FAR
l'Abbé F. DE LA MENNAIS.
MM. les membres de la société biblique protestante de Paris ont fait insérer dans le Moniteur une lettre qui m'est adressée par un de leurs confrères , et à laquelle je puis d'autant moins me dispenser de répondre, qu'il y règne presque partout un ton de politesse fort rare aujourd'hui dans les discussions politiques et religieuses.
L'auteur me reproche d'avoir dénaturé un passage de Tillotson , pour imputer à cet écrivain et aux Protestans en général une doctrine qui n'est pas la leur , et d'avoir représenté les sociétés bibliques comme une institution dangereuse. J'espère me justifier aisément de la première accusation, et montrer , par de nouvelles preuves , que mon opinion sur les sociétés bibliques n'est que trop bien fondée.
Et d'abord , on ne conteste pas l'exactitude de ma citation ; on se plaint seulement de ce qu'elle n'est pas assez étendue, et on dispute sur le sens
des paroles de Tillotson, qui ne s'appliquent point, ajoute-on, à la Bible en particulier y mais à la Bible ainsi qu'à tout autre livre. Cela me suflil , et je n'ai jamais prétendu rien de plus. Tillotson a dit ce que je lui fais dire, et il l'a dit de la Bible : jusqu'ici point de difficulté. La cliioane qu'on me fait sur ces mots : ^11 this may possihly he oiherwise , ne mérite pas plus qu'on s'y arrête. Qu'on les traduise comme l'auteur de la lettre, il est possible que tout ceci fût autrement, ou, comme je les ai traduits, nous pouvons nous tromper sur tous ces points , il n'importe ; et je déclare , pour moi , que ces deux phrases réveillent précisément la même idée dans mon esprit ; car si nous nous trompons sur le sens d'un passage de la Bible, il faut que ce sens soit autre que nous ne l'avions conçu; et si ce sens est autre que nous ne l'avons conçu, nécessairement nous nous sommes trompés.
Ainsi , tout se réduit à cette seule question : Est-il possible que les Protestans se trompent en interprétant la Bible? et Tillotson est-il convenu de cette possibilité ? C'était aussi toute la controverse entre l'archevêque de Cantoibéry et le docteur Serjeant. Celui-ci soutenait que l'Ecriture étant l'unique règle de foi des Protestans, et l'Ecriture ne s'interprétant pas elle-même , aucun Protestant , à moins qu'il ne fût personnellement infaillible , ne pouvait être parfaitement certain de la vérité de sa religion. Pressé
par les argumens de son antagoniste , Tillotson fut contraint de faire ce terrible aveu , dans les termes qu'on a lus. Il est vrai qu'effrayé de son étendue , il cherche aussitôt à le rétracter , en ajoutant : « Nous ne sommes pas infailhblement
» certains mais nous sommes bien assu^
» rés ; )) contradiction ridicule , que Serjeant qualifie d'absurdité, nonsense (i), et que , par
(i) I observed. . . . . that his pretended Rule of Faith ( as
he caJl'dit ) was so far from ascertaining faith , that it brought
it ail irito uncertainty j for in his page 1 18 he has thèse wordt ,
speaking of the letter of Scripture , his Rule is : TVe are
not infallihly certain ihab any book is so ancient as it
prétends to be ; or that it was u^iitten by the person whose
name it bears ( that is , the divinely inspired Apostles and
Evangelists ) , nor that this is the sensé of such and such
passages in it, AU this may possïbly be otherwise ( that
is, false ). Is not this a rare Rule , which leaves ail Christian
Faith in such a pickle, that it may be ail a lying story for
anything any man living knows? However lie subjoins imme-
diately some good works , if they hâve but good sensé. But ,
says he, we are well assured it is not otherwise, Let us
see how he cornes to hâve this good assurance ! Not by infallille
certainty; he disclaimed that^ He must rnean then, be thus
i^el assured by fallible certainty ; for ail certainty or assurance
either must \i^y( g, fallible or infallïble grounds. And wat sensé
is there in thèse words fallible certainty ^ which is such a
chimera and against common sensé , that never did man since
the création say / am falUbly certain of such a thing : so
that is good assurance he fool'd the reader with, is a pièce
of nonsense; and which is worse, \i\s Rule of Faith, and
ail his faith that relies on it , is groendet on such an assurance
cette raison , je ne m'étais pas cru obligé de rapporter. Stillingfleet , autre adversaire du docteur Serjeant, n'évita de tomber dans la même absurdité qu'en se jetant dans une autre , et en recourant , pour trouver la certitude de sa foi , •à je ne sais quelle lumière intérieure y ou à une sorte d'inspiration particulière qu'on ne saurait prouver , et qui est le rêve favori de toutes les sectes fanatiques (i).
Le critique à qui je réponds se montre luimême fort embarrassé, lorsqu'il essaie de donner au passage de Tillotson un sens différent de celui que je lui attribue avec Serjeant; et même son
as is mère nonsense aud contradiction, T/ie Literary Life of ihe Rev» John Serjeant ^ 11° 5o.
(i) I sliewed liow he made two sorts of ahsolute certainty , one wliicli was unabsolute y and ihat lie attributed to faith» He was driven to confess tliat he had no conclusive efficience ofthe certainty ofthe Rule ofFaith : wliicli plainly acknow- Icgded , Le could not prove it , nor liad brought over an argument, why any should rely on it, since a proof or argument, tlial is not conclusive is in realily none at ail or good for nothing, Then to avoid any necessity of bringing reasons or proofs , lest wlien ihey came to be examin'd ( whicb he well foresaw ) ihey would not hold water , lie runs to pure fanatic principlcs , that is , to prétend that ail their faith dépends on an inward light , of whicli themselves can give no account to of hers and falls to prétend to moral qualifications j sincère intentions , God''s grâce j fervent prayer , and such likc rcquisits , ère any man could be sure he had faitg. Ihid, 71° 73.
8o DES SOCIÉTÉS BIBLIQUES.
explication renferme implicitement l'aveu qu'il s'efforce en vain d'atténuer. Voici ses paroles : c( Il n'est donc pas possible , selon Tillotson , que nous nous trompions , lorsque nous établissons notre conviction sur la foi de témoins irrécusables qui ont fait leur déposition dans une suite d'écrits nombreux encore aujourd'hui existans , et remontant jusqu'aux fondateurs du Christianisme par une chaîne sans lacune et parallèle aux siècles écoulés depuis cette époque ; lorsque , appuyés sur ces témoins , nous croyons à l'authenticité des saintes Ecritures; \oY?>(j^\xe^ faisant un usage consciencieux des moyens que la Providence nous a ménagés, nous cherchons à saisir le sens de ces livres sacrés ; lorsque , dans le cas même où l'ignorance des langues originales nous force à recourir aux versions reçues , nous croyons y trouver exposées fidèlement et avec une clarté suffisants, toutes les conditions du salut offert aux hommes par leur Rédempteur; lorsqu'enfin nous nous livrons à cette étude dans V espérance de sentir la lecture de la Bible , faite avec simplicité de cœur, vivifiée en nous par la coopération de l'esprit divin , spécialement promise à ceux qui se nourrissent de la parole de Dieu. Sur tous ces points de croyance l'archevêque de Cantorbéry n'admet pas plus qu'aucun des théologiens protestans qui jouissent de quelque considération , la possi-
DES SOCIÉTÉS BIBLIQUES. 8l
)) Lilité que notre confiance puisse être trompée. » Observez , en premier lieu , que , dans cette longue phrase , on ne dit pas un mot de la certitude absolue dont il est uniquement question , parce qu'elle seule , excluant toute espèce de doute 5 peut être un solide fondement de la foi ; mais on prétend qu'il est impossible qu'un Prolestant se trompe, lorsqu'il croit , espère ^ a confiance y et cherche à saisir. C'est toujours quelque chose \ et quand on a le malheur de n'être pas absolument certain , j'avoue que c'est une consolation d'être bien assuré qu'on ne peut se tromper.
En second lieu , les versions protestantes de la Bible diffèrent entre elles , et avec les versions catholiques , dans des passages qui intéressent les dogmes les plus importans ; le dogme n'est donc pas exposé fidèlement dans chacune d'elles : n'importe ; qu'un Protestant qui ignore les langues originales prenne une de ces versions; qu'il croie y trouver exposées fidèlement et avec clarté sufiîsante toutes les conditions du salut offert aux hommes par leur Rédempteur ^ c'est-à-dire, en particulier , tout ce qui doit être l'objet de sa foi; dès lors il est impossible qu'il se trompe ; et remarquez qu'on ne fait d'exception pour aucune secte , et que tous les ProtestaDs ont le môme privilège ; ce qui le rend encore plus merveilleux.
Mais , pour en venir au fond , il s'agit de sa-
voir si chaque Protestant a une certitude absolue ou infaillible de sa foi : on nous dit que non ; mais qu'il a une conviction qui ne peut le tromper , pourvu toutefois qu'il lise l'Ecriture avec simplicité de cœur, Gt fasse un usage conscient deux des moyens que la Providence lui a mé^ nages y conditions qu'on ne saurait jamais être certain d'avoir remplies ; car quel est l'homme qui 5 à moins que Dieu ne le lui révèle , soit parfaitement sûr de posséder la simplicité de cœur y et de n'avoir négligé aucun moyen de connaître la vérité ?
Ce n'est pas tout : avant d'ouvrir les livres saints et d'espérer en sentir la lecture ^ avant de chercher à en saisir le véritable sens , il est naturel de s'informer si ces livres sont au-* thentiques. Or, pour être assuré qu'il ne se trompe pas sur ce point , il faut que le Protestant établisse sa conviction sur la foi de témoins irrécusables qui ont fait leur déposition dans une suite d'écrits nombreux encore aujourd'hui existans y et remontant jusqu'aux fondateurs du Christianisme par une chaîne sans lacune et parallèle aux siècles écoulés depuis cette épo^ que. Ainsi l'on n'exige rien moins des Protestans que d'examiner de siècle en siècle toute la tradition , sans quoi ils ne sauraient être certains que leur conviction ne les trompe pas. N'est-ce pas avouer implicitement que la plupart d'entre eux n'ont aucune certitude de l'authenticité des
Ecritures ? Car , combien s'en trouve-t-il qui soient capables du travail qu'on demande d'eux? Combien y en a-t-il qui l'entreprennent? Et s'il est nécessaire , même pour quelques-uns , que MMi les membres de la société biblique protestante de Paris ne nous disent donc plus que leÉ livres Sacrés sont la règle unique de leur foL Etrange règle de foi , V unique y dit-on , qu'on admette , et qui , lorsqu'elle est seule > laisse la foi dans l'incertitude , et tend même , selon le docteur Hickes , à détruire toute espèce de foi* « Quiconque ( ce sont les paroles de ce minis- » tre protestant ) ne voudra pas se soumettre à )) l'évidence qui résulte du concours des ancien- 7) nés liturgies , des Pères et des Conciles , peut )) mettre en controverse , pour ne rien dire des » autres points admis par l'Eglise dans tous les » temps, l'autorité divine des Ecritures inspirées^ » le baptême des enfans , l'épiscopat ^ le jour du » Seigneur, la divinité de notre Sauveur Jésus- » Christ , et renverser ainsi d/uri seul coup Ict 5) foi et r Eglise catholique ( t ). »
(i) Ile that will not siibmit to tlie concurrent évidence of tlic ancicnt liturgies , fathers , and coiincils j may bring into controversy, not to mention other lliings received by tlie Church in ail âges , tlie divine autority of tlie inspircd "writings , infant baptism , cpiscopacy , tlic Lords Day , and cvcn thy divinity of our Lord and Saviour Jcsus-Clirist ; and so at once blow iip the catholic faith and clmrcli. D^IIlcles's Christian Priesthood , vol. l j p, i^5,
Adam Glarke, célèbre méthodiste, ne s'explque pas moins nettement sur l'impossibilité où sont la plupart des Protestans de découvrir le vrai sens de FEcriture , et par conséquent , de se former avec son seul secours, une foi exempte d'incertitude. c( 11 y a , dit-il , dans la parole de » Dieu une profondeur qu'on ne peut pénétrer )) que par une inspiration divine qu'on ne doit » pas attendre , ou par une étude et des reclier- » ches profondes auxquelles le peuple n'a pas » le temps de se livrer. S'il est ainsi, ajoute-t-il, )) comment une personne ignorante , quoique » pieuse , peut-elle avoir la prétention d'inter- » prêter ce livre (i)? »
Je pourrais accumuler les aveux semblables ; on pourrait m'oppose r des décisions contraires , tant est grande la confusion des doctrines dans la Réforme ! Elle a besoin d'une règle de foi : rejetant toute autorité vivante, et, par une conséquence nécessaire , la tradition , dès lors il ne lui reste plus d'autre règle que l'Ecriture seule ; mais elle ne tarde pas à en reconnaître l'insuf-
(i) Therc is a deptli in the wordt of God wliich cannot be fatliomed , except eitlier by divine inspiration, wliich is not lo be expected, or by deep stddy and research , for wliicli the majority of the people hâve no time. ... If this be the case, vvhat prétentions can an ignorant person, however pious , hâve to explain this book ? A. Clarhe's Letter to a Methodist Preacher , p. i5 eti^. Vide Benson^s Ser^ mons j p* 72. London ^ 1802.
fisance , et il lui faut avouer qu'elle n'est pas infailliblement certaine de sa foi.
Tillotson était encore plus particulièrement obligé de faire cet aveu. Membre de l'Eglise anglicane, il ne pouvait s'écarter des trente-neuf articles qui forment le code de sa doctrine. Or , le vingt-unième le forçait de soutenir que les conciles géjiéraux peuvent errer ^ et ont en effet erré quelquefois , même en choses qui concernent Dieu (i). Mais, si les conciles généraux, incontestablement la plus liante autorité qui existe dans l'Eglise cbrétienne , peuvent errer , à plus forte raison cliaque individu ; autrement , il faudrait dire que l'Eglise entière , pu les conciles qui la représentent , n'étant pas infaillibles , chaque Protestant l'est ; et s'il n'est point infaillible , il n'a pas une certitude absolue de sa foi.
De plus , comment accorder aux Protestans en général , cette certitude infaillible ou le privilège de ne pouvoir errer , lorsqu'avec leur règle unique de foi y ils se divisent en tant de sectes qui interprètent l'Ecriture d'une manière opposée ? Suffit-il d'être Protestant pour que le oui et le non soient vrais en même temps ? Et si chacun d'eux prétend que c'est son interprétation qui est la véritable , sa certitude qui est
(i) Generalia concilia. ... et errare possimt, et intcrdum errarunt , etiara in his quae ad Dcum pertinent. Art. 21. Concilia Magnœ Britaniœ et Hiherniœ ; voL IV*
infaillible , comment le prouvera-t-il ? Tous les autres n'en diront- ils pas autant ? Et où sera la règle pour les accorder ? Que si l'on ose soutenir qu'ils ne diffèrent pas entre eux sur des points essentiels , je demanderai d'après quels principes ils distinguent ce qui est ou non essentiel 5 je demanderai si la présence réelle , la divinité de Jésus-Christ , la Trinité , ne sont pas des points essentiels ; je demanderai enfin ce qu'on entend par christianisme , et si ce n'est plus qu'un vain nom ?
Ainsi loin de faire violence au texte de Tillotson, je lui ai attribué le seul sens raisonna-^ fcle qu'il puisse offrir , le même sens que lui attribuait le docteur Serjeant, sans que Tillotson ait réclamé; et je ne crains pas de dire que, s'il fallait en revenir à discuter ces questions , il n'est pas un Protestant qui ne fût contraint de répéter l'aveu de Tillotson , ou de tomber dans des contradictions plus embarrassantes encore. Au reste, qu'on ne s'y trompe pas : je suis loin de triompher en disant ceci; je plains lis Protestans de bonne foi, que le malheur de leur naissance et les préjugés d'éducation retiennent dans une secte, qui, par cela même qu'elle exige des hommes un examen évidemment impossible au grand nombre, ne saurait elle-même soutenir le plus léger examen; et quand j'insiste sur cette vérité, ce n'est pas, certes, dans le dessein d'af-^ fliger nos frères séparés , mais pour hâter de tout
mon pouvoir le moment désiré , où , unis avec nous dans la même Eglise visible, il n^y aura plus qu'un seul troupeau et un seul pasteur.
Le danger de mettre la Bible entre les mains du peuple, me paraît assez prouvé par l'imposeibilité où le peuple est de l'entendre ; car dès lors il en abusera inévitablement. On m'oppose une lettre de Pie VI , dans laquelle ce souverain Pontife loue Antoine Martini , de Turin , d'avoir facilité aux fidèles l'accès des saintes Ecritures, en les publiant dans la langue vulgaire de son pays; mais on oublie que le Pape ajoute : « En » joignant à votre traduction des notes explica-^ 5) tives tirées des saints Pères, vous avez écarté » tout danger possible d'abus , et vous vous êtes » ainsi conformé aux lois de la congrégation de » l'Index , et à la constitution de Benoît XIV » sur ce sujet. » Or, un des principes des sociétés bibliques, est de ne joindre au texte sacré ni explications, ni commentaires, ni notes d'au^ cune espèce , afin que cbacun soit plus libre de l'interpréter selon son propre jugement.
Qui ne voit d'ailleurs l'extrême différence qui existe à cet égard entre les Catholiques et les Protestans ? Les Catholiques reconnaissent une autorité visible , infaillible , à laquelle ils sont toujours prêts à se soumettre. S'il arrive qu'ils se trompent en interprétant l'Ecriture , l'Eglise aussitôt les en avertit -, elle condamne l'erreur , et l'obéissance à ses décisions conserve l'unité de la foi.
Le Protestant , au contraire , n'admet point d'autorité vivante au-dessus de son propre jugement. S'il s'égare , nul ne peut le redresser ; et , au lieu que le Catholique, avant d'ouvrir les livres saints, sait avec certitude tout ce qu'il doit croire et pratiquer ; le Protestant est obligé de le chercher dans ces mêmes livres , sans autre guide que sa raison. Il est aisé de prévoir à quels excès cette liberté, ou plutôt cette nécessité de se faire à soi-même sa religion , peut conduire une multitude ignorante et passionnée; et, en annonçant ce qu'on en devait craindre, je crois avoir donné d'assez graves motifs de mon sentiment pour qu'il fut possible de se l'expliquer, sans recourir à la force des liens de parti et à V aveuglement de V esprit systématique.
Je ne sais qu'un moyen de repousser ces vagues imputations , c'est de montrer que l'opinion qui ■me les attire a trouvé , parmi les ministres Protestans mêmes , de nombreux et habiles défenseurs. L'un d'eux s'exprime ainsi à propos des sociétés bibliques :
(c L'assertion commune, que la Bible est ap- » propriée à tous les âges , à tous les degrés d'inyy telligence , et à toutes les conditions , n'est pas » A raie ou n'est vraie que dans un sens très- » restreint. La Bible est de tous les livres peut- » être le plus difficile. L'expérience et l'obser- » vation du genre humain conduisent à cette )) conclusion , que l'Ecriture sainte est par elle-
)) même trop obscure pour la généralité des Iiom-
)) mes. L'histoire de FEglise dans tous les siè-
» clés en fournit d'abondantes preuves.
» En opposition à l'Eglise romaine, les pre-
» miers réformateurs réclamèrent à grands cris
» le droit d'interpréter les Ecritures d'après le
» jugement particulier Mais pressés d'é-
)) manciper le peuple de l'autorité du Pontife
» romain , ils proclamèrent ce droit sans expli-
)) cation ni restriction , et les conséquences fu-
» rent terribles. Impatiens de miner la base de
» la juridiction papale, ils maintinrent, sans au-
» cune limitation , que chaque individu a le droit
)) indubitable d'interpréter l'Ecriture pour lui-
)) même. Etendu jusque-là , le principe n'était
)) pas soutenable : ainsi il devint nécessaire , pour
)) l'affermir , d'y joindre un second principe ; sa-
)) voir, que la Bible est un livre aisé, à la por-
» tée de tous les esprits , et que la plus grande
» clarté est le caractère inséparable d'une révé-
» lation divine. Mais , soit isolés , soit unis , ces
» deux principes ne sauraient soutenir une at-
» taque sérieuse.
)) Le jugement privé de Muncer découvrit,
)) dans l'Ecriture , que les titres de noblesse et les
ï) grandes propriétés sont une usurpation impie sur
» l'égalité naturelle des fidèles, et il invita ses sec-
)) tateurs à examiner , par les Ecritures , si les
» choses n'étaient pas ainsi. Ils examinèrent ,
» louèrent Dieu, et procédèrent par le fer et le feu
go DES SOCIÉTÉS BIBLIQTJES.
» à l'extirpation des impies et à la saisie de leurâ
» propriétés. Le jugement privé pensa aussi avoir
» découvert , dans la Bible , que les lois établies
7) n'étaient qu'une restriction permanente à la
» liberté chrétienne, et que les élus étaient ii -
)) capables de pécher. Jean de Leyde, quittant
)) les instrumens de son état, et prenant en main
)) la Bible, surprit la ville de Munster, à la têle
)) d'une populace fanatique , se proclama lui-
» même roi de Sion, prit quatorze femmes à la
)) fois , assurant que la polygamie était une des
)) libertés chrétiennes, et le privilège des saints,
y> Mais si la criminelle folie des paysans étran-
» gers, qui interprétaient la Bible pour eux-mé-
» mes , afflige les amis de l'humanité et d'une
» piété raisonnable, l'histoire d'Angleterre, pen-
)) dant une partie considérable du dix-septième
» siècle, n'est guère propre à les consoler. Du-
» rant ce période , une multitude innombrable
)) de fanatiques s'élevèrent , soit ensemble , soit
)) successivement, enivrés de doctrines extrava-
)) gantes et de passions nuisibles, depuis le fa-
» rouche délire de Fox , jusqu'à la folie mé-
» thodique de Barclay , et depuis le fanatisme
)) formidable de Gromwell, jusqu'à la niaise im-
)) piété de Praise-God-Barebones. La piété, la
)) raison et le sens commun semblaient avoir été
f) bannis du monde pour faire place à un jargon
y) bizarre, à une frénésie religieuse, et à un zèle
» emporté. Tous citaient l'Ecriture j tous pré-
DES SOCIÉTÉS BIBLIQUES. Ql
» tendaient avoir des inspirations , des visions , )) des révélations , des ravissemens d'esprit ; et )) les prétentions de tous étaient également fon- )) dées. On soutenait fortement qu'il convenait » d'abolir le sacerdoce et la royauté, parce que )) les prêtres étaient les serviteurs de Satan, les )) rois des délégués de la prostituée de Babylone , » et que l'existence des uns et des autres était » incompatible avec le règne du Rédempteur. )) Ces zélés dénonçaient la science comme une » invention païenne , et les universités comme » des séminaires de l'impiété antichrétienne. La » sainteté de ses fonctions ne protégeait point )) le Pontife , la majesté du trône ne défendait )) pas le Roi : l'un et l'autre, devenus un objet » de mépris et de haine , étaient enfin égorgés )) par d'impitoyables fanatiques, dont le seul livre }) était la Bible, sans notes ni commentaires. L'en- )) thousiasme pour la prière, la prédication, la » lecture des livres saints , était alors au com- )) ble. Tout le monde priait, tout le monde prê- » chait , tout le monde lisait, et personne n'é- )) coûtait. Point d'atrocité qu'on n^essayàt de )) justilier par l'autorité de l'Ecriture. On en em- » ployait le lan'^age dans les transactions les plus » ordinaires de la vie. C'était avec des phrases » tirées de l'Ecriture , qu'on traitait de l'état )) intérieur de la nation, et de ses rapports ex- )) teneurs; avec l'Ecriture, on tramait des con- » spiralions , des trahisons, des proscriptions; et
» elles n'étaient pas seulement justifiées ; mais » consacrées par des citations de l'Ecriture. Ces )) faits historiques ont souvent étonné les gens )) de bien y et consterné les âmes pieuses. Mais, )) tout entier à ses sentimens, le lecteur oublie )) trop la leçon que renferme cette terrible ex- » périence; savoir, que la Bible, sans explica- » tion ni commentaire, n'est pas faite pour être » lue par des hommes grossiers et ignorans
» La masse du genre humain doit se contenter » de recueillir son instruction d'autrui ; elle ne )) saurait approcher des sources de la science. » Il faut qu'elle reçoive les vérités les plus im- )) portantes en médecine , en jurisprudence , en » physique, en mathématiques, sur l'autorité de » ceux qui les puisent à la source première. Et » quant au Christianisme , on a , en général , )) constamment suivi la même méthode; et toutes » les fois qu'on s'en est écarté à un certain point, » la société a été ébranlée jusqu'à son centre (i). »
Parmi les ministres de l'Eglise anglicane, qui partagent ces sentimens , je pourrais citer M. Phelan , et l'archidiacre de Huntingdon , qui a essayé de prouver que les crimes augmentent en Angleterre proportionnellement au nombre d'exemplaires de la Bible qu'on distribue. M. Wix a aussi attaqué les sociétés bibliques, dans un
(i) Thoiights on the tendency of Bible Societies, by the Rev. O'Callagban.
DES SOCIÉTÉS BIBLIQUES. qS
ouvrage très- remarquable , publié récemment à Londres. « La société biblique nationale et étran- » gère, dit-il, agissant de concert avec des per- » sonnes de toutes sectes , tend certainement à )) propager un vaste système d'indifTérence , fatal » aux véritables intérêts de l'Evangile ( i ). » Après avoir peint les tristes effets du zèle inconsidéré des distributeurs de la Bible : « Tels » ont été, ajoute-t~il, les progrès du scbisme , » sous l'influence de cette société funeste , or- » ganisée sur un plan incompatible avec la pu- » reté du Cbristianisme , et dangereux pour l'u- )) nité de la foi , si instamment recommandée par » Jésus-Cbrist et ses apôtres (2). »
On vient d'entendre parler des écrivains protestans , et leur langage paraîtra peut-être moins modéré que le mien. Voilà ma réponse à ceux qui m'accusent d'esprit de parti. Décidé , pour ce qui me concerne , à terminer ici une discus-
(i) Tlie Britisli and Foreigri Bible Society^ acting in concer with persons of ail professions of religion, superinduces^ indeed , a grand System of indiffe'rence , fatal to tlie genuine interests of tlie Gospel. Kejlections concerning the expediency of a council of the Churcli of En gland and the Churcli of Rome , etc., p. 86. London , ï^'9'
(2) Sucli bas been the progress of scbism under tbis delusive and mischievous society , organised on a wild plan of compréhension, regardless of the purity of christianily, and injurions to the unity of faith, so earnestly desired by Jésus Christ aud bis Aposlles. Ibid, pag. 88.
g4 ï>^S SOCIÉTÉS BIBLIQUES.
sion déjà trop longue ^ je finirai par ces paroles de M. Wix : « On trouvera dans cet écrit quel-*
5) ques réflexions sur les sociétés bibliques , que
y> Ton considère comme une grande source d'in^
7) subordination et de schismes religieux. On
» s'offensera sans doute de ces réflexions. L'au-^
3) teur en sera très-aiïligé 5 mais il a trop à cœur
» la pureté du Cbristianisme et l'union de tous
» les Chrétiens , pour que la crainte de blesser
» l'empêche d'exprimer son sentiment , et de
» pousser un cri d'alarme , qui peut , avec l'aide
)> de Dieu , arrêter les progrès du schisme et des
» fausses doctrines (i). »
(i) Some of tlie opinions , wliicîi will be foiind towarfls flie close of tliese Reflections concerning the Britisli and Foreign Bible Society , whieli is considered to be tlie grand ïnodern engine of religions scbism and insubordination , will doubtless give oiTence. This will occasion much sorrow to the writer ; but be is too deeply interested for th(X purity of Christianity, and too anxious for the harmony of the Gospel,to be deterred from the expression of his sentiments , and from the sounding an alarm, which, by the blessing of God, may yet check the career of schism , and restrain the progress- ©f false doctrine. Ihid, Pref, p. xxyiij.