‹ MélangesChapitre 67 sur 80 · DE LA GUERRE D'ESPAGNE · texte numérisé non relu

DE LA GUERRE D'ESPAGNE

Jamais peut-être le ministère anglais ne s'était trouvé dans une position aussi délicate que celle où l'ont placé les derniers événeraens. Pitt , en combattant la révolution , assurait l'ascendant politique et commercial de l'Angleterre ; ses subsides lui donnaient la suprême direction de la guerre contre la France démocratique et impériale , et lui créaient ainsi en Europe une sorte de suprématie dont elle profitait avec habileté pour le développement de sa prospérité commerciale. Satisfait dans son orgueil et dans ses intérêts , le peuple était moins accessible à l'influence de l'esprit démagogique. Il trouvait partout du travail , et le travail produisait l'aisance : il n'avait pas le temps d'être séditieux.

Cet état 5 quoique très-brillant , ne laissait pas d'avoir des inconvéniens graves. Le succès même était un écueil , et l'Angleterre se trouvait dans cette position singulière , qu'engagée dans la lutte

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terrible de la société contre l'anarchie , elle avait à craindre presque également une victoire décisive et ïine défaite. Succomber , c'était éprouver toutes les horreurs d'une révolution semblable à la nôtre : vaincre entièrement , c'était perdre l'ascendant qu'elle avait acquis sur les autres puissances , et qu'elle exerçait au profit de son industrie et de son commerce.

On a vu , en effet, depuis 1816 , l'influence de l'Angleterre diminuer sur le continent , et ses manufactures languir , malgré les efforts d'une vigilante administration , et malgré les nouveaux débouchés qu'a ouverts à leurs produits la révolte des colonies espagnoles. Délivrés de l'ennemi commun , les différens états de l'Europe sont rentrés dans leur indépendance ; ils ont senti le joug britannique , et ils ont cherché à s'en affranchir; ils se sont occupés aussi de leur prospérité intérieure ; et , sous ce rapport , Buonaparte a donné des exemples dont il serait diflicile de prévoir tous les résultats.

D'un autre côté , la faiblesse des lois et des gouvernemens ayant réveillé les espérances des révolutionnaires du continent , ils se sont derechef confédérés contre les trônes légitimes , et même contre l'ordre social universel , attaquant à la fois toutes ses bases , afin d'avoir pour auxiliaires toutes les passions. Les événemens de Naples 5 du Piémont , d'Espagne et de Portugal , prouvent que ce n'est pas sans fondement qu'ils

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ont pu se flatter de bouleverser encore le monde civilisé.

Les doctrines anarchiques proclamées à la tribune , commentées dans les journaux , mises en pratique par des soldats traîtres à leurs serniens , ont pénétré en Angleterre, et y ont formé, sous le nom de radicalisme ^ une nouvelle secte de niveleurs d'autant plus menaçante pour la Grande-Bretagne , que ses lois constitutives et sa religion favorisent de concert le développement de l'esprit démocratique , combattu seulement par les mœurs , fondées elles-mêmes sur des lois , des coutumes , des habitudes , antérieures à l'établissement de sa constitution actuelle.

Cette position embarrassante explique les contradictions que présentent la conduite et les discours du ministère anglais. Il craint l'union du continent ; il voudrait le maintenir dans un état de demi-révolution pour l'assujettir à son influence politique, et en même temps il redoute une révolution complète qui amènerait, et trèsprochainement, le triomphe du radicalisme dans les trois royaumes. De là son inaction à l'égard de l'Espagne , et ses vœux hautement exprimés en faveur des libérales. Il voit avec un regret, qu'il ne dissimule point, tout ce qui peut tendre à affermir le système monarchique en Europe; iBais il s'effraie , avec trop de raison , des conséquences du système contraire. Lui prêter son appui , ce serait attaquer tous les souverains ;

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ce serait se mettre à la tête des révolutions européennes, et précipiter l'Angleterre elle-même dans cet abîme sans fond de désordres et de calamités.

Voilà la meilleure , la seule garantie que nous ayons de la neutralité de 1 Angleterre ; elle ne fera pas la guerre pour les descamisados , parcequ'elle se perdrait en la faisant. Et si quelque chose prouve l'imminence du danger qui menace cette nation, c'est sans doute les discours, d'une violence à peine croyable, prononcés dans le parlement. 11 en est plusieurs qui rappellent le langage de la Convention. IMêmes principes , même fureur, même oubli de toutes les convenances, nous ne disons pas sociales, mais humaines. Barrère ou Danton se seraient-ils exprimés en d'autres termes que M. Hobliouse , lorsqu'il a dit : « Eh ! qu'importait à l'Angleterre ce que FEs- )) pagne faisait de son roi ? Elle prenait grand » soin des intérêts des rois , et négligeait tota- )) lement ceux des peuples. Tout ce que les mi- )) nistres demandaient était de la sûreté pour le » maudit principe monarchique. »

La réponse des amis du ministère n'est guère moins étonnante que ces paroles. « Ils ne con- » çoivent pas pourquoi l'Angleterre, après avoir » dépensé tant d'argent pour faire remonter les » Bourbons sur le trône , en sacrifierait autant )) pour les en faire descendre. Du reste , ils dé- )) testent la conduite de la France, et ils espèrent

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)) que l'armée française prendra le parti de la » liberté de l'Espagne. »

Ainsi la question de la légitimité et de la révolution n'est, pour les ministres, qu'une question à! argent. Ils en ont dépensé beaucoup j[7oi/rya/r^ remonter les Bourbons sur le trône y ils ne veulent pas qu'on puisse dire que c'est une dépense perdue. Du reste y ils détestent la conduite de la France , qui s'arme pour défendre ces mêmes Bourbons. Ils espèrent qu'elle ne réussira pas à conserver leur propre ouvrage. Ils espèrent que ses armées donneront à l'Europe un nouvel exemple de révolte militaire. Ils espèrent que le monde sera bouleversé une seconde fois. Peutêtre espèrent-ils aussi qu'ils échapperaient à ce bouleversement , s'il arrivait ; mais de toutes leurs espérances , celle-là certainement ne serait pas la moins vaine.

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