DE L'AVENIR
JJans ce siècle d'indifférence et d'égoïsme on n'aime point à entendre parler de l'avenir : il inquiète les âmes amollies ; on le redoute vaguement ; on voudrait le traiter comme la révolution et négocier avec lui : mais l'avenir ne négocie point; car il n'est autre chose que l'inflexible volonté de Dieu , qui punit et récom-
290 DE l'avenir,
pense ici-bas les peuples. Ne pouvant donc fléchir ou corrompre cet avenir inexorable , on l'oublie tant qu'on peut ; on écarte avec empressement les réflexions qui alarmeraient ; on s'étourdit , on s'endort ; et la lâcheté , qui n'ose considérer les suites des fautes qu'elle a commises et qu'elle ne veut point réparer , a trouvé un nouveau synonyme de la prévoyance ; elle l'appelle fanatisme.
Cette disposition , devenue malheureusement trop générale , tient à l'esprit d'incrédulité. La foi seule ne craint point de sortir du présent , car le présent n'est pas sa demeure. Mais quand on a renfermé dans cette vie rapide tout ce qu'on croit , tout ce qu'on désire , tout ce qu'on espère 5 alors on s'irrite contre tout ce qui menace ce frêle édifice du temps, et contre le temps même. On n'ose regarder devant soi ; on s'attache avec fureur au moment qui passe , comme pour essayer de le retenir ; on lui sacrifie tout , parceque ce moment est tout pour les hommes du présent. Ils tracent autour de leur pensée un cercle étroit où elle s'agite, où elle se tourmente; et dès qu'on les force à lever les yeux sur le lendemain , ils tombent en d'inexprimables angoisses, ils éclatent en reproches, ils épuisent toutes les expressions de la colère ; et pourquoi ? On a troublé leur repos , on a répandu sur les chimères, dont ils se berçaient, une lumière fatale qui les dissipe ; on a dit ce qui sera , et ils
DE l'aYENIR. 391
ne peuvent plus jouir avec tranquillité de ce qui est.
Tels sont les hommes à qui la France a été trop long-temps livrée, et que le poète de l'enfer semblait avoir en vue , lorsqu'il peignait ces malheureux qui ont perdu le bien de v intelligence y ces tristes âmes qui vécurent sans louange et sans infamie : mêlés aux anges abjects y qui ne furent ni rebelles ni fidèles à Dieu y mais qui furent pour eux-mêmes / leur vie aveugle est si basse y qu'ils envient tout autre sort. La miséricorde et la justice les dédaignent également (r).
Ce sont ces hommes dégradés qui inventèrent le système funeste qu'on n'a pas cessé de suivre depuis. Ménager avec soin l'erreur et la vérité 5 la fidélité et la trahison , le crime et la vertu , voilà ce qu'ils imaginèrent , croyant arriver par là , non pas sans doute à un ordre de
I I ■ Il II ■ I I I I I ■ I 11 ■ ■■ ni II m
(i) Le genti dolorose
C'hanno perduto '1 ben deilo 'ntelletto. ..
L'anime triste di coloro Che visser senza infamia e senza lodo Mischiate sono a quel cattivo coro Degli angli che non furon ribelli , Ne fur fîdeli a Dio, ma per se for*. . • E la lor cieca vita è tanto bassa, Che 'nvidiosi son d'ogni altra sorte...
Misericordia e giustiria gli sdegna,
Dante ; cant. m,
^Q2 DE l'avenir.
choses stable , mais à un provisoire toujours assez long s'il durait autant qu'eux. Ils se persuadèrent qu'en se tenant de la sorte entre la révolution et la monarchie, ils parviendraient à faire de l'une et de l'autre un instrument de leur ambition ; qu'ils arrêteraient l'excès du mal avec ce qu'ils conservaient de bien; qu'ils empêcheraient le triomphe du bien avec ce qu'ils conservaient de mal ; et qu'en opposant l'une à l'autre ces deux forces contraires, ils écarteraient également du pouvoir et les royalistes et les factieux , qui combattraient pour leur assurer la jouissance paisible de tout ce qu'ils convoitent , les emplois et les dignités.
Qui ne connaît le résultat de ce système pervers? Les doctrines les plus opposées consacrées tour à tour, les âmes avilies par la corruption, l'honneur acheté et vendu , toutes les passions excitées, toutes les jalousies, toutes les craintes, tous les désirs, toutes les fureurs portées au dernier degré d'exaltation ; des complots sans cesse renaissans^ d'exécrables assassinats, le régicide arrivant jusqu'à l'entrée de la chambre , des révoltes à main armée , des trônes renversés , toute l'Europe ébranlée dans ses fondemens.
Voilà ce qu'on a vu : en est-ce assez pour éclairer les amis de l'ordre , ceux qui veulent la tranquillité, le salut de la France et des Bourbons? Et si des hommes, qui ont marqué dans les rangs des royalistes, parviennent au pouvoir
DE l'avenir. 293
après une expérience si terrible et si décisive , abandonneront-ils le système qui a produit tant de désastres, et qu'ils ont combattu long-temps? Essaieront-ils au moins de marcher dans une autre voie?
Il faut bien le dire : non. Ils prendront ce système où leurs prédécesseurs l'ont laissé , et le conduiront à son dernier terme, que tout le monde aperçoit déjà , et qui déjà peut-être est inévitable, grâce à ce qu'ils ont fait pour le rendre tel.
Ils contiendront mollement la révolution dans l'intérieur , et en même temps ils respecteront sa légitimité au dehors. Ils la regarderont paisiblement croître et prospérer dans un royaume voisin ; ils excuseront dans leurs journaux ses actes les plus violens ; ils atténueront ses crimes ; ils reconnaîtront le droit des factions, le droit des soldats de renverser les trônes , de détruire les gouvernemens qui leur déplaisent , pourvu qu'il y ait assez de vigueur dans leurs opérations pour qu'on puisse dire qu'ils exécutent la volonté nationale. Je dis que les ministres reconnaîtront ce droit-, car c'est le reconnaître expressément que de traiter avec les factieux comme avec un pouvoir légitime ; que d'admettre leurs ambassadeurs ; que d'autoriser les tribunaux à recevoir leurs plaintes en cette qualité; que de demander aux rebelles , pour unique réparation de leur crime , quelques modifications dans le code d'anarchie qu'ils ont dicté insolemment à leur souverain prisonnier.
:if)4 DE L AVENIR.
Cependant les ministres, qui avaient cru échapper avec quelque honneur au supplice d'agir , ne tarderont pas à recueillir le fruit de leur faiblesse. Ces mêmes factieux ^ qu'ils ont si habilement ménagés , leur feront sentir le mépris qu'inspire toujours une conduite lâche et tortueuse. Ils repouî^seront dédaigneusement leurs avances, et n'y répondront que par des sarcasmes et par des menaces.
Que feront , en des circonstances si difficiles pour eux , les hommes du présent ? Ils feront chaque jour ce qui leur paraîtra le moins embarrassant chaque jour , la guerre s'ils y sont forcés , la paix s'ils le peuvent ; et très-probablement dès-lors ils ne feront , comme elles devraient être faites , ni la guerre ni la paix. Ils s'exposeront, eux et l'État, à toutes les chances fâcheuses des résolutions opposées. Ils craindront le repos, ils craindront le mouvement, ils craindront tout , hors ce qu'il faudrait craindre. Ils diviseront, ils décourageront l'opinion publique : ils chercheront un allié dans le sommeil, et que sait-on ? pent-être un asile dans la mort.
Cependant la révolution , qui ne sommeille jamais, les ohserve avec une joie mal dissimulée; elle applaudit à leur timidité , elle flatte leur indécision , elle leur promet ses bonnes grâces s'ils persévèrent, et se montre prête à ouvrir ses rangs pour les recevoir. Mais recevra-t-elle aussi les Bourbons et la monarchie?
DE L^ AVENIR. 2g5
Non, ce n'est pas ainsi qu'on soutient les États, et Dieu les a établis sur d'autres bases que cette politique incertaine et honteuse. La justice et la vérité sont leurs fondemens , et c'est par une volonté puissante qu'ils vivent. Le pouvoir qui hésite cesse d'être pouvoir pendant qu'il hésite. On n'obéit qu'à celui qui commande; et lorsque ceux qui ont le droit, qui ont le devoir de commander, se taisent, il en vient d'autres qui commandent sans droit; et on obéit, parcequ'ils ont la force , et que les peuples ont le besoin d'obéir : c'est leur penchant , leur nature , leur être tout entier.
Que prévoir donc dans une position aussi étonnante que la nôtre? Qu'est-ce que l'avenir nous réserve ? Sommes-nous destinés à subir des calamités nouvelles? Le génie du mal l'emportera-il encore une fois ? Nous le demandons aux ministres : eux seuls peuvent résoudre ces questions. Les destinées de la France et de l'Europe sont en leurs mains. Pour nous, sentinelle obscure et peut-être importune , nous ne pouvons que répéter ces paroles mémorables que fit entendre, dans la chaire chrétienne, un prélat illustre, au moment où nos longs malheurs allaient commencer : (( Nous ne sommes ni prophète ni enfant » de prophète, les mystères du Très- Haut et 1 les secrets de l'avenir ne nous ont point été » révélés ; mais , voyant sur le soir le ciel en » feu, nous nous sommes dit que la journée du » lendemain serait brûlante ! »
agG
<«%i«/V»^'%V^'««Viw«^»«l«^iVVVV«l%W%'%%«/V«/VV%%/«%V«/V%/»^/VV«/t/V«%V%«/l^/^^