AOUT. — EXÉCUTION DE LA SENTENCE POUR MILLOT
Le 7 août, le lieutenant civil et criminel du bailliage du Palais, assisté de ses conseillers, rend sa sentence contre Michel Millot, contumax, et L'Ange. Il n'accepte pas, nous l'avons dit, toutes les conclusions du procureur général du roi : L'Escole des Filles^ ensemble la Bulle orthodoxe, seront brûlées par l'exécuteur de la haute justice, non dans la cour du Palais, mais sur le Pont-Neuf, proche le Cheval de bronze. Millot sera pendu et étranglé en effigie également sur le Pont-Neuf, avec un écriteau attaché à la potence et rappelant les causes de la condamnation ; ses biens seront confisqués et acquis au roi ; l'amende de 800 livres est réduite à 400 livres. L'Ange voit la peine demandée pour lui très atténuée ; il fait toujours amende honorable tête nue seulement; il n'est plus question qu'il soit en chemise ayant à la main une torche ardente du poids de deux livres ; cette amende honorable aura lieu en la Chambre du
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bailliage du Palais et non devant le portail de l'église Notre- Dame ; au lieu de cinq années de galères, on ne lui inflige que trois années de bannissement de la prévôté de Paris ; enfin, l'amende tombe de quatre cents livres à deux cents livres parisis.
La sentence se termine en ordonnant l'arrestation de Piot; ce dernier, ayant en poche ou chez Ballard l'engagement écrit du procureur du roi garantissant le dénonciateur contre toute atteinte « à sa personne et à ses biens », n'a pas dû s'en préoccuper.
Une note ajoutée nous apprend que l'exécution de la sentence contre iSIillot eut lieu le 9 août ; l'amende honorable de L'Ange, retardée par les vacances du Parlement, ne s'est faite que le 8 octobre suivant.
Est-il possible de fixer approximativement le nombre d'exemplaires de L'Escole des Filles qui ont été brûlés avec Millot pendu en effigie? Essayons de l'établir :
L'édition avait été tirée à trois cents exemplaires. Sur les trois cents, L'Ange en avait reçu soixante-quinze et Millot deux cent vingt-cinq. Des soixante-quinze exemplaires de L'Ange, vingt-deux furent reliés par Framery, dont huit allèrent à Scarron et deux à Chauveau. Restait douze : c'est le chiffre des exemplaires saisis chez L'Ange ; d'un autre côté, Framery en a déposé vingt-quatre (deux douzaines) provenant de L'Ange, chez le syndic des libraires, soit, en tout, quarante-six. 11 en reste donc vingt-neuf en feuilles pour compléter les soixantequinze de Lange. On ignore ce qu'ils sont devenus. Dans l appartement de Millot, Mourlier en avait récolté une quantité telle qu'elle aurait suffi à constituer « la charge d'un crocheteur » ; cette quantité équivaut-elle aux deux cent vingt-cinq formant sa part? C'est plus que douteux.
En résumé, seuls les huit exemplaires reliés de Scarron ont échappé, sans aucun doute, à la justice. Les vingt-neuf exemplaires en feuilles de L'Ange dont on ignore le sort ont été vraisemblablement détruits par leur détenteur, ainsi que ceux de Millot non compris dans la « charge d'un crocheteur ». Le bûcher du 9 août 1655, s'il n'a pas anéanti la presque totalité
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des exemplaires de L'Escole des Filles, en a laissé si peu dans le public que l'édition originale ne figure plus, depuis deux siècles et demi, sur aucun catalogue de vente de bibliothèques. Cet ouvrage licencieux n'existe, aujourd'hui, que grâce aux réimpressions assez nombreuses qui en ont été faites aux XVII®, xviii" et xix' siècles ; celles des xvii'' et xviii" siècles sont rarissimes. (Voir Bibliographie).
Veu par nous, Conseiller du Roy, lieutenant général civil et criminel, assisté et pris advis des Cons*'"% le procès criminel faict à la requeste du procureur du Roy à l'encontre de Jean Lange, soy-disant gentilhomme servant de sa Majesté, prisonnier du prévost de la Conciergerie du Palais, et le nommé Millot, payeur des suisses, complices et accusez pour raison de la composition, vente et débit du livre intitulé L'Escolle des filles. Procès-verbal faict par ledit Lieutenant général le XII juin 1655 contenant entre autres choses la saisye par luy faitte du manuscript et plusieurs exemplaires du livre intitullé L' Escolle des filles trouvez es maisons desditz Lange et Millot, Interrogatoire dudit Lange dudit jour contenant ses responses, confessions et dénégations ; Interrogatoires de François Chauveau, graveur, Louis Framery, AP relieur, Interrogatoire de Louis Piot, M® imprimeur à Paris dudit jour, contenant aussy leurs responses, confessions et dénégations, décret de prise de corps à l'encontre desdits Lange et Millot à la requeste dudit procureur du Roy, Autre interrogatoire de Lange dudit jour XIII contenant aussy ses responses, confessions et dénégations. Procès-verbal de perquisition de la personne dudit Millot et assignation à trois briefz jours à luy donnée le XIII dudit moys de juin, Sentence par nous rendue le XXV dudit mois de juin, à la requeste dudit procureur du Roy contre ledit Millot, par laquelle entre autres choses avons ordonné qu'icellui Millot seroit derechef appelé à son de trompe et cry public par les carrefours ordinaires de ce bailliage, autres lieux et endroictz accoustumez, et au devant de la maison dudit Millot seize en cette ville de Paris Isle Nostre-Dame sur le quay regardant la Grève, à estre et comparoir et se rendre en estât es prisons de la conciergerie du Pallais pour luy estre son procès fait et parfait; Ensemble les ordonnances et procès-verbal fait par Ganto, juré crieur en ceste ville, en datte des XXVI du mois de juin et IIP juillet audit an, contenant l'appel à ban par luy fait de la personne dudit Millot, Autre sentence par nous rendue le XIII juillet audit an portant que lesdits Chauveau, Framery et Piot seroient confrontez audit Lange, Confrontation faite audit Lange des personnes desditz Chauveau et Framery, Autre procès-verbal du quatriesme aoust fait à la requeste du procureur du Roy, le procès estant sur le bureau contenant la déclaration de Robert Baslard, scindic des libraires, Conclusions du procureur du Roy auquel le tout a esté communiqué,
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Interrogatoire dudit Lange du mesme jour le procès estant sur le bureau, tout considéré :
Nous disons que le livre intitullé L' Escolle des filles ensemble la Bulle orthodoxe incérée dans quelques exemplaires tirés sur le manuscript restant au greffe de ce bailliage pour linstruction du procès contre les autres complices, est déclaré contre les bonnes mœurs et dissipline chrestienne et comme tel estre bruslé par les mains de l'exécuteur de la haulte justice sur le pont-neuf proche le cheval de bronze. Faisons deffences à tous libraires, imprimeurs de le vendre, exposer ou débiter à peine de la vie et à tous autres personnes de quelque qualité et condition qu'elles soient de le garder, et pour avoir par lesditz Millot l'aisné et Lange contribué à faire imprimer et débiter le livre. Nous avons condamné ledit Millot comme contumax et deffaillant à estre pendu et estranglé si appréhendé peut estre sinon pendu par effigie à une potence qui sera plantée au mesme lieu où ledit livre intitulé L Escolle des Filles sera bruslé et sera attaché un tableau à ladite potence oîi seront cscriptes les causes de la condamnation dudit Millot dont les biens demeureront acquis et confisqués au Roy, Et à l'csgard dudit Lange pour les cas résultant du procès, l'avons condamné à comparoistre en la Chambre et là à genoux et nud teste desclarer que témérairement, malicieusement et comme mal advisé, il a faict imprimer ledit livre en question qu'il sçavoit estre contre les bonnes mœurs et dissipline Chrestienne dont il demande pardon à Dieu, au Roy et à justice, ce faict banny pour trois ans de la prévosté et Viconté de Paris et luy enjoint de garder son ban à peine de la vie et condamné lesditz Millot et Lange, sçavoir ledit Millot en (juatre cens livres parisis et ledit Lange en deux cens livres parisis applicquables à la réfection de la Chambre de ce bailliage qui pour cest efTect seront mises entre les mains de Michel Vildot, M' des œuvres des bastimens du Roy, ordonnons que ledit Piot le jeune sera pris et appréhendé au corps.
HOI'RLIER, JaMAHT,
Regnard, du Hazay, Parmextieu.
Prononcé audit Lange pour ce mandé par devant le substitut du procureur complaignant a dict qu'il est prest et offre d'exécutter la présente sentence le VIP aoust M. VP LV.
Signé : L'Ange.
De par le Roy
Et Monsieur le Bailli du Pallais.
On faict assavoir que ... Millot Tesné, payeur des Suisses, a esté par sentence dudit bailliage déclaré deubment atteint et convaincu d'avoir composé le livre intitulé L' Escolle des fdles. icelluy faict imprimer et débiter.
Pour réparation de quoy condamné estre pendu et estranglé sy pris et appréhendé peult estre, sinon par effigie en ung tableau attaché à une
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pottence qui sera dressée à la pointe de l'Isle du Palais où seront les exemplaires dudit livre bruslez, tous ses biens acquis et confisquez au Roy.
Du IX aoust M ¥!<= LV
Et le neufviesme dudit moys d'aoust ledit Millot a esté exécutté par efiBgie à la pointe de l'Isle du palais et les exemplaires trouvez en la maison où il demeure bruslez.
Ce même jour, le registre d'écrou de la Conciergerie mentionne l'exécution en effigie de Millot :
Dudit jour 9 août.
Effigie du nommé Millot l'esné, payeur des Suisses, par sentence du bailli du neuf Août présent mois déclaré deubment atteint et convaincu d'avoir composé le livre intitulé V Escolle des filles iceluy fait et débiter pour réparation de quoy est condamné à estre pendu et à une potence qui sera dressée à la place de la pointe de l'isle du palais à Paris, si pris et appréhendé peult estre, sinon par effigie et un tableau attaché à la dite potence, tous et chacun de ses biens acquis et confisqués au Roy et les exemplaires dudit livre bruslés. Prononcé ledit jour par M* Charpentier (1).
XV. — 11 AOUT 1655. — APPEL PAR MILLOT DE LA SENTENCE DU BAILLI DU PALAIS
Condamné le 7 août, exécuté en effigie le 9, Millot fait appel le 11. Dans son appel, il dit être employé au service du roi en son armée de Lombardie ! Evidemment, Millot était caché à Paris et non en Lombardie ; mais il a oublié, cependant, de soutenir son appel. Voilà un libertin qui payait d'audace !
Nosseigneurs,
Je, Michel Millot, disant que le nommé Lange aiant esté accusé d'avoir fait imprimer un livre deshonneste pour raison de quoy ayant esté constitué prisonnier, il a pris le temps et occasion que le suppliant est employé dans les armées du Roy pour se descharger de son crime sur luy et soubs prétexte de l'accusation dudit Lange on a fait le procès criminel audit suppliant au bailliage du Palais où il a esté condamné par deff'ault et constumace par sentence du IX aoust dernier de laquelle sentence le suppliant est conseillé d'interjetter appel. Ce considéré, nosseigneurs, il vous plaise recepvoir le suppliant appelant de ladite sentence du IX aoust dernier, le tenir pour rellevé, ordonner que sur ledit appel les parties
(1) Archives de la préfecture de police, registres de la Conciergerie, à la date.
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procedderont devant la Cour en laquelle le procès, charges et informations seront apportés, à ce faire le grefQer contraint par corps, cependant deffence de mettre ladite sentence à exécution et passer outre au préjudice dudit appel, offrant se mettre en estât dans tel temps qu'il plaira à la Cour attendu que maintenant il est employé au service du Roy en son armée de Lombardie. Et vous ferez bien.
Soit monstre au procureur général du Roy. Fait en Parlement le XI Aoust 1655.
Je n'empesche pour le Roy le suppliant estre reçu appelant, tenu pour bien rellevé, permis d'intimer qui bon luy semblera, audience sur l'appel, donné aux partyes au premier jour et au surplus seront les charges et informations apportées, à ce faire le grefiier contraint pour icelles à moy communiquées prendre telles conclusions que de raison.
Soient les informations apportées, à ce faire le greffier contraint par corps. Fait en Parlement le XIII aoust M VPLV.
Signé : Gillet.
Signifié le XIII aoust M. VI'^ LV à M* Charpentier, greffier du bailliage du pallais, auquel j'ay fait commandement d'apporter incessamment au greffe de la Cour les charges et informations mentionnées, et pour son privilège ay laissé vingt solz.
Signé : Tancard (?).
XVI. — 13 AOUT 1655. — LOUIS BARBOTTE RECLAME LE PRIX DE L EFFIGIE DE MILLOT
Monsieur le Bailly du Palais, supplie humblement Louis Barbotte, questionnaire en la Cour, disant qu'il avoit, suivant vostre sentence, fourny l'effigie du nommé Millot condamné d'estre pendu au bout de la pointe de l'Isle du Palais pour laquelle il luy avoit convenu faire les fraiz pour icelle. Ce con.sidéré. Monsieur, attendu ce que dessus il vous plaise ordonner qu'il sera payé de la somme de vingt livres parisis assignée ou adviserez bon estre et ferez justice.
Signé : L. Bah botte.
Adjugé au suppliant la somme de seize livres parisis à prendre sur la somme consignée entre les mains du greffier de la geolle de la Conciergerie à ce faire contraint par toutes sortes de voyes deubes et raisonnables nonobstant oppositions ou appellations quelconques et sans préjudice d'icelle ; fait le XIII aoust 1655.
Signé : HoURLIER.
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