SCÈNE PREMIÈRE
LE DUC, BOURSET.
BOURSET.
Levé avant midi , monsieur le duc ? Après la fatigue de votre bal ? Vraiment , vous êtes de fer. Vous rajeunissez tous les jours!
LE DUC
Le duc de La F... est venu m*évciller ce matin avec une nouvelle qui m'a ôté Tenvie de me rendormir, je vous assure.
BOURSET.
Parbleu ! la belle fête que vous nous avez donnée cette nuit I Je suis sûr qu*il ne sera bruit d'autre chose ce soir à la cour et à la ville.
LE DUC
Il s'agit bien de mon bal ! Parlez-moi donc de ce qui occupe tout le monde et de ce qui m'inquiète en particulier. Que dites-vous de l'arrêt?
BOURSET.
Celui de ce matin ? C'est un arrêt comme tant d'autre s.
LE Dua
G*est un arrêt comme il ne s*en est jamais vu ! un arrêt à nous ruiner tous ! une exaction « une infamie !
BODRSET.
Bah ! voilà comme vous êtes tous , avec vos méfiances et votre ignorance des affaires! Est-ce qu'il est exécutable , cet arrêt? Et d'ailleurs , est-ce qu'il concerne les partisans du système ?
LE DUC
Partisans ou récalcitrants , il frappe tout le monde. On parle déjà d'arrestations, de visites domiciliaires, de Bastille , de procès , de potence , que sais-je ? Pour nous faire donner notre argent plus vite , et Dieu sait que pourtant nous allions assez vite comme cela ! voilà qu'on imagine de nous le prendre de force ! Merci Dieu ! défense à quiconque veut avoir des valeurs monnayées, de garder chez soi plus de cinq cents livres ! et le reste de notre fortune , on nous le restitue en papier !
BOURSET.
Eh bien ! que vous faut-il donc? Le papier vaut dix fois l'argent , et vous n'êtes pas content ?
LE DUC
Voilà un joli arrangement ! L'état déclare que le papier décuple mes rentes , et mon tapissier, mon maître d'hôtel , mon cordonnier, mon valet de chambre , me déclarent qu'ils ne recevront plus aucun payement effectué dans cette belle monnaie. Nous habillera- t-on avec du papier, maintenant? Nous chaussera-t-on avec, ou nous enfera-t-on manger? Qu'est-ce qu'une valeur fictive qu'on nous force à recevoir, et qu'on ne nous permet pas d'échanger ? Si ce papier est meilleqr que l'argent , qu'on nods le reprenne quand nous n'en vou-
Ions plus, et qo'ou nous rende ce vil métal dont nous voulons bien nous contenter. Que diable I ceci est une plaisanterie de fort mauvais goût , monsieur Bourset ! jamais on n'a imaginé de dépouiller les gens pour les empêcher de se ruiner.
BOURSET.
Vous m'affligez, monsieur le duc; vrai! vous me faites de la peine.
LE DUC
Pardieu ! j*en suis fort marri. Mais votre système m'en fait bien davantage , à moi.
BOURSET.
Est-il possible qu'un homme de votive sens et de votre rang écoute et répète les propos de la populace ignorante et couarde ?
LE DUC
Il s'agit bien de propos ! Le papier-monnaie tombet-il en discrédit, oui ou non? Le système de Law a-t-il perdu la confiance publique? dites! Les actions sur toutes vos belles entreprises , après avoir follement décuplé, sont-elles déjà retombées au-dessous de leur valeur première? Osez le nier! Et où s'arrêtera la baisse ?
BOURSET.
Si la confiance publique est ébranlée , n'est-ce pas la faute des ambitieux et des intrigants qui excitent, à force de mensonges, de puériles frayeurs? N'est-ce pas celle des gens timides qui les écoutent? Ah! j'en étais bien sûr, que vous arriveriez à^me faire des reproches. Je vous le disais bien, l'an dernier, quand vous voulûtes absolument prendre ces actions ! Vous êtes tous les mêmes. Au moment de gagner Ja partie, on la perd,
tu
parce que chacun , frappé de panique , retire son enjeu, et paralyse rbomme habile qui tient les cartes !
UN DOMESTIQUE
M. le duc de La F. .. demande à parler à M. le comte.
BOURSET,
Fai(es-le entrer dans mon cabinet , mais pas par ici; par le grand salon. Je suis à ses ordres dans un instant
(Le domestique sort.)
LE DUC
Pardieu ! il est inquiet lui-même , votre duc de La F... qui s'entend si bien aux affaires! Tout le monde Test Paris est consterné , et le peuple s*agite.
BOURSET.
Le peuple ! le peuple ! Si on écoutait le peuple , personne ne ferait fortune , et , pour empêcher l'état de s'acquitter envers les hautes classes, il pillerait à son profit le trésor public ! Belle autorité , ma foi , que le peuple I
LE DUC
Le peuple a des instincts de sagesse et d'honnêteté tout aussi bien que nous; et nous, nous avons des accès d'avidité et de démence pires que les siens.
LE DOMESTIQUE
La voiture de M. le duc de M... entre dans la cour. Faut-il faire entrer M. le duc dans le cabinet de M. le comte ?
Faites. J'v suis dans l'instant.
(Le domôsiique sort.)
LE DUC
Voilà M.... aussi qui prend l'alarme. Mou cher Sa-
LES MISSISSIPIEMS. 325
muel , Yoas en aurez gros sur les bras aujourd'hui ; chacun est mécontent.
BOURSET.
Est-ce donc ma faute .si Ton a rendu cet arrêt? C'est une imagination de M. le ministre des finances ; mais le parlement y fera opposition , et dans peu de jours il sera réToqué.
LE DUC
Il faut bien Tespéren La peste soit du d'Argenson avec ses coups d'état !
LE DOMESTIQUE
M. le comte de Hom, M. le comte de... et M. le marquis de...
BOURSET.
Toujours dans mon cabinet. Introduisez là tous ceux qui Tiendront (Le domtstique sort.)
LE DUC, voulant sortir.
Allons, venez I voyons ce qu'ils disent, et ce que vous allez leur répondre,
Un instant, monsieur le duc; je vois bien que tous mes actionnaires vont venir me chanter un chœur de lamentations. Laissez rassemblée se compléter, et vous verrez comme je répondrai.
LE DUC
Ils vont tous vous redemander leur argent. Et qu'estil devenu ?
BOURSET.
Ce que vous avez voulu qu'il devînt , du papier I
LE DUC
Belle denrée! Je voudrais qu'on en servit aux soupers du régent.
326 l£S MISSISSlPI£IfS.
BOURSET. .
Et si je ne l'avais conyerti suivant vos désirs, où en seriez- vous aujourd'hui?
LE DUC
Ma foi, nous le Gâcherions dans nos caves; et vous auriez dû le cacher dans les vôtres, afin de pouvoir nous le restituer en cas d'alarme.
BODRSBT.
Oui , pour qu'il fût saisi chez moi et confisqué sans retour I Oh! les choses vont mieux comme elles vont! Dans un mois, la confiance renaîtra, les actions remonteront, et vous nrez bien de ce que vous me dites aujourd'hui Allons donc ! monsieur le duc ; il faut se conduire ici comme un général à la veille d'une bataille. (Le domestique ^ puis George.)
LE DOMESTIQUE
Plus de vingt personnes demandent monsieur le comte
et attendent dans sou cabinet.
ËoCRSEt, apercevant George^
C'est bien , j'y vais.
{Il veut sortir,)
GEORGE, t' arrêtant Permettez , monsieur de Puymonfort ; j*ai deut mots à vous dire.
BOURSET.
Pardon , monsieur Freemau;i je n'ai pas le tempsi
GEORGE
J'insiste, monsieur. Ce que j'ai à vous dire voas in-^ téresse plus que moi, et moniteur le duc ne sera pas fâché de l'entendre.
LE DUC
Est-ce relatif à l'arrêt? Je ne m'intéresse pas à Mtrë chose aujourd'hui.
LES MISSISSÎPIEMS. 317
BOURSET, au duc.
Cet bonune est un intrigant ou un fou« Ne l'écoutez pas.
tEDca
Ce n'est ni Tun lii Fautre; je l'écouterai , moi. Par* lez , monsieur Freeman.
GEORGE
Ce que je vous avais dit, monsieur de Puymonfort , j'en étais trop bien instruit pour Tavancer à la légère. Aujourd'hui le fait est avéré , et le grand leurre est anéanti. Il n'y a pas de mines d*or à la Louisiane; il n'y en a jamais eu , il n'y en aura jamais.
LE DUC
J'en étais s 6r!
BOURSE! , à George.
Monslear, on sait de quelle coterie vous êtes l'agent. Vous allez souvent à Sceaux , et vous Ôtes l'ami des frères P&ris. Mais je vous avertis que personne ici ne conspire contre le régent, et que vous ne ferez point de dupes.
GEORGE
Je ne conspire contre personne , je ne conspire pas surtout contre la fortune publique.
LE DUC
Gomment! monsieur Freeman, vous croyez que M. Bourset...
GEORGE
Je n'accuse personne , et il me siérait fort mal de me venger des imputations de M. Bourset. J'admets sa bonne foi , et je vous déclare qu'il peut être dans une voie d'erreur et d'enivrement dont H sera viclirhe luimême.
Écoutcz-Ie, monsieur Bourset; M. Freeman parle en galant homme.
BOURSET.
Écouiez-moi un moment, monsieur le duc, deux mots éclaireront la question. Monsieur fait la cour à ma fille ; je Tai soustraite à ses poursuites , je lui ai refosé sa main, et, par vengeance, il veut flétrir mon honneur et ruiner mon crédit. Expliquez-vous avec lui maintenant, vous, monsieur le duc , à qui ma fille est promise.
LE DUC
Ah ! pardieu ! ce serait trop fort qu*on voulût m'enlever à la fois la main de Louise et mon million , s*il est vrai qu*il repose sur la confiance que votre nom inspire. Optez , monsieur Freeman ; laissez-moi l'un ou l'autre , s'il vous plaît
GEORGE , à Bourset , avec indignation.
Vous venez de dire une parole bien imprudente, monsieur Bourset. C'est insensé ce que vous venez de faire ! Rien n'enchaînera plus mon indignation. Venez , monsieur le duc , venez entendre la vérité , je la dirai devant tous.
(// veut sortir, le duc le suit. )
BOURSET, 5e plaçant devant eux.
C'est à vous d'opter, monsieur le duc. Cet homme , avec de faux renseignements et des preuves absurdes , que , dans le premier mouvement de frayeur, chacun acceptera sans examen , va ruiner mon crédit et vous faire perdre , par conséquent, les fonds que vous avez mis dans l'entreprise. Voyez si vous, voulez lui céder la main de ma fille : j'y consens, moi; car ma ruine va
entraîner celle de bien des honnêtes gens , et je saurai sacrifier mes sympathies à leurs intérêts. Voyez ; s'il parie et si on Técoute, je ne réponds plus de rien.
LEDUC
Monsieur Bourset, me croyez-Yons lâche, ou me sa- Tez-Yous homme d'honneur? Si la Térité n'intéressait que moi^ je pourrais refuser de l'entendre ; mais je ne suis pas seul en cause ici , et , si monsieur doit faire quelque révélation qui soit utile aux autres, j'aime mieux perdre mon argent que ma propre estime. (^ Freeman.) Venez, monsieur!
BOURSET , 6as à Freeman.
Eh bien I vous , monsieur, songez que vous allez décider de votre sort. Gardez le silence, et vous pourrez prétendre à ma ûUe.
FfiEEHAN te regarde avec mépris , et se retour"
nant vers le duc.
Allons, monsieur.
{Ils entrent tous trois dans le cabinet.)