SUPPLÉMENT A L HISTOIRE
Cette mazarinade est divisée en trois parties ; la troisième a pour titre : L'Astrologie prédisant la Paix cette année, suivant les douze signes peinds d'or et d\izur sur le front de Irrusaleni, et pour sujet le récit d'une vision apocalyptique de Nostradamus, qui appuie ses prophéties sur une stance et un sonnet de Théophile (le sonnet : Qui que tu sois bien grand et l)ien heure u.r^ sans doute).
Quant à la prophétie de François Davenne, elle ne tend rien moins qu'à annoncer qu'il remplacera Louis XIV :
Venez justes me faire hommage :
Louis Quatorze plie bagage, Sors, Reyne, que j'entre à ma Cour ; Dieu te l'oste, Dieu me la donne, Tu perds, je gagne la Couronne, Et ta nuit relève mon jour !
Lu peintre distingué de Toulouse, Hilaire Pader, — il taquinait la Muse à ses heures perdues, — a, dans l'explication des termes de la peinture qui précède son poème La Peinture parlante, 1657 (1), esquissé au mot Manière un parallèle entre les artistes et les écrivains de son temps, comparant Théophile à Josépin :
Manière, c'est conune le Stile parmy les Poètes, el ronime ils sont divers, les Manières le sont aussi : de telle sorte que je trouve ((u'il y a grande relation des Peintres aux Poètes. I^e docte Lomasse('2) fait voir la conformité qui se trouve entre les ouvrages des plus fameux Peintres d'Italie et les Stiles des plus excellents Poètes de la mesmc nation ; sur quoy je diray après luy que le grand naturel d'Ovide, et la facilité de nostre Théophile se trouvent aux ouvrages du chevalier Josepin (3). Le
(1) La f'ciniure Parlante, dédiée à Messieurs les peintres de rAccadcmie (sic) royale de Paris, Par U. P. P. P., Tolosain, 1051, in-4°. Le privilège daté de Paris le 30 noiit H)ô7 est donné à Ililairc Pader. Sur le litre de l'exemplaire de la Bibliothèque Nationale (Rés. Y* h(\',i), on lit, écrit de la main même de Pader : Se débile par l'Aulhciir, logé chez un Pâtissier, rue de Bcaune, vis à vis la porte du pont Rouge.
(2) Lomazzo (Giovanni-Paolo), littérateur el peintre italien, né à Milan en t538, mort en 1000. On le croit fils d'une sœur du célèbre peintre Gaudcnzio Ferrari. Avant de se livrer à la pratique de l'art, il avait parcouru tonte l'Italie, s'inslruisant à la fois dans la peinture, les lettres et les sciences. Il perdit la vue à 33 ans el c'est pendant les tristes loisirs de cette infirmité qu'il dicta les ouvrages qui ont recommandé son nom à la postérité.
(3) Josepin (Giuseppe-Cesari). dit le chevalier d'Arpin ou Le Josepin, né à Arpino, petite ville du royaume de Naples, en 1560 suivant les uns, el en l.'ifJS selon les autres, mort à Rome en 1640. Gel artiste tient parmi les peintres le rang que le chevalier
fond et la vigueur de Virgile, et Dubarthas, en ceux de Michel-Ange. La douceur et l'achèvement de Malherbe, en ceux du Poussin ; ainsi pourroit-on comparer ceux du Cangiasio et du Tiutoret aux vers ronflans, vigoureux et sçavauts du Père Le Moyne. En un mot, autant de Stiles parmi les Poêles, autant de manières entre les Peintres. On dit : je cognois que ce tableau est de telle main par la manière, un tel suit la manière d'un tel.
Une des pièces les plus célèbres de Théophile a le grand honneur d'être parodiée : Boissières(l), l'auteur de La Pauvreté des Muses, traite de la sorte sa fameuse ode : Le Matin, sous le titre : L'Aurore de Théophile travestie; cette parodie se lit dans le T. IV du Rec. de Sercy (1058). En voici quelques strophes :
L'Aurore, sur le poinct du jour.
Sème le bled, l'orge et l'avoine ; Et le Soleil, gras comme un Moine, Ouvre sa grande gueule de four.
Son Carrosse au sortir de l'Onde', Et ses Chevaux de l'abreuvoir, Vont du matin jusques au soir Promener ce falot du monde...
Voilà l'Aurore toute en pleurs, Qui du plus haut de son rivage, Verse dans nostre jardinage Son pot à pisser sur les fleurs.
Le Parnasse Satyrique était, en 1666, plus que jamais en faveur à l'étranger, et les presses d'Amsterdam le réimprimaient depuis six ans. Pierre Le Jolie cite ce florilège dans la longue liste des livres qu'il énumère au cours de son poème : Description de la Ville d'Amsterdam en vers burlesques, selon la visite d'une semaine, par... A Amsterdam, cJiés Jaques Le Curieux, l'an M.DC.LXVI (KM) (2) :
Mariai occupe parmi les poètes. Venu en France en IGOO à l'occasion du mariage de Marie de Médicis avec Henri IV, il fut nommé par ce prince chexalier du Saint-Es|)rit. Doué d'un orgueil sans borne, il refusa de se battre avec le Caravage, mais .\nnibal Carrache refusa à son tour de se mesurer avec lui.
(1) Boissières. Voir la Bibliographie des Recueils Collectifs de Poésies du X VII' siècle.
(2) In-12 de 8 ff., dont un front, gravé, .317 p. chilTr. et 1 f., 1 épitre dédie, est adressée à MM. les boueurs et cureurs des canaux (l'.\msterdam. La Préface au lecteur est en vers.
266 SUPPLÉMENT A l'hISTOIRE
Voici Les Contes d'Alison,
Le Grand Cyrus et L'Ariane,
Endiinion avec Diane,
Les Satyres du sieur Auvrai ;
Je crois bien aussi qu'il dit vrai;
Qu'on y trouveroit à la file
Le Parnasse de Théophile ,
Si l'on vouloit avec loisir
Le chercher ,
Charles Sorel, dans son traité De la Cognoissance des Bons Livres, ou Examen de plusieurs Autheurs, Paris, André Pralard, 1671, se souvient de Théophile au chapitre : Des Noms des Aut heurs et des Titres de leurs Livres :
Que pouvons-nous donc penser des Autheurs nouveaux et inconnus qui se mettent sur les rangs ? N'est-ce pas une témérité de juger d'eux sur de légers indices et sans avoir examiné leurs escrits. Le poêle Théophile n'y vouloit pas faire tant de façon : Comme il prononçoit son avis librement et plaisamment sur tout ce qui se présenloit, ayant oiiy parler d'un nouvel Autheur dont le nom estoit vil et desagréable, il dit « qu'il n'avoit pas un nom à bien faire », mais une telle observation n'est pas recevable par tout. S'il y a des Mystères dans les noms, ils sont fort raalaisez à expliquer. Il est vray qu'il s'en trouve quelques-uns de très mauvais augure; ce Poète mesrae qui s'appeloit Théophile Viau, ayant un surnom assez laid le quitta entièrement, et ne prit que son nom propre qui estoit plus agréable, afin qu'on lisl plus de cas de luy à la Cour.
Un nommé Clément (jui serait, paraît-il, l'auteur de la Relation du Voiage de Brème en vers burlesques, dédiée à M. Besson, chef de la troupe de Musiciens et de Violons de Sa Majesté le roij de Danemark, de Norvège, etc. A Leyde, chez Charles de Peckcr, anno i677(l), fait l'inventaire de la boutique d'un libraire de la ville de Brème, et, là encore, Le Parnasse Satyriquv figure en bonne place :
Il regarda son catalogue Et commença de la façon :
Primo, L' Aventurier Buscon, Seconde, Les Contes d'Ouville, Le Parnasse de Théophile...
Cette môme année 1677, un libraire de Lyon, Antoine
(1) I11-I2, de 68 p.
Cellier publie une édition des Œuvres de Théophile (1), et la
dédie a aux beaux esprits de ce temps ». L'épître placée en tête
est adressée au fameux René Le Pays, ridiculisé par Boileau :
Le Pays, sans mentir, est un bouffon plaisant (2),
qui avait eu Tesprit de ne pas se fâcher de ce méchant propos, 3). On voit, en tout cas, que la critique du Législateur du Parnasse n'avait porté nulle atteinte à la réputation de sa victime, et l'honneur qu'elle a reçu d'Antoine Cellier, onze ans après, le prouve.
Voici cette épître dédicatoire :
Monsieur, Quoy qu'on ait imprimé tant de fois les Œuvres de Théophile, jusqu'ïcy elles ont toujours paru sans Dédicace. II semble, Monsieur, qu'on attendoit un Nom comme le vostre. Je suis persuadé que si ce grand Poëte vivoit encore, il feroit ce que je fais, et même (si les morts prenoient part à ce qui se passe parmy les vivants) il me remercieroit de la protection que je luy donne. J'ay souvent entendu des délicats comparer sa manière d'écrire avec la vostre, pour l'air aisé et naturel, cela s'entend ; pour l'art, on ne vous a jamais fait ce tort ; son feu 1 emportoit, et vous réglez admirablement le vostre. Mais ce qui vous est plus advantagcu.x que tout cela, c'est que son plus beau costé estoit de faire des vers, et vous. Monsieur, vous sçavez bien faire d'autres choses. Les emplois importants dont vous vous acquittez avec tant de probité, de soin, de netteté, vous ont attiré l'estime et l'admiration de toutes les personnes élevées en qualité et en mérite : Un grand Prince, très éclairé, vous en a donné d'illustres marques, en vous gratifiant de la Croix de son Ordre, et même... Mais je ne songe pas que je m'engage trop avant. Il ne mapparlient pas de vous luiier. trop
(1) Len (JEui/res de Théophile, divisées en trois parties. Première partie contenant L'Immortalité de l'Ame, avec plusieurs pièces. La seconde contieiil les tragédies. Et lu troisiesme les Pièces qu il a faites pendant sa prison. Dédiées à M. Le Pays. Dernièn; édition. A Lyon, chez Antoine Cellier fils, rue Mercière, à l'enseijjne de la Constance. Avec jjermission. M.DC.LXXVII (1677), in-12. Portrait, 4 fî. prél. pour le titre, l'épitre dédie, à M. Le Pays, la permission d imj>rinier datée de Lyon, 30 avril 1674; pp. 1 à 238 pour la première partie ; 'i ff. pour le titre de la seconde partie et l'avis au lecteur, p. 1 à 114 ; f. 115/116 n. chiff. ; Recueil de toutes les Pièces faites par Théophile.... Troisiesme partie, p. 117 à 249.
Cette édition est du type de celle de Scudéry, 1632.
(2) Satire IIl, vers 180.
(3) Le Pays, qui était directeur -^énérul des Gabelles du Uau]>hiné et de Provence, prit cette raillerie en homme d'esprit et il écrivit de Grenoble, où il était, une lettre badine sur ce sujet à un de ses amis alors à Paris {Souv. Œuvres'). Il fit plus : Etant lui-même à Paris, il alla voir M. Despréau.\ et soutint toujours son caractère enjoué. M. Despréaux fut d'abord embarrassé de la visite d'un homme qu'il avait mis en droit de se plaindre; mais il dit pour toute excuse à M. Le Pays qu'il ne l'avait nommé dans sa satyre que parce qu il avait vu des gens qui le préféraient à Voiture.
268 SUPPLÉMENT A l'hISTOIRE
heureux si je pouvois seulement trouver des termes pour vous assurer
aussi lortemeut que je le voudrois, avec combien de zèle et de respect, je
suis, Monsieur,
Votre très humble, et très obéissant serviteur,
Antoine Cellieh.
Au xviii* siècle, la traduction du délicieux conte écrit en latin par Théophile : Larissa^ et publiée en 1739 dans Le Portefeuille Nouveau^ ou Mélange choisi en vers et en prose. A Londres, 1139, est réimprimée dans Le Conser\>ateur, ou Collection de Morceaux rares et d'Ouvrages anciens élagués^ traduits et refaits en tout ou partie. Paris, Lambert., libraire, numéro de janvier, 1758.
Une nouvelle version, due au comte de Mirabeau, — elle paraît être un abrégé de la précédente, — se lit dans son Recueil de Contes (en deux parties), Londres, 1780 (1).
Au XIX® siècle, marchant sur les traces de A. Bazin, (jui avait fait d'Estienne Durand, roué vif le 19 juillet 1618(2), le principal personnage de son roman : La Cour de Marie de Médicis, Mémoires d'un Cadet de Gascogne (1830), Arsène Houssaye met en scène Théophile dans Une Pécheresse {1831) (3), mais, non plus que Bazin, cet écrivain distingué n'a réussi à fixer la silhouette de son héros ; son livre aimable csl tout à fait à côté de la vérité historique et il a eu ce|)endant riionneur d'une citation dans une joyeuse instance — document à conserver de la petite histoire — qui s'est engagée entre M. Alleaume, au(juel on doit les Œuvres de Théophile de la Bibliothèque Elzévirienne (précédées d'une curieuse notice retraçant pour la [)remière fois la vie du poète et présentant la documentation exacte de son procès) et le libraire Jannet. Cette édition se terminait par (juehjues poésies obscènes prises dans un manuscrit de la Bibliothè(jue de l'Arsenal. Quelle mouche piqua subite-
(1) Prouiière (et seconde) partie, frontispice gravé, 2 fî. et 155 p. chiff . pour la l" p., •1 11", et 18(1 p. chitîr. pr. la II* p. — Larisse est dans la I"^' p., p. "2. — Réimprimé sous le titre ; Contes et Nouvelles adressées du Donjon de Vincenncs à Sophie Ruffey , etc. Tours, an IV, in-8 de 388 p.
(2) Notice sur Estienne Durand, placée en tète de la réimpression de ses Méditations (s. d., vers 1611), Paris, 1907.
(3) i'ne Réchcresse, par Arsène Houssaye, auteur de La Couronne de Bleuets, Paris, Desessarts, 1837, deux volumes. Réimprimé dans Romans, Contes et Voyages (du même) 1847, sous le titre : Le Ciel cl la Terre, Histoire Panthéiste.
ment M. Alleaume ? Pour quel motif exigea-t-il tout à coup la suppression des dites pièces ? Tout simplement parce que Nisard avait fait ce rapprochement : « Théophile est condamné à n'être connu des honnêtes gens que de nom... M. Alleaume a donné une nouvelle édition des Œuvres de Théophile » (1). M. Jannet résista à l'injonction et M. Alleaume en appela aux tribunaux. Il faut croire que sa réclamation était peu fondée, car la justice du Second Empire, si prompte à poursuivre tout ce qui attentait à la pudeur d'une époque qui n'en avait guère qu'en paroles, acquitta l'éditeur et condamna M. Alleaume aux dépens. Et voilà comment le nom de Théophile a résonné sous les voûtes du Palais de Justice deux cent trente-cinq ans après l'arrêt du Parlement du i®"" septembre 1625.
En 1868, à Lille, par jugement du tribunal correctionnel en date du 6 mai, et en 1869 à Paris, par jugement du tribunal correctionnel de la Seine du 27 janvier. Le Parnasse Satyrique était encore l'objet d'une nouvelle condamnation. Espérons que ce sera la dernière !
(1) Dictionnaire Historique, publié par Desobry.