DEUXIÈME INTERROGATOIRE
Il a rédéchi et cet interrogatoire nous le montre franchement résolu à sauver sa tête et agissant en conséquence. Malheureusement, il ne persistera pas jusqu'au bout dans cette voie et il se laissera aller à une déclaration qui détruira l'heureuse impression produite par ses autres réponses.
D'abord, il invoque, en dehors de sa fièvre chaude, un battement de cœur qui lui j)ortait au cerveau et l'empêchait de dormir et dont il a souffert depuis l'âge de six ans jusqu'à trente ans ; il met en avant son assiduité à la messe, ses entretiens avec Simon Vigor, curé de Saint-Paul, confesseur de Charles IX, et avec le curé de Saint-Eustache, auxquels il aurait soumis son livre en leur donnant toute latitude pour le corriger ; il attaque rageusement sa famille, lui reproche de s'être désintéressée de son sort depuis 1564 et, après sa mise en tutelle, d'avoir fait désigner comme son curateur « un palefrenier », puis «un emboucheur de chevaux». Nous apprenons, (ju'en dehors de ses annotations de la Bible et du Catéclilsme^ il avait écrit des lettres dans lesquelles il critiquait la religion chrétienne et tenait sur le credo et le baptême des propos appelés à faire quelque bruit. Sa réponse à la question : Comment il avait la connaissance de Dieu, apparaît, quand on a lu La Béatitude des Chfcstiens^ tant soit peu ironique : « A dit qu'il l'avait depuis l'âge de neuf ans par le Ciel et la terre et par la connaissance qu'il a faite avec lui des gens de lois et des discoureurs. » Mais vraiment, où il perd la tête, c'est lorsqu'il ajoute de son
(1) Arch. nat., Xîa 941 à la date.
La fille aînée de Jacques Vallée II, fils de Jacques Vallée I, frère de Geoffroy, Marie, épousa, par contrat du 21 août 1633, Pierre Viole, seigneur de Guermantes et du Chemin, de la famille de ce G. Viole.
On ne sait exactement si le rapporteur du procès de Geoffroy Vallée s'appelait Charles ou Claude, seigneur de Cerisais et de Soulers ; il avait été reçu le 2fi juillet 1553.
propre chef, à une question qui ne comportait pas cette remarque, « qu'un homme âgé de soixante-quinze ans n'a non plus de connoissance de Dieu qu'un enfant de six ans, car on lui dit toujours : Croyez en Dieu, croyez en Dieu ». En rapprochant cette affirmation du texte suivant de La Béatitude des Chrestiens : « Je suis certain qu'il n'y a si beau croyant qui ne renonçât avec plaisir à « je crois » pour dire « je sais », ce qui nous doit faire connaître qu'ils sont tous pipeurs et effrontés ceux qui nous preschent et nous maintiennent à « je crois », d'autant que comprendre et savoir sont toute la consolation, le bonheur et le repos de l'homme, et non pas cette croyance ou cette foi qu'ils veulent tous que nous conservions toute notre vie et dont encore, à la mort, ils nous chantent le credo », les juges ne pouvaient plus douter de la conviction intime de Geoffroy Vallée. Elle s'affirmait malgré lui.
Du lundy XVIIP jour de janvier M. Vc LXXIIII.
Messieurs P. Hennequin, 1*^"" présid', A. de Harlay.
Mess. Anjorrant, de Maulevault, N. Chevalier, Perrot, Quélain, Briçonnet, de Chanteclerc, Brulart, de Beauveau, G. Violle, Spifame, Thomas, Le Jau.
Vallée ramené.
Remonstré que depuis son emprisonnement il a eu loisir de penser à ce qu il luy a esté demandé et qu'il vient du livre qu'il a composé et que Ion luy avoit trouvé des erreurs, que Ion a jugé à propos de l envoyer es prisons du chastelet et que cela en premier a esté que son livre en contient.
A dict qu'il y a XX moys que ses parens le tiennent en tutelle et qu'ilz luy ont baillé au commencement leur pallefrenier pour son curateur et depuis luy ont baillé ung chastreur et emboucheur de chevaulx et qu'il y a plus de dix ans qu'ilz ne luy ont rien baillé.
S'il veut persister en ses erreurs contenues en son livre et en ses lettres missives.
A dict qu'il avoit dict à Monsieur Vigor et à Monsieur le Curé de S' Eustache que s'il y avoit quelque chose qui ne fust bon qu'ilz en lissent ce qu'ils voudroient.
Quant Cl ce qu'il a dict de l oraison dominicale.
A dict qu'il ne pense l'avoir dit ainsy.
Quant au credo et au baptesm", et aux propos qu'il a dit qu'il remuerait bien du mesnage.
A respondu que s'estoit en parolles.
Et après dict qu'il avoit congnoissance de Dieu.
38 lA VIE DE GEOFFROY VALLEE
Comment il a ceste congnoissance.
A dict qu'il lavoit depuis l'âge de IX ans par le ciel et la tei're et par la congnoissance qu'il a faicle avec luy des gens de loy et discoureurs.
A dict sur ce que l'on a mis une infinité d imposture dans ce qu'il a faict ou dict.
S il veut pds croire en la foy catholique.
A dict qu'il a lousjours esté à la messe et vescu comme bon catholique.
Quant à ce (ju'il dit de yioyse qu'il estait enchanteur où il l'a apris.
A dict qu'il la leu de costé et d'aultre.
S'il a eu quelque conception particulière ; qui luy a enseigné.
A dict que non.
.S'iV a apri.f la grande congnoissance de Dieu qu'il dict avoir ou s'il la apprise de luy-incsiiu\s.
A dict que depuis l'à^e de YI ans jusques à XXX ans, il a tousjours eu un battement de cucur qui luy niontoil en la teste et jour et nuit le tourmentoit.
D'ail provient cela.
Dict qu'il est vray ainsi et qu'il a toujours eu ce battement au cerveau.
S il a leu quelque livre qui luy ait donné congnoissance de ce qu'il a dict.
A dict qu'il n'a pas veu de livre.
S'il a veu Dieu.
A dict qu'il ne le voit pas.
Et après dict que ung homme aagé de LXXV ans n'a non plus de congnoissance de Dieu que ung enffant de \l ans, car on luy dit tousjours : croyez en Dieu, croyez en Dieu.
Remonstré qu'il a faict imprimer le livre en ceste ville en la rue de Montorgueil et qu'il en a baillé aux colleporleurs pour le vendre.
A dict qu'il est vray qu'il en a baillé à vendre et qu'il l'avoit baillé à un nommé Mansc et qu'il n'en eust que ceste paie, que l'on luy a osté ses biens en le mettant en tutelle (1) et lui a-t-on osté tout le moyen de vivre.
Quant aux figures s'il y en a eslcvê (?)
Dict qu'il en a fait, a esté pour congnoistre les mouvemens des astres du ciel et les estoilles.
N'a esté procédé. Signé : M. G. Violle R.
Le lendemain 19, Geoffroy Vallée est ramené devant le conseiller
Violle.