SCÈNE VI
•BOURSET, GEORGE.
BOURSET.
Votre serviteur , monsieur Freeman i J'ai deux mots à vous dire , ni plus ni moins. Vous voulez épouser ma fille , cela ne se peut pas.
LES MfBSISBlPIENS. 307
GEORGE
Je ne me suis pas expliqué à cet égard , monsieur ; mais , si telle était mon intention , je crois que vous ne me la refuseriez pas.
BOURSET.
Vous vous trompez. Ma parole est irrévocable. Ma fille est promise.
GEORGE
Je le sais, monsieur; mais, comme vous aurez toujours pn ipillion ) rendre à M. le duc de Montguay , quand le moment seri venu , vous ne serez pas obligé de lui livrer votre fille.
BOURSET, à part.
Est-il sorcier, ou le vieux duc tombe-t-il en enfance jasqu*^ raçopter ainsi nos affaires ? ( Haipt, ) £t d'où êt(ns-VQUj» 9i bieq informé , monsieur?
GEOBG^.
Peu importe! il me suffit que ce soit la vérité, i^insi ce ne serait pas là le prétexte plausible de votre refus.
BOURSET, à part.
Ce diable d'homme me déplaît. ( Haut. ) Serais -je donc obligé de motiver mon refus?
GEORGE
Vous ne voudriez pas me faire d*insulte.
BODRSET.
Eh bien ( s'il vous fallait une raison , il y en aurait une bi^n simple : c'est que vous n'ayez pas le $ou.
GEQRGE , à part.
A la bonne heure! voici le S^mpel d'autrefois! {Haut. ) Mais , n)onsi0iir , lorsqpe vous dl)nn^rez votre fille à M. le duc de MoQtguay, vous n'aurez pas le sou vous-
308 LES MISSISSIPIEXS.
même, comme il vous plait de le dire ; autrement vous rembourseriez le oiiUion, et ne donneriez pas votre fille » je le suppose , par goût , à un oct(^énalre. Ainsi ce n*est pas encore là la raison.
BOURSET.
£h bien! monsieur, il y en a une autre, c'est que vous n*avez pas de nom.
On peut toujours en acheter un !
BOURSET.
Gomme j*ai fait , vous voulez dire ! Mais il faut avoir de Targent pour. cela, ça coûte cher!
GEORGE
£t cela ne sert à rien.
BOURSET.
Si fait , cela sert à tout ; avec un nom on a du crédit et de la faveur : ma fille sans dot sera duchesse , et bientôt , veuve d'un octogénaire , comme vous dites , elle pourra épouser un prince.
GEORGE
Et, pour peu qu'il ait quatre-vingt-dix ou cent ans , elle pourra en troisièmes noces épouser le roL
BOURSET.
Vous avez de l'esprit !
GEORGE
Et vous aussi. Mais allons au fait : vous faites un calcul que vous croyez bon , et je vais vous prouver qu'il ne vaut rien. Vous croyez que la roture s'élève en s'accrochant à la noblesse , vous vous trompez : c'est la noblesse qui s'abaisse en se rattrapant à la roture.
BOURSET.
Ah! je sais bien que la noblesse dégringole ; mais, avant qu'elle soit par terre , nous serons tous morts.
Il est possible qu'elle se soutienne jusque-là dans Topinion ; mais , en fait d'argent et de pouvoir , elle est déjà morte. La manie qu'ont les traitants de s'anoblir n'est qu'une sotte vanité qu'ils lâchent de se dissimuler à eux-mêmes en se persuadant qu'elle aide à leur for-^ tune. Ils se trompent ; on se moque d'eux , et voilà tout
BOtJRSET , à part.
Voilà un original bien osé , de me parler ainsi en face!
GEORGE
Et puis , comme la noblesse est incontestablement ruinée...
BOURSET.
Elle ne l'est pas encore , c'est moi qui vous le dis.
GEORGE
Elle le sera dans six mois, dans six jours peut-être, grâce à vous et à vos confrères, vous le savez bien. Que pourra-t-elle vous donner quand vous lui aurez tout pris? Ses titres , ses armoiries ? Qu'en ferez-vous alors? Vous voyez bien qu'il n'y a là que mensonge et fumée.
BOURSET.
Vous raisonnez serré, maître Freeman , et votre conclusion est que vous devez épouser ma fille par la raison que vous n'avez ni argent ni blason ! Il n'en sera pourtant rien , je vous jure.
GEORGE
J'aurai un blason quand je voudrai , et de l'argent , à coup sûr, j'en aurai. -
Ouais! seriez-vous un homme adroit?
310 LES MIiSSI(»(»lPIEMS.
GEORGE
Non , mais je suis aussi laborieux que vous , et beau coup plus intdligent.
BODRSET.
Àh oui I vous êtes philosophe ! ça vous mèQera loîu.
a£ORG£.
Je suis cultivateur, monsieur, et négociant, et je suis en train de faire fortune.
BOURSE!
Eh bien I quand ce sera fait , vous reviendrez , et mi verra.
GEORGE
Je serai riche le jour où vous serez ruiné. Prenez garde qu'alors je ne vous en dise autant.
BOURSET , à part.
Quel diable d'original ! c'est peut-être un habOe couipèi*e. (Haut) Expliquez-moi ça.
GEORGE
Vous savez bien qu'il y a de belles et bonnes terres à la Louisiane, et vous savez bien aussi qu'il n'y a pas dQ mines d'or ? Vous savez bien que Crouzat a cédé son privilège pour rien ?
pouftSET f effraj/4f
Monsieur, doucement, doucemeaM mcm^ pas si haut des choses que vous ne savez pas,
GEORGE
oh ! mon Dieu , j'étais présent à la signature de l'acte.
BOURSET , à part.
Aïe!
L£S MISSiSSlPI£]NS. 3 1 i
GEORGE
Et j*aî travaUlé dix ans avec Crouzat à la recherche des mines* BOURSET , {naissant la voix et ouvrant ieê yeitx*
Eh bien! ces mines?
GEORGE
il ify es a pif, vous le savez de reste.. <
BOURSET , hébété.
Qu'y a-t-il donc ?
GEORGE
Des forêts, deâ troopeanx, des pâturages; il ne manque que des bras, et c'est absolument la fable du trésor caché dans le champ du laboureur. En le cherchant, on remue la terre^ oti la fertilise, et c'est ainsi, et non pas autranent, qu'mi s'enrichit en Amérique^
BOGRSET, tâchant de reprendre de l'assurance et
d'un ton hrutaL
Vous ne savez pas ce que vous dites !
oh I j'en fournirai la preuve à qui me la demandera.
BOURSET, à part.
Que la peste étouffe le philosophe! Heureusement je le tiens par son côté faible. ( Haut. ) Vous êtes donc amoureux de ma fille ?
GEORGE
Pourquoi me faites-vous cette question , puisque vous ne ^ooks pas me la donner en mariage ?
BOURSET.
C'est que tous fie me paraissez pas dépourvu de sens, et on pourrait peut -être s'entendre avec vous par la suite.
3 2 LES BIlSSlSSiPlt:>'S
GEORGE
Ce ne sera pas long ; car dans quelques jours le duc aura gagné les douze millions que vous lui promettez, ou perdu celui qu'il tous a confié.
BOURSET.
Il est certain que , s*il y a beaucoup de gens comme TOUS qui Tont décrier nos affaires et nous ôter la confiance publique...
GEORGE
Il y aura toujours des gens pour dire la Tenté et des gens pour Tentendre. Ainsi jouissez Tite de TOtre reste , tous touchez au dénoûment.
BOURSET , à part.
Il me donne froid , ce sauTage ! (Haut) Et si je suis ruiné; puis-je refuser ma fille au duc de Montguay ?
GEORGE
Oui.
BOURSET.
Touchez là ! Mais qui remboursera le million ?
GEORGE
Vous et moi.
ATec quoi ?
BOURSET.
GEORGE
Avec notre traTail et notre probité.
BOURSET.
Hum !... Allons, faites la cour à ma fille, sous les yeux de sa mère, bien entendu; mais pas un mot de ceci, et pas une démarche qui me discrédite auprès du duc.
GEORGE
Je ne m'engage à rien de semblable.
LES MISSISSIPIEXS. 313
BOURSE! , à part, £h bien ! ni moi non plus, car je ne suis pas encore ruiné! {Haut,) Nous reparlerons de cette affaire, et, en attendant , partons pour le bal ; il est temps.
GEORGE
À?ec ces dames?
BOURSET.
Vous irez dans ma Toiture ; elles iront dans la leur : nous froisserions leurs atours. Yenez-vous?
GEORGE
Soit! {A part.) Je ne te lâcherai pas.
BOURSET, de même.
Je saurai bien te tenir I {I(s sortent.)