TROISIÈME INTERROGATOIRE
De puissantes influences ont été mises en mouvement pour qu'une cause qui, d'ordinaire, comportait un seul interrogatoire
(1) La réponse rie Vallée est intentionnellrinont inexacte, la composition de La Béatitude des Clirestiens est postérieure — et non antérieure — à sa mise en curatelle. Il a été doté d un curateur en 1372 et La Béatitude est de 1573. C'eit cette plaquette qui a motivé son arrestation.
en entraîne trois en cinq jours dont deux se succèdent à vingtquatre heures d'intervalle, alors qu'aucun témoin n'avait été ni cité ni entendu. Le troisième interrogatoire n'était en rien justifié, à moins qu'il n'ait eu pour unique objet de permettre à l'inculpé de plaider les circonstances atténuantes, et cette impression se confirme par l'examen médical de Geoffroy Vallée, décidé par la Chambre criminelle aussitôt la séance terminée. La première question lui permet de se plaindre des agissements de ses parents, du mal qu'ils lui ont fait en le privant de ses biens et en le soumettant à un curateur : « son bourreau » ; son esprit en a été si troublé qu'il a perdu le bon sens sans cesser, cependant, de remplir ses obligations de chrétien : l'assistance à la messe et l'accomplissement du devoir pascal, La seconde question est posée pour lui procurer l'occasion de revenir sur sa malencontreuse déclaration de la veille relative à la croyance en Dieu, il invoque pour sa connaissance de l'Etre suprême : VEcclésiaste, et le battement de cœur et de tête qui le travaille depuis trente ans ! Les autres questions sur V Oraison Dominicale, sur Moïse, sur l'impression de La Béatitude des Chrestiens visent ce même but de lui permettre d'exprimer les regrets de ce qu'il a fait et d'affirmer qu'il est bon catholique ! Les deux dernières tendent à lui faire dire des insanités de façon à laisser planer des doutes sérieux sur sa « sapience ».
Du mardy XIX« de janvier Vc LXXIIII
mené en ladite chambre criminelle où estoient Messieurs P. Hennequin, l*"" présid', A. de Harlay.
Mess. Anjorrant, de Maulevault, X. Chevalier, Perrot, Quélain, Briçonnet, de Ghanteclerc, Brulart, de Beauveau, G. VioUe, Spifarae, Thomas, Le Jau.
Vallée ramené.
Et luy a esté demandé s'il veut pas déposer de luy.
A dict que le trouble auquel il est depuis VI mois (?) que ses parens luy ont osté ses biens, il est tout troublé en espérit et qu'on luy a fait tant de mal, que s'il eut esté en son bon sens et estoit pour le faire enrager et qu'ilz l'ont mis es main d'un bourreau pour son curateur et que ses afflictions luy ont osté son bon sens.
Et dict que quant à l'église Catholicque il n'a jamais failly d'aller à la
messe, fait ses Pasques et n'a jamais esté aux temples et s'est toujours contenu en sa religion.
Luy a esté renionslrê s'il est si présomptueux de dire qu'il a une grande congnoissance de Dieu.
A dict qu'il la lu dans l'cccleziasse et après dict qu'il a esté XXX ans en ung battement de cueur et quant ce battement cesse cela luy monte en sa teste et luy est de là venu ceste grande congnoissance qu'il a de Dieu.
Remonstré qu il a congnoissance de l oraison doininicalle et antres conimandemens de Mo)/sc.
A dict qu'il croit que Moyse avoit commandé de le prier et de le révérer disant que depuis il la faict et qu'il ne veult pryer Dieu.
Comment il sait que Dieu luy a donné ceste congnoissance.
A dict que si l'on trouve qu'il ne soit pas bon, il s'en repent.
Remonstré qu'il est si présomptueux que a ceste présomption il s'est contenu et s il veult pas maintenir ce qu il a dict et s il veut pas abjurer son erreur.
Dict qu'il se repent et est fasché de ce que cela estoit advenu.
S'il croit pas que ses parens disent qu'il a faict cela (La Béatitude des Chrestiens) à son domicilie.
A dict qu'il le bailla et composa tout à son aise en la ville.
A dict qu'il est mallade VII ou VIII moys de chauldes maladyes et ne se souvient pas de ce qu'il a dict.
A dict à Messieurs qui le luy commandèrent que, estant en liberté, il fera tout debvoir en la Court de céans et vivra conirae un bon catholique.
Qui a imprimé ledit livre.
A dict que c'est ung homme qui demeure aux trois chandcllicrs (1) qu'il luy bailla pour le porter jusques aux Pays-Bas.
Dict qu'il luy bailla pour VI s. (sols) et aulcune fois IIII s. (sols).
Remonstré qu'il ne dict la vérité.
A dict que c'est la vérité.
Remonstré qu'il l avoit voulu empescher de le faire imprimer volant qu'il y auoit tant d'impiétés et que il lui fut dit qu'il voioit bien que le livre ne valloit rien.
A dict que l'on disoit de luy qu'il ne croioit pas en Dieu.
Quant il fut à Rome, à qui il parla.
Dict qu'il parla au Pape et parla à luy en Italien et depuis fut oy en l'inquisition et que l'inquisition est qu'il estoit meschant, qu'il ne croioit pas en Dieu et qu'il vouloit introduire une nouvelle oppinion et qu'il la respandit par le Royaume (2).
(1) Ici, Geoffroy Vallée fait uno confusion involontaire : il désigne Hans, le messager aax Pays-Bas, qui demeurait aux Trois Chandeliers, an lieu de Prigent Godec, l'imprimeur, dont les presses étaient logées dans une maison de la rue Montorgueil.
(2) L'inquisition dont parle Geoffroy Vallée, c'est la Faculté de Théologie qui avait censuré son livre en le signalant au Prévôt de Paris.
Qu'il a dict qu'il y a un paradis, un purgatoire, un enffer.
Dit que oy.
SU y a esté en enffer.
Dit que non.
Comment depuis il le croit, sinon par la foy, auquel ny a point esté.
N'a seu respondre.
N'a esté procédé. Signé : G. Violle.
A la suite de cet interrogatoire, on lit sur le registre du Conseil :
A esté ordonné que les médecins seront mandez et que en leur présence ledit Vallée sera oy et que ce qu'ils trouveront en lu}' ils en feront rapport.
C'était là une victoire ! Elle n'avait pas dû être obtenue sans peine et sans démarches officieuses près de certains conseillers.
Le mercredi 20 janvier, la Cour décide de convoquer le Procureur général et de lui communiquer toutes les pièces du procès de Vallée, — sauf le rapport des médecins, qui n'était pas encore fait, — afin qu'il prenne ses conclusions.
Mercredi XX janvier.
Ce jour, en voyant le procès de Vallée a esté dict que Monsieur le Procureur général seroit mandé et qu'il lui seroit communiqué tout ce qui avoit été faict au procès Vallée, ensemble ledict procès.
Ce qui a esté déclaré et dict au Procureur général pour ce mandé en icelle.
Le 25 janvier, la Chambre criminelle ayant eu connaissance des conclusions catégoriques et pertinentes du Procureur général du roi, le prie de se rendre dans la Chambre du Conseil, où le président l'invite à formuler des conclusions particulières ; le Procureur général répond qu'il a fait ce qui était de son devoir et qu'il s'en est entretenu avec ses prédécesseurs.
En même temps, la Cour décide que les médecins seront appelés dans six heures pour être entendus devant messieurs les gens du roi (i). Dès leur arrivée, lesdits médecins sont
(1) Les gens du roi comprenaient : le procureur général ; lavocat clerc du roi : Augustin II de Thou ; l'avocat lai du roi : Guy du Faur, seigneur de Pibrac. L'avocat lai du roi devait seul assister aux séances de la Chanibre criminelle. La charge du procureur général du roi est restée vacante après la mort de Gilles Bourdin, soit du
introduits. La Cour leur demande de remettre leur rapport le lundi 25 janvier.
Du lundy XXV* de janvier.
Ce jour, le Procureur du Roy mandé et luy a esté dit qu'il avoit motifs suffisans des conclusions qu'il a prlnses et ses conclusions cathégoriques et pertinentes sur le procès qui lui a esté communiqué afin de prendre les conclusions particulières. A dit ledit procureur qu'il en communicqua avec le procureur de céans et que tous jours ilz ont ipensé) avoir fait ce qui estoit en leur debvoir et en ont communiqué à des procureurs anciens de céans.
Arresté que les médecins seront mandez dans VI heures pour estre oys en parlement et sur leur rapport en présence de messieurs les gens du Roy.
On va constater la rencontre des deux courants qui agissaient au Parlement pour et contre Geoffroy Vallée : le premier, assez puissant dans la Chambre criminelle, appuyé par sa famille, visait à gagner du temps afin d'établir sa faiblesse d'esprit et, comme conséquence, d'obtenir son internement au titre d'aliéné ; le second, représenté par les gens du roi, tendait, au contraire, à ce que justice fût faite sans délai de l'impie qui avait attenté à la Majesté divine.
Conformément à l'ordre de la Chambre criminelle, les médecins commis à l'examen mental de Geoffroy Vallée sont interrogés dans la salle du Conseil en présence des gens du Roi et déposent leur rapport. Après leur départ, le Président déclare aux gens du Roi que la Chambre a en mains les résultats de l'enquête médicale et les prie de faire connaître leurs « conclusions particulières » réclamées la veille. Ceux-ci répondent alors qu'ils ne rédigeront pas d'autres conclusions que celles déjà remises. Leur conviction était-elle faite ?
La Cour entre immédiatement en délibération et décide que l'un des conseillers, assisté du rapporteur, se rendra chez le Procureur général et qu'ensuite l'arrêt sera rendu.
Nous sommes réduit aux conjectures sur le rapport des médecins. Etait-il favorable à Geoffroy Vallée, constatant sa
23 janvier 1570 au 6 murs 1580, date à laquelle le Roi nomma Jean de la Guesle. Cet intérim fui rempli par les deux arocats du roi et son substitut. Il est probable qu'Aug^ustin II de Thou est celui des deux qui a tenu les fonctions d« procureur g-cnéral pendant le procèi de Geoffroy Vailéa.
La vie de GEOFFROY VALLEE 43
débilité d'esprit, ou défavorable, alïirmant sa responsabilité ? C'est une énigme dont nous n'aurons jamais la clé ; il est singulier que ce rapport n'ait nullement influencé les gens du Roi, ils ont semblé le tenir pour inexistant. Si la Chambre criminelle a insisté en déléguant un conseiller avec le rapporteur C. Violle (^favorable à l'accusé) auprès du Procureur général, est-ce parce que les médecins avaient conclu à !'« insapience » de Geoffroy Vallée ?
Mardy 26 janvier.
Ce jour M""* Mustel, Le Grant, Piètre, Duret et Giles, docteurs en médecine, ont été mandez et ovz suivant larrest de la Cour en la présence des gens du Roy.
Et après quils se sont retirez a esté déclaré aux gens du Roy qu'ilz ont advisé de bailler leurs conclusions suivant ce qu'il leur fut hier ordonné par la Cour. Ont respondu qu'ilz ne pouvoient bailler autres conclusions que celles qu'ilz avoienl baillées. La matière mise en délibération. A esté dit que l'un de Messieurs les conseillers avec le rapporteur du procès parleront au Procureur général et qu'après seroit passé oultre au jugement du procès. Signé : C. Violle.
Cette dernière démarche des conseillers aboutit au moins en partie, puisque nous voyons le procès de Geoffroy Vallée se prolonger jusqu'au 8 février. Augustin de Thou ne mit obstacle ni au nouvel interrogatoire que subit l'inculpé, en présence des médecins, ni a l'audition desdits médecins. Les procès-verbaux de ces séances sont perdus. Le tout fut communiqué au Procureur général, qui maintint ses conclusions... contre Vallée. 11 ne pouvait guère faire autrement. Sa mission était de défendre toujours et en tout les droits du Roi et de maintenir l'ordre public, et certes, la « croyance » de Geoffroy Vallée, si elle s'était répandue dans le peuple, menaçait autant la monarchie que l'Eglise. Augustin de Thou a donc été dans son rôle en considérant que l'auteur de La Béatitude des Clirestiens, le jour oii il lavait écrite, jouissait d'une lucidité parfaite.
Le 8 février 1574 la Cour prononça son arrêt. L'Kstoile nous a apporté l'écho fidèle de la discussion qui a précédé sa rédaction quand il a nol<'; sur son journal : « Vallée fut exécuté à mort contre 1 advis de plusieurs de la Compagnie qui estoient
d'avis de le confiner dans un monastère comme un fol insensé qu'il estoit. » La raison d'Etat avait emporté le vote de la majorité des juges.