‹ MélangesChapitre 78 sur 92 · L'ABRÉGÉ DE LA VIE DE JEAN MESLIER EST-IL DE VOLTAIRE · texte numérisé non relu

L'ABRÉGÉ DE LA VIE DE JEAN MESLIER EST-IL DE VOLTAIRE

Dans notre article sur Voltaire et le curé Meslier^ nous avons donné à Voltaire V Abrégé, mais M. Lanson a émis des doutes sur cette attribution (1) ; il les appuie sur les remarques suivantes :

Un manuscrit, le 2.558 de la Bibliothèque de l'Arsenal, contient (avec d'autres pièces) VExtrait du Testament. UAbrégé

des prêtres, ni à la cruauté des tyrans, qui ne trouveroient point, ce leur sembleroitiL de suplices assez rigoureux pour punir une telle prétendue témérité. Je suis bien aise, mes chers amis, de mourir aussi paisiblement que jai vécu, et d'ailleurs ne vous ayant jamais donné sujet de me souhaiter du mal, ni de vous réjouir s'il m'en arrivoit aucun, je ne crois pas que vons seriez bien aise de me voir persécuté et tyrannisé pour ce sujet : c'est pourquoi j'ai résolu de garder le silence, (id., p. 25)

(1) Questions diverses sur l'histoire de l'esprit philosophique en France avant IT-ïO, {Revue d'histoire littéraire de la France, 1912, p. 10).

de la vie de Jean Meslier qui le précède présente des variantes qui ne sauraient être de Voltaire (1) et il est augmenté d'une anecdote (2) que ce dernier aurait supprimée.

h' Avis au Lecteur de VExtrait est nouveau.

V Avant-Propos est plus étendu que dans les éditions de Genève.

Enfin, VExtrait lui-même comprend seulement trois chapitres qui correspondent aux quatre premiers de Voltaire ; il manque les chapitres V et VI, mais, par contre, on y lit une dissertation d'Angelo December, milanois, provenant d'un Ms. de Baluze.

La question posée est celle de l'antériorité de ces deux versions de VAbrégé. Voltaire a-t-il simplement modifié celle du Ms. 2558, qui serait la première ?

Précisons : Voltaire a pu avoir en mains, nous l'avons déjà (lit, le Testament de Jean Meslier dès 1735. A cette époque, il a dû se préoccuper de réunir quelques renseignements sur la vie du curé d'Etrépigny, et peut-être même a-t-il coUigé le Testament ? Que ce double travail soit resté dans ses cartons de 1735 à 1761, la chose est possible. En engageant sa lutte contre « L'Infàme », vers 1760, Meslier lui est revenu à la mémoire ; l'édition princeps de VExtrait du Testament de la fin de 1761 et la seconde de 1762 en apportent la certitude.

Un point — ac([uis définitivement — c'est que Voltaire s'est servi non d'une copie partielle, comme celle du Ms. 2558, mais

(1) Il (Meslier) faisait souveiil l'aumône, était sobre et fort continent (au lieu de : d'ailleurs très sobre tant sur sa bouche que sur tes femmes), il parvint à la prêtrise sans vocation (au lieu de : il est parvenu à la prêtrise)

(2) Voici cette anecdote : « Dans un voyage qu'il (Meslier) fil à Paris vers le temps que parut pour la première fois le traité de M. l'abbé Houtlcville sur la religion, le P. Buffier, ami du Curé, lui proposa de lire cet ouvrage pour lui en dire son sentiment, M. Meslier y consentit aux conditions qu'ils le liraient ensemble. Quelques jours après, étant à dîner chez les Jésuites à la compagnie d'un jeune homme du nombre de ceux qui sont sans religion, encore plus par vanité que par principes, la conversation roula sur le traité en question ; le jeune homme s'abandonna aux traits malins par lesquels on prétend par la raison foudroyer les motifs de crédibilité. M. Meslier répliqua d'un grand sang froid qu'iV ne s'agissait pas d'avoir de l'esprit pour se railler de la religion mais qu il en fallait beaucoup pour la défendre. »

du Testament complet. Son Abrégé de la vie de Meslier nous le prouve.

On y lit : « Jean Meslier, curé d'Etrépigm' et de But en Champagne. »

Or, Meslier n'a jamais été curé de But. D'où vient l'erreur de Voltaire?

Nous n'avons, pour la découvrir, qu'à consulter les trois manuscrits de la Bibliothèque nationale qui sont, d'après M. Lanson, des plus anciennes copies du Testament. Elles portent : Mémoires des pensées et sentiments de J... M... pr... Cur... d^Etr... et de Bal...

Voltaire a lu But (1) au lieu de Bal f Balaives).

Le Ms. 2558 de l'Arsenal comporte, nous l'avons dit, plusieurs pièces, en voici la liste :

1° Extrait d'un manuscrit trouvé après la mort de Jean Meslier, curé de Trepigny (sic) et de But (sic) en Champagne, natif du village de Mazarin (sic pour Mazerny) précédé d'un Abrégé de la vie de l'auteur et d'un Avant-Propos de l'auteur.

2° Essais sur la recherche de la vérité.

3" Sermon des Cinquante attribué à M. du Martaine, ou du Marsay, d'autres à La Metrie, mais il est d'un grand prince très instruit i2'.

La note suivante se lit à la page A de la première partie :

J'ordonne qu après moy on brûle ce manuscrit. Quoique très mauvais il a été copié comme un monument rare et prétieux, fait pour n'être vu que par des personnes affermies dans leurs principes. Ce l*"" janvier 1763. Sign. Duchesne. ;3)

Le sieur Duchesne ne parle pas d'un manuscrit antérieur sur lequel les copies ci-dessus auraient été exécutées. Il est à

(1) L'« est mal forme, 17 est comme un t dont la barre aurait été oubliée. M. d'Ablaing de Giessenburg; a commis la même erreur, il est probable qu'il a suivi Voltaire le reconnaissant pour son maître.

(2) Le Sermon des Cinquante est de Voltaire. Le grand prince très instruit, c'est Frédéric le Grand.

(3) Au Terso de ce feuillet, on a collé un cartouche avec la date de 1765.

présumer que nous sommes en face d'un travail analogue à celui (le Voltaire dont l'édition de Genève de 1761, publiée sous le manteau, aurait donné l'idée. Le collecteur, sans copier servilement cette dernière édition, a pu compléter VAbrégé et ne prendre qu'une partie de ['Extrait en y ajoutant un Avantpropos de l'auteur. La présence du Sermon des cinquante imprimé, suivant Beuchot, en octobre 1762 sous la date de 1749 sur les mômes presses genevoises, est faite pour confirmer cette hypothèse.

Admettons môme (|u'on rencontre le texte de VAbrégé du Ms. 2558 à une date antérieure à 1761, ce ne serait pas une raison de l'enlever à Voltaire, parce que, nous le répétons, cet Abrégé remonte peut-ôtre à 1735.

Enlin — et l'argument n'est pas sans valeur — si les deux éditions de l'Extrait du Testament de 1761 et 1762 étaient d'un autre collecteur ((uc Voltaire, il ne s'en serait pas occupé avec la sollicitude d'un père pour ses enfants. Dans ses lettres connues, il en parle vingt-et-une fois en 1762, onze fois en 1763 et cinq fois en 1764, soit en tout trente-sept fois! (1)

Notre conclusion : VAbrégé est bien de Voltaire et le Ms. 2558 n'a aucune importance.

(1) Dix-nfuf fois dans ses lettres à Datnilavillr, huit fois ;i Dnlembcrl, quatre fois au marquis d'Argens, deux fois au comte d'Argeiilal, deux fois à Helvétius, une fois à Marmontel et à madame de Floriaa.

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