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DE L'ORGUEIL

LtOrsqu'après avoir considéré l'état de la société, des doctrines , des lois et des mœurs , on entend certains hommes élever hardiment au-dessus de tous les siècles ce siècle qui leur a été livré , le ridicule de cette idiote ou coupable admiration n'est pas ce qui frappe le plus; je ne sais quelle pitié mêlée d'effroi s'empare de l'âme à la vue d'un si étonnant excès d'orgueil. On se rappelle cette parole qui descendit si avant dans le cœur de notre premier père : J^ous serez comme des dieux - et l'on croit voir ses descendans séduits par leurs désit-s , aveuglés par leurs crimes , célébrer dans la nuit , avec une stupide ]oie , l'accomplissement de cette promesse du génie du mal. Mais sur quoi donc se fondent ces prétentions hautaines et ce superbe dédain des temps antérieurs? J'entends parler de progrès des lumiè^ Tes y comme si le monde eût été jusqu'à ce jour enseveli dans des ténèbres profondes , et qu'il attendit depuis six mille ans la voix puissante qui devait enfin les dissiper. Certes , s'il en est

ainsi , la génération privilégiée qui , assistant à

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ce grand spectacle , à cette magnifique création , a vu naître l'aurore de la raison humaine, cette génération sans doute a droit de se féliciter. Mais si 5 au contraire , elle avait pris le déclin du soleil pour son lever, si ses prétendues lumières n'étaient que d'épaisses ombres, sa raison un délire farouche ou une pitoyable démence , il faudrait l'exposer en cet état à tous les yeux , quand ce ne serait que pour apprendre aux hommes jusqu'où l'homme peut tomber, lorsque, méprisant la sagesse antique , il se sépare du passé , et ne veut plus s'appuyer que sur lui-même.

Accordons d'abord à ce siècle vain ce qu'il peut réclamer justement. Qu'on y ait cultivé les sciences physiques avec succès, on l'avoue. Il est dans la nature de ces sciences d'avancer sans cesse , parcequ'il n'est pas possible qu'en regardant toujours les objets matériels dont elles s'occupent, on n'y découvre aussi toujours des choses qu'on n'avait point encore aperçues. Les sens presque suffisent pour cela. Aux anciennes observations on en ajoute de nouvelles , et l'on est content parcequ'on a marché , sans néanmoins être plus près du terme. Les mathématiques ont fait des progrès analogues. On a inventé de nouvelles formules , on en a simplifié d'autres , on a résolu des problèmes qui ne l'avaient pas encore été. Cependant on doit convenir qu'aucun de ces perfection nemens, quoique très- réels, ne saurait être comparé aux grandes découvertes qui ont

illustré les siècles précédens , à ces merveilleux efforts du génie qui transportent soudain la science au-delà de toutes ses limites connues.

Nous ferons sans difficulté de pareils aveux par rapport aux arts et métiers, pour peu qu'on tienne à la gloire de teindre peut-être quelques étoffes plus solidement, et de mieux iiler le coton. Quels que soient , au reste , les avantages de cette espèce dont nous pouvons nous applaudir, il est permis de penser que l'invention dans les arts suppose bien autant de mérite et de force d'esprit que les perfectionnemens qui viennent d'euxmêmes plus tard; et j'ignore quels noms on opposerait à ceux des fondateurs des belles fabriques de Lyon, des manufactures des Gobelins et de la Savonnerie. Il n'est pas clair non plus que les ingénieurs et les architectes à qui l'on doit le canal du Languedoc, Saint-Pierre de Rome, la façade du Louvre , Versailles et ses jardins , aient été vaincus par aucun de ceux qui ont paru dans la suite.

Il n'y a donc pas trop lieu de vanter la supériorité de notre siècle en ces divers genres. Aussi n'est-ce pas là-dessus qu'on insiste. On aime mieux présenter des titres moins aisés à vérifier. Ainsi l'on prétend que l'instruction est plus répandue qu'autrefois. On pourrait le contester ; c'est une question qui est fort loin d'être résolue , même en ne prenant le mot d'instruction que dans un sens très-restreint et exclusif des con-

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naissances morales, qui sont la véritable instruction de l'homme. Cependant je veux bien convenir que plus ds gens peut-être savent lire , écrire, ce qui n'ajoute pas beaucoup, que je sache, aux lumières générales-, que, dans le bouleversement de la société , le peuple a entendu parler d'une multitude de choses qu'il est incapable de comprendre , et qu'il serait heureux d'ignorer : en un mot , qu'il y a plus de mouvement et d'inquiétude dans les esprits. On raisonnait moins de la religion quand on avait une religion fixe; des gouvernemens , quand on vivait sous un gouvernement affermi; des lois, quand elles étaient invariables ; des mœurs, quand on les respectait; de l'agriculture, quand les disettes étaient moins fréquentes; du commerce, quand il prospérait ; des impôts , quand on ne payail que le quart ou le cinquième de ce qu'on a eu le bonheur de payer depuis ; de l'éducation , quand elle était libre et accessible au pauvre comme au riche. Mais, à tout prendre, ce n'était peut-être pas un si grand mal; et nous avons acheté , ce me semble , un peu cher la facilité de parler de tout.

Enfin voilà ce qu'il est possible d'alléguer ,, avec quelque apparence, en faveur des prétentions du siècle : tels sont les avantages dont il s'enorgueillit. Voyons ce qu'ils lui coûtent , ei ce qu'il a perdu.

11 existait des doctrines conservées par la tra-

dîtion, développées par le temps, et qui étaient tout ensemble, et le fonds de la raison humaine, et la base de la société. Que sont-elles devenues ? Qu'a-t-on mis à la place ? où sont les vérités qu'on y a substituées? Qu'y-t-il maintenant de certain? Que croit -on, que sait -on sur ce qui intéresse le plus l'homme? Convienton seulement d'un principe d'où la raison, dépossédée de ses antiques domaines, puisse partir pour tenter de nouvelles conquêtes? Non , tout est nié , tout est renversé j et c'est sur ces ruines mêmes que l'orgueil proclame la prééminence d'un siècle qui ne léguera que des doutes à ceux qui le suivront.

Demandez-lui s'il y a un Dieu, un ordre moral , une autre vie après cette vie , une vraie religion , des devoirs , des vertus ; ou il le nie ou il répond : Je ne sais pas. Certes il y a de quoi être fier d'ignorer ces choses ; et je conçois que les hommes de ce temps prennent leurs pères en pitié. Ceux-ci croyaient ingénument à la grandeur de leur nature; ils pensaient être fait$ à r image de Dieu, et leur fui comme leur espérance s'étendait sans fin dans l'éternité. Grâces aux lumières nouvelles, on s'est désabusé de ces rêveries; on a eu la joie de reconnaître que cette prétendue grandeur n'était qu'une folle présomption ; que cet être immortel , semblable aux animaux , n'était comme eux qu'un peu de boue animée par la clialeur , et comme eux avait droit

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d'aspirer au néant. Rien n'a paru plus pressé', plus important , que de lui assurer cette haute destinée. Des hommes ont été vus travaillant sans relâche à effacer les titres de sa noble origine. Ils ont jeté sur l'espérance même le voile de leur fausse science. L'univers à leurs yeux est devenu l'éternel empire de la mort. Ils ont regardé dans le tombeau , et ils ont dit qu'au-delà il n'y avait rien.

Les progrès en politique ne sont pas moins merveilleux. Là , comme ailleurs , on a commencé par anéantir ce qui était , ce qui avait même toujours été , et jusqu'aux notions que les peuples s'étaient constamment formées du pouvoir , des lois , et des institutions nécessaires à l'existence des états. Ensuite on a fait des théories , et surtout des expériences. Dans leur simplicité nos ancêtres avaient fondé une monarchie qui a duré quatorze cents ans. Nous pouvons les en plaindre : cependant ils trouveraient peut-être des raisons pour excuser une faute qui les a privés de l'inappréciable avantage de voir comme nous sept ou huit constitutions en trente années , et de vivre sous les douces lois de la Convention et de l'Empire. La stabilité a aussi son prix. Mais pour que quelque chose soit stable dans la société , il faut des principes fixes , des idées arrêtées , des maximes immuables ; il faut enfin que les esprits soient réglés et contenus par des croyances générales. Jadis il n'y avait rien d'in-

certain , ni dans les droits ni dans les devoirs , non plus que dans leur fondement. Chacun savait ce qu'il était, ce qu'il devait être. On s'est lassé de cela : vingt-cinq millions d'hommes placés dans les divers degrés de la hiérarchie sociale se sont demandé mutuellement leurs titres, puis ils se sont mis à raisonner , et bientôt après à égorger , confisquer , proscrire au nom de la raison. On écrivit sur les murs liberté y égalité y et jamais aucune nation ne subit un plus abject esclavage et une plus affreuse oppression.

Jusqu'ici je ne vois pas clairement ce qui justifie l'orgueil du siècle, en ce qui tient à la perfection de l'ordre social. S'agit-il des doctrines? est-ce par ses lumières en ce genre qu'il se croit; supérieur aux siècles précédens? Alors qu'il nous dise quelles sont les vérités qu'il a découvertes. Il a rejeté les maximes anciennes; en a-t-il d'autres à leur substituer? Je ne parle pas des vagues opinions , des inconstantes idées de chaque individu : je demande qu'on m'indique la doctrine du siècle. Qu'est-ce que le pouvoir? le sait-il? Sait-il ce que c'est que la loi, ce que c'est qu'un droit , ce que c'est qu'un devoir , ce que c'est que la propriété ? Ne fera-t-on qu'une réponse à ces questions? Est-on d'accord sur ce qui constitue un gouvernement légitime , sur les lois fondamentales , sur les principes d'administration , sur quelque chose enfin ? Non , tout est en question , tout est en doute j jusqu'à la souveraineté.

i28o DE l'orgueil DANS NOTRE SIÈCLE.

S'agit-il des œuvres? Je vois ce qu'on a détruit , qu'on me montre ce qu'on a fondé. Qu'ont produit ces innombrables tentatives pour reconstruire l'édifice social? Que reste-t-il de tant de vains essais ? Tout devoit être éternel , et rien n'a eu de lendemain.

Encore une fois , qu'est-ce qu'on a fondé ? Quels monumens publics , quelles institutions bénies du pauvre attestent le soin de la postérité, et l'amour de l'homme pour l'homme? Qu'oserat-on comparer à la multitude presque infinie d'établissemens consacrés par nos pères au soulagement des malheureux? qu'a -t-on fait pour riii fortune ? elle avait autrefois des asiles , aujourd'hui elle a des prisons.

Enfans déshérités , qui n'avez rien recueilli de la grande succession des siècles et ne laisserez rien à vos descendans, soyez moins fiers de votre indigence; jamais il n'en exista de plus profonde ni de plus hideuse. Qu'avez-vous en propre que votre folie , votre ignorance , vos doutes , et des crimes dont le récit épouvantera l'avenir ? Vous vantez cependant l'amélioration des mœurs ; et les cachots regorgent de coupables , et vos vertus fatiguent le bourreau.

Après avoir parlé du progrès des lumières , je voulais parler aussi des progrès du bonlieur. J'ai vu le monde en feu, les trônes qui s'écroulent, les états bouleversés jusque dans leurs fondemens , l'Europe couverte de ruines , l'Amé^ rique inondée de sang. Je me suis tu.

XJA puissance du christianisme et sa beauté ne se montrent jamais avec plus d'éclat que dans les temps de désordre, car alors il supplée tout, et le pouvoir même. Au milieu de la nuit, qui enveloppe la société, sa lumière, toujours pure, parait plus brillante et plus douce. Dans la corruption générale , il découvre et développe des germes de bien. Au doute , il oppose une foi plus vive ; aux vices qui se multiplient , de plus sublimes vertus. A mesure que Terreur monte et se déborde, la vérité s'élève comme l'arche sur les flots , et promet encore le salut au monde. Certes, on doit savoir aujourd'hui ce que c'est que la religion chrétienne. Contemplez l'Europe entière , et voyez ce que devient l'homme quand il cesse d'être chrétien. Les crimes de la terre ne lui suffisent plus, il appelle, il évoque l'enfer comme pour obtenir de lui une pleine révélation du mal. Alors toutes les colonnes des États sont ébranlées, les royaumes penchent y et c'est en vain quelquefois que la religion étend la main

pour les soutenir ; car il y a de terribles catastrophes que Dieu doit à sa justice, à Finstruction du genre humain. Mais lorsqu'une société tombe, le christianisme, que n'étonne aucune vicissitude du temps, ne s'éloigne point de ses ruines ; il sait qu'elles peuvent être relevées , et que l'espérance est partout où il reste assez de place pour y planter une croix.

Voilà , n'en doutez point , la raison de la haine qu'ont vouée aux missions certains hommes que l'espérance épouvante. Ils défendent contre la croix les ruines de l'ordre , au sein desquelles ils se sont retranchés pour en sortir au premier signal, et marcher à de nouvelles conquêtes, c'està-dire à de nouvelles destructions. Les gouvernemens assoupis, et qui se réveillent seulement pour prier qu'on ne trouble pas leur sommeil, inquiètent moins ces hommes de révolutions que quelques pauvres missionnaires , à qui l'Église éternelle a dit : ^llez et enseignez. Les missionnaires prêchent la paix, rétablissent la concorde , et les révolutionnaires n'ont de force que par la division. Les missionnaires ordonnent d'obéir-, les révolutionnaires commandent la révolte. Les missionnaires proscrivent la calomnie, le faux témoignage , l'imposture ; et les révolutionnaires y exhortent leurs satellites comme à des devoirs. Les missionnaires répètent ces paroles de la loi divine : Tu ne tueras -point : tu ne déroberas point le bien d autrui ^ et les révolutionnaires

offrent au meurtre le vol pour salaire. Les missionnaires provoquent au repentir; et le repentir est la mort du crime, la mort des révolutions. Enfin les missionnaires élèvent la croix au milieu des peuples , et les peuples se prosternent , et promettent au pied de cette croix de réformer leurs mœurs , de réparer les torts dont ils peuvent être coupables , de pardonner à leurs ennemis, d'être justes, compatissans , fidèles à leur Dieu , à leur Roi : comment les révolutionnaires ne frémiraient-ils pas de terreur et de rage? comment supporteraient-ils la vue du signe auguste de notre salut? leur croix à eux, c'est le poignard.

Après avoir rappelé en peu de mots ce que la France et la société doivent aux missionnaires , qu'il nous soit permis de parler avec plus de détail d'une œuvre particulière, mais trèsimportante , qu'on doit aussi à leur zèle non moins actif qu'éclairé.

Dans sa vaste population , Paris renferme une multitude d'ouvriers de tous états : les uns y sont établis d'une manière fixe ; d'autres viennent du dehors y exercer momentanément leur industrie; enfin beaucoup de jeunes gens y arrivent des provinces pour apprendre un métier, ou pour se perfectionner dans celui qu'ils ont embrassé.

Autrefois de sages réglemens , résultat d'une longue expérience , concouraient , avec des institutions véritablement sociales, à maintenir l'or-

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dre dans cette classe nombreuse, à y conserver de bonnes mœurs et d'heureuses habitudes du régularité. Pas un seul individu n'était abandonné à lui-même. Tous appartenaient à un corps qui l'épondait d'eux , et à qui ils répondaient euxmêmes de leur conduite. Chacun de ces corps de métier avait son organisation propre et ses statuts autorisés du gouvernement. Les olliciers de la corporation , élus par ses membres, veillaient à l'exécution des lois de cette petite société , et y entretenaient une police exacte, au moyen d'une subordination graduée. L'honneur d'exercer ces fonctions , en quelque sorte publiques, toujours accordé à la considération qui suit une probité sans tache , était à la fois , et l'objet d'une utile émulation, et la récompense d'une vie constamment irréprochable. L'Association se composait principalement des maîtres; et la maîtrise, qu'on n'obtenait qu'après avoir fait preuve d'habileté et de bonne conduite, était à 6on tour le but oii tendaient les simples compagnons. Tous les intérêts, ceux de l'Etat, ceux du public moins exposé à être trompé sur les divers produits de l'industrie , ceux des familles d'artisans , ceux des apprentis , trouvaient dans cette organisation la meilleure garantie qu'ils puissent avoir, puisqu'elle encourageait, par des avantages également justes et stables, la probité, les bonnes mœurs, le talent, l'économie. La religion venoit encore prêter sa force immense à ces

belles institutions. Les corps de métiers formaient autant de confréries, dans lesquelles le lien relideux resserrait, en les consacrant, tous les autrès liens. On pensait si peu alors que l'Etat pût se passer de Dieu , qu'on ne croyait même pas qu'une simple corporation d'artisans pût , sans lui , prospérer ni subsister.

Les idées ont changé depuis trente ans. La raison ayant fait d'étonnans progrès , on a reconnu que Dieu n'était plus si nécessaire, qu'il avait beaucoup entrepris , au temps de sa puissance, sur les droits de l'homme et des citoyens; que cependant il était bon d'avoir encore pour lui certains égards; mais que son influence devait être restreinte, de peur qu'il ne vînt à déranger les plans magnifiques de la sagesse humaine. On lui a dit, comme il dit lui-<même à la mer qu'il venait de créer: Tu viendras jusqu'ici ; tu n'iras pas plus loin.

Alors on s'est mis à faire une société sans Dieu, ou avec un Dieu purement honoraire. On a relégué la religion dans les temples, attendu que, n'étant point de la terre y elle ne doit être pour rien dans les choses de la terre , qui vont si bien sans elle, ainsi que chacun le voit. On a renversé les institutions qu'elle avait consacrées, dont elle avait fourni le modèle; car nous lui devions tout , et même nos gouvernemens. Nous en avons écrit d'autres; nous avons aussi écrit les droits. Poui* les devoirs , ce n'est pas ce dont

on s'est occupé. Plus de hiérarchie, plus d'ordre héréditaire , plus de corporations , et pour descendre tout d'un coup jusqu'à la dernière limite de l'organisation sociale, plus de maîtrise. Mais aussi, par une conséquence immédiate, plus de stabilité , plus d'esprit de famille , plus de récompense pour la vertu , plus de frein pour le vice , plus de discipline , plus de surveillance pour la classe nombreuse qui vit chaque jour du travail du jour.

Et qu'a-t-elle gagné à ce changement? Estelle plus heureuse? a-t-elle plus d'aisance? Livrés à leurs passions , que rien ne contient plus , beaucoup d'ouvriers de la capitale, qui jadis auraient eu une existence honorable , se ruinent dans une débauche crapuleuse. Sans souci de l'avenir , sans principes de morale , ils donnent le double exemple d'une imprévoyance stupide et d'une effrayante dissolution de mœurs. Hommes, femmes, enfans mêmes, passent quelquefois plusieurs jours consécutifs dans ces funestes lieux qui avoisinent les barrières de Paris , et où on leur vend au plus bas prix l'abrutissement et la misère, qu'ils vont en foule y chercher. Le soir, se soutenant à peine , ils regagnent la ville en hurlant des chants obscènes. Un grand nombre «d'entre eux , appesantis par l'ivresse , tombent et encombrent la voie publique. Des agens de la police, chargés de ce soin, les jettent dans les fossés qui prolongent la route. Que veut-on

de mieux , et que peut faire de plus un gouvernement , dans le siècle de la raison , pour la liberté, la sûreté et le bien-être de ses sujets?

Des désordres de plusieurs autres genres accompagnent ce honteux désordre. La mésintelligence dans les familles, le libertinage, l'exposition des en fans, la corruption précoce de ceux que leurs parens élèvent , le jeu , les querelles, les vols; telles sont les suites du perfectionnement introduit dans nos lois et nos institutions. Et qui ne gémirait sur le sort de tant de jeunes gens honnêtes , que le besoin d'apprendie un métier amène chaque année à Paris pour y être témoins de cette licence malheureusement trop contagieuse? Privés d'appui, de surveillance, de conseils ; environnés de séductions , perdus , pour ainsi parler , dans cette foule de vices qui les pressent et les sollicitent de toutes parts , comment pourraient-ils ne pas succomber? Gomment conserveraient-ils, et les sentimens de religion , et les bonnes mœurs , et les habitudes simples et régulières que la plupart d'entre eux apportent de leurs provinces? Il est presque impossible ; l'expérience ne le prouve que trop.

Emus de pitié à la vue de cette infortunée jeunesse, les missionnaires ont conçu le désir et l'espérance de la sauver de la corruption de Paris. Secondés par le zèle de deux cents chefs d'atelier, ils ont établi une maison où tout apprenti, qui arrive muni d'une lettre de son curé, est logé gra-

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