SCÈNE V
JULIE, GEORGE. Us se saluent avec cérémonie.
JULTE.
Vous êtes biisn rare depuis quelque temps, monsieur i majs il iserpit peu gracieux de vous faire des reproches quand vous nous revenez. Il faut vous savoir gré du peu que vous faites pour vos amis.
GEORGE
Vous me parlez aujourd'hui avec beaucoup de bonté, m^ame.
JUWP.
Croyez qu'il m'en coûte pour être aqssi bonne > car, franchement , vous ne le méritez guère, Vous nvie^ p^rtoqt la réputation d'un ingrat,
GisORap.
Je ne S9is comment je l'ai mérité^ ; mais , piiùsQue vous me dites des choses si obligejintes , je VQUi dirai ^vec 0]^ franchise accoutumée que je craignais d'être importun.
LES MÏSSÏSSIPIENS. 29J
Moo apparence est donc bien trompeuse ? Moi aussi pourtant, j*ai la réputation d'être franche.
GEORGE
Votre réputation est trop bien établie à tous égards pour que j*ose vous contredire; mais , enfin , ne m'estil pas permis de croire qu'avec des opinions aussi différentes des vôtres sur bien des points, pour ne pas dire sur tous... je suis accueilli chez vous avec plus de politesse que de bienveillance ?
JCLIE.
M. de Puymonfort peut être fort poli ; quant à moi , je ne pensais pas mériter ce reproche.
GEORGE
Vous ne sauriez croire , madame , combien je suis heqreuz de vous trouver dans ces sentiments. Je désirais précisément avoir l'occasion de détruire les préventions que je vous supposais contre moi.
JULIE
Des préventions! je vois que votre réputation de franchise est usurpée ; vous savey trop que toutes les préventions sont en votre faveur.
GEORGE, à fart»
Quel changement I... {Haut, } Je vous assure , madame, que je yom supposais qtjelquo éloignement pour moi. Il m'a toujours semblé que ma présence vous causait une impression désagréable.
Désjigréabtel.,. ob ! non,,, mw tri^lte, j<9 l'avoueM- Une remmhlmcB inouïe.,. ay@qiinepersQfiQeqAiip'(Bst plus...
290 LES MISSISSIPIEKS,
GEORGE
Je le sais , madame.
JULIE
Gomment! vous le savez? quelqu'un vous Ta dit?
^ GEORGE
D'autres personnes que vous ont remarqué cette ressemblance. Et d'ailleurs j'ai des raisons plus particu* lières pour savoir combien elle est fidèle*
JULIE
O mon Dieu! auriez-vous connu?... Oui, en Amé-* riquel cela est possible; vous avez pu rencontrer une personne... qui portait le même nom que moi
GEORGE
Le même nom que porte aujourd'hui M. Bourset.
JULIE , à part, le regardant.
Il est des instants où je crois que c'est lui-même qui me parle! {Haut) Ainsi vous l'avez connu?
GEORGE
Intimement, madame.
JULIE
Et vous ne m'avez jamais parlé de lui !
GEORGE
Je pensais que cela vous serait pénible.
Non! au contraire! j'éprouve une curiosité,....
GEORGE
Une curiosité?,,,
JULIE , à part.
Comme c'est là son regard I {Haut.) Oui, une émotion profonde... Dites-moi , je vous en prie , il a dû se plaindre de moi avec amertume?
LES MISKDtSfPIEK», SI
GEORGE
U ne s'<>st jamais plaint, madame, même!! sou moi leur aini
JULIE , te regardant avec attention, et cotnmet çant à douter.
Mais alors comment pouvez-vous savoir. . .
GEOBGE.
Je sais seulement qu'il a borribletnent souffert.
JULIE, à part.
Mon Dieul comme il dit cela! si c'était lui T.
{Haut, avec une èmotiott jouée.) Pauvre Léon»
GEORGE, ironiquement.
Ah ! vous l'avez beaucoup aimé, madameT...
JUUE , à part.
Quel ton étrange I ce ne peut pas être lui. ( l(au\ essaya/nt de sourire.) Est-ce donc lut qui vous 1 confié?
Il ne s'est jamais vanté, pas plus qu'il ne s'est plain
JULIE
Ob ! c'était un bonnête bomme !...
GEORGE
Oui , madame.
JULIE
Et une belle âme ! aussi belle que son visage, qi ressemblait tant au vdtrel
GEORGE
Le mien doit vous sembler une bien pâle et bi( déplaisante copie, madame.
JULIE, à part.
Il en est jaloux! ce n'est pas lui. {Haut.) Le viln est cent fois plus n^âle , plus noble et plus expressif.
296 LES MIS6ISSIPIENS,
GEORGE
Vous me raillez! Il est impossible qu'an premier amour soit effacé à ce point ; quiconque aurait la prétention de vous le faire oublier serait bien présomptueux !
JULfE, avee coquetterie.
Vous croyez?...
GEORGE
Et quiconque en aurait le désir serait bien malheureux!
JULIE, encore pttis coquette. En êtos-vous bien sûr î
GEORGE, ému maifjré lui, et avec une amertume qu'il 9ie peut contenir.
Le chevalier à pu l'être autrefois « mm ce lut uoe assurance bien ridicule de sa part, n'est-ce pas, ma-^ dame?
JULIE , à part et houieversée.
Du dépit ? Ah ! grand Dieu ! c'est bien lui ! {Haut et se rem^ettant tout de suite. ) Je vois que vous méprisez beaucoup les femmes , monsieur Freeman !
GEORGE , se reprenant.
Si j'avais eu quelque raison pour le faire, vous m'eussiez converti, madame.
JULIE, à part.
Ah ] tu crains de te trahir, à présent ! C'est déjà fait, val
GEORGE
Vous aurais-je offensée ? J'ai eu tort de vous parler du chevalier ; je m'étais promis de ne jamais le faire.
LES MISSISSIPIËlfS. 299
JUUE.
Pocrrqnoi donc? C'est un homme dont le souYenir me sera toujours cher, monsieur. Si je lui ai fait du mal en épousant M. Boorset , J*ai expié cet acte de soumission envers mes parents par de longs regrets et des larmes bien amères. Si je me soi» attachée à mon mari , c'est par deYoir, non par incUnatioii ; mai» je suis restée fidèle à la mémmre du chevalier, car je n'ai point eu d'amants. Le monde le sait I
GEORGE, à part.
Le monde le dit I
JUtlE , à part.
lAxi inspirer du respect , c'est le plus sûr à présent.
GEORGE , à part.
Après tout, elle dit peut-être la vérité. ( Haut,) Si le chevalier revenait à la vie , il serait touché de vous entendre parler ainsi , madame.
JULIE
Si le chevaHer revenait à la vie , monsieur , je ne pourrais plus prétendre à son amour , et je ne le voudrais pas , car le devoir a pour les âmes élevées d'austères consolations ; mais je me flatte que le chevalier m'estimerait et serait mon meilleur ami.
GEORGE, ému.
Je crois aussi que cela serait si vous le vouliez, madame*
JULIE
Puisque le sort a tranché le fil de sa vie, je désire du moins que son ami reporte sur moi un peu de cette honnête affection que j'eusse voohi lui faire connaîue.
GEORGE
Oh ! madame, je vous prends au mol avec reconnais saace.
{H lui haise la main , puis se promène avec quelque agitation,)
JULIE, à part. Oh ! je te tiens maintenant, et tu ni*aimeras toujours, mais , comme par le passé , en pure perte ; car un tel lien serait dangereux désormais. La colère et la jalousie se déchaîneraient à la moindre familiarité.
GEORGE , à part, se proinenant dans le salon.
Oui, je crois qu'elle a conservé des sentiments élevés et que je puis lui parler. Le moment est venu. {Use rapproche,) Madame, puisque vous me traitez avec une si généreuse confiance, j'oserai m'enhardir jusqu'à remeUrc en vos mains un secret où ma conscience est intéressée et mon honneur engagé.
JULIE
Parlez, monsieur George, parlez-moi comme à une sœur. {A part.) Où veut-il en venir à présent?
GEORGE
Je veux vous parler de votre fille. Elle n'est point auprès de vous. Le bruit court dans le monde qu'elle s'est retirée au couvent par vocation religieuse. Vousmême vous le croyez peut-être?...
JULIE, pâlissant, A cet égard, monsieur George, je n'ai de comptes à rendre qu'à Dieu, ce me semble I
GEORGE
Aussi Dieu vous demandera un compte sévère ! permettez à un frère de vous le rappeler.
LES hississip]e:;3 s
JULIE , à part.
Peat-on rien voir de plus pédant ! (Haut.) Mon et moDsieur Frecman , j'espère que Dieu irouTera m cœur pur. Voyons , que vouliez- vous dire î Si TOUS vous blessez au premier mot!...
Non, je sais que vous êtes phiIoso{^e et que vo
D'assez comme personne. Dites toujours,
GEORGE
Vous ignorez où est votre Bile... et je présume q
vous désirez vivement le savoir.
JULIE, vivement.
Le savez- vous donc , vousî
GEORGE
Oui , et je vous l'apprendrai , quaud vous tn'aui
promis de veiller sur elle avec uo peu plus de sotlicitu
et d'énergie que vous n'avez fait jusqu'ici.
JULIE
C'est elle qui s'est plainte de moi i vous 7
GEORGE
Non , c'est moi qui ai observé.
JULIE
Mais cela est fort singulier I II y a précisément un que ma fille est au couvent, et je ue crois pas que vc l'ayez jamais vue auparavant
GEORGE
Je l'ai vue il y a uu an précisément... un jour que venais pour me présenli'r dans voire maison.
JULIE
I.e jour où elle a disparu , pcut-êlre!... C'est vo qui l'avez enlevée!... Oh! elle avait la tête montée po
\oiis avant de vous avoir vu, je le sais! Avouez donc tout f vous Tavez séduite , dites , monsieiir, dites !
GEORGE
Séduite ! oh ! madame ! vous ne m'en croyez pas Ck" pable... Mais ie hasard..* 8i vous daignez m'accorder un peu d'attention 9 je voos conterai toot ce qui s'est passé.
JUUE.
Ah ! vous Tavez revue ôepm \ (A part^} Une iatrigue où je suis affreusement jooée !...
GEORGE
Vous êtes trop irritée cofitre m(H dans ce mofiieiff... JULIE, d*un ton forcé.
Nullement, monsieur, nullcmenf !... IMaisil me semble si étrauge que, me connaissant à peine , vous soyez Tarnî et le confident de ma fille \,.* Je suis sa mère ataut tout ; et , quelque légère que je semble , quelque pbllo» sophe que vous paraissiez « j*ai le droit de trociYer fort suspecte une intimité mystérieAse entre ma fille et vous !
GEORGE
Vous auriez grand toit d^ suspecter son innocence et ma loyauté.
JULIE
Ah ! de grands mots , je connais ceb* l^lais il n'est pas moins vrai , monsieur , que vous faites \ moa iom la cour à ma fille. Vous plaira-t-il de me dire oCi Tous l'avez cachée?
Je venais exprès pour tous l'apprendre^ mais, si vous me parlez ainsi, je ne vous dirai rien. Il me semblait que votre premier mouvement serait la joie et l'impatience de la revoir; je ne trouve en vous que
froideur pour elle et méfiauce envers moi. Je rae retire, je yous trouverai peut-être iiiieui^ disposée uo autre jour.
J'attendrai donc, pour vous écouter, que vous soyez mieux disposé vous-même, Peut^tre sentirez-vous que le rôle que vous jouez en ce moment est indigne d'un homme aussi grave et aussi vertueux que vous avez la réputation de l'être. J'espère qu'à notre prochaine entrevue vous me déclarerez nettement vos intentions à l'égard de ma fille... afin que je voie le parti que j'ai à prendre...
{George ia salue. )
JULIE f à part^ lui rendant gpn salut.
Ah! ceci ne peut se supporter. Il feignait de m'aimer! Je me vengerai de cet outrage! J'ai été jouée indignement! (Elle Hretire dans ses appartements. George, au inoment de passer dans le jardin, voit entrer Louise et s'arrête, Louise est en toi- (ette de hat )
GEORGE
£3t-ce un rêve? Vous ici, Louise « et ainsi parée, quand je vous ai laissée sous le voile et derrière la grillç du couvent?
LOUISE
Ohl vous êtes bien étonné, n'est-ce pas, mon ami? Je le suis encore plus que vous , peut-être ; moi aussi , je crois rêver. Mais vous venez au bal , à ce que j'ai ouï dire ; nous pourrons peut-être nous parler.
Au bal I au bal chez le duc ?
LOUISE
G*est chez le duc? je ne le savais pas. Oh ciel! je ne veux plus y aller ; on ne m*y traînera pas de force. Âh! si vous saviez comme on m'a trompée pour m'amener ici ! On m'a dit que ma mère était mourante.
GEORGE , à part.
Ils ont quelque méchant projet. {Haut.) Allez au bal , Louise , je vous y suivrai ; je ne vous perdrai pas de vue , soyez tranquille.
LOUISE
Vous êtes agité , monsieur Freeman ! que se passe-til donc?
GEORGE
Je ne sais, mais je crains quelque trahison.
LOUISE
Oh ! moi , je ne crains rien , vous êtes près de moi.
GEORGE
Fiez-vous à moi , mon enfant ; mais ne vous fiez pas trop à vous-même. Vous allez au bal; ne craignez- vous pas que l'enivrement de ce premier triomphe que vous allez remporter ne vous réconcilie avec les projets de votre père ?
LOUISE
O mon ami, vous ne le croyez pas! Et d'ailleurs.... si vous le craignez... voyez, je puis m'échapper encore, retourner au couvent , et n'en plus jamais sortir.
GEORGE
Non , Louise ; vous savez bien que je vous détourne autant que je le puis de ces idées. Il est temps que vous voyiez le monde, que vous sachiez quels sont ses avantages
LES MISSISSIPiENS. 305
et ses séductions, et ce que vous devez choisir d'une vie modeste et pure ou d'une ivresse d'ambition et de vanité.
LOUISE
Ob ! mon choix sera bientôt fait. Tenez , George , ce n'est pas bien; vous êtes toujours porté à croire que les femmes sont vaines et coquettes ; vous me soupçonnez moi-même , comme si vous ne me connaissiez pas, depuis un an que je vous dis toutes mes pensées. Il faut que vous ayez été bien trompé dans vos amitiés pour être si méfiant, même envers moi !
GEORGE
Chère, excellente enfant I {A part, avec tristesse.) Pourquoi suis-je né quinze ans trop lot !
LOUISE
ciel , mon père !... George , ayez l'air de ne me pas connaître. {Ils s* éloignent l'un de Vautre précipitamment, Bourset entre eties observe.)
BOURSET , à part.
Julie ne m'a pas trompé : ils s'entendent à merveille. (Haut.) Aia fille , votre mère vous demande ; allez la trouver.
(Louise va pour sortir, un domestique se pré^ sente avec un bouquet.)
Qu'est-ce que cela ?
LE DOMESTIQUE
Avec la permission de monsieur le comte , c'est un Iwuquet pour mademoiselle.
BOURSET.
De quelle part ?
LE DOMESTIQUE
^ la part de M. le duc.
306 LES MISSIS6IPIENS.
BOURSBT , lui donnant de V argent.
Tenez, mon ami. {A Louise.) Prenez ce bonqoet, ma fille.
LOUISE
Oh! mon papa, Je n'aime pas les fleors.
BOURSET.
Vous les aimez , au contraire. Prenez, vons dis-je. [Louise oiéitj regarde George, et laisse tomber (e bouquet,)
BOURSET.
Ramassez votre bouquet , ma Glle.
LOUISE
]\Jais, mon papa, l'odeur des fleurs me fait mal.
BOtJRSET.
£I)e ¥0U9 fpra dq bien aujoQr4'hliif Vim^9»^% TP^re bouquet
LOUISE filmasse ip iou^uet,
Qb I il est ^i lourd , c'est fort incoo^rpode au b^l • Que peut-pq fair^ de ce gros vilain bouquet?
BOURSET.
Emportez-te , et allez trouver votre mère,
{Louise sort fi$i effeuitiant U ifouquèt,)