C. Liégeois
Un diplôme de Charles le Gros
Le Liber Super niimeravius des chartes du chapitre du Saint- Lambert, à Liège, retrouvé eu 1908 et acquis par les Archives de l'État à Liège, contient, d'après sou titre, Utteras repertas in capsis nrcliivoriiDi (jiiae non fiierant registratae in Libris Chartoruni. Parmi les titres qu'y transcrivit le notaire .1. Pollain (1654-1692), se trouve un diplôme de l'empereur Charles le Gros qui, à première vue, semble n'avoir rien de commun avec l'église de Liège : c'est la confirmation d'une simple donation de quelques domaines faite par le souverain en faveur d'un de ses fidèles. Pour ce motif, sans doute, il aui'a été négligé par les compilateurs des Libri Chartariun.
Le diplôme impérial reposait dans la capsa u" 25 des archives de Saint-Lambert (') ; il devait y être en original, car le copiste en a dessiné les monogrammes et semble s'être astreint à reproduire dans sa forme extérieui-e, le modèle qu'il avait sous les yeux. Peut-être était-il en mauvais état, partiellement illisible ; en tout cas, le notaire, peu habitué à la paléographie carolingienne, ne nous en a transmis qu'un texte fort altéré, si défiguré par des fautes grossières, par l'omissioli probable de quelques mots, que souvent le sens des phrases doit être deviné.
Tel qu'il nous est parvenu, l'acte présente un réel intérêt, et nous croyons faire chose utile en le publiant.
(') Les i)ièces de cette ciijisn c-oiu-ornaient Oiney, Revogne, Ilallois, Ilavelange, Assosse, Perwe/. et autres doniaines du Condroz el du comté de I^uxemhonvf; (Bull . <k' !' Inslitiit :irc/t. Liégeois, V, 2()4 ; N'I. lijB).
In nomine Sanctaeet Individuae Trinitatis. Kai^olus, divina favente dementia serenissimus imperator augustus. Si petitionibus procerum I'ideliumque nostrorum et rationabiliter postulantium aures Sereuitatis nostrae accomodamus, et ea, quae gloriosissimi imperatores, ve (a) etiam reges, antecessores nostri, ciim eorum anthoritatem (£>) suis fidelibus donaverunt, nostrae Celsitudinis authoritate confirmemus, Dominum nostrum Jesum Cliristum ob lioc nobis propitium.... (c) non dubitamiis. Quaprojjter omnium fidelium i^raesentium scilicet et futurorum cognoscat industria qualiter quidam religiosus et venerabiliter reverentissimi et archiepiscoi^i capellani nostri Leutberti qualiter depraecans ut fidelem nostrum, nominatum Hyrotmundum, aliquid res nostras concedere valeamus (d). Quod ita id I'ecimus quae est in pago Condrodense in villa quae vocatur Hablanzia, mansaXCII ; in villa TJnalia, super i'luvio Urtae, mansa IIII"'' ; in villa Sansido, super ipso I'luvio, mansa quinque ; in villa Surplia, super fluvio Mosae, mansa unum ; in villa Vilaro, su^jer fluvio Aru, mansa quatuor; in villa Borco, super fluvio Mosellae, bagistaldos (e) censales XIIII et feminae (f) XIII ; in villa Crongia, hagistaldum unum quae vocatur Isembertum (A) et uxortius (/) cum infantibus suis (,/).
Utraque ergo concessae (A") intercessione praefati arcliiepiscopi nostri Leutberti nostra ad ut Serenitate (/) ut nos cum nostrae autlioritatis ]praecepto eades (m) mansos confirmaremus; nos vero, ob amorem Domini nostri Jesu Christi, necnon et intercessione memoi-ati reverendissimi arcliie^jiscopi nostri Leutberti, seu etiam pro merito nostro, ei lios nostrae autlio-
(;t) vel. (b) authoritate. (c) lîspace blanc au L. S. ; supi)léer lore, futurum, habere ou autre équivalent, (d) La phrase n'offre pas de sens complet. Nous croyons qu'elle signifie: qu'un... [ami, envoyé,] de l'archevèiiue Leutbert a ])rié l'empereur d'accorder quelques biens (aliquas res nostras) à un fidèle nommé Hrotmundus. fe) Hagistaldi, Haistaldi, dans üucange, = rustici, coloni, mansionarii. (/') feminas. (g-) qui. (h) Isembertus. (/) uxorem ejus. (,/) La phrase est incorrecte : des mots semblent manquer au commencement. Cependant le sens est clair : l'empereur a gratifié Hrotmundus de biens qu'il énumère. (k) Mots fautifs. (/) nostram adiit Serenilatem. Le sujet manque. 11 est ]>robable que le bénéficiaire est allé demander à l'empereur la confirmation écrite de la libéralité qui lui avait été faite, (w) eosdem, eidem.
ritatis apices inde conscribi (a), per quos decernimus atque jiibenms ut perpetuis temporibus praedictns Hirotmundus, cum omni juste {b) et ratioiiabiliter, tarn mansis quam mancipiis ad eas (c) pertiuentibus seu respicientibus, liberam et securam in omnibus babeat potestatem facere (d) quidquid voluerit absque contradiction e ullius successoi^is nostri persona(e). Et ut haec nostrae authoritatis largitio firmius liabeatur et a cunctis fidelibus nostris verius concedatur et per futura tempora diligentius conservetur, manu nostra propria suscriptam (/') confirmamus et sigillo nostro lias signari (g) jussimus.
Signum Domini (/i) Karoli (M:) (i) Serenissimi Imperatoris Augusti.
Signum Domini (/() Amolli (M:) (j) piissimi Regis.
Amelbertus cancellai'ius, ad vicem Leutberti arcliicancellarii, recognovi.
Data kalendis Septcmbris, anno ab Incarnatioue Domini DCCCLXXXII, indictione quinta, anno regni Domini {h) Karoli Serenissimi Imperatoris Augusti septimo. Actum ad Custiuan ad curat regali (k), nomine (/) I'cliciter. Amen (m)
(Deinde locus sigilli impressi in cera).
Ce diplôme, que nous avons reproduit sous la forme barbare dont l'a revêtue le transcripteur, est-il authentique '!
L'invocation, In iioininc Siinctae et Indiuidiiuc Triiiitutis est celle qui est d'usage constant dans la chancellerie de Cliai-lesIII ('). La susci'iptioii habituelle de ce prince, après son élévation à l'empire était : Kcirolns, divinu favente clement hi Imperator auffustus ; mais on signale de nombreuses variantes de cette formule, et l'une des i)lus fréquentes est le divina favente gratia que donne noti'c document. L'ajoute du (pialificatif iere;u'ssmitis, est
(il) Suppléer : fecimus. ou uu é(i»ivaleut. (6),jure. (c) eos, ou e;i. (d) lacieudi. (c)uo.slrae persouao. ( /' ) La plupart des diplouies de Cliarles 111 jiortenl : subter eaui. (^'j Les dipl<')UK!s porieut ordiuaireuieiU : as.si<;iiari. (h) Donuii. (/jLe scribe a Irac-é ici le uioiio^raïuuie <le Charles III. (J) Le scribe a dessiné ici le inoiu)<;rainuie d'Ariiould de CariuUiie. (A-j ad Liistiuawa curte regali. (Z) iu Christi nomine, (m) Liber siipernumerurian. i° 1270.
(') K. Muhlbacher, Die Urkunden Kurls III, dans Sitsnngsbevichle der k.k. Aknd. Wien, XCIl. 1878, p. 405.
anormale Le préambule trouverait des équivalents à peu près identiques, tant pour l'idée générale que pour les exj)ressions employées, dans des diplômes dont l'authenticité est à l'abri de toute contestation. La formule de notification quapropter omnium fidelium praesentiiim scilicet et futurorum cognoscat industria se rencontre presque textuellement dans x^lusieurs actes émanés de Cliarles le Gros ; elle est liée à l'exposé par la conjonction qiialiter qui rentre dans la terminologie de la chancellerie.
Dans la formule de corroboration qui suit le dispositif, et lit haec nostrae author itatis, etc., et dans l'annonce des signes de validation, rien qui ne soit de tout point conforme aux règles établies.
Les monogrammes sont accompagnés des formules habituelles, telles qu'on les rencontre dans la plupart des chartes impériales contemporaines ; la souscription du chancelier nous donne, comme auteur de la recognition, Amalbert, qui était effectivement chancelier ad vicem de Leutbert, archevêque de Mayence, leqiiel, au moment où notre diplôme aurait été rédigé, avait succédé comme archicliancelier à Liutward, évêque de Verceil, tombé en disgrâce.
Dans leur forme générale, les indications relatives à la date respectent tous les usages admis. Les données chronologiques forment un premier groupe : après le mot Data, le jour du mois, à la romaine (kalendis septembris), l'an ab incarnatione Domini, l'indiction, le tout corroboré par l'année du règne. Les renseignements concernant le lieu où l'acte a été passé constituent un second groui^e précédé du mot Actum. La date est suivie d'une apprécatiou [in Christi] nomine. Amen. Enfin le copiste nous apj)rend qu'un sceau de cii-e était apposé.
Ces brèves remarques nous montrent qu'aucune objection protocolaire sérieuse ne peut être élevée contre l'authenticité du diplôme.
Où celui-ci a-t-il été donné ? Le transcrijiteur nous fournit un texte incompréhensible en lui-même. Nous l'avons interprété ad
0) Ibid., 4o6.
(3) Pour toutes les (questions de diplomatique soulevées ci-dessus, v. K. Muhlbaelier, op. cit., passim.
Ciistinan ad curat regali, mais le copiste Pollain ne savait par quels caractères figurer l'original et rendre le nom d'une localité qu'il ne pouvait déchiffrer et qui lui était inconnu. Il termine le mot Custina par un trait insolite, et en trace un autre après le a qui suit. A travers ces hésitations, il est aisé de deviner les mots qui étaient inscrits sur l'original : c'étaient, ad Liistinawa curie regali, qui se retrouvent dans cinq chartes de Charles le Gros, du 24 juillet 887 au 21 septembre suivant (M- Il s'agit en l'occurrence de Lustnau, domaine (curtis regalis) situé non loin de l'endroit où le Rhin pénètre dans le lac de Constance (Vorarlberg autrichien).
Les cinq pièces datées de Lustnau appartiennent à l'année 887 ; la nôtre, d'après le texte du Liber Supernumerarius remonterait à 882. C'est là une erreur évidente du copiste ; l'antique manuscrit qu'il s'efforçait de reproduire portait DCCCLXXXVII. Tout le prouve. Charles le Gros résidait à Lustnau en septembre 887. L'indiction y»//ffa convient à 887, alors que pour 882 l'indiction eut étéquintadecima. La septième année du règne de l'empereur se rai>porte à 887, tandis que le mois de septembre 882 tombait dans la deuxième année de l'élévation de Charles III à l'empire. En 882 l'archichaiicelier était Liutward de Verceil, et non Liutbert de Mayence, qui ne parvint à cette dignité qu'en 887. De même Amalbert, qui figure comme clumcelier dans la formule de recognition, ne fut appelé à cette fonction qu'en 885.
Nous concluons donc que notre diplôme a été donné à Lustnau le i*^"" septembre 887.
Le bénéficiaire de l'acte est un des fidèles de Charles le Gros, recommandé par l'archichancelier Luitbert. La pièce le nomme Hirotmundus, mais il est probable que le copiste aura maladroitement intercalé 1111 i entre le H et le r, et qu'il faut lire Hrotmundns, nom ([ue l'on rencontre fréciuemment au IX*^ siècle. Nous ne nous lancerons pas dans des hypothèses au sujet de l'identification du personnage.
L'objet principal de la donation impériale est Hablanzia (-) in
{') Muhlbacher et Boehiner, Die Regesten den Kaiserreichs unter den Karolingern, 75r-<)o8.
(') Peut-ctre une erreur de lecture pour Ilablangia.
pago Condrodense (^). Le nombre de manses, 92, indiqué son impor-tance. Il n'est pas difficile d'y reconnaître Havelange en Gondroz (Hal'flangia eu 1028, Havelanges en 1066, Hasl'langia dans le Gesia abbatiim Triidonensiiim). Cette propriété passa dans la suite à l'évêclié de Liège ; c'est ce qui explique la présence de iiotre titre dans les archives de Saint-Lambert. On ignore l'époque et les circonstances de cette transmission. Elle est constatée dans les confirmations de biens accordées à l'église de Liège par le pape Adrien IV le 24 juillet ii55etpar l'empereur Frédéric Barberousse. le 7 septembre de la même année (-). A ce moment, Havelange faisait partie de la principauté épiscopale depuis un certain temps déjà, car cette localité ne figure pas dans l'énumération que faisait, en 1154, l'évêque Henri II de ses acquisitions (^). Il est même probable qu'elle était entrée dans le patrimoine de Saint-Lambert dès le commencement du XP siècle, car en io38, l'empereur Conrad citait Havelange parmi les localités où étaient situés des biens donnés à la collégiale Sainte-Croix par l'évêque de Liège Eéginard (^).
Les autres noms de lieux mentionnés dans le dij)lôme impérial soulèvent des problèmes toponymiques dont la solution est fort délicate.
Unalia, super fluvio UrTxVE figure dans une charte du i5 août 747 par laquelle Carloman, maire du palais, restitue à l'abbaye de Stavelot villain aliqiiam que vocilatnr Lethernaii (Lierneux) una cum appenditUs et adjacentiis suis quorum vocabula sunt : Brastis (Bra), Feronio (Ferot-sous-Ny), Unalia et Aldanias (Odeigne) (").
(') Grai^hie inusitée, il faut saus doute lire : Condrostense, ou plutôt : Condrostinse.
(-) Bormans et Sclioohneesters, Cartulaire de Saint-Lambert, I, ~5 ; 79.
('') Ibid., I, 72. Un heureux hasard a mis entre les mains de M. Courtoy, actuellement archiviste-adjoint au dépôt de î^amur, un exemplaire du De Viris illustribiis Urbia Romae, imprimé à Bruxelles en i8o5, dont le cartonnage était recouvert de la charte originale, malheureusement lacérée, de Henri II. Cet original contient, comme les coi)ies des Libri chariariiin. un espace blanc après les mots et cnstellare qiiod in — La lacune signalée par Bormans et Sclioohneesters (o/>. cit., l, "'i, note 4) "e jirovient donc pas des transcripteurs. M. Courtoy a généreusement lait don de la charte au dépôt des Archives de Liège.
(^) Stumpf, Die Reichskansler, III, 45.
("') Halkin et Roland, Recueil des chartes de Stavelot-Malmedy, I, 52.
Nous inclinons à croire qu'Unalia désigne Eneille, dépendance de- Grand-Han.
Sansido super ipso fluvk). Le suffixe ido est bien connu: c'est l'équivalent du collectif et a m qui, dans noti-e pays, produit euA* (Ex. : Astanido (824) = Astaiietiim (827) est devenu Esneiix sur rOurthe). Il se pourrait qu'il fallût lire Sausido au lieu de Sansido; en ce casn'ous proposerions comme identification Sasseux, localité aujourd'hui disparue, située sur Iji' rive gauche de l'Ourthe, en amont de I^a Roclie, à l'extrémité du territoire d'Ortho, où se trouvait un fiscus regius mentionné en 888 (').
Surplia, super kluvio Mosae. Nous ne découvrons pus sur le cours de la Meuse d'endroit auquel ce vocable puisse s'appliquer •avec quelque probabilité.
Quant à Vii.aro super fluvio Aru, ce pourrait être Ahrweiler, chef-lieu d'un cercle dans la régence de Coblence. Vilare, dans la région germanique, devient Weiler, et Aru (pour Ara) désigne l'Ahr.
BoRco super fluvio Mosella doit être Burg, sur l^rive droite de la Moselle, entre Ti-asbach et Zoll, dans la régence de Coblence, à proximité du fisc ro^'al de Kröv (Crovio, Crovia), mentionné en 862 (').
Notre diplôme est un des derniers qu'ait donnés Charles III. On n'eu connaît que deux (21 septembre 877) qui lui soient postérieurs. L'empereur, miné par la maladie, abandonné par la plupart des grands, s'était retiré à Lustnau. Pendant ce temps, l'archichaucelier Ijiutward, (ju'il avait révoqué à la fin de juin, s'était rendu en Bavière auprès du neveu naturel de Charles, Ai'nould de Carinthie, et l'excitait à la révolte. Peu de temps après, au mois de novembre, Charles était déposé et Arnould était proclamé roi. Il est probable que les donations faites par l'empereur à la fin de sou règne, à un moment où son autorité était fort ébranlée, ne parurent pas aux bénéficiaires présenter des garanties suffisantes. C'est ce qui expliquerait la présence, dans notre diplôme, de deux
(') JOriist, Histoire du duché de Limboiirff, VI, 87.
(■) Hîilkiii et Roland, Recueil des chartes de Stauelot-Malinedy, I, 86.
souscriptions : Hrotmundus, gratifié de Mens importants par Charles le Gros aura, peu de temps après, fait confirmer par le nouveau souverain la libéralité faite à son profit. La même particularité se rencontre dans une charte du 21 septembre 887, publiée par von Sybel et Sickel (').
Léon L AH AYE.
(1) Kaiserurkundeii in Abbildungen, IV, 2.
Les chroniqueurs
de VAbhaye de Saint-Trond
Peu de monastères comptent autant de chroniqueurs que la célèbre abbaye de Saint-Trond. Sans doute, le premier d'entre eux n'écrivit que quatre siècles après la mort du glorieux fondateur et c'est à bon droit qu'il déplore l'incurie de ses prédécesseurs. Cependant la recommandation qu'il fit à ceux qui le suivirent de ne pas imiter cette négligence ('), porta ses fruits ; plusieurs moines après lui prirent la plume en main afin de retracer les annales de leur monastère. Tous ne furent pas d'égale valeur, mais si le premier et le dernier ont laissé une œuvre plus originale ou plus vaste, tous cependant méritent que dans l'histoire de l'abbaye quelques pages soient consaci'ées à leur souvenir.