L'ESCOLE DES FILLES
L'Escole des Filles est un ouvrage en avance de plus d'un siècle ; il aurait dû paraître vers 1755 et serait alors venu à son heure, occupant sa place — la bonne — dans la littérature la plus foncièrement perverse qui ait vu et verra le jour. Cette littérature ultra-libertine se répandait parallèlement à la littérature philosophique des d'Holbach, des La Mettrie, etc., dans la seconde moitié du dix-huitième siècle ; elles se complétaient. Quoique imitée, dit-on, de Titalien, L'Escole des Filles n'en est pas moins le premier spécimen des livres délibérément obscènes écrits en français, s'adressant directement aux sens. Il est tout naturel que le procureur général du roi, en 1655, se soit ému de sa publication et ait fait le nécessaire pour punir son auteur et en détruire tous les exemplaires. Ce double but, disons-le tout de suite, n'a pas été atteint : Michel Millot l'aîné, s'est — heureusement pour lui — dérobé par la fuite, et quelques rares exemplaires de L'Escole des Filles ont échappé au feu, ce qui a permis d'en faire à l'étranger de nombreuses réimpressions. Un exemplaire de l'édition originale a même été saisi, en 1661, au moment de l'arrestation de Fouquet, dans la table du cabinet secret d'une maison, avec entrée mystérieuse, que le surintendant des finances avait fait meubler pour sa maîtresse (1).
11 a été question pour la première fois du procès intenté à l'auteur de L'Escole des Filles dans les Lettres de Guy Patin.
(1) Feuillet de Conches : Causeries d'un Curieux (T. II, p. 544). Les inventaires légaux disent a un seul petit livre : L'Escole des Filles, imprimé à Leyde, si sale, si impudent, et si infâme que nous avons cru devoir le faire brûler.»
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Guy Patin écrit de Paris à Gh. Spon, le mardi 17 août 1655 :
On a ici pendu en effigie un nommé Milot, avéré autheur d'un infâme livre intitulé L' Eschole des Filles, que l'on dit estre tiré de l'Arétin (1).
Et, ensuite, dans le Carpenteriana, qui dissimule Millot sous le nom de Hélot :
Monet est le premier homme que nous aïons connu pour exceller dans les portraits en miniatures. Jai sçu de lui une particularité assez curieuse, au sujet de L'Escole des Filles, que l'on vient d'imprimer en Hollande. Monet apprenoit à dessiner à Chauveau lorsqu'un nommé Hèlot, fils d'un lieutenant des Cent-suisses du Roy (2), vint prier Chauveau de lui graver un petit sujet, ce qu'il exécuta selon l'idée que l'autre lui en donna, et tel qu'on le voit au devant de L'Escole des Filles, dont Hélot est l'auteur. Celui-ci donna son manuscrit à un libraire du Palais, qui le fit imprimer, il le vendit sous le manteau, mais la justice aïant pris connoissance d'un livre si scandaleux, elle fit faire des perquisitions pour découvrir l'auteur, qui en aïant eu vent, sortit de France. Le libraire, ayant décliné le nom de celui qui lui avoit remis le manuscrit, Hèlot fut pendu en effigie, tous les exemplaires de son livre furent brûlés au pied de la potence, et le libraire condamné à une peine afflictive. Chauveau (3), qui ignoroit l'usage que l'on vouloit faire du sujet qu'il avoit gravé pour Hélot, ne laissa pas d'estre inquiété. Le bailli du Palais vint le prendre chez lui, mais comme il n'avoit pas eu communication de L' Escole des Filles, il en fut quitte pour voir casser la planche qu'il avoit gravée, avec défense à lui d'en graver une seconde, si quelque imprimeur le lui demandoit. Il s'en faut bien que l'estampe qui est au devant de L' Escole des Filles, que l'on vient d'imprimer en Hollande, soit aussi correcte qu'estoit celle de Chauveau. Peu de personnes ont de celles qui furent brûlées à Paris avec le livre (3).
Cette dernière note, quoique inexacte en partie, nous
(1) L'édition Reveillé-Parisse, des Lettres de Guy Patin, date la lettre du 26 juillet, alors que la lettre originale est du 17 août 1655. Réveillé-Parisse, pour souder le paragraphe relatif à Millot de la lettre du 17 août à la lettre du 26 juillet, a ajouté : « A mon retour, on a ici pendu...»
Une édition exacte et complète des Lettres de Guy Patin n'existe pas ; on a supprimé non seulement de nombreux paragraphes des lettres originales, mais même des lettres entières. Le docteur Triaire avait commencé une édition définitive. Malheureusement, il s'est arrêté au premier volume (sur quatre probablement). Les lettres originales se trouvent à la Bibliothèque Nationale, ms. fr. 9357 et 9358.
(2) Cette assertion est inexacte. Il n y avait aucun Hélot, lieutenant ou même enseigne des Cent-suisses du Roi, en 1654 ou 1055. Ce poste de lieutenant a été tenu, de 1642 au 12 mai 1653, par Guillaume de La Boissière de Sainte-Marie ; ensuite, jusqu'au 23 mai 1655, par Philippes de La Boissière de Chambor, et, après cette date, par Thibaud de La Brousse, seigneur d'Atys.
(3) Carpenteriana ou recueil des Pensées historiques, Critique, Morale, et de boni Mots de M. Charpentier de l'Académie Fr(^nçoise. Paria'^ J, Fr. Morisset, llkl.
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intéressait d'autant plus que nous savions que Millot avait eu un collaborateur, sinon un complice, dans le fameux Claude Le Petit (i), Fauteur du madrigal anonyme adressé à M. Militot, placé en tête de L'Escole des Filles (2). Claude n'a pas été impliqué au procès, n'ayant que dix-sept ans ; mais il se rattrapa sept ans après ; moins heureux que Millot, brûlé en effigie, il le fut, en réalité, le 1" septembre 1662. Le B.... des Muses, qui a motivé sa condamnation, tout en s'inspirant du même esprit que L'Escole des Filles^ visait plutôt à scandaliser qu'à pervertir.
Le Carpenteriana^ en précisant que le bailli du Palais avait été chargé « de prendre Chauveau chez lui », nous permettait d'orienter nos recherches. Aussi avons-nous retrouvé, dans les registres du Bailliage du Palais conserxés rux Archives nationales^ le dossier du procès de L'Escole des Filles.
Les pièces de ce procès présentent la physionomie exacte des poursuites qu'on intentait, dans la seconde moitié du xvii" siècle, aux auteurs des livres libertins ; elles vont servir à reconstituer l'histoire du premier ouvrage, nous le répétons, écrit en français, pour développer directement le libertinage des mœurs, terrain de culture de l'incrédulité. L'Escole des Filles est, dans son genre, un document aussi représentatif et aussi précieux que les Quatrains du Déiste ou VAnti-bigot (3). A première vue, rien ne semblerait rattacher les négations systématiques des Quatrains du Déiste aux descriptions voluptueuses de L'Escole des Filles, et, cependant, leurs auteurs tendaient au même but ; le premier, sciemment ; le second,
(1) Voir notre notice sur Claude Le Petit, placée en tête de : Les Œuvres Libertines de Claude Le Petit, Parisien, brûlé le 1" septembre 16C2. Paris, 1918.
(2) Le titre de ce madrigal figure à la table du B des Muses, de Claude Le Petit.
(3) Les Quatrains du Déiste n'ont pas été imprimés ou xyii" siècle ; ils circulaient sous le manteau et n'étaient communiqués qu'à bon escient ; ils ont été réfutés par le Père Mersenne, dans son Impiété des Déistes, 1624. Nous les avons reproduits avec une notice dans Le Procès de Théophile de Viau, publication intégrale des pièces des Archives nationales, T. II.
On s'étonnera peut-être que nous ne parlions pas ici du Parnasse Satyrique de 1622. Ses gauloiseries outrées, ses boutades irréligieuses, n'ont rien à faire avec l'allure doctrinale des Quatrains du Déiste, ou le dévergondage odieux de L'Escole des
Filles. Le Parnasse Satyrique est de la même famille que Le B des Muses ; Théo-
plile de Viau et Claude Le Petit sont frères.
Frontispice de la réimpression de Bruxelles, aux dépens des dames de la rue des Cailles (s. d.), l'artiste s'est inspiré du frontispice de Chauveau de l'édition de 1655, reproduit en tête de l'édition portant : Imprimé à Fribourg chez Roger Bon Temps, 1668. Ce frontispice de 1655 représente deux femmes assises, l'une montre à sa compagne le livre de L'Escolc des Filles, grand ouvert et appuyé par le bas sur une table ; au premier plan un petit panier à ouvrage, au fond un lit à colonnes et un petit miroir.
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peut-être involontairement. Claude Belurgey (l'auteur présumé des Quatrains du Déiste) cherche à saper les bases mêmes de la religion, à détruire les principes de la morale chrétienne, à libérer la bête humaine de toute contrainte ; Millot excite cette bête humaine (1) et, en agissant ainsi, il fait de l'homme l'esclave de ses passions, il annihile en lui toutes ses forces de résistance ; en un mot, il complète le théoricien par le praticien. Belurgey et Millot, précurseurs de Voltaire et de Grébillon fils, n'ont pas été dépassés par leurs successeurs.
Un mot, d'abord, sur les personnages mis en cause :
Michel Millot, dit l'ainé, était payeur, ou plutôt contrôleur des Suisses. Nos recherches pour découvrir sa famille sont restées infructueuses.
Jean L'Ange, quarante-cinq ans, est demeuré presque entièrement dans l'ombre (2). Nous ignorons à quelle famille L'Ange, ou de Lange, il se rattachait, car on en rencontre, en France, plusieurs de ce nom : lune d'entre elles, originaire de Bresse, est peut-être celle de notre Jean L'Ange. Nous serions amené à le penser en constatant qu'il logeait chez la veuve de Nicolas Faret, l'académicien, né à Bourg (3) ; cependant, son intimité avec Tristan L'Hermite, originaire du château du
(1) Voici un exemple suggestif, il nous est donné dans une lettre adressée par le comte de Bussy-Rabntin à madame de Sévigné le 19 novembre 1687 : « Madame de Montchevreuil ("gouvernante) ayant trouvé dans la chambre des filles de madame la Dauphine un livre intitulé L Escole des Filles, en alla faire plaintes au roi lui disant qu elle n'en pouvoit plus répondre. Sa Majesté lui répondit qu il la déchargerait de ce ce fardeau et que la Reine, sa mère, et la Reine, sa femme n en ayant pu garder, il ne croyoit pas que Madame la Dauphine le pût mieux faire qu'elles.» Le 17 janvier 1688, le roi renvoyait toutes les filles d'honneur.
(2) Un Lange, chanoine de l'église collégiale de Saint-Calais, a été condamné, le 22 octobre 1682, à neuf années de galères et à l'amende honorable devant la principale porte de 1 église de Paris pour avoir composé deux libelles, avec des termes impies et railleries contre la religion, intitulés : Le Catéchisme des Jansénistes et Le Voyage d'Ypres, et un factom diffamatoire contre la dame de Verdelay, veuve du sieur Des Préaux,
(3) Voir note 1, page 96.
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Solier dans la Marche, pourrait rattacher L'Ange aux de Langes, seigneurs du Solier. Citons encore les Langes, établis à Lyon, seigneurs de Cuire (la Croix-Rousse), et les Langes, seigneurs de Château-Renault, en Nivernais. Enfin, on trouve un Jean L'Ange conseiller au Parlement de Toulouse en 1626.
11 ne semble pas que la qualité de Jean L'Ange, nullement usurpée, de gentilhomme servant du roi, ait gêné laction de la justice à son égard. Il comptait parmi ses amis Scarron et, nous l'avons dit, Tristan L'Ilermile. L'auteur de Mariant lui a manifesté son estime dans le sonnet suivant :
A Monsieur L'Ange, gentilhomme servant du Roy.
Un Ange qui m'assiste à combattre mon sort, El fait agir pour moy sa bonté merveilleuse, Est un Ange terrestre, et sujet à la mort. Mais de qui la nature est noble et généreuse.
Sans doute à sa vertu la Fortune fait tort ;
Et pour l'un, et pour l'autre, elle est trop rigoureuse ;
Mais sa prospérité ne seroit point douteuse,
Si quelque Astre bénin m'avoit mis dans le port.
Sa modestie est grande, et je veux bien qu'on sçache
Quelle fait éclater mille vertus qu'il cache,
Et que pour la conduite il n'a point de pareil.
O qu'on voit en ma vie une foiblesse horrible ! J'erre malgré l'Escorte, et malgré le Conseil D'un Ange Gardien, et d'un Ange visible (1).
Jamais flatterie ne fut moins justifiée ; mais nous ignorons les services rendus par L'Ange à Tristan !
A la suite de la sentence du 7 août 1655, et après avoir fait l'amende honorable à laquelle il avait été condamné, L'Ange, ayant perdu sa qualité de gentilhomme servant du roi, se lia
(1) yoni'cau Recueil des plus Belles Poésies contenant « Le Triomphe d'Atnintc » et autres pièces curieuses. Paris, Jcan-Baplisle Loyson, 1654, in-12 Ce recueil est dû à l'avocat Du Pelletier, si maltraite par Boilcau. Le sonnet de Tristan esta la p. 167; il doit aToir été composé en 1652.
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avec Jean Regnault de Segrais, qui le recommanda à la Grande Mademoiselle. Aussi fut-il chargé par Segrais de présider à l'impression de Touvrage : Les Nouvelles françoises, ou les Agréables Divertissements de la Princesse Aurclie (ni''^ de Montpensier), (Paris, Antoine de Sommaville, 1656-1657). Il le dit en termes catégoriques dans Tépître dédicatoire, adressée à la duchesse d'Espernon, qu'il a mise entête d'un recueil collectif consacré en grande partie aux productions de Loret, le gazetier de La Muse Historique : Nouveau Mélange de Pièces Curieuses tant en prose qu'en vers. (Paris, Antoine de Sommaville, 1664.)
En voici le texte :
Madame, L']ionneur que j'eus, il y a quelque six ou sept ans, de vous présenter Les Nouvelles Françoises de Monsieur de Segrais, dont il m'avoit laissé la conduite de l'Impression, me donne la hardiesse de vous dédier, Madame, ce Nouveau Meslange de Prose et de Vers, que j'ai recueilly de différents autheurs ; et dont, toutefois, la plus grande partie est l'ouvrage d'un beau génie (Loret) qui ne prétend point à la qualité d'autheur, sa plus grande ambition n'estant que de continuer ses services avec zèle et passion à S. A. R. Mademoiselle, pour laquelle aussi j'ay eu souvent l'honneur d'escrire. De sorte, ^ladame, que puisque cette grande Princesse, pour qui vous avez une particulière vénération, a la bonté de me regarder favorablement quand je parois devant elle, j'ose espérer de la vostre. Madame, que vous ne dédaignerez point l'offrande respectueuse de. Madame, Vostre très-humble et très-obligeant serviteur.
L'Ange.
François Chauveau, le célèbre graveur, né le 10 mai 1613, paroisse Saint-Paul, avait alors quarante-deux ans. Le 8 février 1652 il épousait, contre le gré des siens, Marguerite Roger, d'une grande beauté. De dépit de voir que toutes ses avances à ses proches avaient été repoussées, il coupait tous les portraits de sa famille qui ornaient son appartement, et depuis, dit Jean-Michel Papillon, son biographe, il l'oublia tellement que l'on ignore même le nom de plusieurs maisons de condition auxquelles il était allié. Ces détails nous montrent que Chauveau vivait un peu en marge de la société qu'il aurait dû fréquenter. C'est ce qui explique ses rapports avec Millot, L'Ange et Claude Le Petit.
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Louis II Framery, libraire et relieur (1), reçu le 19 octobre 1651, était le fils aîné de Louis I, libraire en 1627 et mort après 1654.
Louis Piot, dit le jeune, né en 1630, libraire-imprimeur depuis le 30 septembre 1649, était le second fils de François, reçu libraire le 3 octobre 1625 et nommé adjoint au syndic le 9 mai 1650. Ses frères aîné et cadet ont été également libraires: Jean 1, reçu le 22 décembre 1644 et Jean II, le 2 mai 1052. Sa sœur épousa Sébastien I Martin, libraire.
Nicolas de La Vigne, libraire-imprimeur, de 1620 à 1679. Au titre de quelques mazarinades, il est indiqué comme demeurant « près Saint-Hilaire ».
Voici ce qu'en dit le rap[)ort de Tenquête faite sur l'imprimerie de Paris en 1644 :
Nicolas de La Vigne, maistre-imprimeur rue des Carmes, s'est trouvé trois presses sur l'une desquelles l'on imprime le Dictionnaire de Monet (des langues Françoise et latine), pour le sieur Le Beau, plus L'instruction du Rosaire, pour led. sieur Le Beau, et la troisième presse des //eures à la Cnvallière . A un apprentif nommé Philippes Mametz, obligé depuis la Saint-Michel, et huict compagnons (2).
Maintenant, résumons la situation telle qu'elle se présentait le 12 juin 1655, au moment des premières opérations du bailli du Palais, et indiquons les phases du procès qui devait aboutir à la sentence du 7 août 1655.
Dans les premiers mois de 1655, avant Pâques, Michel Millot l'aîné, payeur ou contrôleur des Suisses, a achevé L'Escole des Filles ; a-t-il traduit de l'italien les deux dialogues qui la forment, les a-t-il tirés de la Puttana errante ou de la Creanza délie donne, en les habillant à la française ? Nous laissons à de plus compétents que nous — si le cœur leur en dit — le soin de répondre à cette question ! Quoi qu'il en soit, Millot avait communiqué son travail à un « gentilhomme
(1) Au XVir siècle, tout au moins jusqu'en 1688, la profession de relieur se confondait avec celle de libraire. Les relieurs n'avaient pas de corporation.
(2) Une enquête sur l'imprimerie de Paris en /C44, par G. Lépreux, 1910.
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servant du roi » nommé Jean L'Ange, et à un jeune homme, frais émoulu du Collège de Clermont, Claude Le Petit. L'Ange, séduit par la nouveauté de l'ouvrage qui répondait probablement à ses goûts, ou par l'appât du gain, — L'Escole des Filles, en se vendant sous le manteau, avait chance de trouver de nombreux acheteurs, — s'engagea à participer aux frais d'impression pour un quart et à corriger les épreuves ; Millot supportait les trois autres quarts. Claude Le Petit, dont le tempérament était le plus libertin du monde, dut également revoir le texte et y mettre probablement du sien. Meilleur juge que quiconque, et pour cause, il se réserva de célébrer l'auteur : le madrigal à M. Militot, placé en tête de L'Escole des Filles, est de lui. Enfin, L'Ange, ayant eu la pensée d'agrémenter le volume d'un frontispice, le commanda à Chauveau, qui, bientôt, lui livra le dessin et la planche. Le manuscrit copié par L'Ange, ce dernier et Millot s'adressèrent au libraire-imprimeur Louis Piot, qui demeurait en la terre de Cambray, paroisse Saint-Benoist, et traitèrent avec lui au prix de dix livres la feuille. Piot, pour la forme, leur demanda s'ils avaient le privilège. L'Ange s'engagea à lui en apporter un. Ce jour-là, les trois compères ne purent certainement pas se regarder sans rire. En tout cas, Piot ne montra aucun empressement à attacher son nom à LEscole des Filles. Afin de laisser croire qu'elle avait été imprimée en Hollande, on tomba d'accord de mettre au titre non Paris, avec l'adresse de Piot, mais bien A Leyden. Quant à l'auteur, il gardait aussi l'anonymat. A quoi eût rimé un privilège pour cette publication clandestine ? L'impression commença quelques jours après Pâques. Millot et L'Ange, conformément à leur promesse, versèrent chacun leur quote-part à Piot qui, au moment où se terminait le tirage des feuilles, dans le courant du mois de mai, était entièrement payé des trois cents exemplaires dont deux cent cinquante sur papier ordinaire et cinquante sur papier fort destinés à de notables personnages. La plus grande partie des exemplaires en feuilles fut portée dans l'appartement qu'habitait Millot sur le quai Nostre-Dame, et le reste (soixante-quinze) remis à L'Ange. Celui-ci donna à Louis
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Framery vingt-deux exemplaires à relier en sa présence, sur lesquels il en préleva huit qu'il offrit à Scarron, dont celui de Fouquet (1). Ghauveau, le graveur du frontispice, en eut deux. Peu de jours après, L'Ange retourna chez Framery avec deux douzaines d'exemplaires et le pria de les relier d'urgence ; mais Framery, probablement stylé par Piot, les porta chez Robert II Ballard, syndic des libraires.
Millot et L'Ange n'avaient aucune raison de s'inquiéter, ils comptaient sans leur imprimeur, fort vilain personnage. Une fois désintéressé, Piot n'avait eu qu'une pensée : celle d'échapper au châtiment si L'Escole des Filles venait à être connue de la justice. Un seul moyen s'offrait de prévenir ce péril : livrer ses complices en les dénonçant au procureur général du roi, à la condition d'obtenir pour lui-même la certitude de l'impunité. Le drôle n'hésita pas à l'adopter. Il se rendit sur l'heure chez Ballard, et lui confia ses perplexités. Le syndic des libraires n'était pas assez sot pour croire à l'histoire du privilège ; mais il y avait en jeu une question de solidarité professionnelle. Il accepta de prévenir le procureur du roi si Piot s'obligeait à révéler le nom de l'auteur de L'Escole des Filles et à indiquer l'endroit où les exemplaires étaient déposés. Piot répondit affirmativement. Ballard avisa le procureur du roi do l'engagement du dénonciateur, mais sans le désigner, engagement lié à la promesse écrite que ce dernier ne serait inquiété « ni dans sa personne ni dans ses biens ». Le procureur du roi ayant acquiescé, Piot fournit à Ballard les renseignements promis, et il fut entendu entre eux qu'il les renouvellerait devant le bailli du Palais ; celui-ci, de son côté, confirmerait la promesse du procureur du roi. Le 12 juin, Piot prévint Claude Hourlier, bailli du Palais, que L'Ange devait, ce jour même, entre sept et huit heures du soir, se présenter chez Nicolas de la Vigne, sous l'escalier de la Cour des Aydes, pour lui vendre cinquante exemplaires de L'Escole des Filles. De concert avec ce libraire, Piot avait tendu le piège. L'Ange, quoique epcact au rendez-vous, n apportait aucun
(1) Voir note, p. 82.
exemplaire de VEscole des Filles. Escorté du syndic des libraires et de ses adjoints, Hourlier arrêta le « gentilhomme du roi » au moment où il sortait du Palais de Justice, et, sans désemparer, alla perquisitionner en sa présence dans la chambre qu'il occupait rue des Rosiers, chez la dame Faret(l): douze exemplaires reliés, le manuscrit relié en parchemin et quelques épreuves du frontispice, tel fut le butin. De là, le bailli du Palais se transporta chez Millot ; il y saisit des exemplaires en feuilles de VEscole des Filles^ assez nombreux pour former « la charge d'un crocheteur ». Devant l'attitude hostile de quelques personnes étrangères, amis ou voisins, qui se trouvaient présentes, il n'osa appréhender Millot, comme il en avait reçu l'ordre. Nous ne raconterons pas l'interrogatoire de L'Ange, les variations de son système de défense, ni les dépositions deChauveau et de Framery, ni celle de Piot. Le 13 juin, le procureur du roi rendit une ordonnance de prise de corps contre Millot, qui, bien entendu, fit la sourde oreille. L'Ange, interrogé à nouveau, reconnut que le manuscrit était de sa main, et si nous n'avions pas le « madrigal » de Claude Le Petit à M. Militot (pour Millot), nous douterions un peu que Millot soit le véritable auteur de VEscole des Filles. Le 25 juin, nouvelle ordonnance publiée à son de trompe à l'intention de Millot. Le 14 juillet, L'Ange fut confronté avec Chauveau et Framery ; on oublia Piot volontairement. Le 4 août, Robert Ballard comparut devant Hourlier et ses conseillers. Sa déposition relata comment Piot s'était fait le pourvoyeur de la justice, à la condition d'être mis hors de cause. Un dernier interrogatoire de L'Ange porte sur la Bulle orthodoxe ; ce hors-d'œuvre , à défaut d'autre mérite , garde celui de ne laisser planer aucune équivoque sur les intentions de l'auteur. Naturellement, il serait de Millot (?). Le procureur du roi rédigea ses conclusions ; les juges de la Cour du Bailliage du Palais ne les acceptèrent qu'en partie, deux jours après. Millot, contumax, était condamné à être pendu en efligie à une potence placée sur le Pont-Neuf, à l'extrémité de l'île du
(1) Voir plus loin, note 1, p. 96.
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Palais. Un tableau attaché à la dite potence portait les causes de la condamnation, et tous les exemplaires saisis de L'Escole des Filles devaient être brûlés avec la potence et refligie de Millot. De plus, les biens du condamné étaient confisqués et l'amende fixée à 400 livres parisis ; Jean L'Ange s'en tirait avec trois années seulement de bannissement de la prévôté de Paris et 200 livres parisis d'amende ; l'amende honorable, tête nue, devait être faite dans la Chambre du Bailliage du Palais.
Quant à Piot, la sentence disait qu'il serait pris et « appréhendé au corps ». C'était là une satisfaction platonique donnée à la loi ; elle ne pouvait que rester lettre morte.
La sentence fut exécutée le 9 août. Mais c'est seulement le 8 octobre suivant que L'Ange fit son amende honorable et sortit des prisons de la Conciergerie.
Millot, caché à Paris, payant d'audace, interjeta appel le 13 août, alléguant qu'il était, à ce moment, avec les troupes du roi en Lombardie ! Il a oublié de se constituer prisonnier pour permettre à l'instruction de se rouvrir et de reviser son procès.