SCÈNE VII
JULIE , LOUISE , regardant à ia fenêtre.
LOUISE
Partons-nous , maman ? voilà la voiture de papa qui s'en Ta , la nôtre attend.
JULIE
Un instant, ma fille, j*ai quelques mots à vous dire.
LOUISE
Oh! j*ccoute, maman.
JULIE
Parlez-moi avec franchise , mon enfant , ouvrez-moi votre cœur comme à votre meilleure amie.
LOUISE, avec e/pusion.
Oh ! oui, ma chère maman.
Vous connaissez George Freeman?
314 LES MiSSISSlPIËNS.
LOUISE
Un peu... maiuan...
JULIE
Dites toute la vérité : votre mère veut votre bonheur, mon enfant George m*a demandé votre main. {Louise tressaille) , et j'ai promis de la lui accorder » je puis m'assurer que son affection pour vous est sincère.
LOUISE f émue.
Oh ! s'il vous l'a dit» maman, j'en suis bien sure.
auLiE.
Mais coQunent le savez-vous? U vous Ta donc dit?
LOUISE
Jamai» f maman.
JULIE
Louise, vous me trompez ; vous ne m'aimez donc pas?
LOUISE
Oh ! ma bonne mère , aimez-moi , car je ne demande qu'à vous chérir de toute mon âme.
JULIE, ia caressant.
Eh bien! ma fiUe, il t'a parlé d'amour?
£h bien ! maman , je vous le jure, il ne m'en a jamais dit un mot.
JULIE
Mais il t'a parlé de mariage, au moins?
LOursE.
Pas davantage. Il me disait toujours qu*il avait horreur du mariage, am contraire, et qu'il ne connaissait pas de lien plus avili par l'ambition el la cupidité.
JULIE , à part.
Ceci est pour moi. (Haut,) Et lorsqu'il t'a enlevée, où t'a-t-il conduite ?
LOUISE
Oh ! il ne m'a pas enlevée; c'est moi qui voulais me tuer.
JULIE
Par amour pour lui?
LOUISE
Je ne le connaissais seulement pas! Mais c'est que je m'imaginais!... oh! pardonnez-moi, maman, j'avais bien tort; car vous êtes si bonne pour moi !... je m'imaginais que vous ne m'aimiez pas.
JULIE
Et lui , il t'a persuadé qu'il t'aimait ?
LOUISE
Oh ! maman I si vous ne me disiez pas qu'il vous a demandé ma main, je ne le croirais pas, car il m'a toujours traitée comme un enfant. Au couvent , il passait pour mon oncle , et il venait me voir seulement une fois par semaine à la grille du parloir. Et puis peu à peu , je ne sais comment, il est venu plus souvent, et il restait plus long-temps , mais toujours en présence de la tourière; et il me parlait avec une bonté, mais aussi avec une sévérité qui me tenait dans la crainte ; de sorte que je ne sais pas encore s'il m'aime , ou s'il a eu pitié de moi.
JULIE
Et si (u le crains, tu ne l'aimes pas, toi !
LOUISE
Oh ! je l'aime plus que je ne le erains, maman !
JULIE
Et tu consentirais à l'épouser?
LOUISE
Oh ! oui , si vous y consentiez !
JDL1E.
Et t*a-t-il écrit quelquefois?
LOUISE
Oui , maman , quelquefois. Tenez , j*ai encore là une lettre que j*ai reçue hier, il ne croyait pas me voir aujourd'hui. Voulez-vous que je vous la montre?
JULIE
Sans doute.
La Tolci.
JULIE , parcourant ta tettre.
Il vous appelle sa fille! Il vous tutoie!... Il me semble que c'est le langage de la passion , si ce n'est celui de la folle.
LOUISE
Mon Dieu! maman, vous me faites trembler! Qu'y a-t-il donc dans cette lettre ? Est-ce que je ne l'aurais pas comprise ?
JULIE
La lettre est fort tendre , à coup sûr ; mais si je t'en montrais une de cette même écriture et de ce même style , plus tendre encore , adressée à une autre femme que toi?
LOUISE, pâlissant.
Oh ! mon Dieu ! je dirais que je me suis trompée , qu'il ne m'aime pas.
JUUE.
Cependant il te demande en mariage ! Comment expliquer ceci? Tiens... regarde! {Eiie tire une lettre de sa poche, )
LES MfSSISSIPlENS. 3 17
LOUISE, toîite ireinbUinte^ ouvre la tetlrc con-
vutsivement et Ut :
« Voire indifférence me tuera... Vous ne m'aimez pas. Vous croyez que j'en aime une autre... » {Sa voix est étouffée.)
JULIE prend (a lettre et {a continue.
• « Mais c'est vous seule , c'est vous pour qui je veui^ vivre et mourir... »
LOUISE, tomiant dans un fauteuil.
Assez!... maman, assez!...
JULIE, à part, remettant la lettre dans sa poche.
Tu ne te doutais pas, pauvre chevalier, en m'écrivant ce billet dans toute la candeur de tes dix-sept ans, qu'il me servirait dix-sept ans plus tard à déjouer tes perfidies. . . Allons, le coup est porté ! ( J Louise. ) Eh bien ! Louise, avez-vous donc si peu de dignité que vous pleuriez un homme qui vous trompe ? Allons , remets-toi , oublie-le , et allons au bal.
LOUISE
An bal? Le revoir? oh! jamais! je mourrais de honte I... Partons, maman, partons!
iULIE.
Où veux-tu donc aller ?
LOUISE
Au couvent, au couvent pour jamais!
JULIE
Pour qu'il aille encore l'égarer par de nouveaux artifices?
LOUISE
Dans un autre couvent, où il ne pourra ni me découvrir ni m'approcher.
Ce serait peut-être là le meilleur parti à prendre si tu t'en sentais le courage.
LOUISE
Oh ! oui , maman , j'aurai du courage , je vous en reponds! Ah! mon voile, ma robe de novice ! Rendez-moi tout cela , maman , afin que je m'en aille bien vite !
JULIE
Je vais te les chercher. La voiture nous attend, nous pouvons aller à Chelles.
LOUISE
Où vous voudrez, maman, pourvu que ce soit bien loin de lui, {Julie sort,)
LOUISE, seule ^ arrachant les fleurs de ses
cheveux.
Ohl cette parure maudite que je portais déjà avec orgueil en songeant qu'elle m'embellirait à sesyeuïl... il ne l'avait pas seulement remarquée... Il était mécontent, inqiiiet de me voir aller au bal Saqsi donte, icalle qu'il aime doit s'y trouver, et m^ présence les eût gênés... Mais, après tout, il p^ m'a jamais rien promis. {Se laissant tomber sur un fauteuil^ i^s cheveux épars et ses parures gisant à terre.) Quel rêve aije donc fait? Insensée que je suis! Ah! je l'aimais, moi, et j'aurais su me faire religieuse, et vivre à jamais retirée du monde, cloîtrée, oubliée de tous, pourvu qu'une heure, un instant, qu'une fois dans l'année il fût venu me dire au travers de la grille : « Mon enfant, je veille sur vous. » Mais à présent je ne peux pas , je ne yen% pas le revoir... Et mes jours se consmoer^nt dans l'ennui mortel de la solitude, dans l'horreur de
LES MfêSISSIPlËNS. 319
Tabandon... car personne ne in'aime, moi! personne ne m'a jamais aimée. Que cette idée fait de mal*' elle donne la mort... Oui, je me sensmoiirir!.. I^amanl,, J'étouffe!... Ah! {Elle veut se lever ^ chancelle et retombe évanouie sur le fauteuil,) JULIE rentre avec le voile et la robe de novice, Allons, Louise, du courage... Eh bien! Elle ne répond pas... JLouise... vous souffrez donc beaucoup? Comme elle est froide!..* Oh ! je lui ai fait bien du mal... Oui, cela fait bien dif mal, un premier amour brisé !... On en rit , on dit que ce sont des larmes d'enfant... On croit que le luxe, la parure, renivremepl de l'orgueil, vous consoleront en un jour... On le croit soi-même... £t cela n'est pas vrai, on souffre longtemps... On souffre toujours!... On n'aime plus, mais on a honte de soi-même, et à chaque déception, à chaque douleur qu'on rencontre dans la vie , on se dit ; C'est ma faute, j'aurais pu être heureuse... Je ne Tai pas voulu... j'ai manqué de courage. .. J'ai eu peur de la misère !. .. Louise !. . . Louise !. .. ma HUe , ah !. .. je l'ai tuée... J'ai tué ma ûlle ! (Elle la saisit daiis ses bras et tâche de la ranimer, Louise revient à elle-^méme, la regarde d* abord sans la reconnaître , puis se jette dans ses éras et fond en
larmes,)
JULIE, pleurant.
Ma fille , vous êtes bien mal.
LOUISE
Partons, maman.
JULIE
Non, mon enfant, vous ne le pouvez pas... Je serais trop inquiète de me séparer ainsi de vous ; venez , vous allez vous reposer sur mon lit.
320 LES MiSSlSSlPIENS.
Eh bien ! maman , ciimme \<)us Youdrez. Allez au bal, j'attendrai votre retour.
JULIE
Non, je ne vous quitterai pas. Jamais, jamais, je ne te quitterai plus...
LOUISE
Oh ! que vous êtes bonne pour moi, maman! vous m*aimez, vous? {Elte se jette à son cou.)
JULIE
Et si je vous aime , Louise , vous vous consolerez , n'est-ce pas ?
LOUISE
Oh I maman , je l'aurais haï , mais je Taimerai pour m'avoir rapprochée de vous aujourd'hui ! Ah ! j'étais bien ingrate de douter de votre cœur! il sera mon re-> fuge dans l'avenir.
JULIE, à part.
Et le tien sera mon refuge aussi contre le passé. {Haut.) Viens dans ma chambre ; tu dormiras , je veillerai près de toi. {A part et soutenant sa fiiie dans ses iras.) Mon Dieu I voici pourtant une idée de bonheur ; pourquoi ne l'avais-je pas encore comprise ?