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FRAGMENT DE LA LETTRE

« J 'allai de là visiter les Gharmettes.

Poar arriver à Thuiuble enclos, il faut suivre un petit valloQ que traverse un petit ruisseau, et dont les pentes sont tapissées de prairies semées de jeunes taillis et bordées de vieux arbres. C'est un site frais , solitaire et tranquille, qui rappelle un peu nos traînes de ia /7enardière. Après un quart d'heure de marche , on est en face de la maisonnette. — Un toit en croupe dont l'ardoise ternie imite à s'y méprendre des rebardeaux usés par le temps, des contrevents verts, une petite terrasse fermée par une barrière rustique, et , dans son prolongement, le jardinet où Jean-Jacques aimait à cultiver des fleurs. — Le jardin a toujours ma première visite. J'y cherchai le cabinet de houblon ; mais il a disparu. Je cueillis pour vous quelques rameaux d*un vieux buis, que je suppose être un des plus an-

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ciens hôtes de cet enclos. L'on assure que riutérieor des appartements n*a point été changé : c'est un carreau de pièces inégales « des murs peints à h détrempe, avec des oiseaux et des fleurs imaginaires sur les impostes. A part une petite épinette , où Rousseau s'exerça sans doute bien souvent à déchiffrer la musique de Ratneaç , le surplus du m<Ailier rappdle beaucoup celui de Philémon; mais propre et rangé comme si le maître n'était parti que d'hier. Tout ici respire la simplicité , l'innocence et le bonheur. Que de douces et tristes pensées évoque la vue de ces chaumières! leur histoire est celle de nos plus beaux jours ! jours trop tôt écoulés, et dont il n'est pas sage de rêver le retour !

» Le chemin que j'ai pris pour retourner à Chambéry doit être celui que suivait Rousseau en faisant sa prière du matin, et l'admirable horizon qui s'y déroule de toutes parts est bien fait pour attirer l'âme au deL G*est un cadre de hautes montagnes ceignant une vaste plaine variée de prairies , de vergers, de riches gué* rets , et que découpent en larges festons les flots capricieux de risère^ etc * • • • » »

Fragment de la réponse*

^ . * . é i . . . . Surtout , cher

Malgache , n'oublie pas le rameau de buis. Nous le mettrons en guise de sinet dans cette vieille Bible hollandaise que mon grand père lui prêta pour composer 4e Lévite d'Éphraîm , et nous léguerons ces reliques à nos petits-enfants.

» L'histoire de ces chaumières est celle de nos plus éeaux jours! Ce que tu dis là est bien vrai! Qui de nous n'a pas vécu en imagination aux Char-

SUR JEAN^JAGQtfES ROUSSEAU. 135

meUe0 les plas beaoi jours de sa jeanesse ! Mon Dieu I c<Mnnie ce livre des Confessùms nous a impressionnés ! Gomme il a rempli toute une période de notre vie ! Gomme nous Tarons aimé, ce Jean- Jacques, avec tous ses travers et tous ses défauts! Gomme nous avons suivi chacun de ses pas dans la montagne, chacune de ses transformations dans la vie , et comme nous l'avons pleuré en lisant ses dernières pages, les plus belles qu'il ait écrites avec les premiers livres des Confes^ iiansl

» Gomme nous l'avons aimé ! » Dirai-je « comme nous l'aimons encore 7 Quant à moi, oui , je loi reste fidèle; on plutôt je suis revenu à lui après un refroi* dissement de quelques années. Il a tant de contradictions apparentes, qu'à l'âge où, moins enthousiastes, nous devenons {dus sévères , nous sommes un peu ef« frayés des taches que nous lui découvrons. Te répéteraije pourquoi et comment j'ai subi ces alternatives de vénération , de terreur et d'amour? Tu le sais : nous avons parlé si souvent des Canfesnons sous nos ombrages de la Vallée-Noire! Souviens-toi que nous tombions toujours d'accord sur ce point, et que c'était même notre conclusion : Jeàn^Jacqtieê a été Vun des esprits tes plus avancés du siècle dernier, f/tunqu^à certains égards U ait conservé des préj^és hariares , qu'il ne faut imputer qu'à Vé^ poqueoàU écrivait 9 et qu'il proscrirait aujour* d'hui s^il recommençait son œuvre. Geci posé et démontré pour nous avec la plus grande évidence, nous nous sentions à l'aise pour entrer avec un respect mêlé de tendresse et de douleur dans la vie privée , dans la ccmscience intime , dans les Confessions de l'immortel ami L'homme et l'ceovre , c'est-à-dire la conduite

et les écrits, si contradictoires en apparence, et si souvent opposés Tun à l'autre dans les déclamations haineuses du temps , nous semblaient au contraire rentrer Tun dans l'autre , et s'expliquer mutuellement, sans qu'il fût besoin de charger la mémoire du grand homme ou de flétrir ceux de ses contemporains qu'il appela ses ennemis , et qui n'eurent d'autre tort que de ne pouvoir le comprendre. Quoique la lecture de ses plaintes éloquentes nous identifiât aux douleurs du philoso{die persécuté , et nous fit parfois prendre en haine ceux qui concoururent involontairement au lent suicide de sa vie , nous reconnaissions leur devoir beaucoup de ménagements quand nous examinions de près les choses, quand nous lisions les pièces de ce long et amer procès intenté par lui à eux dans les Confessions , par eux à lui dans les mémoires où ils ont essayé de le rabaisser pour se justifier, quand nous songions surtout que cette cause est encore pendante devant le tribunal de l'opinion , et qu'elle affecte diversement les esprits sans avoir reçu la solution définitive que les parties ont réclamée avec tant de chaleur, et que Jean-Jacques , en plusieurs endroits, demande à la postérité d'un ton à faire très* saillir les juges les plus farouches.

» Te souviens-tu comme nous avons compulsé le dossier de celte grande affaire dans le précis qui accompagnait l'édition de 1824? Ce soin consciencieux qu'on avait alors de justifier Jean-Jacques par des faits fut très-louable , et il a porté ses fruits. Mais à mesure que le temps, marche et que les impressions personnelles , les haines de parti , les susceptibilités de famille et les préjugés de caste s'effacent derrière nous , le jugement des hommes devient plus impartial, et l'auteur d^ Emile , excusé et justifié sur certains points , reste

inexcusable et injustifiable sur certains autres. Quelle sera donc l'impression de nos fils lorsque, fermant ce livre, si attachant et si fatigant, tantôt si brillant de poésie et tantôt si lourd de réalité , cynique et sublime tour à tour, ils se demanderont , au milieu du scepti^ cisme de l'époque , ce que c'est que la grandeur humaine, et à quoi servent l'éloquçnce, les hautes inspirations, les rêves généreux, si toutes ces choses aboutissent , dans la vie de Jean-Jacques , au crime , au désespoir, à la misère , à l'isolement , à la folie , au suicide peut-être ?

» Cette question de toute une jeune génération n*est pas sans importance, et ce serait un devoir sérieux d'y répondre. Le temps n'est plus où l'on se tirait d'affaire en cachant les clefs de la bibliothèque , tandis que le bourreau lacérait solennellement de sa main souillée les protestations de la liberté morale, et qu'un mot de madame de Pompadour étouffait la voix des philoso^ phes. Les modernes arrêts de l'intolérance administrative frappent aujourd'hui plus vainement encore, et nos enfants lisent , malgré les cuistres de tout genre qui aspirent à la direction des idées. Les œuvres de Voltaire et de Jean-Jacques sont dans la poche des étudiants tout aussi bien que sur le bureau des prétendus gardiens de la morale publique. Tous s'y complaisent , ceux qui condamnent sans appel comme ceux qui approuvent sans restriction. Si Jean-Jacques vivait, il irait encore en prison ou en exil; il se trouverait encore des mains pleines de péché pour lui jeter des pierres , et des âmes pleines d'amour pour le consoler. La fureur des uns , Tenlhousiasme des autres , le placeraient-ils à son véritable rang? J'en doute beaucoup!

» Mais puisque nous voici sur ce chapitre de cause-

laa RÉFLEXIONS

rie, qui eA vaut bien un antre, essayons à tiens dent de le bien juger, sans avoir recours à des preuves ma* térielles, sans dresser une enquête, et sans chercher ailleurs que dans Texamen philosophique des Canfeê" sions le sens de cette vie de philosofAe , mêlée de bien et de mal, pleine d*amour et d'^;oIsme, et présen* tant ce contraste nifustrueux, ces deux faits : la création ffÉmilt et Tabandon de ses propres enfants è la charité publique. En un mot , au lien de nons attacher à la lettre du plaidoyer, efibrçon8«>nons d'en saisir l'esprit. Il se passera encore du temps avant que cette manière d*envisager les causes soit introduite dans la l^slation , et que les hommes appelés à prononcer sur d'antres hommes aient vraiment l'intelligence du cœur humain ou se soucient de l'acquérir.

» De tout temps le progrès s*est accompli , n^est^-ce pas , par le concours de deux races d'hommes (^posées en apparence et même en fait l'une à l'autre , mais destinées à se réunir et à se confondre dans l'œuvre commune aux yeux de la postérité 7 La première de ces races se compose des hommes attachés au temps présent. Habiles à gouverner la marche des événemoits et à en recueillir les avantages , ils sont pleins des pas* sions de leur époque, et ils réagissent sur ces passions avec plus ou moins d'éclat. On les appelle communément hùmmM (F action i et, parmi ces hommes-M, ceux qui réussissent à se mettre en évidence sont appelés grande hommes. Je te demanderai la permission , pour te faire mieux entendre ma définition , de les appeler hommes forts.

» Ceux de la seconde race sont inhabiles à la science des faits présents, incapables de gouverner les hommes d'une façon directe et matérielle , par conséquent de

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diriger avec éclat et bonheur leur propre destinée et d'élever à leur profit Tédifice de la fortune. Les yeux toujours fixés sur le passé ou sur l'avenir, qu'ils soient conservateurs ou novateurs, ib sont également remplis de la pensée d'un idéal qui les rend impropres au rôle rempli avec succès par les premiers. On les nomme or* dinairement hommes de méditation, et leurs prin^ cipanx maîtres, appelés aussi grande hommes dans l'histoire , je les appellerai grande par exclusion ; bien que, dans ma pensée, les autres soient aussi revêtus d'une grandeur incontestable , mais parce que le mot de grandeur s'applique mieux , selon moi , à l'homme détaché de toute ambition personnelle , et celui de force à rhomme exalté et inspiré par le sentiment de son in* dividualité.

» Ainsi donc , deux sortes d'hommes illustres : les forts et les grands, I>ans la première série, les guerriers, les industriels, les administrateurs , tous les hommes à succès immiédiat , brillants météores jetés sur la route de l'humanité pour éclairer et marquer chacun de ses pas. Dans la seconde, les poètes, les vrais artistes, tous les hommes à vues profondes , flambeaux divins envoyés ici-bas pour nous éclairer au delà de l'étroit horizon qui enferme notre existence passagère. Les forts déblaient le chemin , brisent les rochers , percent les forêts; ce sont les sapeurs de Tambulante phalange humaine. Les autres tracent des plans , projettent des lignes au loin, et lancent des ponts sur l'abime de l'inconnu. Ce sont les ingénieurs et les guides. Aux uns la force de l'esprit et de la volonté , aux autres la grandeur et l'élévation du génie.

» Je ne prétends pas que ma définidon ne soit pas très-arbitraire dans la forme. Selpn ma coutume, je

demande que tn t'y prêtes, et que ta ne mMoterrompcs pas en me citant des noms propres» exceptions apparentes qui ne détruiraient pas mon raisonnement quant au fond. Selon cette définition , Napoléon ne serait qu*ua homme fort, et je sais parfaitement qu'il serait contraire à tous les usages de la langue française de lui refuser Tépifhète de grand. Je la lui donnerais d'ailleurs d'autant plus volontiers , qu'à bien des égards sa vie privée me semble empreinte d'une véritable grandeur de caractère qui me le fait admirer au milieu de ses fautes plus qu'au sein de ses victoires. Mais, philosophiquement parlant , son œuvre personnelle n'est pas grande , et la postérité en jugera ainsi. Ce que je dis de lui s'applique à tous les hommes de sa trempe que nous voyons dans l'histoire.

» Ainsi je divise les hommes éminents en deux parts, l'une qui arrange le présent, et l'autre qui prépare l'avenir. L'une succède toujours à l'autre. Après les penseurs , souvent méconnus et la plupart du temps persécutés , viennent des hommes forts qui réalisent le rêve des grands hommes et l'appliquent à leur époque. Pourquoi ceux-là, me diras -tu, ne sont-ils pas grands eux-mêmes, puisqu'ils joignent à la force de l'exécution l'amour et l'intelligence des grandes idées? C'est qu'ils ne sont point créateurs ; c'est qu'ils arrivent au moment où la vérité, annoncée par les penseurs, est devenue évidente pour tous , à tel point que les masses consentent , que tous les esprits avancés appellent , et qu'il ne faut plus qu'une tête active et un bras vigoureux (ce qu'on appelle aujourd'hui une grande capacité) pour organiser. L'obstacle au succès immédiat des penseurs et à la gloire durable des applicateurs, c'est l'absence de foi an progrès et à la perfectibilité. Faute

de cette notion , les institutions ont toujours été incomplètes , défectueuses , et forcément de peu de durée. L'homme fort a voulu toujours se bâtir des demeures pour l'éternité » au lieu de comprendre qu'il n'avait à dresser que des tentes pour sa génération. A peine avalt'il fait un pas , grâce aux grands hommes eu passé» que, méconnaissant les grands hommes du présent, les traitant de rêveurs ou de factieux , il asseyait sa constitution nouvelle sur des bases prétendues inamovibles , et croyait avoir construit une barrière infranchissable. Mais le flot des idées*, montant toujours , a toujours emporté toutes les digues , et il n'y a plus sur les bancs un seul professeur ni un seul écolier qui croient à la perfection de la république de Lycurgue.

» Le jour où la notion du progrès sera consacrée comme principe fondamental de toute législation sur la terre , où la loi , au lieu d'être considérée comme un poteau de mort autour duquel il faut accumuler les cadenas et les chaînes pour enserrer les hommes, mais comme un arbre de vie dont la sève , entretenue avec soin , doit toujours pousser des branches nouvelles pour abriter et protéger l'humanité , ce jour-là les institutions seront revêtues d'un caractère durable, parce que Tessence même de la loi sera le renouvellement perpétuel des formes. Alors il ne sera plus nécessaire qu'une loi tombe en décrépitude et devienne odieuse ou absurde au point d'être violemment abrogée au milieu des convulsions sociales. Toute loi sera développée , continuée , perfectionnée , et , par là , éternelle dans son essence. Les formes successives qu'elle aura revêtues en traversant les siècles pourront être enregistrées dans les archives de la famille humaine et gardées avec respect comme les monuments du passé, au lieu d'être lacérées et

foalécs aux pieds dans un jour de colère comme dea prétentions tyranniques et des obstacles injustes.

» Quand ce jour, dont nous saluons Taube dans notre pensée, sera venu pour nos descendants, cette vaine distinction des hommes forts et des grands hommes , des penseurs et des réalisateurs , des phflosopbes et des administrateurs, s'effacera comme un rêve de ténèbres. Le penseur, n'étant plus gêné dans son essor, pourra voir la société accepter ses décisions, et il ne sera plus nécessaire dans les vues providentidles que le martyre sanctionne toute démonstration nouvelle , tout essor de grandeur. L'homme d'action pourra donc être un homme de méditation , n'ayant plus à lutter contre les obstacles sans nombre et sans cesse renaissants qui absorbent et tuent aujourd'hui la raison et la vérité dans les âmes les plus énergiques. Et réciproquement ^ le penseur, n'étant plus livré à la risée des sots ou à la brutalité des puissants , ne risquera plus comme aujourd'hui de s'égarer à travers les abîmes et de tomber, par l'effet d'une réaction inévitable , dans des erreurs ou dans des travers causés par l'amertume et l'indignation de la souffrance. Jusque-là , nous verrons encore souvent, comme nous voyons toujours dans le passé, ces deux principes en lutte , le présent et l'avenir; et , au lieu de s'unir et de s'entendre dans une œuvre com-» mune , les hommes forts et les grands hommes se livrer une guerre acharnée; les premiers, inintelligents et grossiers malgré tout leur génie d'application, ne voyant que le jour présent et ne produisant que des faits éphémères sans valeur et sans effet le .lendemain ; les se* conds , injustes ou insensés , ne connaissant point assez tes hommes de leur époque faute de pouvoir les étudier en paix et en Uberté , présumant ou désespérant trop

d'eux f se fiûsaat de trop riaates jOUasions oa se livrant h de trop nombres dôcoaragements; astres presque tou» jours voilés, flambeaux tourmentés par te vent, qui presque tous s'éteignent dans l'orage sans avoir éclairé au dd& d'un certain point de la route , malgré de ra* (Mdes éclairs et de brillantes lueurs^

9 DîsonsJe encore une fois et poson»*k en (ait : cette erreur de la société engendre des vices inévitables cbei ces hommes divers. Les hommes de force sont néces* sairemeat enivrés et corrompus par l'ambition. Le be» soin d'agir k tout prix sur des hommes ignorants oa vicieux les force d'abjurer dans teur cœur i'amourde i« vérité et delà vertu» YoiU pourqpioi je ne puis me résou» dre à les placer aussi haut qu'ils le voudraient dans la hiérarchie des intelligences. Leur ceuvre est focite, parce qu'ils profitent des éléments qu'ils trouvent dans rhumanitéf au lieu d'in^Mimer à l'hiunanité une grau* deur émanée de Dieu et d'eux-mêmes. Ce ne sont que d'habiles arrangeurs ; ils ne créent rien : une conscience timorée est un obstacle qu'ils ne connaissent plus, et» cet obstacle mis de côté , on ne sait pas combien la for* tune et la puissance sont faciles à conquérir avec tant soit peud'intelligence et d'activité. Pour agir dans un mi« heu conr(HHpu , il est impossible de ne pas se corrompre soi-même, quoiqu'on soit parti avec une bonne in^* tendon. — De leur côté, les penseurs , les grands honn mes, toujours rebutés par le spectacle de cette corruption , et toujours exaltés par le rêve d'un état meilleur^ arrivent aisément à l'orgueil , à Tisolement , au dédain» à rhumenr sombre et méfiante , heureux quand ils s'arrélent ï l'hypocondrie et ne vont pas jusqu'à l'égarement du désespoir.

» De Ib ) Jean-Jàcqu^ d'une part ; Jean-Jacques ié

penseur, rhomme de génie et de méditation , rhomme misérable , injuste et désespéré. De Fautre , Voltaire , Diderot et les hoibachiens » les hommes du jour, les critiques pleins d'action et de succès (applicateurs de la philosophie du dix-huitième siècle), désoi^aoisant la société sans songer sérieusement au lendemain , pensant, dénigrant et philosophant avec la multitude , hommes puissants, hommes forts ^ hoounes nécessaires, chers au public , portés en triomphe , écrasant et méprisant le misanthrope Rousseau au lieu de le défendre ou de le venger des arrêts de l'intolérance religieuse, contrôles* quds il semble qu'ils eussent dû , conformément k leurs principes, faire cause commune avec li^.

» C'est que ces honmies si forts pour détruire ( et la destruction était l'œuvre de cette époque-là, œuvré moins subUme mais aussi utile, aussi nécessaire que l'était l'œuvre de Jean-Jacques), c'est, dis-je, que ces hommes d'activité et de popularité ne méritaient pas , rigoureusement parlant , le titre de philosophes. On les appelait ainsi, parce que c'était la mode : tout ce qui n'était pas catholique ou protestant s'appelait philosophe ; mais ils n'étaient , à vrai dire , que des critiques d'un ordre élevé. Ce qui prouve la différence entre eux et Jean- Jacques, c'est que, dès ce temps, dans le monde , on appelait Jean-Jacques le phiiosophe , comme si on eût senti qu'il était le seul. On disait de Voltaire U phUosophe de Ferney : il était un de ces philosophes du siècle , le plus grand , le plus puissant dans cet ordre de forces; mais Jean- Jacques était le philosophe de tous les temps comme celui de tous les pays« Les définitions instinctives d'une époque ont parfois un sens plus profond qu'on ne pense,

» Nous savons quelle était cette époque où naquit

Rousseau. Nous savons dans quel milieu il se développa. Il Ta exprimé dans ses Confessions avec un cynisme effrayant. Ce cynisme de certains détails, qu^un bon goût susceptible voudrait pouvoir supprimer, est pourtant bien nécessaire pour caractériser l'horreur et l'effroi de cet homme éminemment chaste par nature au milieu des turpitudes de son époque. Je ne pense pas que l'aveu des misères auxquelles il fut entraîné ait jamais été contagieux pour les jeunes gens qui l'ont lu. Lorsque , dépravé secrètement lui-même par l'impru-» dence ou l'abandon de ceux qui devaient veiller sur lui, il se charge consciencieusement de honte et de ridicule, il est difiScile de l'accuser d'impudence. Lorsque , ex* posé à des dangers immondes, il se sent défaillir de dégoût et d'épouvante , il est impossible de méconnaître le sentiment qu'il veut inspirer à la jeunesse. Lorsqu'appelé dans les bras de madame de Warens, il éprouve quelque chose qui ressemble au remords de rinceste , il faut bien reconnaître en lui une admirable pureté de sentiments. Enfin , lorsque à Venise il pleure sur la dégradation d'une belle courtisane, au lieu d'assouvir sa passion , on est vivement pénétré de cette soif de l'idéal, qui, en amour comme en philosophie, en fait de religion comme en fait de socialisme , domine toute la vie de Jean-Jacques Rousseau.

» Il arrive à Paris , au foyer de la civilisation et de la corruption. Le venin de la contagion s'empare de lui, car il est homme , et à quelle foi irait-il demander une force surhumaine? Le catholicisme et le protestantisme tombent en ruine autour de lui , et , comme toutes les intelligences de son temps , il sent que son œuvre est de créer une foi nouvelle. Mais , au sortir d'une existence et d'un entourage comme ceux qu'il

IM lÉFLEXfOSIS

oè preodratt-iltoDlècMipoette t«rta siOTage, cette ré* actîcHi ardente CMtre h sodélé, cette paasiw de b iréffké et de k Kberté itn leeqneBee naos le voyou»» phn taidt aqiirer de tooles les foreesde MMiiineT

c Jti8qne-& jVais été ixm : dès brs je derins ver- • taeox , on da moins enivré de h verto. Cette ivresse s avait commencé dans ma tête , mais elle avait passé » dans mon corar. Le pins noble orgueil y germa sur » les débris de h vanité déracinée. Je ne joaai rien : je » devins en effet tel qne je parus ; et pendant qoatre » ans an moins qoe dnra cette effervescence dans toote > sa force, rien de grand et de bean ne pent entrer dans » nn cœnr d*homme dont je ne fosse ^Sipable entre le » del et moL Yoilà d*où naquit ma snbite âoqooiGe : » voila d'où se répandit dans mes premiers Mvres ce kvt 9 vraiment câeste qni m'embrasait , et doiit pendant « quarante ans il n'était pas échappé h moindre étln- » celle , parce qn*il n'était pas encore aDomé. » {CaHfessions , seconde partie , Kvre ix, 1756.)

» Cette page et les deux qoi suivent , combien de fus je les ai méditées I J'y ai vu Jean-Jaeques tout en*tier, se connaisBant , se jugeant et se dévoilant Ini-méoifi comme aucun homme ne s'est jugé , connu et coniiessé. Que pourrait lui demander le moraliste exigeant » lorsqu'aprês avoir montré comment il devint puissant par l'enthousiasme I il cessa de l'être par lassitude et par douleur? Certes, ce n'est pas là un homme qui se farde ou qui se drape : c'est un homme , un homme véritable î non pas tel qne les hommes célèbres enivrés de leur supériorité consentent à se montrer, mais tel que Dieu le& fait et nous les envoie^ C'est un être sujet à

SUR JEAIMaCQUES ROUSSEAU. t47

tootes les fiûUeaBes^ ca|MMe de tous tes héntades; c*est Tétre cndojfOiU et divers de MonUigoe , semi* tive dûrine qui rafak tes influeaces dâétères oa ymfiantes du milieB où eHe s'élève, qni se crispe sous le veat et s'éfMiioiiit sous te soteîl. Enfin c'est rhomme ?rai , tel qae la {rfiflosophîe chrétienne l'avait en ptrde déconvert et défini , toujours en bvtle an mal, tot^oors accesttUe au bien , libre et flottant entre les deox prin-cipes aHégorîqiies d'nn bon et d'un manvais ange,

• Qoand la {riûiosophie et te religion de r avenir aiffont étendu et dérebppé cette définition , nous connaîtrons mieux nos grands hiMnines, et nous donnerons à ceux du passé teur véritable place dans un martyrologe nouveau. Jusque-là , uous flottons nous-mêmes entre une puérite intolérance pour leurs &ules, et un aveugle engoue* ment pour leur grandeur. Nous prenons générateroent le parti de nier tout ce que uous ne savons pas ex[^quer ; nous uoos enrftlons sous des bannières exclusives; nous sommes pour Yoltaire ou pour Rousseau comme on était pour Gluck ou pour Picdnl • lorsque nous devrions reconnaître que nous avons été engen* drés ^«rîtueHement par les uns et par tes autres , et que , s'il nous est permis d'avoir une sympathte parti* cnlière pour certains noms , ce doit être pour ceux qui ont te plus aimé, le [dus senti et le mtenx coii^*is« plutôt que pour ceux qni se sont fait te pka admirer, te plus voir et te mtenx comprendre.

» Acceptons donc tes erreurs de Rousseau , nous qui l*aimons; acceptons même ses crimes, car c'en fut un qne l'abandon de ses devoirs de père ; et ne cessons pas pour cela de le vénérer, car il a expié ces jours d'erreur par de longs et cuisants remords. Ne l'eât-il pas feit , il nous faudrait encore vénérer en lui la vertu qui, après

ces jours malheureux , vint rayonner dans sa pensée, et Tardeur sainte qui en consuma les souillures.

» Entraîné par de mauvais exemples , séduit par des sophi»nes odieux , il avait abandonné ses enfants. Lorsqu'après des années de méditation il pesa Ténonnité de sa faute , il écrivit V Emile, et Dieu , sinon l'opinion des hommes , fit sa paix avec lui. Peut-être n*eût-il pas donné à son âècle ce livre qui devait faire une si grande révolution dans les idées, et qui , malgré ses défauts, a produit de si heureux résultats , s*il avait élevé paisiblement et régulièrement sa famUle. Il eût sauvé qudques individus de Tisolement et de la misère ; il n*eût pas songé à améliorer, ainsi qn*il Ta fait, toute une génération , et conséquemment toutes les générations de Tavenir. Ceci juslifie la Providence seulement.

» Les remords de Jean-Jacques percent plutôt qu'ils né sont avoués dans les Confessions. C'est dans ses derniers écrits, dans les Rêveries, que, sans jamais être explicites , ils se révèlent dans toute leur profondeur. A l'endroit des Confessions où il fait le récit de cette action capitale et terrible de sa vie , il ne montre pas , comme il l'a fait dans des aveux moins importants, une promptitude naïve et entière à s'accuser lui-même. Il rejette le tort sur les pernicieuses influences au milieu desquelles il s'est trouvé; il se défend d'avoir, durant plusieurs années , éprouvé le moindre repentir ; enfm il fait valoir des motifs qui pourraient le justifier auprès de ceux-là seulement qui n'auraient jamais senti frémir en eux des entrailles paterndles. Mais ce sentiment-là est au nombre de ceux que l'humanité ne méconnaîtra plus jamais, et cet endroit de la vie de Rousseau n'a pas trouvé grâce devant elle.

» Mais est-il donc nécessaire d'arracher cette page

sinistre pour conserver le respect qa'on doit au grand homme infortuné ? Des générations se sont prosternées durant des siècles devant Tefligie de saints qui furent , pour h plupart , les plus grands pécheurs , les plus dou* loureqx pénitents de Thumanité. La postérité n'a pas contesté l'apothéose des pères de l'église , en dépit des égarements et des turpitudes au sein desquels l'éclair de la grâce divine vint les trouver et les transformer. Le temps n*est pas loin où l'opinion ne fera pas plus le procès à saint Rousseau qu'elle ne le fait à saint Augustin. Elle le verra d'autant plus grand qu'il est parti de plus bas et revenu de plus loin ; car Rousseau est un chrétien tout aussi orthodoxe pour l'église de l'avenir, que le centenier Matthieu et le persécuteur Paul le sont pour l'église du passé. Dans un temps où tout dogme se voile et s'discurcit sous J'examen de la raison épouvantée, l'âme de Rousseau reste foncièrement chrétienne; elle rêve l'égalité, la tolérance, la fraternité, l'indépendance des hommes , la soumission devant Dieu, la vie future et la justice divine , sous d'autres formes , mais non en vertu d'autres principes que les premiers chrétiens ne l'ont fait Elle pratique l'humilité, la pauvreté, le renoncement, la retraite, la méditation, comme ils l'ont fait , et il couronne cette vie fortement empreinte de sentiments , sinon de formules chrétiennes , par un acte éclatant de christianisme primitif, par une confession publique. Cherchez un autre philosophe du ^-huitième siècle qui , en secouant les lois religieuses, conserve une conduite et des aspirations aussi pieusement conformes à l'esprit de la religion éternelle dont le christianisme est une phase, et où le scepticisme n'est qu'un accident !

» Résumons-nous. De tous les éeaux écrits qui ,

des saloiiB da biron d*H(A»ch , m réptafireat sur le siècle , Jean- Jaeques est le seul philosophe , parée qu'il est le seul religîeui. Bnveloppée durant quarasle ans dans un milieu détestable , sa grandeur éclate tout d*utt coup, se révèle à lai-méme et au monde eniiw* Mais combien d'obstacles ne renoontre^t-elle pas aussitAt, et quelles affreuses luttes ne va-t-elle pas soutenir ! L'in-» tolérance et le fimatisme des catholiques et des luthé-* riens se réunist^ent contre lui ; mais c'est trop pnu pour son malheur et pour Sa gloire. U ne suflBt pas des arrôts du parlement , de la persécution des petites républiques huguenotes, du fanatisme des paysans de Moutiers-» Travers , des dépits rancuniers de Taristooratie ; ses plus amers ) ses plus dangereux ennemis, eeux^là seuls dont le jugement peut le poursuivre et l'atteindre wà% yeux d'une postérité désabusée de l'esprit de secte , œ sont ses anciens amis, ses illustres omitemporalns, les plus beaux esprits philosophiques et critiques de l'époque , et, pour renurer dans ma définition, les hommes forts de son temps.

» Mais pourquoi donc de leur part oette haine mes^ quine, ou tout eu moins ce persiflage cruel qui jeta tant d'amertume dans sa vie et d'égarement dans ses idées! C'est que les hommes d'action et les hommes do méditation sont ennemis naturels par le fait de la société et par l'absence de la noUon de perfectibilité. Mon^seulement les holbachiens ont nié la supériorité de Rous* seau , parce qu'elle blessait leur vanité et irritait en eux les petites passions d'hommes de lettres; mais encore ils l'ont méconnue, parce qu'elle offusquait leurs idées d'hommes du dix*-hui(ième siècle. Son amour subit et ardent pour des vertus qu'il n'avait pas pu pratiquer encore , et qui n'étaient pas immédiatement praticables

(dies ne le furent pas pour Rousseau lui-même I) oe pouyait être compris que par des eqiirits évaugéliqueB de la trempe du sien. Et Ton sait que les mœurs de Tathéisme domioaieat alors. Ces hommes de mouvemeut» ne concevant pas qu^il pût chercher ailleurs que dans la vie réelle et le principe des iustituUous counues sou rêve de grandeur et de félicité» ne comprirent ni ses douleurs , ni ses défaîllances i ni ses erreurs de jugement. Us lui reprochèrent de haïr les hommes, parce qu*il ne tolérait pas les ridicules et les vices de son temps , tout en portant Thumanité future dans ses entrailles. Us le déclarèrent sauvage , misanthrope , parce qu'il méprisait les enivrements de la vanité et fuyait le théâtre des rivalités puériles. £n un mot, ils firent comme les pharisiens de tous les âges à la venue, des prophètes, et Dieu put dire d'eux aussi : « Je leur ai envoyé mon fils , et ils ne Tout point connu. »

» Mais vous aussi , Jean- Jacques, vous fûtes aveuglé; vous ne comprîtes point l'œuvre de ces hommes qui marchaient devant vous pour vous préparer le chemin. Us aidaient à votre œuvre en vous faisant la guerre, et ils déblayaient les obstacles de la route où votre parole devait passer. A vous aussi la foi en l'avenir a manqué. Vous étiez dévoré de la soif du progrès ; vous en aviez le religieux instinct , puisque vous écriviez te Contrat Social et YÉmiie. Si vous n'eussiez pas senti au fond de voire âme que l'homme est perfectible (vous qui en étiez une si auguste preuve), vous n'eussiez point cherché les moyens de le rendre heureux et juste ; mais ^otre calice fut si amer, que le découragement s'empara de vous , et que votre âme tomba dans l'angoisse. Au Heu de placer votre idéal devant vous, vous vous retournâtes douloureusement pour îe trouver dans le

passé, à Taurore de la vie humaine , au fond de cette forêt primitive que vous alliez cherchant toujours, à File Saint-Pierre comme aux Charmettes, à Termitage de Montmorency comme à la ferme de Wooton , et qui vous fuyait toujours, parce que votre royaume n*était pas de ce monde , mais bien du monde que vous aviez d'abord aperçu en avant des siècles; non au berceau, mais à l'âge viril de Thumanité !.... »

FIN

DES LETTRES A HARCIE.

C2omme Aldo le Rimeur est un essai inachevé , les Let^ très à Marcie ne sont qu'un fragment incomplet et sans aucune valeur philosophique. J'avais entrepris une sorte de roman sans événement, dont j'eusse voulu faire arriver tout l'intérêt , toutes les émotions , toutes les péripéties par les modifications et les transformations intimes ettnystérieuses d'un seul être, d'une femme qu*on n eût même pas vue, qui n eût jamais écrit, et qu'on n'eût connue que par les lettres et les réflexions de son ami. C'était peut-être une entreprise impossible, et j'ignore si elle eût été digne d'un succès d'estime. Quoi qu'il en soit, les personnes qui ont lu les premières lettres, cette sorte de prologue où je peignais seulement pour commencer l'ennui de l'isolement, ont voulu y voir une exposition de principes , et une théorie pour ou contre le mariage, pourou contre le christianisme. Il n'y avait pourtant rien de cela, et je ne crois pas que ces fragments aient aucune couleur déterminée dont on puisse tirer des inductions solides. Je n'ai pas fait le vœu de ne jamais m'expliquer sur le fond de mes idées relativement au mariage ; mais je ne crois pas non plus être dans l'obligation d'exposer une théorie quelconque. J'ai déjà dit que, soit pour me montrer coupable de mauvais principes envers la société, soit pour rendre ridicule la bonne foi de mes écrits, quelques moralistes de feuilleton m'avaient souvent mis au

défi de dévoiler mes criminelles intentions à Tendroit du mariage. Je ne m'intéresse nullement à ces sortes de polémiques , et n'ai jamais cru devoir y répondre. Il est probable qu'en continuani ce roman intime des Lettres à Marcie j'aurais causé avec elle sur ces graves matières ; mais le roraaa a été interrompu par des circonstances qui n'avaient rien de commun avec le sujet, et je puis les dire. Je ne me suis jamais senti propre à la fabrication rapide, pittoresque et habilement accidentée de ces romans dont 1 intérêt se soutient malgré les hasards de la publication quotidienne. Je n'avais accepté l'honneur de concourir à la collaboralion du journal le Monde que pour faire acte de dévouement enrers M. La Mennats , qui l'avait créé et qui en avait la direction. Dès qu'il l'abandonna je me retirai, sans même n'enquérir des causes de cet abandon ; je n'avais pas de goût et je manquais de facilité pour ce genre de travail interrompu et pour ainsi dire haché. N'ayant pas eu TocoasioB de continuer en temps et lieu les Lettres à Ma^de^ j'ai eu bientôt oublié l'espèce de plan que j'avais conçu. On m'a reproché dans quelques journaux ^'émancipation de reculer devant les difficultés de l'entreprise. Le hasard seul m'a forcé do m' arrêter ; mais quand même j'auraié hésité à formuler mon prétendu système, je ne vois point que l'humanité en ait souffert beaucoup , ni que le salut des empires en ait été compromis sérieusement. Seulement , je proteste un peu , en remettant ces Letn très à Marcie sous les yeux des lecteurs , contre la trop bienveillante obstination de mon éditeur. Il me semble qu'ua écrit incomplet n'a pas le droit de se montrer une seconde fois en pubiîc sans que Fauteur ait pris la peine d'y mettre la dernière main. Il m*e8t impossible en ce moment de le faire; et, en eussé-je le temps, je ne vois pas qu'une forme essayée vaille mieux qu'une autre forme qu'en pourrait tenter pour émettre l'idée dont on se sent dominé. Pour un artiste il n'y a de forme heureuse et féconde, à ses yeux, que celle qui l'inspire dans le moment

même. L'ébauche d'hier est déjà flétrie pour lui , et chacun sait que les ouvrages d'imagination n*ont ni veille ni lendemain. Le peintre consciencieux n'aime plus son tableau quand il le voit sorti de son atelier, éclairé d'un autre rayon de soleil que celui sous lequel il s'était senti inspiré. vous qui lisez et qui n'écrivez pas 1 vous ne savez pas combien le livre imprimé , et surtout réimprimé, paraît insipide et froid à celui qui l'a écrit avec quelque émotion sur un papier encore vierge , au reflet de sa lampe solitaire. Ceci est pour vous demander pardon en conscience de la réimpression des Lettres à Marcie , fragment sans portée y qui ne méritait pas Thonneur d'être lu deux fois.

Mai 1843.

A MÂRCIE

Vous êtes triste, vous souffrez, Tennui vous dévore; vous redoutez l'avenir, le présent vous accable. Dans le passé , aucun souvenir n'est assez doux ou assez attachant pour ranimer les froides heures qui s'écoulent. £t cependant le temps marche*, et quand le soir arrive vous êtes surprise, vous êtes effrayée de ce nombre de jours, de cette suite d'années qui se perdent dans un gouffre sans écho.

Vous peignez votre situation d'une manière toudiante, et je suis pénétré de votre douleur, quoique je ne voie rien d'exceptionnellement malheureux dans votre situation matérielle; mais le dégoût qu'elle vous inspire constitue un malheur véritable. Là où l'âme ne se sent pas bien, l'existence est réellement troublée.

Il n'est au pouvoir de personne de vous guérir de cette langueur maladive. Le mal a sa racine dans les plus secrets retranchements de votre conscience. Il faut que vous soyez à vous-même votre médecin, et que, par un régime hardi et généreux , vous rendiez à votre âme la santé qu'elle a perdue.

Les inconvénients de votre position , que vous exprimez avec candeur, seraient peu de chose si vous les envisagiez sous le jour de la vérité. Les pointes de mille traits frivoles s'émousseraieut sur vous , si vous n'aviez pas, dans un moment de fatigue et d'inertie, laissé choir votre bouelier. Rdeves^le » tâches de parer les coups d'une destinée facile à vaincre. Vous le devez , donc vous^le pouvez.

La solitude où vous vhrez est une rude épreuve si vous aimez le monde. Mais comment se fer ait- il qu'avec la simplicité que je vous connais, vous aimassiez le monde 7 Vous l'avez vu , vous savez ce qu'il peut vous offrir. Vous avez été frappée de la médiocrité des choses et des gens dont vous vous étiez fak la phit grande idée. Vous y avez vu que môme les gens réellement distingués y perdaient l'apparence de leur supériorHé, par la réserve qu'ils étaient forcés de s'y imposer, par la méfiance qu'ils y éprouvaient Vous-même , vous vous y êtes sentie glacée et contristée , e( les éloges que vous y avez reçus vous ont semblé plus blessants qu'agréables^ car on y avait remarqué de vous tout ce que vous ne prisez pas , et on y avait méconnu tout ce qui eât dû être apprécié.

£h bien , cependant , je craâns que vous n'ayez rapporté de votre excursion dans le monde un peu d'envie d'y jouer votre rdle; non pour lui comidaire, vous ne l'cslimez pas assez pour cela , mais pour vous venger de lui en l'humiliant. Vous voudriez bien le fuir, mais vous aimeriez qu'on sût le mépiis que vous en faites. Lldée que teUe personne vous plaint de votre pauvreté et qu'on s'imagine vous inspirer des regretSf vous Mesie et vous offense. Ne l'avouez pas si voua me trouves trop pénétrant ; mais songez à extirper de votre repos cette

A MABCIE. . 159

ptànte parasite, i*opinion d'atilroi, le vain bruit du monde, et dans l'éunRiération que vous faites de vos en- Demis rayez celui-là. Écrasez-le comme une mouche importune , ce n*est rien de plus. Vous avez vingt-cinq ans, vous êtes belle, votre intelligence est cultivée, votre réputation est sans tache comme votre vie , mais vous êtes pauvre; et tandis que les filles les moins aimables et les {dtis mal faites trouvent un époux à prix d'or, vous sembiez condamnée par les convenances d*un monde cupide à vivre dans la solitude.

Marde , ne vous plaignez point trop , ne soyez point ifigrate» Vous êtes belle , vous êtes instruite, vous êtes pare. Voilà de grandes supériorités , de véritaMes éléments de bonheur ; et ces riches infortunées , qui sont réduites à acheter leurs époux , doivent vous inspirer une prdbnde pitié. O que leur tâche est rude , à ceReslà I Qu'il faut de résignation à ces êtres flétris en naissaut du sceau de la laideur et de l'ineptie! Leur existence est une huQ^liation que l'esprit de renoncement et d'humilité (mort, hélas! avec la foi évangélique) peut seul aider à porter avec dignité. Vous savez si la société, malgré ses tristes caresses, les dédommage des sévérités de la nature ; vous savez si l'homme attaché à elles par un serment honteux peut feindre long-temps et leur cacher son dégoût et son aversion. J'ai connu une pauvre fille de seize ans qui avait quatre cent mille livres de rente. La mort semblait avoir posé sa main glacée sur ce jeune visage déjà décrépit , et courbé cette taille débile et contrefaite, toujours prête à se briser. Son âme était triste comme son front, souffrante comme son corps. Mais ce déplorable enfant de la vieillesse débauchée d'un riche avait en lui le trésor d'une angélique douceur. Un regard paternel était descendu d'en

ItfO LETTRES

haut sur cette pauvre créature; un rayon céleste lui avait donné la force de vivre hors de sa misérable en* veloppe.

Elle voulait se faire religieuse. Sa famille s'y opposa. On la pressa d'épouser un homme vain , que toutes les femmes vaines recherchaient , et qui , pour autoriser son insolence, avait besoin des vanités de la richesse. La jeune héritière eut un moment de doute, et l'esprit de Dieu s'affaiblit durant quelques jours dans son âme. Elle avait dévoré l'humiliation de sa laideur, mais elle ne s'était pas assez affermie dans l'amour des vrais biens. On lui persuada que son mari l'aimerait pour sa bonté, que cet amour la rendrait heureuse, qu'elle serait en* viée de ses belles et orgueilleuses rivales. Elle n'avait pas une haute intelligence, quoiqu'elle eût un noble co^r. C'était un esprit médiocre avec un puissant caractère. Trop tard elle connut son erreur; ses vertus ne causèrent qu'ennui et dédain. Elle étail dévote , disait le mari, parce qu'elle était laide. Elle recherchait l'amour et la reconnaissance des pauvres , parce qu'il lui fallait bien être aimée et vantée par quelqu'un. Je ne vous ferai pas l'affreux détail de ce qu'elle jeut à souffrir. Tant d'infortune ranima sa piété ; sa santé empira , et en même temps elle sentit son courage se réveiller. Je l'ai vue dépérir avec stoïcisme, et j'ai deviné ses vertus et ses maux plus que je ne les ai connus. Je crois la voir encore couchée sur l'or et la soie, expirant dans les plis de l'hermine , sous des lambris de lapis et d'agate, et disant que jusqu'à sa dernière heure elle voulait , pour se mortifier, contempler ce faste exécré , ces insignes de sa splendeur funeste. Elle fut calme et réservée jusqu'au bout , je n'ai jamais vu boire un plus amer calice avec moins d'hésitation et de regret. Sa

A MÂRCIE. 161

famiOe n'entendit d'elle aucune plainte, et son mari ne fut pas même troublé dans ses plaisirs par le spectacle de ses souffrances. Nul n'a su quels rêves d'auiour et de terrestres voluptés avaient pu dévorer cette oisive imagination. Nul n'a su ce qu'il avait fallu d'efforts pour renoncer sans colère à vivre ici-bas. Le crucifix d'or que j'ai vu dans ses mains crispées par l'agonie pourrait seul raconter combien de ruisseaux de larmes ont baigné ses pieds insensibles. Le pâle ange gardien , qui soutint dans ses bras paternels cette jeunesse pénible, a pu seul raconter à Dieu par combien de martyres elle avait expié l'éphémère désir de prendre place au banquet terrestre. Je ne prétends pas faire ressortir de ce douloureux exemple que toutes les femmes laides doivent se vouer à la solitude. Quelques-unes ont eu le bonheur, grâce à leurs qualités morales , ou au charme de leur esprit , d'inspirer des affections vives et durables. Mais les hommes capables de ressentir de telles affections ne sont pas en général guidés par la cupidité, et on peut les voir choisir la compagne de leur vie partout ailleurs qu'au faîte de la richesse.

Ainsi pourquoi désespérez -vous de trouver, dans cette société injuste et corrompue , une âme d'exception comme la vôtre , qui s'associerait irrévocablement à vos destinées , et qui déjà peut-être de son côté vous cherche afin de vous saluer du nom d'épouse et de sœur 7 Et quand vous ne trouveriez pas cet appui nécessaire aux femmes , votre vie serait-elle impossible ? n'êtesvous pas tellement forte que vous ne puissiez entrer dans une voie d'exception sublime? Je ne sais si je me ' trompe, mais il me semble que rien n'est impossible à un grand courage aidé de la réflexion. Vous vous êtes élevée au-dessus de votre sexe en d'autres occasions.

102 LBTTlkES

Toatès les fois que nous faisons des ftctes de force, nous nous élevons ao-dessas de la nalure irainaiBe Tulgaire. Vous sarez qae de grandes destinées morales sont con* damnées à une sorte d'isotement, et qoe Fesprit de sagesse dans tous les temps , dans tontes les religions , a amplement dédommagé cent qui se retirent de la rontc commune pour entrer tolontairement dans la vie intérieure.

Malhenreusem^t , après avoir vécu sagement et en vons^méme, vous avez voulu traverser le tomulte du monde pour saiMaire une vaine curiosité, et maintenant le miroir de votre âme est terni par le reflet de mille fantômes vains , par le souffle malsain des passions vulgaires: vous trouvez dans votre sort des tribuiatîoBs que vous n'aviez pas aperçues aoparavant, on que vous aviez supportées avec philosophie. Étrange contradiction I Vous avez vu le r^ne de la faiblesse et de k va^ nité , et vous êtes tombée dans les mêmes sâ*vitndes qoe ces esclaves par vous méprisés.

Mais c'est que ce rôle de vieiiie fîlie , dites^vons , est bien pitoyable ! On vous raille , si vous êtes laide et vieille ; et on vous hait , parce qu'on vous suppose jalouse et méchante. Si au contraire vous êtes jeune et belle , on vous plaint ; et cette pitié , diies-vous encore, et avec raison , est le dernier des outrages.

Vous devriez ne pas vous apercevoir de cette pitié , Marcie ; mais , puisque vous n'avez pas la force da vous placer au-dessus, il est un moyen certain de la repous* ser et de la changer en respect. C*est d'accepter énergiquement et joyeusement votre sort. C'est d'avoir dans le cœur le calme de la résignation , et sur le front la sérénité de la vertu. Vous avez voulu montrer dans les salons votre pâleur studieuse , votre gravité mélancoli-

A MÂRCIE. 103

qne } ei ces homnes, incapables de cbmpreodre le peu qu% valent , se sont imaginé que loin d'eux votre vie était an sappUce. Qa*alliez*Tons faire parmi eux ?

Et voilà qn'au lien de les faire mentir, au lien de sourire de leur vanité , vous leur donnez raison en détestant la retraite à laquelle vous devez pourtant ce que vous avez de meifleur. Vous rapportez du dehors le désordre des pensées , le scepticisme de Tesprit , vous les laissez pénétrer dans l'asile dont ces enfants du néant n'auraient pas dû franchir le seuil

Vous dites que la foi est éteinte, que le genre immain dévie y que les sectes nouvelles ont peut-ôti^ raison, que l'amour n'est qu'une chimère, la fidélité un joog; vous demandez à quoi sert la vertu , «i le monde en profite , si Dieu la récompense ! Vous pleurez avec les enfants de la terre sur te autels des dieux renvei^ dans la fange. Pénétrée de douleur, vous vous écriez : Gomment n'être pas entraînée dans l'orage ? comment rester debout sous tant de mines qui ne s'arrêtent pas de crouter !

Étendez les bras, Marcie; étendez vos bras vers le ciel, et vos bras porteront les ruines du monde, et vous ne serez point écrasée. Essayez ce que peut la foi contre les éléments conjurés contre la colère céleste elle-même. Souvenez-Fons de l'arche de Noé au milieu du déluge, admiraUe figure de la lutte que soutiennent aujourd'hui les derniers croyants sous la nuée qui s'épanche au sein des abîmes qui s'entr'ouvrent !

Oh ! nous ne savons pas ce que peut l'espérance, car nous n'essayons plus ce que peut la prière. Mot qui vous parle, j'ai plus de mal que vous; mais je ne voudrais pas périr sans résister jusqu'au bout \ je no voudrais pas me laisser balayer avec les feuilles sèches que djs-

perse le vent de la mort Protestez , Marcie , iMx>te8tez eo vous-même contre ces ioOuences funestes : yous ne savez pas qu'un fronl sans tache peut arrêter la voûte croulante des cieux. Laissez aux hommes forts le soin de rebâtir leurs temples ; vous , triste et chaste colombe, reconstruisez votre nid solitaire; ange silencieux, prosternez-vous dans l'ombre du parvis. En apercevant votre front pâle et radieux , quelques-uns diront : II y a encore de l'amour dans les cieux, car il y a encore de l'espérance sur la terre.

Et quant à ces dangereuses tentatives qu'ont faites quelques femmes dans le saint-simonisme pour goûter le plaisir dans la liberté, pensez-en ce que vous voudrez, mais ne vous y hasardez pas, cela n'est pas fait pour vous. Vous ne sauriez aimer à demi, et si vous aimez un jour vous aimerez à jamais. Vous aurez accepté un hommage libre , et bientôt vous aurez horreur de ce droit d'infidélité que se sera réservé votre époux. Si vous vous soumettez par engagement aux principes d'une étrange vertu, à cette immolation de votre orgueil légitime, vous souffrirez, vous souffrirez long-temps, toujours peut-être ; car les organisations fortes ont de forts attachements, eltes ne sont pas mobiles comme le vulgaire , aucune considération d'intérêt ou de vanité ne peut les arracher à la douleur de leurs blessures. Elles se dévorent elles-mêmes et sont plus inhabiles à se guérir que les âmes faibles; un sang brûlant et intarissable coule à longs flots de leurs larges veines. Que serait donc une société nouvelle où les beUes âmes n'auraient pas le droit d'étendre leurs ailes et de se développer dans toute leur étendue , où le fort serait de far la ioi le jouet et la dupe du faible ? Et comment cela n'arriverait-il pas sans- cesse sous un régime qui

l'autoriserait, puisque cela arrive si souvent sous un régime qui le prohibe? Étrange remède à la corruption d'une société , que de lui ouvrir toutes grandes les portes de la- licence ! Ce que l'homme rêve , ce qui seul le grandit , c'est^ la permanence dans l'état moral. Le caractère des grandes choses dans l'ordre matériel , c'est la durée ; et c'est aussi à quoi dans Tordre moral comme dans l'ordre matériel l'homme atteint le plus difiScile- . ment. Â Dieu seul eât réservée l'immutabilité sublime. Mais tout ce qui tend à fixer les désirs , à raffermir les volontés et les affections humaines , tend à ramener sur la terre ce règne de Dieu , qui ne signifie autre chose qne l'amour et la pratique de la vérité.

La vérité , c'est l'amour de la perfection , et la perfection c'est l'éternelle tentative de l'esprit pour dompter la matière. C'est la dure victoire sur les appétits ardents ; c'est l'austère immolation des satisfactions vulgaires. Il ne s'agit pas pour vous, Marcie, qui avez admiré toute votre vie dans les grands hommes le reflet delà puissance céleste, pour vous qui demandez sincèrement le secret d'être heureuse, et qui, fatalement, par l'élévation de votre caractère , ne pouvez trouver ce secret hors de la grandeur; il ne s'agit pas, dis-je , de vous créer des principes qui vous procurent des plaisirs et de la liberté matérielle. Il s'agit, âme pure, âme triste et fière, d'adopter des principes qui vous fassent de plus en plus grande, de plus en plus pure, qui vous assurent les vrais biens, et fondent votre liberté morale sur des bases inébranlables.

Peut-être qu'on courrait donner à tous les hommes la même assurance , et leur prédire qu'ils ne trouveront pas une forme sociale durable et satisfaisante hors de ces grands instincts de l'humanité , qu'on semble traiter

aujourd^nî comme si on décret céleste left avait sii{h primés , comme si avec les macbines à vapeur et lei merveilles de Tindustrie on avait tronvé k solotion de tous les proUèmes de rintelligeace, la satisfaction de tous les besoins de Fâme. Mais ce serait viser trop haut, et c'est déjTi trop d'honneur pour mol , Ifareie , qoe d'avoir en un instaiit droit de conseil sur un ei^rit comme le vôtre.

Vous dites , Marcie , qne vous vous efforcereï d'atteindre à cette vertu tranquille et sereine , mais qoe vous n'espérez pas beaucoup y parvenir ; qu'A vous faudrait Faide de plusieurs conditions sextérieures, dont les plus simples sont irréalisables. La poésie manque à votre vie, dites-vous; et cependant vous sentez qu'elle seule pourrait ennoblir vos tristesses et ranimer vos esprits , qui s'éteignent dans un air lourd et plat. Vous trouvez que de si grandes résolutions h prendre , de telles révoltes à combattre ont besoin des grandes scènes de la nature et de Fair libre des voyages. Vous voudriez changer de place , prier sur la terre de Jérusalem , chercher les cryptes des pères du désert , gémir dans une horrible tempête, aller les pieds nus et saignants sur les rochers , souffrir davantage, afin de sentir quelque chose, fût-ce la douleur avec énei'gie.

Ces inquiétudes m'affligent et ne me retracent que trop celles qui dévorent souvent mon propre cœur. Je ne suis pas plus héroïque que vous , Marcie ; mais ne sommes-nous pas insensés dans nos mécontentements,

A MARGIË. 167

et n*est-ce pas une chose digne de pitié que de voir de si cbétifs atomes avoir besoin de tant d'espace et de bi uit pour y promener une misère si obscure et si com* muue? Nous ne sommes qu'enflure et vanité ; nos plain* t£s ne sont qu'emphase et blasphème. Qu'avons-nous donc fait de &i grand pour trouver les autres hommes si petits et vouloii' fuir jusqu'à la trace de leurs pas? Alarcie, nou*e esprit est malade, et, quand nous cherchons à nous préserver d'un mal, nous tombons dans un pire. Nous haïssons les vaines occupations du monde, ses pa« radoxes impies , ses fausses oaaximes. Nous fuyons ce commerce dangereux, cet air délétère. Mais, au lieu de chercher autour de nous des âmes simples et des esprits droits, nous nous jetons dans la haine du genre humain ; nous osons devenir orgueilleux dans le sens méchant et sQperbe du mot : car l'orgueil a deux faces, comme toute faculté humaine, une divine et une infernale. £h bien, quand nous avons conquis la première « si nous cessons un instant de nous observer, nous tombons dans l'autre ; et alors, avec notre vaine sagesse et notre fausse grandeur, nous devenons pires que les hommes corrompus du siècle. Nous craignons de nous salir en les touchant, nous ne pouvons respirer dans leur airi Sublime philosophie chrétienne, est- ce là ce que tu nous enseignais?

£t cependant, Marcie, la grandeur est partout sans que nous nous en doutions. Autour de nous, sous le voile d'une humble obscurité , dans les conditions les plus pauvres , sous notre main, sous nos pieds en apparence, il y a des hommes meilleurs que nous, des hom* mes plus forts, plus intelligents, plus patients que nous. De grossiers habits et de rudes manières couvrent des trésors de bonté ou de sagesse, que nous méconnaissons

OU que uous dédaignons d'apercevoir. Noos demandons les cimes du Liban et les sapins de Morven , comme si la vue d'un homme vertueux, le sourire d'une âme évangélique n'étaient pas un plus beau spectacle que toutes les montagnes et toutes les forêts. Gonune si d'ailleurs les étoiles ne brillaient pas sur notre tête de tous les points de la terre, comme si une nuance de plus à la pourpre du matin pouvait guérir les blessures d'une âme fermée à toute sympathie pour ses semblables. Tenez, Marcie, nous sommes infortunés! Toute notion du devoir est effacée en nous. Nous avons des obligations sacrées, nous ne cherchons pas notre remède dans leur accomplissement. Votre mère est aveugle , mon enfant est malade. Les soigner, les distraire, leur donner tout le bonheur que nous n'avons pas, rendre notre tendresse si ingénieuse et si active qu'ils ne regrettent pas la santé, et se jettent dans* notre sein chaque soir eu disant ces mots admirables que j'ai entendus sortir d'une bouche chérie : « Je prie Dieu de ne pas me guérir vite ; » ne serait-ce pas là , si nous étions vertueux, le but de notre vie , la récompense de nos fatigues , la gloire douce et cachée de nos souvenirs? Aurions-nous le loisir de songer à l'impossible si nous faisions seulement le nécessaire ? Serions-nous désespérés si nous rendions l'espérance à ceux qui n'ont pas d'autre ressource? Tenez, Marcie , je suis si triste et si abattu aujourd'hui , je confonds tellement dans mon angoisse ma misère et la vôtre , qu'il m'est impossible de vous donner des conseils. Je tâcherai d'y suppléer par un récit En pensant à vous l'autre soir, je me suis rappelé une anecdote que j'ai voulu écrire pour vous l'envoyer. J'ai bien fait, car aujourd'hui elle suppléera à toute exhortation. D'ailleurs j'ai foi à la puissance des exemples. La parabole fut l'en-

A MARGIE. 169

seignement des simples. Enseignement sublime , que sont tous nos poèmes au prix de tes naïves allégories 7 Le curé d'une petite ville de Lombardie, où j'ai passé quelque temps , avait trois nièces , toutes trois agréables et parfaitement élevées. Orphelines et sans fortune, eOes furent recueiHies par leur oàcle , et , grâce à leur économie , à leur bon caractère et leur zèle , elles apportèrent , en même temps que le bonheur et la gaieté, un surcroît d'aisance dans le presbytère. Le bon vieillard, en retour, sut leur inspirer tant de sagesse par ses leçons qu'elles renoncèrent l l'idée peut-être un peu caressée jusque-là de se marier. Il leur fit entendre qu'étant pauvres elles ne trouveraient qfll^des maris au-dessous d'elles par l'éducation, ou tellement pauvres eux-mêmes que la plus profonde misère serait- le partage de leur nouvelle famille. La misère n'est point un opprobre , leur disait-il souvent en ma présence , honte à quicon^ qne ne redoublerait pas de respect pour ceux qui la supportent dignement, et de compassion pour ceux qui en sont accablés. Mais c'est uiie si rude épreuve que le be* soin I N'y a-t-il pas une témérité bien grande à risquer la paix et la soumission de son âme dans un si terrible pèlerinage ? Il fit si bien qu'il éleva leurs esprits à un état de calme et de dignité vraiment admirable. Lorsqu'il voyait un nuage sur la figure de l'une d'elles : — Eh bien! qu'as-tu? disait-il avec cette liberté de la plaisanterie italienne. Nipotina , ôtez-vous de la fenêtre ; car si les jeunes gens qui passent dans la rue vous voient ainsi, ils vont croire que vous soupirez après un mari; et aussitôt le sourire de l'innocence et d'un juste orgueil reparaissait sur le visage mélancolique. Vous pensez bien que cette famille vivait dans la plus austère retraite. Ces jeunes filles savaient trop bien qu'elles devaient

éviter jusqu'au regard des hoounes, vouées , comme elles étaieut « au célibat. S'il y eut des iBcUaatiûiis se*» crôtement éclases» secrètemest aussi elles forent comprimées et taincues. S'il y eut ^elques regrets» il a'y eut entre elles aucune coi^dence, quoii^u'eUes s'aimas* sent tendrement ; mais la iérmeté et le respect de smmême étaient si ftris en elles • qn*0 y avait une sorte d'émulatkm tacite à étouffer toute semence de faiUesse sans la mettre au jour, y jmiour*propre, mais un amourpropre touchant et respectable, tenait en haleine la vertu de ces jeunes recluses. Bt il fvit croire que la vertu n'est pas un état violent dans les beUes âmes , qu'dle y pousse naturdlement et s'y épanouit dans un air pur; car je n'ai jamais vu de visages moins bives, de regards moins sombres, d'aspects moins iaroucbes. Fraîches comme trois roses des Alpes , elles allaient et venaient sans cesse , occupées au ménage ou à l'aumOne» Loi^ qu'elles se rencontraient dans les escaliers de la maison ou dans les allées du jardin , elles s'adressaient totyours quelque joyeuse et naïve attaque» elles se serraient. la main avec cordialité* Je demeurais dans le voisinage et j'entendis leurs voix friches gazouiller par tous les coii^s du presbytère; aux jours de fête, elM se réunissaient dans une salle basse pour faire quelque pieuse lecture à haute voix à tour de rôle. Après quoi elles chantaient en partie quelque cantique. Par les fenêtres entr'ou* vertes , je voyais et j'entendais ce joli groupe à travers les guirlandes de roses blanches et de liserons écartâtes qui encadraient la croisée. Avec leurs magnifiques chevelures blondes, et des bouquets de fleurs naturelles dont se coiffent les jeunes Lombardes , c'était vraiment le trio des Grâces chrétiennes.

La cadette était la plus jolie II y avait plus d'élégapce

naturelle dans ses manières , plus de finesse dans son esprit; je dirais aussi plus de magnanimité dans son caractère, si je ne craignais de détruire dans mes souvenirs Tadmirable unité de ces trois personnes, en n'ad-mettant pas que le trait d*héroisme -que je vais vous raconter n*eût pas été possible à toutes trois également. Ârpalice était le nom de cette cadette. Elle aimait la botanique et cultivait une plate-bande de fleurs exoti* qnes le long d'un mur du jardin qui recevait les pleins rayons du soleil et en conservait la cbaleur jusqu'à la nuit. De l'antre côté du mur s'élevaient , à peu de distance , les fenêtres d'une jolie maison voisine , qu'une riche famille anglaise loua pour un été. Lady C*** avait avec elle deux fils : l'un phtbîsique , et qu'elle essayait de rétablir à Pair pur des campagnes alpestres; l'autre, âgé de vingt-cinq ans , plein d'espérance , beau de visage et doué d'un esprit fort droit , d'un caractère équitable et généreux. Ce jeune homme voyait de sa fenêtre la belle Ârpalice arroser ses fleurs ; et , dans la crainte de la mettre en fuite , il l'observait dhaque jour, et tout le temps qu'elle demeurait, par la fente des rideaux de h tendina. 11 en devint amoureux , et tout ce qu'il apprit d'elle et de son entourage le captiva si fort qu'il la demanda en mariage , avec l'agrément de lady C***, laquelle, voyant dépérir son fils aine, et craignant d'éloigner par sa rigueur le second , fit le sacrifice de ses préjngés aristocratiques et dmina son consentement. Grande fut la surprise dans la maison anglaise quand le curé , après avoir consulté sa nièce , remercia poliment et refusa net pour elle l'offre d'un nom illustre, d'une immense fortune, et, ce qui était plus digne de considération, d'un amour honorable. Le jeune lord crut que •a fierté du presbytère avait été blessée par la précipita-

tion de sa démarche ; il montra tant de donlenrqoe lady G*^* se décida à aller en personne trouYer Arpalice, et lui demanda avec instance de devenir sa bru. la beauté, le grand sens et la grâce de cette jeune personne la frappèrent tellement qu'elle partagea presque le chagrin de son fils en la trouvant inébranlable dans sa résolution. Le jeune G^** tomba malade , et , au même temps, son frère a!né mourut. Le séjour de la famille anglaise se prolongea dans la petite ville. Le curé alla trouver lady G^**, lui offrit de délicates consolations, s'enquit avec intérêt de la santé du jeune lord » et s'efforça, par les soins les plus empressés, d'adoucir leur triste situation. Â peine rétabli , lord G***, qui avait fait mettre son lit auprès de la fenêtre, afin d'apercevoir de temps en temps Arpalice, se glissa le long du jardin du presbytère, cacha des billets doux dans les fleurs qu'Arpalice venait cueillir, lui en fit parvenir d'autres, la suivit à l'église , et enfin il lui fit une cour assidue , mystérieuse et romanesque , dont elle n'avait guère le droit de s'offenser , puisqu'il avait si bien prouvé à l'avance l'honnêteté de ses vues.

Un mois s'écoula ainsi , et un matin Arpalice avait disparu. Grand effroi et grande rumeur dans le presbytère; déjà les deux sœurs désolées couraient en se tordant les mains vers la rue pour avoir des nouvelles de la fugitive, lorsque le curé, sortant de sa chambre d'un air ému , mais non affligé, leur dit de se tenir tranquilles, de ne montrer aux gens du dehors aucune surprise, et de ne point avoir d'inquiétude. G'était lui-même , disait-il, qui avait envoyé Arpalice à Bergame pourome affaire à lui personnelle, et dont il priait ses chères nièces de ne lui demander compte qu'après le retour de leur sœur. Trois jours après cette matinée , la famille

anglaise partit pour Venise , et de là pour Vienne. Le jeune lord paraissait consterné , mais il ne voulut pcs souffrir que sa mère renouvelât ses instances. En même temps qu'ils prenaient, à Test, la route de Brescia, le curé prit , à Touest , celle de Bergame ; et le lendemain Arpalice était de retour avec lui au presbytère. £Ue était fort pâle et se disait souffrante ; mais elle était aussi af* fectueuse et aussi sereine qu'à l'ordinaire. Elle pria ses sœurs de ne pas la questionner, et ce ne fut qu'au bout de six mois, après que les brillantes couleurs de la santé eurent reparu sur ses joues, cpi'il fut permis au curé de trahir son chaste secret. Arpalice avait aimé lord C^^^; mais, par tendresse pour ses sœurs, elle n'avait pas voulu se marier.

Voici la lettre que Toncle avait trouvée dans sa serrure le jour où Arpalice avait pris la fuite. Le bonhomme, en essayant de me la lire , était si ému qu'il ne put achever^ et, me la jetant sur les genoux : « Tenez, me dit-il , j'y renonce, quoique je la sache par cœur. » J'ai pris copie de cette lettre avec sa permission , et la voici : « Mon oncle , ne me blâmez pas de la faiblesse qui m'accable, j'ai tout fait pour lutter contre mon cœur. 11 faut que cette ptissian qu'on appelle in^ ciination (je traduis textuellement) soit bien plus difficile à gouverner que je ne croyais. Apparemment qu'il plaît au Seigneur de m'éprouver pour me ramener au sentiment de la crainte et de l'humilité. Hélas! mon bon oncle , gardez-moi le secret. Rien au monde n'eût pu me déterminer à avouer à mes pauvres sœurs pourquoi j'étais malade ; mais vous êtes mon confesseur et mon père en Dieu ; je viens vous avouer avec honte que c'est le chagrin qui m'a vaincue. J'ai eu l'imprudence de recevoir plusieurs lettres de ce jeune homme, je vous les

renvoie, mon oncle 2 brûleries, qoe jctnelesmoie jamais ; elles m'ont fait trop de mal ! Blés ont troaUé le zèle de mes jours et le repos de mes noits. J'ai laisBé le venin de la flatterie s'insinuer dans mon âme , et en un instant , chose étrange et déplorable ! Testime de cet étranger m*est devenue plus précieuse que les bénédictions de ma famille. Tandis que les plus tendres care»* ses de mes sœurs , tandis que vos plus Menveillantes paroles me tiraient à peine d'une secrète mâancolie, les phrases kisensées que mylord m'écrivait, et que je dévo* rais avec mystère , me faisaient monter le feu an visage, et mon cœur bondissait comme s'il allait se briser. mon cher onde , quelle chose puissante que la louange, quelle chose faible et lâche que notre cœur quand nous en avons ouvert l'accès ! Le désordre de mon ime, arrivé si subitement lorsque je me oroyais si affermie , est un mystère pour moi. Je ne comprendrai jamais comment un homme que je ne connais pas a pu m'inspirer plus d'at^ tachement pendant quelques instants que vous et mes sœurs. Un sentiment si injuste, si aveugtei ne peut être qu'une embâche de Satan.

» Lorsque je l'ai repoussé la premiéi*e fins, vous m'avez dit de bien réfléchir, vous m'avez engagée à suivre mon penchant, vous m'avez répété les paroles sacrées t H eit écrit : La fhmme quittera èon père et sa mère. Je sais que c'est la loi des anciens tempe. Hais aujourd'hui , qu'il y a tant de filles à marier qui ne de* mandent pas mieux , je ne crois pas que les hommes soient en peine de trouver à s'établir ; et , dès ce pre» mier jour, comme j'avitis l'esprit calme et que je ne sentais rien pour mylord , il m'a semblé que je devais refuser, par amour pour mes deux pauvres sœurs, une fortune si différente de la leur. Madame sa mère m'a

A MABCIE. I7Ô

bien dit cpi^eHe les doterait , qu'elle lès emmènerait avec moi; VOUS ne pouviez quitter votre état, vous, mon onde » et je n*ai pu souffrir l'idée de me séparer de vous, et de cette chère petite maison où nous vivons si heureut, pour aller porter de grandes robes et rouler carrosse dans des pays que je ne connais pas; et puis je me suis dit que , comme ce n'était pas la fortune qui pouvait me tenter et me faire épouser mylord, ce n'était pas non plus en faisant part de cette fortune à mes sœurs que je pourrais les consoler si elles ne trouvaient pas le bonheur dans ma nouvelle famille» Et puis encore , que sait-on ? j'aurais peut-être été heureuse dans le mariage, et mes sœurs, voyant cela, auraient peut* être souhaité se marier aussi, et peut-Çtre qu'elles nel'auraient paspu. Et si elles s'étalent mariées , peut^^étre n'eussent-elles pas fait d'heureut ménages; et voilà toutes nos existences si tranquilles, bouleversées, voilà notre bonheur changé en soucis, en r^rets, en déplaisirs sans remède et sans terme. Enfin mon cerveau n'était pas malade : ce Jour* là je vis tout d'un coup, et aussi clairement que si j'eusse lu dans un livre, tous les inconvénients de ce mariage ; je vous les démontrai à vous-mênae, et je vous persua^ dai de m'affermir dans mon refus si je venais à changer malheureusement d'avis. Mais, après ce refus, les phiu*' tes de mylord devinrent si grandes qu'elles endormirent ma raison ; et quoique je ne lui aie pas donné par mes actions , mes paroles ou mes regards, la moindre espérance, voilà qu'aujourd'hui, après lui avoir écrit assez durement de me laisser en repos et de ne jamais comp* ter me faire changer d'avis, je me suis évanouie dans ma chambre, et, aprèi être revenue à moi-même, je me suis sentie fondre en larmes , comme si on fût venu m'an*noncer votre mort ou c^Ue d^une de mes 8œm*s« Épou*^

vantée de me sentir si faible , et ne comprenant rien à la force subite de cette inclination , j*ai vu qu'il était tem[isde prendre quelque parti irrévocable, car je n'étais plus sûre de moi. J*ai donc ajouté au bas de ma réponse à mylord en peu de mots que je m*en allais, et ne reviendrais que lorsqu'il aurait lui-même quitté le pays. J'ajoutai que je croyais trop à son honneur pour craindre qu'il laissât ainsi errer long-temps une pauvre fiUe sans asile, éloignée de sa maison et de ses parents. J'espère qu'il ne me fera pas attendre son départ , et que vous viendrez me chercher, mon cher oncle, aussitôt qu'il se sera mis en route.

9 Mais , mon oncle , ne pensez pas que le sacrifice soit au-dessus de mes forces, et que votre tendresse trop iQdulgente ne vous porte pas encore cette foi»-ci à me faire revenir de ma détermination. Au nom du ciel, si vous m'aimez, si vous m'estimez, si vous croyez que mon espoir n'est pas de ce monde , et que je suis digne d'aspirer à la gloire de Dieu , ne confiez pas un mot de tout ceci à mes sœurs ; elles viendraient se jeter à mes pieds , et , sans me fléchir , elles rendraient mon effort plus difficile. Écoutez, mon bon oncle, mon cher confesseur, je sais ce que je fais. Je souffre , mais je peux souffrir à présent que j'ai passé une nuit en prière. »

Ici le caractère de l'écriture indiquait une interrup* tion et une main plus ferme.

« Écoutez, mon oncle, ne me grondez pas. Vous m'aviez fait promettre de ne jamais prononcer un vœu quelconque à notre Seigneur, ou à la Vierge, ou aux saints, sans vous consulter à l'avance. £li bien , pardonnezmoi , j'ai vu que vous étiez plus faible pour moi que moi-même, et je viens de m'engager , au lever du soleil , par un vœu irrévocable , à rester dans le célibat.

Je n*ai pas agi à la légère, je vous en réponds. J*ai prié r£sprit-Saint de m'éclairer. J*ai pris mon temps. L'étoile du matin brillait , et la nuit était encore noire. Je me suis dit : Je méditerai jusqu'à ce que la clarté du jour ait effacé cette étoile. £t je me suis mise à genoux devant ma fenêtre en face de l'orient , qui est la figure de la venue du Fils de l'homme sur la terre. J*ai senti que la grâce desc||^dait en moi. Oui , je l'ai senti ; car à mesure que la fraîcheur du matin soulageait mes membres rompus , je sentais comme une brise du ciel qui soulageait mon cœur. £t à mesure que l'étoile pâlissait , la flamme de mon coupable amour s'affaiblissait. Et à mesure que l'orient s'embrasait, mon espérance et ma foi se ranimaient. Enfin , quand le premier bord du soleil a dépassé la baie du jardin , j'ai été saisie comme d'une extase; j'ai cru voir la face du Sauveur rayonner dans ce globe de feu , mon cœur s'est brisé en sanglots de bonheur, et je me suis levée par un mouvement involontaire, en tendant les bras vers lui et en m'écriant :

» Tout est dit , mon oncle , il ne faut plus me parler de mariage; depuis un quart d'heure je me sens si joyeuse que je vois bien que j'ai pris le bon parti et que j'ai accompli la volonté de Dieu. Que ni vous ni mes sœurs ne m'en fassiez un mérite. Vous n'existeriez pas que je prendrais encore le parti de conserver à Dieu cette âme libre qui jusqu'ici n'a adoré que lui , et qui n'a jamais trouvé ni souffrance , ni mécompte , ni effroi dans cet amour.

» Maintenant je pars pour Brescia. Je descendrai chez notre cousine l'aveugle. Je lui dirai que c'est vous qui m'envoyez acheter une devanture d'autel, et je vous attends , cher oncle. A bientôt , j'espère. «

Lorsque Giolia et Luigina, les deux antres sœars, connurent cette lettre , elles voulurent courir se jeter dans les bras d'Arpalice ; mais le curé, qui avait dioisi, pour la leur communiquer » l'heure à laquelle Arpafice eultkait ses fleurs , les pria , au contraire , de ne pmot lui en parler. Redoublez de tendresse et de soins pour elle, leur dit-il, rendez^ la (dus heureuse encore que TOUS ne faites , s*3 est {K)ssîble ; rimes-la , estimez-la davantage si vous pouvez, laissez-lui de temps ea temps entendre , dans les occasions délicates, que vous savez de quelle haute vertu elle est capable ; mais promettezmoi de ne jamais entrer en explication sur ce sujet. Elks le promirent , et furent fidèles à leur engagement £t quand je demandai au curé, qui me racontait ces détails, pourquoi il avait exigé si expressément ce silence : — Voyez, dit-il en souriant, tout acte sublime a une ex^ plication naturelle , et Texf^ication natureHe n'empêche pas l'acte d'être sublhne ; il y a dans Arpalice un im** mense , un vénérable orgueil , si je puis m'exprimer ainsi. En même temps il y a tant de foi et de droiture qn'die regarde son sacrifice comme la dernière chose du monde , tandis que ses hésitations, son oatrataerneiit vers ce jeune homme , et les regrets qu'elle a étouffés depuis , lui apparaissent comme des faibtesses dont elle rougit ; et je sais , moi qui connais tous les r^is de son cœur, qu'en vantant la grandeur de son courage ses sœurs l'eussent beaucoup plus humiliée que flattée.. « Et puis, qui sait si, en lâchant la bride à ces convena* tiens dangereuses , la tête des deux autres ne se fût pas enflammée de quelque vaine curiosité 7 Qui sait si l'amour d'ArpaKce ne fût pas sorti de ses cendres? Tout le monde se trouve bien de cet arrangement. J'ai voulu dire à Giulia et Luigina ce qu'elles devaient de recon-

umamce et d'admiration à leur aœur. Ne pas le dire , c'eût été frustrer Arpaiice de ce redotiblemeot d'amour qui lui ^aît dû , comme la récompense de sa grande action. Mab ces sortes de tragédies doivent se jouer dans le irilus {Nrofond mytfère de la conscience » et n'avw pour qiectatew que Dieu«

An reste , ajoufa-t-'il , mes nièces sont restées unies par ime îmFindUe tendresse. Le presbytère n'a rien perdu de sa propreté, m le jardm de son éeltt« Arpaiice est plu» fratche que jamais, comme vous voyex ; on cbante leujours, on rit toujours <ximo»e devant; en Ut toojour» rinntatioo; on prie {ivec ferveur, et Dieu bénit les eoBurs riin(des. Sf une personne chez nous est plus sereine et plus c(mtente jde son sort que les autres , c'est certaiœuieBt Arpaiice.

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