‹ MélangesChapitre 56 sur 92 · ÉTAIT-IL CATHOLIQUE OU PROTESTANT ? SON MARIAGE · texte numérisé non relu

ÉTAIT-IL CATHOLIQUE OU PROTESTANT ? SON MARIAGE

Mauchrestien tout court, dit Montchrétien, sieur de Vatteville, a été l'objet de nombreux travaux, cependant l'incertitude n'est pas dissipée en ce qui concerne la religion dans laquelle il a été élevé et son mariage. Nous allons essayer, avec de nouveaux documents, de fixer ces deux points assez intéressants de sa biographie.

Montchrétien était-il né catholique ou protestant ?

En 1891, M. Petit de JuUeville a publié une très bonne édition des tragédies de Montchrétien, précédées d'une notice qui résume tout ce que l'on savait de sa vie. Voici le passage dans lequel il conclut que Montchrétien appartenait à la religion réformée :

Montchrétien était-il protestant de naissance? Nous l'ignorons. Un de ses biographes, M. Joly, croit qu'il était catholique; mais la preuve qu'il donne est sans valeur : Montchrétien, dans son Traité d'économie politique, s'est prononcé contre la liberté de conscience ? Faut-il donc répéter que personne à cette époque, les protestants non plus que les catholiques, n'admettaient la liberté de conscience ? Les protestants la réclamaient d'abord pour eux-mêmes ; ils l'acceptaient pour les catholiques en pays catholique, ne pouvant faire autrement ; ils la repoussaient pour tous autres. Le plus tolérant des protestants, Théodore de Bèze, a écrit le traité De lioeriticis a magistratu paniendis. L'opinion de Montchrétien sur la liberté de conscience ne prouve donc absolument rien pour ou contre son orthodoxie. Dans le récit de la défaite et de la mort de Montchrétien, publié en plaquette au lendemain de l'événement, on dit très positivement :

« Vatteville Montchrétien faisait profession de la religion réformée. » Le Mercure français dit l'année suivante : « Il n'était pas tant huguenot, et zélé en sa religion. » C'est, du moins, qu'il faisait profession de l'être. Nous croyons que le Mercure dit vrai ; probablement Montchrétien était protestant de naissance, et, dans son for intérieur, assez indifférent en matière religieuse. Il est certain que ce n'est pas l'ardeur de sa foi, mais c'est l'ardeur de son ambition qui le jeta dans la guerre civile (1).

M. Gustave Lanson^ arrive à une conclusion opposée, Montchrétien était catholique :

Il est donc hors de doute qu'il eut la ferveur et la foi ; mais deux passages du Traité, auxquels on ne s'est pas arrêté jusqu'ici, établissent nettement qu'il était catholique au moment où il le composa. Que veut dire, autrement, cette réflexion que la France a conservé la gloire « du vrai christianisme, quoique les autres prétendent » ? Or la France était catholique. Mais elle était aussi gallicane, et Montchrétien l'est aussy. Ne disant pas un mot du maintien de ledit de Nantes, il recommande vivement au roi de respecter et de soutenir les droits de son Eglise gallicane. Il prend position nettement, comme on le voit, entre les huguenots et les ultramontains (2).

Enfin, M. Leboitteux, son dernier historien, qui a publié en 1907 un dossier inédit (3) fort curieux sur la journée tragique du 7 octobre 1621 qui vit la mort de Montchrétien, affirme que celui-ci était protestant en s'appuyant sur un document, à ses yeux, péremptoire : la déposition faite devant le bailli de La Carneille par le valet de Montchrétien, blessé en même temps que son maître tombait percé de deux coups de pertuisane.

(t) M. Funck-Brentano incline à croire qu'il était catholique, il allègue un passage de son Traicté d'œeonomie politique où l'auteur parle, en effet, des « hérétiques » anglais et hollandais comme le pourrait faire un catholique ; mais dans ce livre tout scientifique, non Ihéologique, Montchrétien, pour ainsi dire, parle politiquement au nom du Roi de France qui est catholique, et de la France, en grande majorité catholique. Aujourd'hui même des ministres français qui peuvent être protestants ou juifs, sont officiellement « protecteurs des intérêts catholiques dans le Levant ». En un mot, le passage allégué, dans les circonstances où il est écrit, ne nous paraît pas décisif (P. de J.). — L'argument de M. Petit de Julleville est bien spécieux, Montchrétien n'était pas ministre français et rien ne le forçait à traiter les protestants anglais et hollandais d'hérétiques.

(2) Hommes et livres, Etudes morales et littéraires, 1895.

(3) C'est un dossier provenant du Chartrier des Turgot aux Tourailles qui porte pour titre : Plusieurs pièces contenantes ce qui s'est passé en la défaicte de Montchrestien et de ses bandoliers au bourg et hostellerie des Tourailles. Les présentes pièces n'ont point esté contremarquées comme estant inutiles. Voir Les Huguenots des Isles, par A. Lehoitteux, 1907.

Pierre Paris de la Paroisse de Sainte-Opportune, âgé de trente-cinq ans ou viron, trouvé blessé de trois coups à ce qu'il nous a dit tant à la tête qu'au bras, juré de dire la vérité et interrogé quelles personnes l'ont blessé et qu'il ait à nous dire la cause de ses blessures.

A dit qu'il y a dix-huit ans qu'il a été continuellement serviteur domestique d'Antoine de Montcrestien, sieur du lieu, lequel était domicilié en la ville de Châtillon-sur-Loire, province de Berry, où il vivait de son bien et revenu, faisant profession de la religion prétendue réformée, de laquelle ville il avait été gouverneur sous Monseigneur le prince de « Condey » duquel gouvernement il avait été dépossédé au mois de juillet dernier, époque à laquelle il était entré dans la ville de Sancerre avec 200 hommes ou viron d'autant qui tenaient la ville pour ceux de la Religion prétendue réformée, jusqu'à ce que Monseigneur le Prince s'y fut transporté avec ses troupes pour l'assiéger, ce que voyant le dit Montcrestien et autres qui étaient avec lui se rendirent et Paris croit que son maître toucha de l'argent pour sortir de Sancerre.

Avec la déposition de Pierre Paris, la cause serait entendue, on va voir qu'il n'en est rien.

La preuve décisive, celle qui ne peut être récusée, nous est fournie par Montchrétien lui-même dans une pièce qui a échappé à ses biographes ; ou la trouve en tète de l'ouvrage suivant, parmi les poésies préliminaires :

Sonets spirituels, de feue très-vertueuse et très-docte Dame 5'"" Anne de Marquets, Religieuse à Poissy, sur les Dimanches et principales solennitez de l'Année. A madame de Fresne. A Paris, chez Claude Morel, rue Sainct Jaques, à la Fontaine. MDCV (1605). Avec privilège de Sa Majesté, In-8.

La voici,

Stances

Comme a peu ceste Vierge enfanter des enfans Non subjects à la mort et du temps triomfans ? Ce miracle vrayement est contre la nature. Son corps pourtant fut chaste et chaste son esprit : Prenant Dieu pour Espoux, pour Espouse il la prit, Joignant le Créateur avec la créature.

De ce saint mariage on a veu concevoir Ces vers si doux à l'ame, et si plaisans à voir, Qu'on congnoist les voyant, et leur père et leur mère. Si comme les parents les fils deviennent tels. Il ne faut point douter qu'ils ne soyent immortels, Une ame estant leur mère, un Dieu leur estant père.

Vers de saincte semence, en sainct Esprit conceus, Vous serés, je le croy, bien sceus, et bien receus : Un chacun vous lira et logera dans l'ame. Aussi vers bien-heureux, aussi merités-vous D'estre sceus d'un chacun, et bien receus de tous, Puisqu'en vous recevant lame envers Dieu s'enflarae.

Honneur de nostre siècle, et deshonneur des vieux, Je pense, ains je le croy, qu'il te vaut cent fois mieux Avoir eu tels enfans d'une telle accointance. Qui vivront à jamais affranchis du trépas : Que des enfans mortels, qui vifs ne vivent pas : Ains courent à leur mort en prenant leur naissance.

Vierges, qui faites veu de la pudicité, Vostre esprit par ces vers soit aux vers incité : Concevés en d'iceux d'autres dignes de vie : Puis les ayant conceus, engendrés, enfantés. Vos noms seront par eux en la mémoire entés, Sans qu'à les concevoir vostre fleur soit ravie.

Quant à toy, belle fleur, unique en ton bon-heur, Tu reçois des mortels un immortel honneur. Consacrant ces beaux fruicts au temple de mémoire. Et ces fruicts et ces fleurs divinement produits, Sans semer, sans pourrir seront fleurs, seront fruicts, Flairans, et fleurissans, de renom et de gloire.

Ces Stances signées A. de Mont, sont précédées d'une Elégie anonyme qui lui appartient sans aucun douté (1). Si on ergotait sur la signature, nous répondrions qu'elle se trouve ici en compagnie de celle de Nicolas Sanguin, sieur de Pierrelée, un des témoins de son mariage en 1618.

Dans quelles circonstances ce bas-normand a-t-il été appelé par une religieuse, Marie de Fortia, a célébrer les mérites de l'œuvre poétique d'une autre religieuse du couvent de Poissy et cela au lendemain du duel malheureux dans lequel il tua, près de Bayeux, le lils du sieur de Grichy Moynes, duel dont les suites l'obligèrent à s'exiler (2) ? Nous l'ignorons, il y a là un mystère assez difficile à percer.

(1) Elégie sur les œuvres de feiie M"" De Marquets : Si David revivoit, il ferait à sa lyre (88 v.).

(2) C'est à cet événement tragique qu'est due sa supplique en vers à Henri IV : Sire, cette clémence au monde sans esgale, mais le roi refusa de faire grâce.

Quoiqu'il en soit, Torthodoxie du Montchrëtien de 1605 n'est pas douteuse, catholique il était et né catholique.

Que vaut donc l'affirmation — nous le répétons — de Pierre Paris, son valet, déclarant « qu'il y a dix-huit ans qu'il a été continuellement serviteur domestique d'Antoine de Montchrestien, ...faisant profession de la religion prétendue réformée » ? Exactement ce que la nécessité l'a faite. Pierre Paris dévoué à son maître — ce qui l'honore — ne pouvait parler autrement ; Montchrétien, sans être protestant, ayant combattu avec ces derniers, aurait fait figure de simple « bandolier », c'est-à-dire de gueux et de fripon, il n'eût été qu'un pillard.

Le Mariage de Montchrétien

M. Leboitteux écrit « que l'esprit et le courage de Montchrétien lui avaient fait épouser une dame de bonne maison de Normandie, mademoiselle de Vatteville, dont il avait joint le nom de famille au sien. C'est là une supposition toute gratuite et qui ne s'appuie sur rien. La seigneurie de Vatteville a probablement la même origine que le changement' de son nom de Mauchrétien en Montchrétien^ il se l'est adjugée pour permettre au fils de l'apothicaire de Falaise de jouer au gentilhomme, de faire bonne figure dans le monde où il entendait entrer. Suivant M. Leboitteux, il aurait perdu plus tard « cette soif de noblesse » et aurait été « fidèle à l'esprit qui a toujours animé le protestantisme français, lequel s'appuie sur le peuple qui travaille et qui peine » ; l'histoire du mariage de Montchrétien et l'Histoire elle-même ne justifient guère cette double et tendancieuse appréciation !

Malgré toute la suspicion qui s'attache au Mercure français (1), toujours d'après M. Leboitteux, c'est encore la source la plus sérieuse à consulter et il a eu grand tort de la négliger.

(1) M. Funck-Brentano veut qu'il n'y ait dans la notice du Mercure françois que calomnies et erreurs, c est là une affirmation, comme nombre de celles de M. Leboitteux, absolument gratuite. Tous les faits énoncés dans la notice du Mercure sont exacts et confirmés par nos découvertes ; on peut tout simplement différer d'appréciation sur leur portée, ils n'en restent pas moins, dans leur ensemble, impressionnants. — Mercure françois, T. VII, pp. 801 à 817.

En se contentant de reproduire les allégations du Mercure au sujet de l'enfance et du mariage de Montchrétien, il aurait dit simplement la vérité :

Anthoine estant grandelet et d'un esprit vif, il fut pris pour suivre au Collège et servir les sieurs de Touriiebu et Des Essarts frères : il estudie, il s'adonne à la poésie françoise, et fait bien des vers : devenu aagé de vingt ans, il apprend avec ses maîtres à tirer des armes, à monter à cheval, et en hantant les nobles, il faict le noble, le vaillant, le hardy, et l'homme de querelle pour se porter sur le pré, et se fait appeler Vatteville, mais de terre ny fief de Vatteville, non dicitur titiiliis de jeudis.. .

Il fut depuis fort blasraé d'avoir été le solliciteur du procez qu'une Danioiselle de bonne maison avoit contre son mary qui estoit Gentilhomme riche, mais imbécille de corps et d'esprit : et avoit pensé essuyer ce blasme en l'espousant clandestinement aprez le decez de son mary : mais ce mariage luy fut débattu après la mort de ceste femme.

Qui sont ces « sieurs de Tournebu et Des Essarts frères » que Montchrétien avait suivis et servis au collège ? 11 s'agit sans nul doute de Jacques qui épousa Françoise d'Harcourt, et de François (mort avant 1605), mineurs à la mort de leur père (1582), fils de François Thésart, sieur baron Des Essarts, et de Jehane de Monchy (1). Or nous rencontrons en tête de son poème Susane ou La Chasteté, de l'édition des Tragédies de Afontchrestien, s. d. (1601), une épître dédicatoire à Suzanne Thézard, dame de l'Isle :

Madame.

Puisque ce Poëme porte vostre nom, et que vous égallés en chasteté celle qui m'en a fourni l'argument, il vous est deu certes au préjudice de toute autre. Pour donc ne rien dérober de ce qui vous appartient, je le donne à vos mérites, qui m'ont donné la volonté de l'entreprendre, et le courage de l'achever. Recevés le comme un portrait de vostre ame pudique, qui s'y fera reconnoistre aussi bien que feroit limage de vostre face en un fidelle miroir. Je me promets cela, d'autant qu'en faisant ces

(1) Le Père Anselme (Grands Officiers de la Couronne, t. II, p. 34) a donné une généalogie inexacte pour la seconde moitié du xvii* siècle, de la famille Thésart. Jehane de Moncliy était le onzième enfant de Jehan de Monchy, seigneur de Senarpont, et de Claude de Longueval, qu'il épousa en 1531 ; elle a dû naître vers 1548 ; mariée en secondes noces vers 1572 ou 1573 (son premier époux Robert, sieur de Pont-Bellenger vivait encore en 1568) avec François Thésart, baron de Tournebu et Des Essarts, elle en eut trois entants, dont deux garçons, Jacques et François, et une fille : Susane, née vers 1577. Jehane de Moïichy s'unit, en troisièmes noces, avec Paul de Briqueville, seigneur de Coulombières.

traits vostre ame seule a servi d'objet à mon Esprit, connoissant qu'il ne m'estoit besoin de former sur une idée, ce que le vray mesme me représentoit tous les jours en vous voyant. S'il s'y trouve pourtant quelques deffauts, je confesse librement qu'ils doivent estre imputés à ma main rude et grossière, et non pas au patron quej'ay pris. Espérant donc que je pourrai quelque jour donner à ce tableau de plus vives couleurs, et le mieux relever par un labeur plus long et plus assidu, je ne laisserai point de vous supplier de le recevoir en attendant, d'aussi bon cœur que le

vous présente,

Vostre humble et obéissant serviteur,

AXT. DE MOXTCHRESTIEX.

Cette Suzanne Thézart ou Susane Thésart, dame de l'Isle, sœur « des sieurs de Tournebu et Des Essarts », est celle qui, dix-sept ans plus tard, deviendra sa femme. Elle avait épousé vers 1598 Léonard Hamon, sieur de Tlsle, d'après le Mercure françois, « gentilhomme fort riche, imbécille de corps et d'esprit». Est-ce à cette «imbécillité de corps» que faisait discrètement allusion le sujet du poème de Montchrétien? On n'en doutera pas quand on saura que notre normand a été — à une date indéterminée — l'instigateur du procès engagé — toujours d'après le Mercure — par Susane dans le but d'obtenir l'interdiction du pauvre Léonard. Celui qu'elle avait connu tout jeune, d'abord comme serviteur de ses frères, ensuite leur donnant des leçons (1) et apprenant avec eux « à tirer des armes, à monter à cheval, à faire le noble, le vaillant » et qui lui avait dédié ses premiers vers, fut son conseiller et son confident. Malheureusement Léonard Hamon s'était obstiné à vivre au delà de toute prévision et ce n'est qu'après avoir doublé le cap de la quarantaine que Susane put mettre légitimement sa main dans celle de Montchrétien, au moment où les entreprises industrielles de celui-ci avaient englouti ses dernières ressources! Suzane Thésart se maria, comme le dit le Mercure françois^ «clandestinement», c'est-à-dire sans qu'aucun membre de sa famille ait été présent au contrat, il n'y avait que des amis du futur époux. Nous retrouvons dans l'acte du

(1) Pour le procès intenté en 1611 par Montchrétien à M. de Tournebu, M. Funck- Brentano a cru qu'il s'agissait d'une indemnité qui lui était due pour les leçons qu il avait données à son fils, c'est une erreur, ce M. de Tournebu n était autre que Jacques, son ancien élève ou plutôt son ancien maître.

3i janvier 1618, notre vieille connaissance le catholique Nicolas Sanguin, sieur de Pierrelée, en compagnie du protestant Jean Yillemaille, seigneur et marquis de la Flosselière (1) et de Guillaume Martin, conseiller du roi et lieutenant général de l'amirauté de France. Les deux conjoints s'y faisaient donation mutuelle des biens qu'ils possédaient ou posséderaient au décès du premier mourant et de ce qui leur écherrait pendant ledit mariage par succession, donation ou autrement, avec réduction de moitié sur le montant de ces dernières en cas d'enfants. Susane Thésart deshéritait donc complètement sa famille en faveur de Montchrétien, qui avait tout lieu de se croire désormais à l'abri du besoin, ce en quoi il se trompait. Susane trépassa sans postérité, une ou deux années après la célébration de son hyménée ; l'ouverture de sa succession donna lieu à un procès que lui intenta son frère Jacques, se souvenant ce jourlà de l'existence de sa sœur, et de celle de son beau-frère. Montchrétien succomba dans l'instance et se retrouva veuf, aussi démuni d'argent que devant. La tentative d'établissement d'une république huguenote (2), caractérisée par le fameux règlement général du 10 mai 1621, lui fournit l'occasion d'en appeler de nouveau à la fortune : toutes les églises protestantes étaient en armes, la France divisée en huit départements militaires, les pouvoirs essentiels centralisés aux mains d'un comité de salut public auquel Montchrétien offrit ses services. Les centres huguenots de Sancerre, Gien et Chatillon à qui les habitants de Gergeau, assiégés par le conite de Saint-Paul, demandèrent des secours, élurent ^Montchrétien comme chef d'une troupe de deux cents hommes qu'ils avaient décidé de jeter dans Gergeau, mais celui-ci n'entra dans cette petite ville (jue pour assister à sa capitulation. Nous ne le suivrons pas dans sa campagne ; rap-

(1) Le marquis de la Fosselicre (ou Flosselière) est cité dons la seconde minute de linterrogiitoiro de Pierre Paris, le valet de Montchrétien, devant le bailli de La Carneille : « Monlchrestien auroit congédié un jeune homme nommé Rocque, proche de la ville d Alençon, en lui disant d aller en Poitou, chez le marquis de la Fosselière, avec l'intention de lever des troupes pour ceux de la même religion ».

(2) Les protestants se sont élevés contre cette interprétation du règlement du 10 mai 1G21, sous le prétexte que les commissions données par l'Assemblée de la Rochelle étaient scellées d'un cachet de cire rouge représentant un ange qui foule aux pieds un homme (ou un démon ?) renversé avec cette devise : l'ro Rege et Christo. De quel roi est-il question, puisqu'il s'agissait de battre les troupes de Louis XIII ?

pelons seulement la reddition de Sancerre, la place la plus forte tenue par les protestants, qu'il fit, moyennant 1.000 ëcus (1), au Prince de Condé, son ancien protecteur, à qui il avait dédié ses Tragédies, son séjour à la Rochelle où on lui délivra cent à cent vingt commissions en argent et lettres de change pour lever des régiments de pied et des compagnies de chevauxlégers dans le Maine et la Basse-Normandie (9 août 1621). Il y réussit assez mal, car les cinq à six mille hommes qui devaient se trouver réunis le lundi 11 octobre dans la forêt d'Andaine comptaient environ 15 fusils (2) le 7, jour où soupant avec quelques-uns de ses compagnons dans l'auberge des Tourailles, il fut, nous l'avons dit, surpris et tué, après s'être valeureusement défendu, de deux coups de pertuisane.

De notre exposé, s'ensuit-il que Montchrétien, né catholique, soit passé en 1618 à la religion prétendue réformée ? Nous avons la certitude que Susane Thésart était protestante — un Jacques Thésart (3) avait appartenu au parti du prince de Condé mort en 1588 — mais si on s'arrête à considérer les conditions particulières dans lesquelles elle s'est mariée avec Montchrétien, on constate que ce dernier n'avait nul besoin

(1) Voici les termes textuels de la seconde minute de 1 interrogatoire de Pierre Paris, le si dévoué valet de Montchrétien, devant le bailli de la Carneille : « ...Et alla le dit sieur de Montchrestien trouver mon dit seigneur le Prince, par son commandement et le Prince lui donna libéralement mil écus pour lui rendre la ville de Sancerre en l'obéissance du roi. » — Le Mercure français donne le chiffre de 6.000 livres.

(2) « ... A dit qu'il y a bien huit ou dix jours, le dit sieur de Montchrestien, son maitre, estoit dans une forêt près d'Alençon assisté de Rochefontaine, du déposant, d'un

nommé Brière Au même endroit, s'estoient trouvés, dans la forêt, quinze ou seize

soldats, mal équipés, armés seulement d'un mousquet, et comme mon maitre avoit appris que les seigneurs du pays vouloient se faire assister pour les charger, il dit aux soldats qu ils n'n voient qu'à se retirer — » (Seconde minute de 1 interrog. de Pierre Paris, par le bailli de La Carneille.) — M. de La Perrière dans son Histoire du comté d'Athis dit : « ... cinq ou six mille hommes devaient y arriver (dans la forêt d'Andaine) de tous les points...».

(3) Le Père Anselme a fait de ce Jacques Thésart, mort à soixante-quatorze ans, en 1595, un fils de François Thésart, et de Jeanne de Monchy, c'est-à-dire le frère de Susane Thésart ; l'erreur est flagrante.

Une indication très sérieuse au sujet de la religion que professait Suzane Thésart nous est fournie par la plaquette : La deffaicte des trouppes du sieur de Mont-Chrestien, levées en yormandie contre le service du Roy, sa mort..., Paris, Abraham Saugrain, 1621 : « Mont-Chrétien estoit un homme lettré et de plume plus que d'armes et de main, de sa première condition il estoit catholique, ainsi que l'on assure. Et du depuis ayant espouzé une Dame de la Religion Prétendue Réformée, changea aussi de religion pour ne pas perdre l'occasion d un si avantageux parly.... »

d'apostasier pour conquérir son cœur ! Il ne s'ensuit pas, non plus, que le fait de combattre dans les rangs de Tarmée huguenote ait entrainé une abjuration en règle. Une recrue de la valeur de Montchrétien s'accepte et ne se discute pas. En puis la chose a-t-elle si grande importance ? Montchrétien, catholique ou protestant, catholique d'abord, puis protestant non par conviction, mais par les nécessités du moment, a-t-il une physionomie différente? Sa religion primitive ou dernière effacera-t-elle les actes bons et mauvais de sa vie, sa gloire littéraire et sa renommée d'économiste? Évidemment non. Prenons l'homme comme il est et n'en formons pas une image conforme à notre désir. Né sous une mauvaise étoile, avec les plus éminentes qualités, il a touché à tout et n'a réussi à rien. Ce n'est pas le talent qui lui a manqué, mais le caractère, la suite dans les idées. Poète tragique remarquable mais incomplet, l'un des créateurs d'une nouvelle science, YEconomie politique^ et, tout a la fois, roturier entjché de noblesse, bretteur émérite, industriel audacieux, en fin de compte condottiere, il a succombé dans une rébellion contre son roi et, certes, ce n'était pas pour un idéal religieux,... Il eût mérité une meilleure fin!

Voici le texte du contrat de mariage de Montchrétien et de Susane Thésart ; on remarquera qu'aucun des biens du futur époux n'y est spécifié et que les trois témoins sont de ses amis autant qu'on en peut juger :

Pardevant Symon Moufle et Pierre Grandrye, nostaires et gardenottes du Roy, nostre sire, en son chastellet de Paris, furent présens en leurs personnes Anthoine de Montchrestien, Escuyer, S' de Vattcville, demeurant à Paris, rue Bucherye, paroisse Sainct Etienne du Mont, d'une part, et Dame Suzanne Thésart, vefve de feu Messire Léonard Hamon, vivant S' de l'Isle, fille de defTuncts Messire François Thésart, vivant Sieur Baron des Essartz et de Tournebu, et de Dame Jehanne de Monchy, sa femme, d'autre part. Lesquelles partyes vollontairement en la présence de Messire Jean Villemaille, Seigneur et Marquis de la Flosselière, Nicolas Sanguin, escuyer, S"" de Pierrelée, et de Mont, Intendant de i'Admiraulté de France, et noble homme M* Guillaume Martin, Conseiller du Roy et lieutenant général de I'Admiraulté de France, arays commungs des dites partyes, Recongnurent et confessèrent avoir fait et font entre elles de

bonne foy les traitez de mariage, dons, douaires et conventions qui en suivent. C'est à savoir qu'ilz se sont promis et promettent respectivement prendre l'un d'eux l'aultre par nom et loy de mariage dedans le plus brief temps que faire se pourra, advisé et délibéré sera entre eulx aulx biens et droicts à chacun d'eulx appartenant, qu'ilz promectent réciproquement apporter et mectre ensemble. Seront iceulx futurs mariez, unys et commungs en tous biens meubles et conquetz immeubles, qu'ilz feront durant et constant leur mariage en quelques lieux et coustumes que lesditz biens seront situez suivant et au désir de la ville, prevosté et Vicomte de Paris nonobstant toutes autres coustumes à ce contraires, ausquelles pour ce regard lesdites partyes ont desrogé et renoncé sans estre neantmoings par elles tenues des debtes l'un de l'autre faictes et créées auparavant la consommation dudit futur mariage ains sy aulcune y a se payeront par et sur les biens propres de cellui qui les aura faites et créées, des biens et droitz de laquelle future espouze touttes et chacune les sommes de deniers et debtes actives que luy sont et peuvent estre deubs de quelque nature et qualité qu'elles soient, seront et demeureront et les ameubliz ladite future espouze par ces présentes audit futur espoux, lequel partant a doué et doue ladite dame sa future espouze du douaire coustumier suivant la coustume de Paris à icelluy douaire avoir et prendre par elle sytot qu'il aura lieu sans qu'elle soit tenue le demander en justice généralement sur tous et chacun les biens et héritages presens et avenir dicellui sieur futur espoux qu'il en a à cest effect dès à présent chargez, affectez, obligez et ypotecquez, lequel douaire sera et demeurera au désir de ladite coustume propre aux enffans procréez dudit mariage. S'il est vendu, allienné aulcuns héritages ou rachepté rentes pendant ledit mariage appartenans en propre à l'ung ou à l'aultre desditz futurs conjoinctz, les deniers qui en proviendront seront remployez en autres héritages ou rentes pour sortir pareille nature de propres à celluy auquel lesditz héritages vendus ou rentes racheptées auront appartenu. En faveur et contemplation duquel mariage futur lesditcz sieur et dame futurs mariez se sont faict et font par ces présentes don mutuel esgal et réciprocque l'ung à l'aultre et au survivant d'eulx deux de tous et chacun les biens meubles et conquetz immeubles, qui se trouveront en la Communauté pour leur appartenir lors du decez du premier mourant d'eulx comme aussy faict don l'un à l'autre et audit survivant de la moytié de tout ce qui leur pourra advenir et eschoir pendant ledit mariage par succession, donnation ou autrement, soit en meubles et immeubles. Pour du tout jouir par ledit survivant en plaine propriété pourveu toutesfois que au jour dudit décès il n'y ait aulcuns enffans vivant procréez dudit futur mariage et où il y auroit enffans veuUent et entendent que la moytié desdits biens meubles et conquetz immeubles et de ce qui adviendra et escherra comme dict est appartienne ausditz enffans et l'autre moityé audit survivant. Pour de tout

jouir faire et disposer assavoir par lesdits enffans en plaine propriété et pour le regard dudit Sieur futur espoux survivant sa vye durant seullement pour ce qui concerne les successions à venir de ladite dame future espouze au cas comme dit est qu'il y ait des enffans dudit mariage. Car |

ainsy a esté le tout dict convenu et a.ccordé par et entre lesdites partyes f

sans lesquelles clauses et conditions cy-dessus ledit Iraicté n'eust esté !^

contracté ne sorty efFect. Pour faire insinuer lequel au greffe des insinua- l

lions du Chastelet et ailleurs où il appartiendra ont lesdites partyes fait et î

constitue leur procureur général et spécial le porteur des présentes auquel ils ont donné et donnent pouvoir de ce faire et tout ce que au cas appartient et sera nécessaire après que icelles partyes se sont subniizes et soubzmectent soubz ladite coustume de Paris et déclarent y avoir leur domicilie perpétuel et irrévocable en la maison de M' (en blanc) Gorlidot, procureur en Parlement, rue (en blanc), paroisse (en Ijlanc). Promettant obligeant chacun en droit S03'. Renonçant... Fait et passé en la maison de rimage Sainct Nicollas où ladite dame est logée rue des Grandz degrez proche le quay de la Tournelle l'an mil six cens dix-huit le mercredy trente et ung mesme jour de janvier. Et ont lesditz sieur et dame futurs espoux signé la minutte des présentes avec lesditz notaires demeurée vers Grandrye l'un deulx, signé Moufle et Grandrye.

Insinué le mardi 22 mai 1618 au 74* vol. des Insinuations du Châtelet.

(Arch. Nat., Y 159, f. 198.)

Page 1