iiumilité , à l'abnégation cbrétienne, une science pleine de sagesse et de réserve , on l'a vue constamment fuir avec soin toute espèce d'éclat -, faire le bien sans ostentation , sans y mêler aucune vue , même éloignée, d'intérêt et de gloire bumaine. On dirait au contraire que l'oubli des liommes est à ses
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yeux la plus douce récompense d'un zèle et d'un dévouement que, malgré sa frivolité, le monde même n'a pu s\ rapêcher d'admirer.
On sait que Féiiélon fut élevé au séminaire de Saint-Sulpice , par M. Tronson , qui obtint toute sa tendresse , comme il avait mérité la confiance de Bossuet ; et le nom de cet homme vénérable se soutient encore près de ces grands noms , tant la vertu a de force par elle-même !
Que de saints évêques , et de prêtres dignes de les seconder dans leurs fonctions apostoliques, la France n'a-t-elle pas dus à cette pieuse congrégation ! Mais le moment vint où elle tomba avec toutes les institutions religieuses, et l'Église gallicane et la monarchie. Quand les fureurs de la révolution parurent s'être un peu calmées , un homme capable de concevoir de grands desseins et de les exécuter, entreprit de faire sortir Saint-Sulpice de ses ruines , et il y réussit. Il sut trouver des coopérateurs animés du même zèle , et qui doivent partager avec lui la reconnaissance qu'inspirent aux amis de la religion des travaux chaque jour mieux appréciés. Parmi ces ecclésiastiques respectables, que nous n'osons nommer dans la crainte d'affliger leur modestie, il en est un que ses rares talens ont porté dans une autre carrière*, et il nous est permis d'indiquer au moins l'auteur de ces célèbres conférences qui attirent chaque année un si nombreux concours d'auditeurs , qu'on ne se lasse
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point d'entendre, et que Dieu ne se lasse point de bénir.
L'ancien séminaire de Saint-Sulpice ayant été démoli , M. Emery fut contraint d'acheter dans le voisinage une maison trop peu spacieuse pour servir long-temps de séminaire diocésain. La santé des jeunes gens entassés dans cet étroit espace souffrait tellement par le défaut d'air , qu'on a enfin reconnu la nécessité d'un local plus vaste; et le Roi, suivant en cela les glorieux exemples de ses ancêtres toujours attentifs à pourvoir aux bcvSoins de la religion , a daigné donner des ordres pour hâter la construction d'un nouvel édifice, dont la première pierre a été posée le 21 novembre , jour de la Présentation de la Sainte- Vierge. M. le ministre de l'intérieur, présent à cette pieuse cérémonie , a prononcé un discours qu'il nous serait agréable de pouvoir louer sans restriction ; mais la conscience ne le soufï're pas : et puisque M. le ministre de l'intérieur a cru convenable de donner , avec plus de zèle que de bonheur , des instructions théologiques aux jeunes élèves qui l'écoutaient, nous croyons convenable aussi de relever ce qu'il y a d'étrange dans son langage , et d'inexact dans sa doctrine. Sans doute il nous le permettra d'autant plus aisément qu'on doit le supposer exempt de toute prétention comme théologien , et qu'il est visible pour tout le monde que , dans les diverses places qu'il a occupées depuis vingt-cinq ans ,
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rien ne l'obligeait à faire une étude particulière de la religion.
Après avoir fait l'éloge de la congrégation de Saint-Sulpice, M. le ministre de l'intérieur poursuit en ces termes : a Puissent se former ici d'iieu- )) reux imitateurs des Bourdaloue et des Massil- )) Ion 5 de l'aigle de Meaux et de la colombe » de Cambrai , ayant V inflexibilité du premier » sur le dogme ^ la tolérance et la charité du » second l Puisse l'Eglise gallicane y trouver des » défenseurs de ses libertés y soumis au Saint- » Siège 5 centre de l'unité catbolique , mais at- )) tacbés à nos immunités et à l'indépendance )) de la couronne , aussi fidèles sujets que bons » chrétiens : ne confondant point la soumission » à V infaillibilité incontestable de FÈglise en )) m^atière de foi ^ avec le respect éclairé dû à » son autorité en matière de discipline. »
Avant de discuter cette dernière maxime, nous observerons qu'il est plus que puéril d'opposer Bossuet et Fénélon pour recommander V inflexibilité du premier sur le dogme , la tolérance et la charité du second. Certes, Bossuet n'était pas moins charitable ni moins tolérant que Fénélon pour les personnes , comme l'histoire en fait foi ; et Fénélon n'était pas moins inflexible sur le dogme que Bossuet. Ces deux grands évoques savaient également que l'Apôtre qui a dit avec tant de force, Depositum custodi (i), est
(i) I ad. Timolli. vi, 20.
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le même qui a ajouté , Oportet Episcopum non
superhum (esse), non iracundum , sed hos^
pitalem y benignum (i); et ils ne se tenaient pas moins obligés à remplir l'un de ces devoirs que l'autre.
Le ministre désire qu'il se forme des défenseurs des libertés de F Église gallicane : et nous aussi; car jamais elle n'en eut plus besoin, jamais elle ne languit dans une plus étroite dépendance. Que si c'était cette dépendance même qu'on décorât du nom de libertés , nous gémirions avec Bossuet sur ce déplorable abus des mots, et avec lui encore , tournant les yeux vers un meilleur avenir, nous dirions : « Pourrons-nous enfin es- » pérer que les jaloux de la France n'auront pas )) éternellement à lui reprocher les libertés de » l'Église , toujours employées contre elle-mê- » me (2) ? »
Mais que prétend le ministre lorsqu'il recommande aux élèves du sanctuaire de ne point confondre la soumission à l^ infaillibilité incontestable de F Église en matière de foi , avec le respect éclairé dû à son autorité en matière de discipline ? A quel dessein établit-il cette distinction oiseuse , si elle n'est pas sacrilège ? Voudrait-il faire entendre que les chrétiens ne doivent de soumission réelle qu'aux décisions de
(i) Ep. ad. Tit. I, 7 et 8. (2) Oraison fun. du cliancel. Le Tellier.
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l'Église sur les dogmes ? Voudrait-il les dispenser d'obéir aux lois de discipline? Est-ce là son but ? qu'il le dise nettement ; et alors , avec le respect éclairé dû à son rang et à ses dignités présentes et passées , nous lui répondrons , non licet y il n'est pas permis, je ne dis pas de vous croire , mais seulement de vous écouter. La doctrine que vous enseignez , inouïe dans l'Église , détruit la puissance qu'elle a reçue de Dieu , renverse son gouvernement, et la rend esclave du siècle.
Lorsque Jésus-Christ vint fonder, au milieu d'un monde qui tombait en ruine , la société dépositaire de toutes les vérités , de toutes les lois , de toutes les grâces nécessaires à l'homme , il n'abandonna pas au hasard cette société qui devait subsister à jamais. Il la sépara de tout ce qui passe , et voulut qu'indépendante des souverainetés temporelles, qui, dans leur durée toujours si courte, emprunteraient d'elle leur force et leur paix , elle ne relevât que de lui-même et de l'éternité. Et « c'est pourquoi , dit Bossuet , )) elle a sa puissance , elle a ses lois et sa po- » lice spirituelle , elle a ses ministres et ses ma- )> gistrats. Malheur à ceux qui la troublent , ou » qui se mêlent dans cette céleste administra- » tion , ou qui osent en usurper la moindre par- » tie ! »
Lui accorder simplement le droit de décider les questions de foi , il ne suffit pas : c'est lui
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accorder ce que Henri VIII ne lui contestait point. Mais enfin , puisque l'on consent à être catholique jusque-là, que l'on sache donc qu'il faut, ou renoncer à ce commencement, ou aller plus loin avec les fidèles de tous les siècles. Car il est de foi que l'Église possède un pouvoir de législation pour maintenir l'ordre dans son sein par des réglemens de discipline , et que ce pouvoir est indépendant de la puissance temporelle. C'est son droit imprescriptible : elle ne l'a pas reçu des hommes, les hommes ne le lui ôteront pas. Tous les empereurs chrétiens , tous les princes catholiques, l'ont reconnu, comme il serait aise de le prouver par des actes authentiques, si on. avait la hardiesse ou l'imprudence de le nier.
Mais le droit de faire des lois de discipline implique le devoir d'y obéir : aussi le concile de Trente déclare- t-il que tous les fidèles sont tenus de les observer exactement (i) •, et le Pape Léon , dans sa lettre aux évêques de la Bretagne, parlant avec l'autorité du premier pasteur, prononce sans hésiter cette sentence digne du siège apostolique : (c Celui qui ne reçoit point » les règles et les statuts des Pères qu'on appelle )) Canons , se convainc lui-même de ne pas re- )) cevoir , ou de ne pas croire utilement et ef- » ficacement la foi catholique et les saints Évan- )) giles de Jésus-Christ (2). »
(i) Scss. XXV. De reform, , c. 18. — (2) Tom viii , Concil.
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Le ministre jugera-t-il ces autorités insuffisantes? Eh bien î qu'il sache donc que le grand et saint Pontife Pie VI a condamné comme hérétique y par une sentence irréformable , la proposition que voici : a Ce serait abuser de Fau- » torité de l'Eglise que de la porter au-delà des )) limites de la doctrine et des mœurs , en l'é- » tendant aux choses extérieures , et en exigeant » par la force ce qui dépend de la persuasion » du cœur. Il lui appartient bien moins encore » d'exiger par la force extérieure l'obéissance à .^ » ses décrets (i). »
(i) C'est la IV® des propositions condamne'es par la bulle uiuctorem fidei , dont voici les paroles :
De potestate Ecclesiœ quoad constituendam , et sanciendam exteriorem disciplinam.
IV. Propositio affirmans , ahusum fore auctoritatis Ec^ clesiœ transferendo illam ultra limites doctrinœ ac rnorum , et eam extendendo ad res exteriores , et per vim exigendo id , quod pendet à persuasione , et corde , tum etiam , multo minas ad eam pertinere , exigere per vim exteriorem^ suhjectionem, suis decretis,
Quatenùs indeterminatis verbis extendendo ad res exteriores notet velut abusum auctoritatis Ecclesiae , usum ejus potestatis acceptae à Deo, quâ usi sunt et ipsimet Aposloli in disciplina exteriore constituendâ et sanciendâ,
DiERETICA.
V. Quâ parte insinuât , Ecclesiam non habere auctoritatem subjectionis suis decretis exigendae aliter quam per média , (juœ pendent à persuasione 3
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On doit donc aux lois de l'Église sur la discipline la même soumission qu'à ses décrets sur la foi ; autrement tout y tomberait dans la confusion , et elle deviendrait ce royaume divisé qui s'écroule (i). Qu'on montre dans l'Ecriture, dans les conciles , dans les Pères , quelque trace de la distinction qu'établit le ministre , et l'ombre seulement d'une dérogation à ce précepte universel d'obéissance : S'il n'écoute pas l'Église y qu'il nous soit comme un païen ou un publicain (2). Qu'est-ce que ce respect éclairé qu'on vient pour la première fois nous recommander au dix-neuvième siècle , pour nous mettre en garde contre la soumission? Respecter les lois , c'est leur obéir. Tout autre genre de respect est une dérision , une bypocrisie. Mais on voit bien que ce mot éclairé n'est pas employé sans dessein : il est là pour tenter l'orgueil des prêtres ainsi que des simples fidèles , pour leur faire entendre qu'avant d'obéir ils doivent examiner , juger 5 et les commandemens de l'Eglise
Quateniis intendat Ecclesiam non habere collatam sibi à Deo potestateni non soliim dirigendi per consilia , et suasiones j sed edam juhendi per legss , ac dei^ios, contunia^ cesque exteriore judicio , ac saluhribus pœnis coercendi y atque cogsndl ,
irîDUCENS IN SYSTEMA ALIAS DAIVIl^ATUM UT H^>RETICUM.
(i) Luc, XI, i^, (2) Si autem, EccleslariL non audierit , sit tibi sicut ethnicus et publicanus, Matt, 17.
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et l'Église elle-même. Étonnante prétention î Et qui les a donc établis juges en ces matières? Sont-ils un tribunal préposé pour approuver , suspendre ou abroger les canons ? Est-ce à eux qu'appartient la souveraineté ? Que deviendra l'ordre liiérarcbique ; comment ce cbef pourrat-il conduire le troupeau dans ses voies (i); quel moyen restera-t-il de régir la société spirituelle et d'y maintenir l'unité qui est de son essence , si elle n'a pas le pouvoir d'ordonner , ou si on a le droit de ne pas obéir? Il faut le répéter, puisqu'on l'oublie ou qu'on feint de l'oublier : l'Église n'est pas moins assistée de l'Esprit saint , elle n'est pas moins infaillible dans les actes de son gouvernement spirituel que dans ses décisions dogmatiques. Jésus-Clirist , qui a promis d'être apec elle tous les jours jusqu'à la consommation des temps (2) , la soutient , la guide, l'éclairé également, soit qu'elle proclame la foi , soit qu'elle enseigne la règle des mœurs , soit qu'elle promulgue les lois dont se compose sa police divine : et comme son autorité est la même dans tous ces cas , dans tous ces cas aussi on lui doit la même obéissance ; et le respect éclairé du ministre , ou se confond , quoi qu'il en dise , avec cette obéissance sacrée , ou n'est , sous un beau nom , qu'un synonyme de scliisme. Dieu seul voit le fond des cœurs et juge les — — — j, . — ■
(i) Exposition diQ'èossvieU (2) Matth., xxviii, 20.
intentions : nous n'attaquons pas celles du ministre , car la charité ne présume -point le mal (i); mais notre devoir nous obligeait à relever des paroles qui, en quelque sens qu'on les veuille entendre, sonnent étrangement aux oreilles chrétiennes. De tout ce que , dans la longue suite des siècles , l'Église avait reçu de l'état et de la piété des rois , il lui reste peu de chose aujourd'iuii : qu'on lui laisse au moins ce qu'elle tient de la munificence du Roi des rois ; aussi-bien il n'est pas en son pouvoir de le céder, et l'on tenterait en vain de le ravir.
v>iE n'est pas à tort que les hommes attachent tant de prix à la liberté ; ce sentiment est dans leur nature, et aussi invincible que le désir même de vivre. Mais , abusés par les passions , ils se forment une idée fausse de la liberté , et la cherchant où. elle n'est pas , ils se jettent dans la servitude.
(i) Charitas non cogitât malum* I ad. Cor., xiii, 5.
La liberté n'est point le libre arbitre ; car , en vertu même du libre arbitre , les peuples eomnie les individus peuvent perdre la liberté.
Elle n'est pas non plus l'indépendance ; car l'indépendance est une chimère , un mot vide de sens , à moins qu'il ne signifie le néant. Tout être créé dépend nécessairement de son auteur , il dépend des autres êtres avec lesquels il a des rapports ; il dépend de tout ce qui est , parcequ'il n'existe rien d'isolé , et qu'une mutuelle communication, un mutuel assujettissement entretient l'harmonie dans le magnifique ensemble des œuvres de Dieu.
Cela n'est pas moins vrai des esprits que des corps. Si notre corps dépend des autres corps , de la terre qui le porte , des alimens qui le nourrissent , de l'air, de la lumière , etc. , notre esprit dépend également des autres esprits ; il leur doit la vérité , la pensée , le langage ; et quel homme put jamais se croire indépendant , lorsqu'il ne vit qu'à Faide d'autrui , lorsque son intelligence s'éteint dès qu'elle cesse d'obéir à la raison commune , lorsque sa volonté et son action trouvent partout des bornes , et dans les choses , et dans la volonté de ses semblables ? Un être indépendant serait celui qui existerait par lui-même, qui connaîtrait tout par lui-même, qui pourrait tout ce qu'il voudrait ; et encore cet être dépendrait-il , comme les autres êtres , de sa nature et des lois qui en dérivent.
Qu'est-ce donc que la liberté, puisqn'elle n'est ni l'indépendance ni le libre arbitre? La liberté, selon sa notion la plus générale , est l'état d'un être que rien ne détourne de sa fin , ou n'empêche d'arriver à la perfection qui lui est propre.
Ainsi Dieu est souverainement libre , car il est impossible qu'il ne soit pas souverainement parfait ; et il est libre en vertu des lois mêmes auxquelles il obéit, et qui renferment toute perfection. S'il pouvait les violer en quelque point, à l'instant il cesserait d'être libre , il cesserait d'être Dieu , et , précipité de son trône , il entraînerait avec lui au fond du néant toute la création.
Tout ce qui seconde le développement des êtres , soit directement , soit en écartant les obstacles qui s'opposent à ce développement, favorise donc la liberté. Prenons Fhomme pour exemple, et considérons-le successivement comme être intelligent , moral et physique.
L'intelligence est faite pour connaître -, la vérité est sa fin , son existence même ; car une intelligence qui ne connaîtrait rien n'existerait pas , et elle existe plus ou moins , ou elle est plus ou moins parfaite, selon qu'elle connaît plus ou moins de vérités.
Mais l'intelligence ne se développe que dans la société , à l'aide du langage que l'homme reçoit des autres hommes aves ses premières pensées ou les premières vérités. Hors d'elle il végète
et meurt dans son ignorance native ; borné à de simples sensations , il ne peut acquérir d'idées ; et quand il en acquerrait, que seraient-elles en comparaison des vérités innombrables que possède l'homme en société ? De plus , comment s'assurerait-il de ses notions , de ses juge mens ? Qui l'avertirait de ses erreurs ? Par quel moyen les redresserait-il? L'homme seul ne saurait donc surmonter les obstacles qui s'opposent au développement de son intelligence : son intelligence n'est donc libre que dans la société.
Les passions forment encore de nouveaux obstacles au développement de Fintelligence , aussi bien qu'au développement ou à la perfection de l'être moral. Elles offusquent l'entendement, elles détournent de sa fm l'amour qui ne doit s'arrêter qu'au bien véritable. Les passions et la liberté s'excluent donc mutuellement. Aussi tout homme que transporte une passion violente estil universellement considéré comme esclave, irnpotens sui. « Il n'est plus maître de soi , dit- )) on; il n'a pas l'esprit libre y il est incapable de )> raisonner, incapable d'entendre : » et qu'est-ce que cela , sinon la plus profonde et la plus dégradante servitude? Mais les passions ne sont contenues que par les lois religieuses , dont la connaissance certaine ne se trouve que dans la société : donc l'homme moral n'est libre que dans la société.
Il en est de même de l'homme pliysique ; car
il ne peut naître et se conserver que dans la société ; et cela seul prouverait la grandeur de sa nature. Dieu n'a pas voulu qu'un être, qu'il a formé à son image, offrît à l'univers le spectacle d'une si haute créature abaissée jusqu'à ne vivre , comme la bete , que du pur instinct.
L'homme n'étant libre que dans la société , et nulle société ne pouvant exister sans pouvoir, il s'ensuit que le pouvoir est la première condition de la liberté.
Ainsi , dans la société religieuse , l'homme est libre lorsqu'il obéit pleinement au pouvoir spirituel , parceque alors il croit ou possède toutes les vérités nécessaires au développement de l'intelligence , et se conforme aux lois de l'ordre moral ; et le remords qui le tourmente après leur violation , ce pesant fardeau que l'âme ne soulève qu'avec douleur , est le poids des chaînes qu'il s'est imposées. Esclave dès qu'il refuse d'obéir , il ne peut arriver à aucune vérité certaine , ni reconnaître aucun devoir certain ; et ce ne sont pas des sociétés , ce ne sont pas des religions que ces sectes , où les esprits , n'obéissant qu'à leur propre faiblesse, se font à euxmêmes leurs croyances , leurs lois , leur culte , leur Dieu , et se hâtent d'adorer , avant qu'ils aient disparu , tous les fantômes qui passent devant eux.
Dans la société politique, l'autorité est la raison générale ou sociale manifestée par les lois.
Le pouvoir est l'umon de l'autorité et de la force. L'homme est libre quand il obéit au pouvoir , parcequ'il obéit à^ la raison , à l'ordre qui conserve la société et chacun de ses membres.
Le pouvoir étant le fondement de la liberté , la liberté est d'autant plus grande, que le pouvoir est plus parfait. La perfection de l'autorité dépend de la religion qui éclaire et développe la raison sociale , comme on le voit clairement en comparant les législations des peuples chrétiens avec celles des autres peuples. La force doit être telle, qu'elle puisse triompher de toutes les résistances à l'ordre général, et c'était une maxime •de notre ancien droit , que force doit toujours demeurer à justice.
L'homme , sous ces divers rapports , nous offre une image de la société. S'il manque de raison, s'il ne connaît point, ou ne connaît qu'imparfaitement les lois de sa nature , il n'est pas libre , parceque sa force mal dirigée tend à le détruire. Si connaissant les lois de son être, il les viole néanmoins , emporté par les passions , il n'est pas libre non plus , parcequ'il n'a pas la force de vaincre des penchans désordonnés qui l'éloignent de sa fin.
La raison d'un seul substituée à la raison sociale , voilà le despotisme. L'absence de toute autorité ou de toute raison , voilà l'anarchie. Elle commence premièrement dans la société religieuse, d'oii elle passe dans la société politique. Alors
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il se trouve des hommes dont l'esprit est si aveugle et le cœur si dégradé, qu'ils croient voir un gouvernement partout où ils aperçoivent la force. Ces gens-là ne laissent pas de parler de liberté; soit 5 il suiïit de s'entendre : ne parlait-on pas de vertu dans la Convention ?
Dans l'état parfait de société , le pouvoir est urij parceque la raison générale est U7ie / et qui divise l'autorité divise la société. Par la nature des choses 5 cette division va toujours croissant; car la raison ne montre point de milieu entre l'autorité égale de tous et l'autorité absolue d'un seul : et de là une continuelle agitation, des troubles et des calamités sans fin. Tous veulent la liberté; mais les uns, la plaçant dans l'autorité individuelle , cherchent à multiplier les pouvoirs à l'infini; les autres, la voyant dans l'autorité générale, s'efforcent de remonter à l'unité de pouvoir. Malheur aux nations ainsi divisées! c'est le temps des grandes catastrophes. « Les » royaumes sont en proie à la désolation; les rois » périssent, leurs races passent, d'autres leur suc- )) cèdent et passent aussi ; les maisons tombent )) les unes sur les autres. Omne regnuin in se )> ipsum cUvisum desolahitur , et domus supra y> domum cadet. »