L'EXTRAIT DU TESTA.MENT
La brochure de Voltaire comprend, nous le rappelons, dans la première édition de Genève, V Abrégé de la Vie de Jean
(1) La preuve que le discours n'a pas été prononcé devant le seigneur d'Etrépigny, c'est que le texte de M. de Touly était beaucoup moins violent que celui apporté par Meslier à François de Mailly.
(2) Archives du Dép' des Ardennes. Série B. Justice d Elrèpigny.
Meslier, que nous venons d'analyser, et \' Extrait des Senfiments de Jean Meslier; la seconde édition est enrichie d'un Avant-Propos.
A) Extrait des Sentiments
Cet Extrait a été colligé par Voltaire assez exactement, le texte est souvent celui du Testament. Il n'a donc pas travesti la pensée de Meslier, il l'a simplement mutilée en copiant seulement les citations qui correspondaient à ses propres opinions.
B) L'Avant-Propos
L'Avant-Propos de la seconde édition n'e^t plus du Meslier authentique, Voltaire l'a composé en s'assimilant les idées du curé d'Etrépigny plutôt qu'avec le texte du Testament {!). Il s'est quelquefois permis des licences un peu excessives. Qu'eût dit Meslier d'un : J'atteste le ciel, lorsque le malheureux niait toute divinité ! 11 aurait également trouvé que son éditeur dépassait la mesure dans cette apostrophe : « Que de l'emords ne m'a point excités votre crédulité ! Mille fois sur le point d'éclater publiquement, j'allais dessiller vos yeux, mais une crainte supérieure à mes forces me contenait soudain et m'a forcé au silence jusqu'à ma mort ». Cette crainte supérieure existait si peu chez Meslier qu'il a écrit : « J'ai fait en sorte de la retenir (mon indignation) et je tâcherai de la retenir jusqu'à la fin de mes jours, ne voulant pas m'exposer durant ma vie à l'indignation des prêtres ni à la cruauté des tyrans qui ne trouveroient point, ce leur sembleroit-il, de supplices assez rigoureux pour punir une telle prétendue témérité. Je suis bien aise, mes chers amis, de mourir aussi paisiblement que j'ai vécu... »
A^•nnt-propos
Vous connaissez, mes frères, mon désintéressement; je ne sacrifle pas ma croyance à un vil intérêt. Si j'ai embrassé une profession si directement opposée à mes sentimens, ce n'est point par cupidité, j'ai obéi à mes parens. Je vous aurois plutôt éclairés, si j'avois pu le faire impuné-
(1) Nous reproduisons en note le texte du Testament (^Chap. II)atin qu'on puisse le comparer ayec l'adaptution de Voltaire.
ment. Vous êtes témoins de ce que j'avance. Je n'ai point avili mon caractère en exigeant des rétributions qui y sont attachées (1).
J'atteste le Ciel, que j'ai aussi souverainement méprisé ceux qui se rioient de la simplicité des peuples aveuglés, lesquels fournissoient pieusement des sommes considérables pour acheter des prières. Combien n'est pas horrible cette monopole ! Je ne blâme pas le mépris que ceux qui s'engraissent de vos sueurs et de vos peines témoignent pour leurs mystères et leurs superstitions : mais je déteste leur insatiable cupidité et l'indigne plaisir que leurs pareils prennent à se railler de l'ignorance de ceux qu'ils ont soin d'entretenir dans cet étal d'aveuglement (2).
Qu'ils se contentent de rire de leur propre aisance ; mais qu'ils ne multiplient pas du moins les erreurs en abusant de l'aveugle piété de ceux qui par leur simplicité leur procurent une vie si commode (3). Vous me rendez, sans doute, mes frères, la justice qui m'est due. La sensibilité que j'ai témoignée pour vos peines me garantit du moindre de vos soupçons. Combien de fois ne me suis-je point acquité gratuitement des fonctions de mon ministère ? Combien de fois aussi ma tendresse n'a-t-elle pas été affligée de ne pouvoir vous secourir aussi souvent et aussi abondamment que je l'aurois souhaité ? Ne vous ai-je pas toujours prouvé que je prenois plus de plaisir à donner qu'à recevoir? f4l. J'ai évité avec soin de vous
(1) Texte de Meslier : Et ainsi, quoique je me sois laissé assez facilement conduire dans ma jeunesse à l'état ecclésiastique, pour complaire à mes parens, qui étoient bien aises de m'y voir, comme étant un état de vie plus doux, plus paisible et plus honorable que celui du commun des hommes ; cependant je puis dire avec vérité que jamais la vue d'aucun avantage temporel ne m'a porté à aimer l'exercice d'une profession si pleine d'erreurs et d'impostures... (Ch. II, Pensées et Sentiments de l'auteur sur les religions du monde, p. 21 de l'édition de Giessenburg).
(2) Id. J'avois encore plus d'aversion de l'humeur railleuse et bouffone de ces autres messieurs qui ne pensent qu à se donner agréablement du bon tems avec les gros revenus des bons bénéfices qu'ils possèdent, qui se raillent plaisamment entr'eux des mistères, des maximes et des cérémonies de leur religion, et qui se moquent encore de la simplicité de ceux qui les croient et qui, dans cette croyance, leur fournissent si pieusement et si abondamment de quoi se divertir et vivre à leur aise... Ce n'est pas que je blâme les risées qu'ils font agréablement de la vanité des mistères et des raomeries de leur religion, puisqu'ils sont effectivement dignes de risées et mépris, (bien simples et bien ignorants sont ceux, qui n'en voient pas la vanité), mais je blâme cette âpre, cette ardente, cette insatiable cupidité qu ils ont de profiter des erreurs publiques, et cet indigne plaisir qu'ils prennent de se railler de la simplicité de ceux qui sont dans l'ignorance, et qu'ils entretiennent eux-mêmes dans l'erreur... (id.,p. 22.)
(3) Id. Si leur prétendu caractère et si les bons bénéfices qu'ils possèdent leur donnent lieu de vivre si grassement et si tranquilement aux dépens du public, qu'ils soient donc au moins un peu sensibles aux misères de ce même public, qu'ils n'agravent point la pesanteur du joug des pauvres peuples, en multipliant par un faux zèle, comme font plusieurs, le nombre des erreurs et des superstitions, et qu ils ne se moquent point de la simplicité de ceux qui, pour un si bon motif de piété, leur font tant de bien, et qui s'épuisent pour eux (id., p. 22).
(4) Id. Je ne crois pas, mes chers amis, vous avoir jamais donné sujet de penser que je fusse dans ces sentiments-là, que je blâme ici ; vous auriez pu, au contraire, avoir remarqué plusieurs fois, que j'étois dans des sentimens fort contraires et que j'étois fort sensible à vos peines. Vous auriez pu remarquer aussi que je n'étois pas
exhorter à la bigoterie ; et je ne vous ai parlé qu'aussi rarement qu il m'a été possible de nos malheureux dogmes. Il faloit bien que je m'acquitasse comme Curé de mon ministère. Mais aussi combien n'ai-je pas souffert en nioi-inème lorsque j'ai été forcé de vous prêcher ces pieux mensonges que je délestois dans le cœur ! Quel mépris n'avois-je pas pour mon ministère, et particulièrement pour cette superstitieuse messe, et ces ridicules administrations de sacremens, surtout lorsqu'il faloit les faire avec cette solennité qui atiroit votre piété et toute votre bonne foi ! Que de remords ne m'a point excités votre crédulité ! (1) Mille fois sur le point d'éclater publiquement, j'allois dessiller vos yeux, mais une crainte supérieure à mes forces me contenoit soudain, et m'a forcé au silence jusqu'à ma mort (2).
Meslier et ses successeurs, Dalembert, d'Holbach, Diderot, Helvétius, La Lande, etc., ont été des esprits libérés des ténèbres de la superstition, alors que Corneille, Racine, Bossuet, Pascal, Massillon, etc., n'auraient eu que des intelligences inférieures, incapables de briser les chaînes de la tradition, telle est la conséquence logique des éloges prodigués à tous
(les jjlus allacliô à ce [)ieux lucre des fonctions de mon minislère, les aïant assez souvent faites sans en rechercher les rétributions, comme j'aurois pu faire, et n'aiant jamais été un coureur de gros bénéfices, ni un chercheur de messes et d'ofïrandes. J'aurois toujours pris beaucoup plus de plaisir à donner qu'à recevoir, si j'eusse eu le moien de suivre en cela mon inclination, et en donnant j'aurois toujours eu volontiers plus d'égards pour les pauvres que pour les riches... (id., p. 25)
(1) Texte de Meslier : Vous savez bien aussi ou du moins vous aurez pu assez facilement remarquer que je ne m'attachois guères à la bigoterie, et que je ne faisois guère d't'lat de vous en recommander la pratique. J'étois néanmoins obligé de vous instruire de votre religion et de vous en parler au moins quelquefois, pour m'acquiter de ce faux devoir auquel je m'étois engagé en qualité- de cure de votre paroisse, et pour lors j'avois le déplaisir de me voir dans cette fâcheuse nécessité d'agir et de parler entièrement contre mes propres sentiments, d'avoir le dt'plaisir de vous entretenir moi-même dans de soles erreurs et dans de vaines superstitions, que je haïssois, que je condamnois et que je délestois dans le cœur ; mais je vous proteste que ce n'étoil jamais qu'avec peine, et avec une extrême répugnance que je le faisois ; c'est pourquoi aussi je haïssois grandement toutes les vaines fonctions de mon ministère, et en particulier toutes ces idolalriques et superstitieuses célébrations de messes, et ces vaines et ridicules administrations de sacremens, que j'étois obligé de vous faire. Je les ai mille et mille fois maudites dans le cœur lorsque j'étois obligé de les faire, et particulièrement lorsqu'il me falloit les faire avec un peu plus d'attention et uu peu plus de solemnilé qu'à l'ordinaire... (id., p. 24)
(2) Id., : ... ce (pii augmenloil tellement mon aversion pour ces sortes de vaines cérémonieuses fonctions, que j'ai été cent et cent fois sur le point de faire éclater publi((uement et indiscrètement mon indignation, ne pouvant presque plus dans ces occasions-là cacher mon ressentiment, ni retenir dans moi-même l'indignation que j'en avois. J'ai fait cependant en sorte de la retenir, et je tâcherai de la retenir jusqu'à la fin dermes jours, ne voulant pas m'exposer durant ma vie à l'indignation
les contempteurs du christianisme. Malheureusement pour cette thèse,^elle n'est pas universellement acceptée ; Témancipation des intelligences se trouve encore retardée probablement par l'atavisme. Nous sommes amené à cette conclusion en entendant M. Boutroux, un éminent philosophe, parler de l'Eglise catholique (l'Infâme) sur laquelle se sont acharnés Meslier et Voltaire et ce, à propos de la Cathédrale de Reims :
La cathédrale de Reims, ce nest pas un merveilleux tas de pierres, ce n'est pas un chef-d'œuvre abstrait — C'est la vie, la pensée, les croA'ances, l'histoire, le meilleur des aspirations de nos pères. C'est l'action de l'Eglise créant en opposition à la violence, à l'égoisme, à l'oppression germanique, la généreuse et chevaleresque civilisation celtolatine, la noble monarchie française, la nation éprise d'idéal et d'universelle humanité. La Cathédrale des sacres, c'est le symbole, le cœur, le Palladium de la France, c'est la France même ramassée en un point de son territoire...
Qu'eut dit Meslier de cet éloge de la cathédrale où officiait François de Mailly, et de l'Église qu'il détestait ? Faut-il donc croire que M. Boutroux, moins « philosophe » que le curé d'Etrépigny, retarde de deux siècles et demi ; cette conclusion serait un peu excessive !