‹ MélangesChapitre 79 sur 92 · THÉOPHILE · texte numérisé non relu

THÉOPHILE

Nous avons publié une Histoire posthume de Théophile de Viau(l); autrement dit, nous avons relevé les mentions qui ont été faites de ce poète depuis sa mort jusqu'en i9iU.

Nous complétons, aujourd'hui, ce petit travail; mais, auparavant, voici quelques manifestations antérieures à 1626; elles nous avaient échappé.

La première sort de la banalité ordinaire. Un rimeur chrétien publie, sous le nom du prisonnier de la Tour de Montgommery : Les Larmes de la Mère de Dieu, ou deux paraphrases sur le « Stabat Mater Dolorosa », par Théophile. A Paris, chez Jean Bessin, rue de Reims, près le Collège, M.DC.XXV (1625) (2), et il donne les raisons qui l'ont incité à mettre au titre : Par Théophile :

... Au reste, si lu veux sçavoir pourquoy j'ai emprunté le nom du sieur Théophile (qui est, comme tu sçais, un des plus beaux esprits de ce temps 1, sçache 1*") Que c'est pour l'estime que lAutheur fait de ses vers ; 2°J Parce que le sujet qui est sainct ne peut estre traité que par Théophile ; 3°) Pour l'inciter à travailler sur de telles matières. Adieu.

Cette curieuse plaquette a dû paraître en octobre 1625, un mois après 1 arrêt du Parlement condamnant Théophile au bannissement; l'épître dédicatoire adressée à M. le Comte de

(1) Au tome II du Procès de Théophile de Viau, 1909.

(2) In-4* de 15 p. chifïr. (la dernière, 13 par erreur). Privilège du 11 du présent mois (?) 1625 (Bibl. Mazarine).

250 SUPPLÉMENT A l'hISTOIRE

Passavant, protonotairc du Saint-Siège Apostolique, datée de Paris 17 septembre 1625, précise le nom de l'auteur, Pierre Le Comte (1).

La seconde manifestation honore Antoine Gaillard, sieur de La Porteneille. En septembre 1625, il adresse des stances à Louis XIII lui demandant de ne pas exiler Théophile. Voilà un exemple de générosité assez rare (2) chez un confrère, pour mériter d'être retenu :

Grand Roy, que nous appelons juste, Appuyé de la vérité, Surmontez la gloire d'Auguste, Puis que vous l'avez mérité ; Non pas en vous monstrant sévère, Mais bénin comme vostre père, Usant volontiers de pardon Envers le fol qui devient sage ; Car c'est Dieu qui donne ce don.

Et qui n'en veut pas d'avantage.

Si Théophile en sa jeunesse A commis des excès divers.

Accordez à sa gentillesse Qu'elle face encore des vers ; Pourvu qu'il soit purgé de blâme, Et qu'il face voir que son âme N'est point impie devant Dieu Ny devant vous, connue l'on cuide, Pour luy faire changer de lieu, Tout ainsi que l'on feit d'Ovide.

Sire, sçachez que vostre race.

Deux mille ans après vostre mort.

Mettra l'ire de vostre face Avec la cruauté du sort ;

(1) Ce Pierre Le Comte est auteur de quelques autres pièces : Le Génie de la France, en vnrs ; Au Roi/, sur l'heureux retour de Sa Majesté en sa Ville de Paris, par P. Le Coinle. Paris. (Parisien). Paris, François Jaciiuiii fl Julian .lacquin, s. d., in-8 de 20 fT. n. chillr. (A^ ; Les Vœus des Bons français, ou paraphrase sur l'Exaudiat, au sujet des Guerres de l année 1021, Paris, P. Ramier, 1021, iii-8 N) ; Epithalame, ou Chant Nuptial sur le Mariage de M. le duc d'Orléans, frère unique du Roy, et de la princesse Marie de Bourbon, duchesse de Montpensier, par le sieur Le Comte, Paris, 1626, in-8, (N).

(2) Ces stances sont à mettre à côté de la belle Elégie sur l'Arrest de Théophile, de Georges de Scudéry. (Voir Le Procès de Théophile, t. I, p. 512.)

Et dira ce que dict nostre aage, De cet excellent personnage, Que César de Rome banit, Trouvant esgale nostre perte, SI Dieu de mesme nous punit, A celle que Rome a soufferte.

Ces stances ont paru en 1626, à la suite de : La Carline, comédie pastorale... Avec quelques autres pièces du même auteur. Paris, Jean Corrozet, 1626 (J).

La troisième, absolument inconnue, encore à l'éloge du poète : Le Trespas de Théophile, avec les Dernières Paroles qu'il proféra avant que de rendre son Esprit (2) porte à tort la date de 1625 ; elle a été imprimée peu de temps après sa mort (septembre 1626). On en ignore l'auteur.

Nous donnons les cinq premières strophes :

Ja Théophile retenu Dans les fers d'un obscur Dédale, Avoit constamment soustenu Les maux de Sysiphe et Tantalle, Lorsque son esprit languissant Luy fit dire, tout frémissant, Au Dieu qui lance le tonnerre.

Ces paroles, fondant en pleurs :

Père, ravis-moy de la terre Où je suis le but des malheurs.

Quelle fatalité du sort.

Quelle malice de l'envie

Esmousse le dard de la mort,

Et me fay prolonger la vie.

Qu'ay-je, ô bons Dieux, jamais commis

A ceux qui me sont ennemis.

Hélas ! pourquoy pry-je naissance,

(1) In-8 de 119 p. chiirr. L'éi)itre dédie, est adressée à M. le baron d'Arros, sijj. A. Gaillartl ; poés. lim. : J. Costebadie. Les Diverses Poésies commencent à la p. % ; la pièce principale, c'est L'Astrée liourde/oise, dédiée à M. de La Lanne, conseiller du roi. Ce Gaillard n'est pas celui des (JEuvres du 5' Gaillard, Paris, Jacques Dugast, ICik, deux parties en un volume in-8.

(2) A Paris, M.DC.X.W [UVlï> pour l(i2(;), in-8 de 8 11", n. chilTr., trente stances de dix vers et une épitaphe. Cette plaquette rarissime faisait partie, ainsi que la suivante, du Recueil (factice) de pièces pour et contre Théopliile (de Viau). Paris, 16'2i)-lG26, réunion de cinquante-trois pièces, en deux volumes in-8, luaroq. rouge Creliure de Hardy) (Cat. E. Mancel, 7 juin 1912/ {ex meis).

252 SUPPLÉMENT A l'hISTOIRE

Ciel qui seul me peux secourir, Puis qu'il m'est osté la puissance De vivre ou de pouvoir mourir.

Encore si entre deux piliers, Ainsi qu'un Samson magnanime, Expiant mes souspirs derniers Je pouvois, fameuse victime, Charger de Clolon les autels Avec mes Zôilles mortels, Je serois bien-tost de la troupe Des ombres qui errent là bas, Faisant voir le pouvoir d'Attroppe A ceux qui cherchent mon trespas.

Mais Jupin ne veut m'escouter Et le Ciel semble sans oreilles, Alors que je veux lamenter Mes douleurs qui n'ont de pareilles, Et ceux-là qui m'estoient plus chers Sont à mes clameurs des rochers.

Comme Niobé dans Sipille, Aussi comme elle, sans secours, Mon cerveau des larmes distille Qui foni un fleuve de leur cours.

Ha ! Chère France, as-tu produict Ce digne successeur d'Homère, Pour l'offusquer dedans la nuict Au moment qu'il voit la lumière ?

Ouy, car l'enccint de l'Univers Semble incapable de ses vers ; Mais les potentats de l'Europe, I^isans quelques jours ses escrits.

Regretteront sa Calioppe Qui le lit Roy des beaux esprits

Les cinq deiiiiores :

Les Dieux exempts de passion.

Touchez de son cruel désastre, Luy donnant lieu près d'Arion, Firent de son esprit un Astre, Qui, dispensé du sort humain.

Malgré l'envie aux dents d'airain

Qui luy avoit tendu des toilles, Et des appas plus que mortels, Il brille parmy les estoilles A l'aspect des Dieux immortels.

Les Nymphes des verdes forests, Et les Navondes de la Seine, Secrettaires de ses regrets Et de son incroyable peine, Lavèrent son corps de leurs pleurs ; Puis, l'embausmant de mille fleurs.

Le posèrent en sépulture Dans un monument tout exprès.

Où tousjours, malgré la froidure, Naissent les lys et les cyprès.

L'organe des sçavants Grégeois

Et la trompette Mantouanne,

Qui charmoit l'oreille des Rois,

Du Pô jusqu'à la Tramontane ;

Et les Philosophes vantez

N'ont point esté tant regrettez,

Que ce doux chantre au luth d'yvoire,

Qui, en tout siècle et en tout lieu,

Vivra au Temple de Mémoire

Par des caractères de feu.

Bel esprit qui repose au Ciel, Mes vers te soient pour Hécatombe ; Tousjours le jasmin et le miel Puissent naistre dessus ta tombe, Tousjours le concert des oyseaux Te chante des mottez nouveaux.

Et tousjours les troupes des Anges, Marians tes airs à leurs voix, Chantent tes célèbres louanges Sur les luths touchez de leurs doits.

Passant, si tu vois quelque fois Le tombeau de ce grand Poëtc, Souviens toy qu'il fut des François Et des grands Princes le trompette ; Et que pour sa seulle vertu, De l'Ambition combattu,

254 SUPPLÉMENT A l'hISTOIRE

La mort luy ferma la paupière Dans un labirinthe odieux, Pour luy desclore la barrière Qui conduit l'àme dans les Cieux.

Et l'epitaphe :

Gy gist dans ce tombeau ombreux Théophile, honneur de la France, Qui vainquit par ses vers nombreux L'Hidre empesté de l'ignorance.

Les Muses font pour luy le deuil, Et lamentant eschevelées, Gisent aux pieds de son cercueil Sans pouvoir estre consolées.

La quatrième et dernière manifestation : Recueil des Epitaphes faictes sur Théophile [i) est des plus curieuses ; on y retrouve en partie les propres vers du condamne du l" septembre 1625, utilisés dans le but de les retourner contre lui :

On feroit une injure très grande, à ceux dont le mérite et la vertu ne doivent point mourir, si l'on ensevelissoit esgalement dans un raesme tombeau le corps et la mémoire de toutes sortes de personnes ; et puis que ceux qui, par de belles actions ont fait paroistre durant leur vie qu'ils n'estoient pas nés pour mourir tout à fait, se sont tousjours affranchis de ceste tyrannie, on ne trouvera pas estrange que je veuille exempter le sieur Théophile de la juridiction du temps et garentir sa renommée des injures de l'advenir : Et bien que ses belles poésies soient suffisantes de porter sou nom juscpià la fin du monde, et faire voir l'excellence de son esprit à ceux qui viendront après nous, je me suis loutesfois persuadé que celles des autres auroient encores le pouvoir de le deffendre de l'oubly, et de conserver sa méuioire à la postérité. Combien y a-t-il eu de grands hommes depuis la naissance du monde, qui sans l'ayde de leurs amis se seroient eschapez de nostre cognoissance ? De plusieurs dont les escrits se sont perdus, la réputation seroit aussi perdue, si dedans les livres des autres elle ne s'estoit conservée, ou que la graveure des marbres n'en eut tousjours parlé. Puis qu'il est donc ainsi que les tombeaux et les épitaphes (dont le muet langage se fait tousjours entendre, et descrit bien souvent les mœurs et la vie de ceux qui n'en ont plus) sont d'une telle conséquence, je serois grandement blasmable de retenir dans le silence ceux que je vis

(1) Recueil des Epitaphes /aides su/ Théophile [vers grec de Moschus), M.DC.XXVI (16261, in-8 de 14 pp. chiffr.

dernièrement faire sur la mort de nostre Poëte. Il arriva que peu de temps après cesle triste nouvelle, je me rencontray en une fort ample et bonne compagnie, dont les uns plus affectionnez à Théophile en regrettoient sensiblement la perte, les autres piquez d'intérest et de passion s'en resjouïssoient comme d'une bonne avanture, et d'austres entièrement despouillez d'amour et de haine blasmoient en lui ce qu'ils jugeoient digne de blasme, et n'estimoient que les actions qui méritent de la louange ; ses amis comme plus obligez à sa deffense prirent la première parole, et s'adressans à certains politiques réguliers leur dirent qu'en dépit d'eux ils graveroient ceste épitaphe sur sa tombe :

Cy gist, qui par nostre assistance Des bourreaux s'est bien deffendu :

Moynes. faites la pénitence D'avoir Théophile vendu ^1).

L'un d'entre ces hommes de bien, prenant la parole pour les autres, dit que, dans leurs maisons, ils lui dresseroient aussi des tombeaux avec cette inscription :

Le plus impie de la France Gist soubs ceste pieri'e estendu :

Hélas ! nous perdons l'espérance De le voir quelque jour pendu.

On le peut justement appeler le plus impie de la France (dit un autre de la mesme cabale) et si les visions doivent tenir lieu de miracles, et que les révélations des gens de bien ne soient point révoquées en doute, il est certain que pour estre en l'Autre Monde tourmenté de la sorte que je l'ay veu, il fallait avoir esté le plus impie de celuy-cy, je vous diray donc nuëment et sans équivoque ce qui m'arriva la nuict passée :

Je songeois que son àme aux enfers détenue, Laide comme elle estoit à la clarté du jour, Vouloit que son fantosme encores vit la Cour, Et qu'il me fist sçavoir, en passant, sa ven-ie.

Son ombre devant raoy se dressant toute nuë, Me dit. Père Guérin, me voicy de retour. Je n'ay fait qu'endurer en ce triste séjour. Où depuis mon départ le sort m'a retenue.

(1) Cette épitaphe vise : le père Voisin, jésuite, qui avait voué une haine féroce à Théophile parce que le poète s'était ex[)riiué sur son compte en des termes qui entachaient gravement son honneur de religieux et ce, au sujet de ses relations avec un nommé Sajot ; le pèi'e Garassus, jésuite également, qui s'était mis à la tète de la campagne contre le libertinage, et le frère Guérin, mitiime, qui avait publi(|uenient prêché contre lui en septembre 1623.

256 SUPPLÉMENT A l'hISTOIRE

Je viens pour m'opposer à les conlenternens,

Je viens pour te monslrer l'excès de mes tourinens.

Alors, quand ceste idole cust descouvert sa (lame,

Elle me dit adieu, je m'en vay chez les morts, Comme tu t'es vauté de voir brusler mon corps, ïu le pourras vanter de voir brusler mon âme (1).

Voyez donc, Messieurs (dirent-ils tous ensemble), si les jugemens de Dieu ne sont pas admirables, et confessez maintenant que le vice tost ou tard est puny, et la vertu recompensée, personne ne doit plus douter de ceste vérité, quia locutus est ad Patres nostros. Ils eussent continué le Sermon et peut-estre en fussent venus aux mains avec les amis du deff'uncl, si ceux qui n'avoienl que faire de leurs querelles, et qui n'estoienl point intéressez en ceste cause, ne les eussent incontinent séparez, et que l'un d'eux ne leur eust parlé de la sorte : la passion, Messieurs, qui se trouve de part et d'autre, vous olFusque le jugement, et troublant vostre imagination vous emporte dans des excès de blasme, ou de loiiange ; mais nous (pii mettons le deffuncl dedans rindifférence, jugeons fort à propos de luy donner ceste épitaplie au lieu des vostres, puis qu'elle contient sans passion un petit abrégé de sa vie :

Icy gisl un faux Théophile (Encor qu'il en portasl le nom) Car il nia tout l'Evangile.

Ses vers furent de grand renom Au dire de la voie commune.

Il en avoit fait sa fortune.

Grâce à un Comte libéral, De Poëte il fut Caporal,

(1) Ce sonnet est lu purodie d'un sonnet de Théophile du Second Livre des Délices de la Poésie Françoise, ÎIj'20, qui a élé oui)lié par M. .\lleauine dans son édition des Œn.res de T/iéop/iiie, 1855 :

Je song;eois que Philis dos Enfers revenue. Belle connue elle estoit à la clarté du jour, Vouloit que son Phantosrae encore fit l'amour. Et que comme Ixion j'embrassasse une nuë.

Son ombre dans mon lict se glissa toute nuë. Et me dit, cher Thyrcis, me voici de retour, Je n'ay fait qu'embellir en ce triste séjour, Où depuis ton despart le sort m'a retenue.

Je viens pour rebaiser le plus beau des Amans, Je viens pour remourir dans tes embrassemens ; Alors quand cette Idole cust abusé ma flamme,

Elle me dit. Adieu, je m'en vay chez les Morts, Comme tu t'es vanté d'avoir baisé mon corps, Tu te pourras vanter d'avoir baisé mon Ame. '

Et dans la guerre de Mirande

Il fit sa condition grande (1).

Il eust des pensions à la Cour,

Il eust et l'un et l'autre amour.

En Grève il se vit dans la flame,

Pour l'immortalité de l'âme (2).

Depuis il fut en prison mis

Pour beaucoup de péchez commis ;

Il en sortit sur l'espérance

Qu'on avoit de sa pénitence :

Mais il fust comme auparavant

Un grand visiteur de Couvent.

Jamais il ne fît de miracle,

Bien qu'on le prit pour un oracle ;

Il fust saint sans dévotion,

Malade sans contrition ;

Il eust temps de se recognoistre.

Pourtant il ne vit point de Prestre ;

Et quoy qu'il eust assez péché,

Mourant il ne fust point presché :

Car après que la maladie

Eust fort son oreille assourdie,

La Parque sans compassion

Le tua sans confession (3).

Je ne sçay en quelle posture,

Il est soubs cesle sépulture,

Il vit des Théophile assez :

Priez donc pour les Trépassez.

(1) Ces quatre vers sont empruntés à une épigramme composée par Théophile en 1616. au moment où le comte de Candale qui guerroyait en Quercy dans les rangs des Réformés, l'avait fait nommer caporal :

Grâce à ce Comte libéral Faict que jamais je ne repose :

Et à la guerre de Mirande, Si je couche sur le pavé,

Je suis poëte et caporal. Je n'en suis que plustost levé. G Dieux ! que ma fortune est grande ! Parmy les troubles de la guerre

O combien je reçois d'honneur Je n'ay point un repos en l'air.

Des sentinelles que je pose ! Car mon lit ne sçauroit branler

Le sentiment de ce bon-heur Que par un tremblement de terre.

(2) Allusion à son adaptation du Phédon, de Socrate ; mais il est faux que cet ouvrage ait été incriminé dans le procès qui lui fut intenté.

(3) Le Mercure François de 1626, relatant sa mort, ne parle pas de sa confession ; Garassus dit qu'il mourut comme une béte après avoir traduit en risée les exhortations qu'on lui faisoit pour l'amendement de sa vie; le père Théophile Raynaud a accepté l'allégation de Garassus, mais deux contemporains sont non moins atTirmatifs en sens contraire: 1 auteur du Récit de la Mort et Pompe Funèbre observée aux Obsèques du sieur Théophile, 1626, et le Père Guillebaud (Dom Pierre de Saint-Romuald) dans son Trésor Chronologique et Historique, t. III, p.88't. Quoi quil on soit, ses obsèques furent solennelles, dix-huit prêtres, y compris quatre porteurs, raccompagnèrent à sa dernière demeure.

258 SUPPLÉMENT A l'hISTOIRE

Geste épitaphc ne fust pas achevée, et tout le monde n'eust pas si tosl donné les signes de son approbation qu'un, de la mesme troupe de ces indifférents, dit qu'il avoit ce quatrain à mettre avec les autres :

Geluy qui pour ses bons vers Méritoit un hécatombe, Pourry dessoubs cesle tombe, Est déjà mangé des vers.

Un autre, interrompant les passionnez qui vouloient dire quelque chose selon leur sentiment, se fit entendre de la sorte :

Enfin Théophile est mort,

Il est quitte du mauvais sort ;

Et ce que la double vérole

Qui lui fist vomir de la cole (1),

Ce que l'exil et le guichet,

Ce que par aucun vitupère

Tous ses ennemis n'ont sceu faire,

Une fièvre quarte l'a fait ;

Son corps est dessous ceste lame.

Le bon Dieu veuille avoir son âme.

C'est bien fait de prier pour luy ^dirent quelques-uns), Dieu mesme nous commande l'oraison pour nos ennemis; ouy (répliqua promptement un Docteur en distinctions) quand ils sont en estât de recevoir l'effect de nos prières : mais lors que par de fortes apparences et des conjectures probables, ou bien peu différentes de la certitude, on croit une personne incapable de suffrages et d'oraisons, pour n'estrc pas morte in Domino il me semble que tous les vœux qu'on fait pour elle lui sont inutiles, et partant. Tout beau (dit un bon amy du deffunct, prenant le Docteur par sa robe) laissez-moi parler là-dessus. Je voy bien que vous voudriez conclure, que Théophile n'estant pas dans ceste prison où les morts achèvent de payer les dcbtes de leur vie, il n'en sçauroit estre tiré par des prières et par ainsi (ju'il le faut laisser où il est, mais c'est dont je suis fort en peine, et liiicerlilude me fait dire :

Où est ce Favory des Filles de Mémoire ? En Paradis ? il ne le croyoit pas ; Dans les Enfers ? il ne les craignoit pas ; Mettons-le donc dedans le Purgatoire :

(1) Allusion à la cinquième strophe de la pièce : Satyre du Parnasie Satyrique, 1622 : Je pisse le verre et le feu, Je ne crache que de la colle, Je n'ay pas presques un cheveu, Ha ! ventrebleu ! j'ay la vérole!

Mais il n'y entre point de ^'eau (1); Laissons-le donc dans le tombeau.

Chacun rioit de ce rencontre, et se préparoit à faire la retraitte, comme un de la troupe qui n'avoit encores dit mot, commença par ces paroles : encores ne faut-il pas, Messieurs, qu'après nous estre entretenus si long temps du sieur Théophile de Viau, nous le quittions sans lui rendre tous d'un accord les devoirs de la sépulture, son âme seroit tousjours vagabonde : et plustost que de la laisser dans le tombeau, il vaut mieux luy donner quelque place convenable à ses mœurs, et graver sur la pierre où repose son corps :

Icy gist le corps de Viau, Mais son âme, grand Pythagore, Est-elle pas dans un Centore ?

Dans un Singe, ou dedans un Veau ?

Dans un Porc, dans une Belette, Dans un Pan, dans une Choiiette, Dans un Bouc, dans un Escargot, Dans une Limace baveuse, Ou quelque beste venimeuse ?

Non, elle est dans un Escarbot (2).,

Tout le monde approuva fort ceste épitaphe, et puis chacun se retira en disant : « Puisque son âme et son corps sont logez, n'en parlons plus. »

Jatn parce sepulto.

Nous arrivons maintenant aux manifestations postérieures à la mort de Théophile :

Nous ne reviendrons pas sur ce que nous avons dit de Mairet au sujet de sa Sophonisbe — elle appartient à Théophile, quoiqu'il Tait publiée sous son nom (3) — et sur la perte dont il est responsable des manuscrits de son ami (4), mais enregistrons, sans commentaires, un extrait de son épitre dédicatoire à M. de Montmorency placée en tète de La Sylvie^ comédie pastorale, 1628, privilège du 17 septembre 1627 :

... Où irouvera-t-on un seigneur après vous qui, dans la corruption

(1) Garassus appelait les libertins, comme Théophile, de jeunes veaux.

(2) Insecte qu'on rencontre dans les matières les plus dégoûtantes, de la famille des solidicornes ou stéréocères.

(.3) Voir Disciples et Successeurs de Théophile. Des Barreaux et Saint-Pavin, p. 146.

(4) Id., p. 150, note 2.

260 SUPPLÉMENT A l'histoire

du siècle, ait conservé de l'amour pour les bonnes lettres jusqu'au point de leur establir des pensions sur le plus clair de son revenu ? Toute la France est tesmoin de ce que vous avez faict pour un de ses plus beaux Esprits, à qui vostre seule protection a donné lieu de tesmoigner son innocence. Il a plustost manqué de vie que de recognoissance : et je m'asseure que le plus grand regret qu'il ait encore dans le tombeau, c'est de n'avoir pas laissé dans ses escrils de quoy repousser la calomnie de ceux qui voudroienl l'accuser d'ingraliludé en vostre endroit. De moy qui chéris sa mémoire parfailemenl, plustost que de souffrir qu'on l'obscurcisse d'une si noire tache, je mesleray son inlerest avec le mien et m'efforceray de tout mon pouvoir de m'acquitter d'une dette commune, que la mort ne lui permit pas de vous payer. Cependant recevez, s'il vous plaist, ces prémices de ma jeunesse : c'est tout ce que je puis rendre aujourd'hui à vostre Grandeur, en recognoissance de tant de bien-faits que j'ay receus d'elle depuis deux ans que j'ay la gloire d'cstre...

Le sieur P. Bougler de Brétliencourt (1) dans son roman : Le Pèlerin Estranger ou les Chastes Amours d'Amintlie et de Philiride^ Rouen, Jacques Cailloué, 1634 (2), insère un petit poème : La Maison de Cameliny, composé de onze odes sur le modèle de La Maison de Sylvie, de Théophile. Les autres •poésies semées dans son texte comprennent nombre de vers plagiés de ceux de notre libertin (3). L'épigramme de Théoj)hile, par exemple :

Qui voudi'd pense à des empires, Et, avecques des vœux mutins, S'obstine contre ses destins Qui tousj'ours lui deviennent pires :

(!} Ce Bnii|,Mpr de Brétliencourt doit iHrc le fils de Pierre Bougler, bailli d'Aumale, qui a publié : E.ip/ication des Articles et Chefs du Crime de Lcze-Majesté. E.rtraicis des Anciennes Ordonnances de France, par Alaistre Pierre Bougler, bailli d'Auiualc. Paris, Jacques Besongne, 1622, in-8 (N).

(2) I11-I2 de 9 pp. chifTr. y compris le litre. 2 (T. bl. et 301 j)p. chiffr. L'épîlrc dédicatoire est adressée à François, chevalier, .seigneur de Recourt, etc., chAtelain héréditaire de Leris en Arlhois. Ce Bougler qui s'appelait Pierre comme son père, avait déjà publié : Clcantc, amoureux de la belle Mélisse. Ilisioire Nouvelle, Paris. Jacques Besongne, 1C,22, iri-12 (A), épîtrc dédie, à Claude Le Blond, sieur d'Aquets, |)oés. lim. ; Du Monthuy, B. Godcfroid, L. Vassagne ; Les Amours Diverses du Sieur de Brethencourt, contenant plusieurs histoires tragique-comique (sic), Rouen, Jacques Besongne, 1629; la première édition est de Rouen, Jacques Cailloué, 1627.

(.3) Avant Brétliencourt, et du vivant môme de Théophile, Jean-Pierre Camus, évèque de Bclley, avait déjà utilisé, sans en nommer l'auteur, les vers du poète de Boussèrcs ; voir la note sur Jean-Pierre Camus et Théophile de Viau qui termine notre brocliure : Lue Seconde liévision des Œùivres du Poète Théophile de Viau (corrigées, diminuées et augmentées) , par Esprit Aubert, chanoine d'Acignon, 1911.

Moy je demande seulement, Du plus sacré vœu de mon àtne.

Qu'il plaise au.v Dieux et à ma Dame Que Je brusle éternellement.

est devenue la première stance d'une pièce assez importante (p. 110) :

Qui voudra pense à quelque Empire,

Les sceptres sont tousjours jaloux,

Moy je ne crois rien de si doux

Que de vivre dans mon martyre :

Je fay un vœu tant seulement

Que Philis fournira la flame

Et que, sans espargner mon âme.

Je brusle éternellement.

Théophile est souvent cité par ses contemporains quand il est question de comédiens ou de pièces nouvelles. Le Testament de feu Gautier-Garguille trouvé depuis sa mort..., 163^., rappelle son nom à propos du comédien Valeran et du dramaturge Alexandre Hardy :

... mais nostre vieux maistre Valeran (Lecomte, de son vrai nom), depuis qu'il est en l'autre monde, désirant d'y faire valoir la comédie et de l'y establir, comme il a fait en France durant sa vie, m'a fait divers commandemens de l'aller trouver, disant pour toutes ses raisons que le grand Maistre de la Nature me veut voir, qu'il doit représenter devant luy plusieurs pièces nouvelles, et dans la sévérité des reigles des anciens de feu M. Hardy et quelques-unes de M. Théophile, et qu'il a fait à ce grand Prince des récits fort advantageux de moy...

Deux plaquettes du même genre, toujours à propos de Gautier-Garguille, le mettent en scène : Les Révélations de l'Ombre de Gautier-Garguille, nouvellement apparue au Gros Guillaume, son bon amy, sur le théâtre de VHostel de Bourgogne... 163 i :

l'ombre. — Or, pour revenir à ce que tu me dis, que tu t'estonne que ces grands personnages (les grands monarques) ne se font représenter quelques belles pièces, tu sauras que Théophile, pour entrer en leur faveur, a promis de leur disposer la plus belle pièce qui aye jamais été jouée.

LE GROS GUILLAUME. — Je n'estime pas que Théophile, bien qu'il soit un très excellent poète, qu'il puisse faire une pièce plus excellente que

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