L'ABRÉGÉ DE LA VIE DE JEAN MESLIER
{Notice de Voltaire)
Les inexactitudes biographiques matérielles — certainement involontaires — de Voltaire sont relevées en notes. Elles prouvent qu'il a été renseigné de seconde ou de troisième main.
Jean Meslier, curé d'Etrépigny et de But (2) en Champagne, natif du village de Mazerny, dépendant du duché de Mazarin, était le fils d'un ouvrier en serge ; élevé à la campagne, il a néanmoins fait ses études, et est parvenu à la prêtrise.
(1) Questions diverses sur l'histoire de l'esprit philosophique en France avant 1750 (Revue d'histoire littéraire delà France, 1912, p. 9, note 1). Nous ne nous occupons pas des nombreuses réimpressions de YExtrait du Testament, dans les recueils de pièces philosophiques.
(2) Lisez Balaives (40 feux) qui était succursale d'Etrépigny (37 feux) ; Butz dépendait de la cure de Villiers-le-TilleuI.
Etant au séminaire, oîi il vécut avec beaucoup de régularité, il s'attacha au système de Descartes. Ses mœurs ont paru irréprochables, faisant souvent l'aumône, d'ailleurs très sobre, tant sur sa bouche que sur les femmes.
MM. Voiry et Delavaux, l'un curé de Va (1), et l'autre curé de Boulzicourt (2), étaient ses confesseurs, et les seuls qu'il fréquentait.
Il était seulement rigide partisan do la justice, et poussait quelquefois ce zèle un peu loin. Le seigneur de son village, nommé le sieur de Touilly (3), ayant maltraité quelques paysans, il ne voulut pas le recommander nommément au prône ; M. de Mailly, archevèque'de Reiras, devant qui la contestation fut portée, l'y condamna. Mais le dimanche qui suivit cette décision, ce curé monta en chaire, et se plaignit de la sentence du cardinal. « Voici, dit-il, le sort ordinaire dos pauvres curés de campagne ; les archevêques, qui sont de grands seigneurs, les méprisent, et ne les écoutent pas. Recommandons donc le seigneur de ce lieu. Nous prierons Dieu pour Antoine de Touilly qu'il le convertisse, et lui fasse la grâce de ne point maltraiter le pauvre et dépouiller l'orphelin, »
Ce seigneur, présent à cette mortifiante recommandation, en porta de nouvelles plaintes au même archevêque, qui fit venir le sieur Meslier à Donchery, où il le maltraita de paroles.
11 n'a guère eu depuis d'autres événements dans sa vie, ni d'autre bénéfice que celui d'Etrépigny.
Les principaux de ses livres étaient la Bible, un Moreri, un Montaigne et quelques Pères ; et ce n'est que dans la lecture de la Bible et des Pères qu'il puisa ses sentiments. Il en fit trois copies de sa main, l'une desquelles fut portée au Garde des sceaux de France, sur hicjnelle on a tiré l'extrait suivant (4). Son Ms. est adressé à M. Leroux, procureur et avocat en Parlement, à Mezières.
Il est écrit à l'autre côté d'un gros papier gris qui sert d'enveloppe : « J'ai vu et reconnu les erreurs, les abus, les vanités, les folies et les méchancetés des hommes ; je les ai haïs et détestés ; je ne l'ai osé dire pendant ma vie, mais je le dirai au moins en mourant et après ma mort ; et c'est afin qu'on le sache, que je fais et écris le présent Mémoire, afin qu'il puisse servir de témoignage de vérité à tous ceux qui le verront et qui le liront si bon leur semble » (5).
(t) Lisez Varq, villnge à deux lieues d'Etrëpigny. Laurent Biuneou, curé de Varq, mourut le 26 février 1720, Agé de 54 ans.
(2) A trois kilomètres d'Etrépigny.
(3) En 1710, Antoine de Touly, rhevalier, seigneur d Etrépigny, Saint-Martin-sur- Bar et de Cléry, avait épousé Clnude de Pouilly.
{k) Voltaire n'a donné que des extraits des XXXVIII premiers chapitres qui forment le T. I. et une partie du T. II. (pp. 1 à 109) de lédition Giessenburg.
(5) Voici le texte de Meslier : Mémoires des pensées et des sentiments de J. M... sur une partie des erreurs et des abus de In conduitte et du Gouvernement des hommes, où 1 on voit des démonstrations claires et évidentes de la vanité et de la fausseté de
On a aussi trouvé parmi les livres de ce curé un imprimé des Traités de M. de Fénelon, archevêque de Cambrai édit. de 1118] sur l'existence de Dieu et sur ses attributs, et les Réflexions du P. Tournemine, jésuite, sur l'athéisme 1 , auxquels traités il a mis ses notes en marge, signées de sa main.
Il avait écrit deux lettres aux Curés de son voisinage pour leur faire part de ses Sentiments, etc. Il leur dit qu'il a consigné au greffe ^2) de la justice de la paroisse une copie de son écrit en 366 ff. in-8, mais qu'il craint qu'on ne la supprime, suivant le mauvais usage établi d'empêcher que les simples ne soient instruits, et ne connaissent la vérité (3,.
Il mourut en 1733 i4), âgé de cinquante-cinq ans ,5 . On a cru que, dégoûté de la vie, il s'était exprès refusé les aliments nécessaires, parce qu'il ne voulut rien prendre pas même un verre de vin.
Par son testament il a donné tout ce qu'il possédait qui n'était pas considérable à ses paroissiens, et il a prié qu'on l'enterrât dans son jardin.
Cette notice nous représente Meslier comme un prêtre de mœurs irréprochables, faisant souvent l'aumône, aussi sobre sur la bouche que sur les femmes (6).
En admettant l'exactitude de ce portrait de Meslier, on doit se demander tout dabord s'il est possible qu'un ecclésiastique vertueux ait écrit un ouvrage d'une violence inouïe contre toutes les religions et particulièrement contre le catholicisme. Avouons-le, il apparaît invraisemblable qu'un prêtre, soucieux
toutes les Divinités et de toutes les Religions du monde pour être adressés à ses paroissiens après sa mort, et pour leur servir de témoignage de vérité à eux et à tous leurs sem^blables. In testimonium illes et gentibus Matth. X : 18.
(1) Œiwres philosophiques, première partie : Démonstration de l'existence de Dieu, tirée de l'art de la nature. Seconde partie. Démonstration de l'existence de Dieu et de ses attributs, tirée des premières preuves purement intellectuelles et de l'idée de l'infini mesme. Par feu monsieur François de Salignac de la Mothe-Fénelon. Publié par Ramsai et le M" de Fénelon et suivi de réflexions par le P. Tournemine. Paris, F. Delaulne, 1118. In-12. — L'exemplaire de la Bibliothèque nationale D. 34.916. Rés. possède des annotations de Meslier, tendant à nier 1 existence de Dieu. Son raisonnement est des plus simples en ce qui concerne la matière, celle-ci est éternelle, elle est pensante ou inerte; quand elle est pensante elle produit l'homme et quand elle est inerte les pierres, les métaux, etc.. Le problème est d une simplicité enfantine et il faut avoir le.-sprit alambiqué pour ne pas comprendre une théorie aussi raisonnable.
(2) De Sainte Menehouid (^Voltaire).
(3) On dit que M. Lebègue, grand vicaire de Reims, s'est emparé de la troisième copie (Voltaire).
(4) Lisez 1729, son successeur est entré en fonctions en 1729.
(5) Lisez soi.xante-cinq ans. il avait été baptisé le 15 juin 1664.
(6) Dans ses Lettres à S. A. .Mgr le Prince de *** sur Rabelais et sur d autres auteurs accusés d'avoir mal parlé de la religion chrétienne. 1161, Voltaire a encore accentué cette note : « Cet homme de mœurs irréprochables et assidu à tous ses devoirs, donnait tous les ans aux pauvres ce qui lui restait de son revenu p.
des devoirs de son ministère pendant près de quarante années, se soit montré assez maître de sa parole et de ses actes pour ne pas trahir son hostilité profonde à Tégard des dogmes qu'il enseignait. Avant même de discuter la biographie de Meslier par Voltaire, le doute serait de rigueur.
Cette incompatibilité entre Thomme et l'œuvre n'a cependant frappé personne. Tous les biographes ont copié Voltaire. Même ceux qui, comme M. Petilfils (1), se sont particulièrement occupés de lui n'ont formulé aucune réserve 1 N'insistons pas.
En face de la biographie de Voltaire, mettons celle qui résume les renseignements réunis jusqu'ici sur son compte :
.Jean Meslier, issu d'une famille aisée ayant donné de nombreux docteurs et dignitaires à l'Eglise de Reims (2), a été baptisé dans l'Eglise de Mazerny. Voici son acte de baptême :
15 juin 1664. Jean Mellié (sic), fils de Gérard MelHer et de FMorienne Braidy, ses père et raère, a été baptisé en l'Eglise de Mazerny, ses parin et marine sont Jean Lancereaux et Eleine Braidy, sa femme, de la paroisse de Raillicourt (3).
Il reçut ses premières leçons du curé de Mazerny, puis ses parents, en l'engageant à choisir l'état ecclésiastique, l'envoyèrent continuer ses études au séminaire de Reims. Tonsuré et acolyte le 20 avril 1685, il est sous-diacre le 29 mars 1687 et diacre le 10 avril 1688. Choisi par Jacques Callou, chanoine de Notre-Dame de Reims et supérieur du Séminaire (4), on l'admet à la prêtrise à Châlons-sur-Marne le 18 décembre 1688. Le 7 janvier 1689, il entre en possession de la cure d'Etrépigny
(1) Un socialiste-révolutionnaire au commencement du XVII' siècle : Jean Meslier, par E. Petit/ils. Paris, 1908, in-8.
(2) Hugo Meslier, chanoine au Chapitre de Reims, mort le 1" novembre 1580 ; Nicolas Meslier, ëgalement chanoine, mort le 18 juin 1614, Pierre Meslier, id.. mort le 8 juin 1630; Jean Meslier, id., 16 septembre 1679; Jean Meslier, séminariste, le 1" janvier 1644.
(3) Arch. communales de Mazerny. (G. G. I.)
(4) Ce Jacques Callou, bienfaiteur de l'hôpital Saint-Marcoul, mort en cette maison en odeur de sainteté l'an 1714, avait succédé comme chanoine de N. D. le 2.5 septembre 1679 à Jean Meslier, pi-ètre, peut-être de la famille du curé d'Etrépigny. Tous les renseignements donnés ici proviennent des Archives de la Marne (Reims) et ont été pris dans le travail de M. Henri Jadart : Quelques notes nouvelles sur Jean Meslier (Extrait de La Revue d'Ardenne et d'Argonne, 1902)
et de sa succursale Balaives, par les soins de M" Estienne Cagniart, doyen de Mézières (1).
Dès 1687, ses parents lui avaient constitué un patrimoine supérieur à celui qu'exigeait FEglise pour recevoir les ordres :
13 février 1687. Par devant les notaires au bourg de Poix, comparaît Gérard Meslier, marchand à Mazerny, lequel ayant fait estudier aux lettres latines Jean Meslier, son fils, aagé à presant de vingt-trois ans ou environ, estant de présent au séminaire estably en la ville de Reims, étudiant en théologie, qui a dessein de se faire pourvoir de l'ordre de presture aussitôt que faire se pourra..., déclare avoir donné et donne audit Jean Meslier, son fils, acceptant par Jacq. Micard, marchand, demeurant à Raillicourt, son oncle, porteur de sa lettre :
Premier une maison sise au dit Mazerny... suit la déclaration des biens). Le tout assis au ban dudit Mazerny... Promettant...
Signé : Lallemand, Richard.
A la suite se trouve une attestation de propriété signée des mêmes notaires.
Pièce annexe.
Je soussigné prestre et curé des paroisses de Mazerny et d'Hagnicourt certifie que j'ai publié à ma messe paroissiale, à trois divers Dimanches le titre patrimonial de maistre Jean Meslier, fils de Gérard Meslier et de Symphorienne Braidy , ses père et mère , acolite de ce diocèse, natif de la paroisse de Mazerny, consistant en une donation de plusieurs héritages situés au terroir dudit lieu et que personne ne s'y est opposé et n'a rien déclaré contre ledit titre. Fait ce troisième Mars mil six cent quatre vingt-sept.
Signé : J. Brochet.
Curé de Mazerny et d'Hagnicourt (2).
Les dîmes des cures d'Etrépigny et de Balaives, sans être importantes, rentraient bien (3). Meslier n'était donc pas un prêtre pauvre.
On a peu de renseignements précis sur son ministère sacerdotal, assez cependant pour qu'on puisse le diviser en deux parties: 1688-1710, 1711-1729.
(1) Arch. de la Marne (Reims), G. 265 cahier non paginé.
(2) Archives de la Marne (Reims), G. 205, cahier in-folio.
(3) Le revenu dont les curés jouissaient se composait presque toujours de trois éléments : !<> le quart de lu dime ; 2° le casuel : 3" un petit lot de terres labourables attachées à la cure.
Meslier avait la mentalité d'un paysan, une mentalité terre à terre. Tant que Cliarles Maurice Le Tellier est archevêque de Reims, leurs rapports sont excellents. Voici les notes dont il est l'objet : 1698, j'en suis content; juillet 1703, fait bien; octobre 1704, id. ; 20 octobre 1706, id. ; 26 octobre 1707, id. (1). Il y a bien une petite ombre au tableau, mais Charles Maurice Le Tellier est si indulgent qu'elle s'efl'ace aussitôt qu'apparue : dans la visite (1696) des paroisses d'Etrépigny et de Balaives (2) on remarque, sans lui adresser aucune observation, que Meslier a pour servante sa cousine germaine, une jeune fille de vingttrois ans, il en avait alors trente-deux.
Sous la réserve de la cousine germaine, Meslier est, de 1688 à 1710, un prêtre comme il en a existé beaucoup, il remplit ses fonctions sinon avec zèle, tout au moins sans répugnance.
Il a certainement forcé la note, pour cette période de sa vie, quand il déclare dans V Avant-propos de son Testament :
J'ai eu le déplaisir de me trouver obligé de vous entretenir (des vaines erreurs, dans lesquelles nous avons eu tous, tant que nous sommes, le irjalheur de naistre et de vivre). Je dis le déplaisir, parce que c'éloit véritablement un déplaisir pour moi de me voir dans cette obligation-là. C'est pourquoi je ne m'en suis jamais acquité qu'avec beaucoup de répugnance et avec assez de négligence, comme vous aurez pu le remarquer.
Vivant en paix avec ses ouailles, en bonne intelligence avec le seigneur du pays, Antoine de Touly, et avec ses supérieurs ecclésiasti(iues, Meslier n'avait aucune i-aison de faire
fitrure de séditieux. Cette situation va se modifier du tout au o
tout à partir du moment où François de Mailly succède, comme archevêque de Reims, à Charles Maurice Le Tellier, mort le 22 février 1720.
Commençons par le portrait moral de Jean Meslier, tracé
(1) Registres de l'Arcli. Le Tellier à la Bibl. nat.
(2) Dans la visite de 1G9G de la paroisse d'Etn-pigny, il est constaté que le curé a la Suinte Bible et d'autres bons livres, qu'il n a point de vicaire ni le pouvoir d'absoudre les cas réservés.
par ses supérieurs ecclésiastiques presque au début de cette seconde partie de sa vie sacerdotale :
Présomptueux, très entêté et opiniâtre..., homme de bien, négligeant l'Eglise à cause qu'il a le plus de dixmes. Il se mêle de décider des cas qu'il n'entend pas et ne revient pas de son sentiment. Il est fort attaché aussi à ses intérêts et d une négligence infinie avec un extérieur fort dévot et janséniste (1).
Nous ne savons pas exactement sous quel prétexte les relations commencèrent à s'aigrir entre Meslier et Antoine de Touly ; il est certain qu'elles aboutirent à une véritable rupture bien avant 1716. Nous sommes renseigné sur les incidents de 1716 grâce à l'enquête faite par M. L'Ecuy, général de l'ordre des Prémontrés, enquête qui lui a permis de recueillir la tradition du pays (2). Cette tradition se trouve confirmée dans ses grandes lignes (3) par les archives ecclésiastiques du département de la Marne.
M. de Touly, connu aussi sous le nom de ]\I. de Clery (l'une de ses terres) entre en conflit aigu avec Meslier au sujet des droits honorifiques que le curé d'Etrépignv lui contestait sous le prétexte qu'ils n'avaient point été accordés à ses prédécesseurs. M. de Touly, agacé de cette résistance inattendue, fait sonner du cor de chasse sous les fenêtres de l'Eglise au moment où Meslier officie ou prêche. Meslier rend coup pour coup. 11 critique indirectement en chaire l'attitude de M. de Touly et généralise ses attaquos à tout le corps de la noblesse. Par avance il déclare se soucier fort peu des punitions qui lui seront iniligées ou des remontrances qu'on lui fera i^4).
M. de Touly, exaspéré à son tour de cette rébellion ouverte,
(1) Curé, Jean Meslier, prêtre du diocèse âgé d environ soixante ans (il en avait cinquante) promu le 20 décembre 1688. Ignorant, présomptueux, très entêté, etc.. Arcli. de ta Marne (Reimst G. 263, f. 41 et 42.
(2) Boulliot (abbé). Biographie ardennaise, 1830, 2 vol. in-8. — D Ecuy ou Lecuy, général des Prémontrés (1740-1834).
(3) La seule erreur à relever porte sur ce qu'elle fait jouer à Armand Jules de Rohan, archevêque de Reims depuis 1722, un rôle qui a été celui de son prédécesseur François de Mailly. La confusion s'explique facilement.
(4) <i II avait aussi parlé plusieurs fois aux prosnes contre la noblesse et le seigneur indirectement... Il est divisé d'avec son seigneur et il disoit qu'il ne vouloit un jugement se moquant de ce que les Gs. Vicaires auront ordonné...» Visite de la paroisse d'Etrépignv et de Balaives du vendredi 12 juin l7H')(Arc/i. de /a Manie. Heims, G. 263, fol .41-42).
en appelle à l'archevêque de Reims, François de Mailly. Il prend le soin d'ajouter que Meslier, hostile à la noblesse, n'est pas de mœurs très pures, que, notamment, il a pour servante une fille de dix-huit ans, malgré la recommandation récemment faite à tout le clergé de s'en tenir à cet égard aux règles canoniques.
François de Mailly convoque Meslier à Donchery pour le 18 juin 1716. En présence de François de Touly, il lui demande de fournir ses explications. Au lieu de chercher à atténuer sa conduite, le curé d'Etrépigny n'hésite pas à lire à l'archevêque le texte de sa diatribe (1), plus acerbe encore que celui rapporté par le seigneur d'Etrépigny. M. de Mailly ne pouvait ni tolérer les attaques contre la noblesse ni admettre comme légitime la présence de la servante de dix-huit ans. Il inllige à Meslier la pénitence de faire à la Toussaint une retraite d'un mois au séminaire de Reims (2).
La punition était légère, d'autant qu'en dehors de la servante il y avait d'autres motifs de suspecter Meslier. Depuis plusieurs années (1711?) il se permettait de grandes libertés et négligeait l'exercice de son ministère. Des bancs pour des bourgeois avaient été installés dans le chœur de l'église Saint- Julien d'Etrépigny, à côté de celui du seigneur du village ; par contre absence complète de chaire et de confessionnal ! A l'église Saint-Pierre de Balaives, la succursale que Meslier desservait, le clocher riscjuait de tomber au premier jour elles cloches étaient en danger, les vitres cassées, etc. (3).
(1) « Le gentilhomme seigneur du lieu vint présenter sa requête à Mgr l'Arche- Têque qui manda le curé à Donchery, le curé donna par écrit ce qu'il avoit dit, et cet écrit de sa main étoit encore plus fort que ce que ce seigneur avoit mis dans sa requête » (^Archives de la Marne, id.)
(2) "( Le 12 janvier (1717), il a été délivré un extrait en forme sur du papier marqué signé de Monseigneur, de l'article du Curé en ces termes : Et attendu que le sieur Jean Meslier, prêtre curé de celle paroisse, a retenu malgré les deffenses que nous avons réitérées aux Calendes dernières une jeune servante âgée d'environ 18 ans... nous lui avons ordonné d aller après la Toussaint faire une retraite d'un mois à notre Séminaire de Reims. A Donchery, le jeudi 18 juin » (id.).
(3) La notice sur les églises du diocèse indique un état déplorable à la paroisse (Saint-Julien d'Etrépigny) et au secours (Saint-Pierre de Balaives). On ordonne l'enlèvement de « bancs mis dans le chœur pour des Bourgeois... On y laissera seulement celui du Seigneur». Il n'y a ni chaire ni confessionnal dans l'Eglise d'Etrépigny. A Balaives « le clocher va tomber au premier jour et les cloches sont en danger, les vitres toutes cassées, etc. « (Visite de la paroisse d'Etrépigny du vendredi 12 juin 1716. G. 263, f. 41-42).
L'intrusion des bourgeois dans le chœur s'explique par ses démêlés avec M. de Touly, Fenlèvement de la chaire et du confessionnal par l'incident du cor de chasse. Toutes ces représailles de Meslier montrent sa nervosité, elle s'était exaspérée quand son ennemi avait trouvé chez François de Mailly une oreille favorable. La mentalité plutôt apathique de ce paysan « têtu et opiniâtre » se transformera ainsi petit à petit. Le sentiment de la vengeance, d'une vengeance féroce, loin de s'affaiblir avec le temps grandira chez lui au souvenir des vexations passées et de l'exclusion de sa jeune servante. Le célibat est recueil de certaines natures, il fait des prêtres dévoyés d'irréconciliables ennemis de l'Eglise catholique. Meslier a englobé celle-ci dans sa haine contre M. de Touly et M. de Mailly. Mais cette haine, son caractère sournois l'a, sinon dissimulée, tout au moins masquée. Il n'entendait ni sacrifier ses dîmes, ni compromettre ses héritages ; il se refusait à quitter une cure qui lui assurait une vie paisible et régulière. Celle sorte de lâcheté morale lui fit ajourner l'exécution du projet qu'il caressait de laisser un témoignage posthume irrécusable de l'amertume qui lui remplissait le cœur. Il a longtemps tergiversé avant décrire son Testament^ il s'exposait au dernier supplice si le manuscrit avait été découvert. Sa foi n'ayant jamais été bien vive, il n'a pas eu d'effort à faire pour se transformer en détracteur, en contempteur du christianisme. Son manque de discernement, l'étroitesse de son esprit, sa bile accumulée et recuite l'amenèrent ainsi à composer, au soir de sa vie, une œuvre anarchiste, destructive de la Société, parce que son amour-propre et ses convenances particulières avaient eu à souffrir de la noblesse et des hauts dignitaires de l'Eglise ! Voltaire n'a pris dans le Testament de Jean Meslier que la partie irréligieuse, il a négligé la partie sociale. Les idées réformatrices du curé d Etrépigny lui ont paru absurdes, si absurdes qu'il n'y a pas fait allusion. Seul un primaire hollandais ou allemand D'Ablaing de Giessenburg (i) a eu le courage d'éditer entièrement le Testament.
(1) Rudolf Charles d Ablaing de Giessenburg. Le nom d'Ablaing semble indiquer un descendant de réfugiés français en Hollande à la suite de la révocation de l'Edit de Nantes. D'Ablaing a la mentalité de Meslier, il le proclame un grand homme méconnu.
En effet, Meslier n'est pas seulement un athée, mais il est j)ar surcioit collectiviste, et collectiviste au point (|u'il englobe la famille dans la collectivité. Les femmes sont à tout le monde et la Société se charge des enfants. C'est plus que le retour à la barbarie primitive dont le collectivisme est l'expression. Evidemment la petite servante de dix-huit ans avait laissé de cuisants regrets !
Meslier a probablement rédigé son Testament en 1727 et 1728. Il y dit qu'il est menacé de perdre la vue (1). Cette terrible perspective au lieu de le faire réfléchir l'a complètement déséquilibré. Est-il exact qu'il se soit laissé mourir de faim? C'est douteux. En tout cas, le 9 juillet 1729, son successeur, Antoine Guillotin (2), était installé dans sa cure, ce qui laisse suppose? que Meslier décéda peu de temps auparavant. S'il est mort à Etrépigny, ses restes furent inhumés sans que l'acte constatant son trépas ait été inscrit sur le registre habituel. Comme il entendait se survivre par son Testament^ il en avait fait trois copies dont une devait être déposée au grefl'e de Sainte-Menehould, l'autre à l'archevêché de Reims et la troisième chez M. Leroux, procureur et avocat en Parlement, à Mézières. Quelques mois plus tard j)lus de cent exemplaires circulaient à Paris et on les payait huit louis d'or (3).
En comparant notre biographie de Meslier avec celle rédigée par Voltaire on constatera, en dehors des inexactitudes matérielles, ce que le farouche démolisseur y a ajouté de son cru :
La sobriété de Meslier tant sur sa bouche que sur les femmes.
L'historiette sur les paysans maltraités par M. de Touly avec le petit discours de Meslier prononcé au lendemain de
(1^ C est ainsi que M. Petitfils interprète la phrase : « Je ne prends déjà presque plus de part à ce qui se fait dans le monde ».
(2) G. 223, 2 f. in-4.
(3) Voir la lettre de Voltaire, déjà citée, à Damilaville datée du 8 février 17G2. Il s'agit du Testament complet. Dans une lettre au comte d'Argenlal, datée des Délices 31 mai 1762. il le déclare illisible.
la punition qui lui avait été infligée par l'archevêque de Reims en présence du seigneur d'Etrépigny (1). Le document suivant, celui-là indiscutable, contredit cette historiette ; il montre Meslier prenant parti pour le domestique du seigneur contre les paysans, ce qu'il n'aurait certes pas fait s'il avait été déjà, à cette époque (1721), l'homme de son Testament :
En novembre 1721, François Godfrin, domestique de Messire Antoine de Touly, chevalier et seigneur d'Etrépigny, fut frappé à l'issue de la messe, étant en livrée, sur le seuil de l'Eglise, par les nommés André et Jean Jacquemin, tisserands, et M. Meslier, prestre, curé dudit Etrépigny y demeurant, les ayant vus ne put s'empêcher de leur reprocher leur témérité et impiété qui est d'autant plus scandaleuse qu'ils n'ont aucun respect pour le lieu saint où ils ont commis ces violences de voies de fait, ni même pour la livrée dudit seigneur de Touly qui se trouve grièvement offensé par l'attentat qu'ils ont fait en la personne de son domestique pendant son absence (2).
On ne voit pas, en effet, le Meslier du Testament se ranger sans nécessité absolue du côté de la noblesse !
Notre conclusion, c'est que Jean Meslier n'a pas été pendant toute sa vie l'athée et l'anarchiste qui se sont démasqués au lendemain de sa mort. Le célibat qui lui était imposé par ses vœux, son orgueil froissé, le sentiment de son impuissance à se venger des injustices dont il s'est cru la victime en ont fait un révolté. Ce n'est pas la conviction qui a guidé sa plume, mais bien la haine. L'esprit philosophique n'a rien eu à voir dans son évolution. Meslier reste un isolé, il a voulu surtout frapper, nous le répétons, ses deux ennemies : la Noblesse et l'Eglise, et cette dernière parce qu'elle soutenait la Noblesse !