ANNEXE
Supplique au pape pour l'établissement d'un Collège des Pays-Bas à Rome au XVI'' siècle.
Sakctissime Pater.
Etsi provinciae omnes Flandricae a viginti annis et ultra multis bellorum ôt miseriarum calamitatibus tam ab amico quam ab liostili milite (ut fit in bello) divexentur liabeatque natio illa in Urbe tria xenodoehia, quod nulli alii exterae nationi contingit, nullius tarnen gentis advenae derelicti magis magisque afflicti Romae videntur, quam sint illius, nobiles praecipue juvenes et studiosi, qui, patria bello, peste et fame jamdudum vastata, ad Cliristi vicarium et al m am liane Urbem, tanquam ad commune fidelium fidei causa exulantium perfugium , frequentissimi accurrere coguntur. Unde fit ut multi nobilissimis parentibus nati, inedia extremaque egestate consumpti, in publicis hospitalibus misère moriantur. Quare nonnulli nobiles et alii studiosi illarum i^rovinciarum juvenes, omni fere liumana oj)e hic in Urbe in praesentia destituti, ad Sanctitatis Vestrae pedes prostrati, humiliter petimus atque obtestamur, ut singulari sua Providentia et benignitate in uno ex praedictis xenodochiis unum quindecim provinciarum Flandriae nationis Collegium erigere dignetur, quarum maxima pars haeresum colluvie non minus quam superior Germania laborat, ut quemadmodum coeteris septentrionalium nationum stndiosis in Urbe, tanquam in communi patria, prospectum est, sic etiam inferioris Germaniae studiosis apostolica non desit cOmmiseratio atque Providentia, praecipue cum id nulle Vestrae Beatitudinis aut Camerae AiDostolicae dispendio fieri possit.
Adest enim tem^Dlum et liospitale D. Mariae de Anima dictum, ad opus hoc a^^tissimum, quatuor aut quinque, ut fertur, coronatorum milibus annui census dotatum, quod sacerdotes pauci flandri, majori ex parte quae sua sunt quaerentes incolunt, cujus templi functiones ipsimet studiosi obirent, qui per prudentem et doctum aliquem ejusdem nationis sacerdotem gubernarentur, et ubi nulli admilterentur, nisi qui litt eras patentes commendatitias ab aliquo ex E.egiis consiliis provinciarum illarum haberent.
Quod si in dicti liospitalis applicatione difficultas aliqna fortassis suboriretur, propter quam Sanctitas Vestra Collegii hujusmodi erectionem ibi faciendam non esse judicaret, posset ea aeque bene in S. Juliani Ilospitali fieri, quod trecentorum coronatorum censu dotatum audimus, ad quern censum posset Sanctitas Vestra dimidiam aut saltern tertiana reddituum partem Hospitalis de Anima addere.
Nam tertium Hospitale nationis nostrae, et a viduis Flandrorum paux^eribus incolitur, et pauper admodum est atque in sordido et insalubri situ constitutum.
Hujus tam praeclari operis institutione Sanctitas Vestra juventutis nostrae pro fide exulantis animos coelestis doctrinae pane, corpora vero comuni cibo non solum reficiet, sed et afflictissimis illis provinciis et majori ex parte derelictissimis de ecclesiasticis pastoribus et operariis, per quos panem eis coelestem frangat, prospiciet atque a Deo Optimo Maximo coelestia promerebitur proemia.
Sanctissimo Domino Nostro A II dos : Pro
Studiosis nonnuUis Flandris liic in Urbe derelictis.
Copie sur papier à la Hibliothè(jue Ainbrosieiine à Milan, Cod. I). mfJ inf. (Miscellanea tliversariini reruni), I'ol. 08 et üy.
Jean de Br us them
Le manuscrit autographe de la Chronique liégeoise de Jean de Brusthem, n" 2i8'22 de la Bibliothèque royale de Belgique, mesure (),ig sur o,i4 et comprend 332 folios d'écriture line et compacte. 11 est orné de vignettes à la plume et de gravures sur bois découpées-
L'auteur de ce manuscrit est peu connu. Il appartenait au couvent des Franciscains de Saiut-Trond et vivait dans la première moitié du XVI'' siècle ('). Il mourut le 28 octobre i549 (^). On possède du même écrivain : Cathalogns et acta Episcnporiim Leodiensiiim, pvincipiim Tungrensiiim, diiciim qiwqne Brabantinorum, fratre Joanne Briisiliemio franciscano Trudonensi collectore. Le texte de cet abrégé, recueilli par les religieuses de de Mielen, en i566, est conservé à l'abba^'e d'Averbode (^). Il a été imprimé par le Baron de ReilTenberg, d'après une copie de ce manuscrit, dans les Appendices à la Chronique de Philippe Mouskès, tome I, pp. 562-G02. Becdelièvre cite dans sa Biog raphie
(') Archives des li-ères ininours do la ])r()viiicc de lielgicjue, au eouvent de Hriixelles : CJu-onolag-in Pi-oin.,ciae Gvrmaniae Inferior is, iiars I. Kapport envoyé au P. Général .Jean de Nai>les on i(j4~; P. Vaele, Breois cJironograp/iin coiiiK'nliis Trinloiieiisis /'. Minoriim, ms. i()7ü, ca]). IX. Nous devons ces indications à la bienveillance du P. Jérôme Goyens.
(-) Tableau nécrologique, a])partenant au couvent de Saint-Trond, et cité l)ar le P. Servais Dirks, Ilisl. litt, et biographique des Frères mineurs de l'observance de Suint François, Anvers, i885, p. (iü ; P. rran(;ois Péri, Chronographia sacra almae prouinciae Germaniae Inferioris , aux Archives du couvent de Bruxelles.
(■^) Collection de Gilles die Voecht, t. XVIII, fol. 1 à i>r.
liégeoise, t. I, p. 204 : P. Joannis Brusthemii Trudonensis, ord. F.F. MM. Continuaiio historiée Leodiensis aiithore Joanne Stabiilao ab anno i^56 ad annum i538, m fol.
La Chronique de Jean de Brustliem est dédiée à l'évêque Georges d'Autriche (fol. 2-3 v.). La dédicace est datée ex Sancto Triidone diiionis tue oppido, anno a nato Chrislo Dei et Virginis filio millesimo quingentesimo XLV. L'auteur déclare avoir écrit cet ouvrage dans un âge avancé :arf etatis mee vesper am. Il affirme avoir transcrit sans changement les narrateurs de l'histoire de Liège à ses diverses éj)oques : Que scribere plaçait eisdem stilo, forma et modo qiiibus ab ipsis anctoribus conscr ipia inveni sine ulteriori immutatione annotavi. Le rôle auquel il prétend est celui d'un compilateur, non d'un historien : Collectoris enim, non auctoris officium assumpsi. Son but est de réunir les textes historiques à sa portée, de manière à en former une compilation, retraçant toute l'histoire de la patrie liégeoise depuis l'origine jusqu'à son temps. En tête des sources qu'il utilise dans ce but, il cite le fabuleux Lucius de Tongres, prétendu contemporain de Jules César, Jacques de Guise, Hugues de Tulle, Clarimbauld. Viennent ensuite Heriger, Anselme, Gilles d'Orval, Jean de Hocsem. Ni ici ni plus loin, il né dit mot de Jean d'Outremeuse, qu'il a pourtant utilisé. Rien non plus de Jean de Warnant, qu'il a également connu. Il désigne comme les parrains de son œuvre et ses conseillers deux chanoines de Saint-Lambert : le professeur de théologie Arnould de Tongres (') et l'écolâtre Jacques de Buisson.
Jean de Brustliem divise lui-même son œuvre en sept chapitres. En tête de chaque chapitre, il indique ses sources :
Manipulus :
jus Origine et rois de Tongres.
2*^^ De S. Materne à S. Lambert. D'après Heriger et Anselme.
Sus De S. Hubert à Ilircaire. » Anselme
4"» De Francon à Henri de Verdun. » Anselme et Gilles d'Orval.
sus D'Otbert à Thibaud de Bar. » Gilles d'Orval et Hocsem.
D'Adolphe de La Marek à Jean de Horne.
-us D'Erard de La Marek à Corneille de Berglies.
prout vidimus ei audioimiis et a uiris fide dignis relata et conscripta cogiiovimiis.
» Hocsem et Jean de Stavelot.
(') Ce chanoine n'est pas mentionné par de Theux.
On ne doit pas prendi^e à la lettre ces indications fournies par le clironiqueur, car à ses sources principales nous verrons qu'il entremêle d'autres renseignements (').
I. Le premier chapitre (loi. 4 à 33v.), cela se conçoit, est absolument légendaire.
II. Les trois chapitres suivants (fol. 34 à igSv.) sont basés principalement sur Anselme, Heriger et Gilles d'Orval. Au fol. 33v. ou lit le commencement du prologue d'IIeriger : Omnis anti- (jiiilas... cam imperante. Au fol. 77, est reproduite la dédicace d'Anselme à l'ai chevêque Aunon. Au fol. i38v., se trouve la préface de Gilles d'Orval. Mais ce ne sont pas là toutes les sources utilisées. Au folio 78V., le chr'oniqueuf ■ reproduit la préface du chanoine Nicolas en tête de la vie de S. Lambert. Il cite plusieurs fois Sigebert, dont il transcrit de longs passages. Il ne néglige pas les documents. Aux fol. 49 ^ 5o, il rejjroduit un catalogue des reliques conservées dans l'église deTongres(*). Jean d'Outremeuse ne lui est pas étranger. Quantité de fables parsèment cette partie du récit, notamment, on le conçoit, la Vie de S. Servais, élevé à l'épiscopat à l'âge de deux cent quatre- vingt dix-sejjt ans (fol. 46)- D'autres passages légendaires, pai- exemple la généalogie de S. Lambert (fol. 79), dépassent tontes les limites de la fantaisie ('^).
III. La troisième partie de la chronique (fol. igSv. à 242) s'étend du règne d'Henri de Gueldre à la fin de celui d'Englebert de La Marek. Elle a pour fondement principal le texte d'Hocsem, reproduit assez littéralement. Mais ici encore Brusthem enti-emèle à sa source principale un certain nombre de renseignements empruntés à Jean de Warnant, à Jean d'Outremeuse, à d'autres sources narratives ou à ('es documents d'archives. Il aime particulièrement à puiser dans Jean d'Outremeuse les noms propres qu'invente le romancier pour suppléer au
(') A la suite de chaque biographie (l'éveque, Brusthem doinie une notice sur les Souverains Pontiles du temps, sur les empereurs, les princes, etc. Nous négligeons ces notices déi)ourvues d'importance.
(2) 11 est probable ({uc Brusthem n'a pas transcritdirectemcnt.ee catalogue. Nous croyons plutôt (lu'ii l'a c()i)iédans un écrit qui le reproduisait, i)eut-ètre dans laChronitpio latine de Jean de Stavelot.
(3) A i)artir du nianijjulus 4"^^, quelques additions faites par Brusthem à ses soui'ccs connues, nioritoraient d'être signalées. Nous eu dresserons la liste pour un prochain travail.
silence de ses devanciers : Gérard de Vinalmont (fol. 196^'^), Francon de Visé (ibid.), Conrad le Frison (fol. 201 v.), Rigauld de Corbion (fal. 204), Francon de Saint Servais (fol. 211), puis cette indication qni renferme aux moins deux erreurs : Fuerunt igitiir PRiMi magistri civium Leodiensium precUctiis Henricus de Dyonanto et Joannes Grimeal, ambo nobiles (fol. 196''** v.) Nous dresserons la liste des autres additions faites par Brustliem au texte d'Hocsem.
Règne de Henri de Gueldre.
Fol. 201 V. Accusations portées conti-c l'évèque (1271). D'après
J. d'Outremeuse, éd. Borgnet, V, pp. 382-384. Fol. 2o3-2o3v. Concile de Lyon et déposition de l'évèque (1274).
D'après diverses sources, notamment J. d'Outremeuse, V,
pp. 397-399.
Fol. 2o3 V. Règlement des monnaies sous Louis IX (i25o).
Règne de Jean d'Enghien.
Fol. 204 V. Guerre de la vache (1270). D'après Jean d'Outremeuse,
V, pp. 403-404.
Règne de Jean de Flandre.
Fol. 2oGv. Translation à Huy du corps de Sainte Odile (i285). D'après Translatio Odilie. Cf. Analecta BoUand., III, pp. 23-28.
Règne d'Hugues de Qhàlons.
Fol. 209 V. Érection de l'église de Sittard en collégiale (1297).
D'après la charte citée par le chroniqueur. Fol. 209 V. -210. Cession au duc de Brabant de droits sur Malines
(i3oo). D'après la charte. Cf. Wauters, VI, p. 709. Fol. 210. Concession de privilèges à la ville de Malines (i3oi).
D'après la charte. Cf. Wauters, VIII, p. 23. Fol. 210. Difficultés et arbitrage au sujet de Maestricht (1296).
D'après J. de Warnant. Cf. Chapeaville, II, pp. 33o-33i, et
Chronique de i/j.02, p. 234.
Règne d'Adolphe de Waldeck.
Fol. 2io^'sv. Bataille de Courtrai (i3o2).
Fol. 2io''i' V.-21 r. Émeute des blancs chaperons (iSoa). D'api-ès
J. d'Outremeuse, VI, pp. 3-8.
Fol. 211. Bulle contre les usuriers (i3o2). D'après l'acte pontifical. Fol. 211 V. Détails sur la mort de l'évèque (i3o2).
Règne de Thibaiid de Bar.
Fol. 2I2-2I2V. Suppi-ession des Templiers (i3o-). Fol. 2I2V. L'affaire de Malines devant la cour de Rome (1807). Probablement d'après les documents authentiques ('). Fol. 2I2V. Accident àla cathédrale de Saint-Lambert(i3o7). D'après
.1. d'Outremeuse, VI, pp. 107-108.
Fol. 2I2V. Érection de l'éfîlise de Léau on collégiale (i3o8). D'après
la charte. Cf. Mir. et Foppens, Op. dipL, III, pp. 780-781. Fol. 2i3v. Mort d'Henri deHermalle ( 181 1 ). D'après J. deWarnant.
Cf. Math, de Lewis, éd. Bormans, p. 89. Fol. 2i3v-2i4- Expédition d'Italie (1811-1812). D'après J. de War-
naut. Cf. Chron. de 1^02, pp. 239-267 ; Chai)eaville, II, p. 855. Fol. 2i4- Arnoulde Blanckenheim assiège le château de Jean d'Har-
dueinont (1812). D'après J. de Warnant. Cf. Chron. de iij.02,
Fol. 2i4v. Mamburnie du comte deLooz nonreconuue àLiège(i3i2). Cf. Cartul. de St- Lambert, III, pp. 118-121.
Fol. 2i4v. Enlèvement d'un fief à Bathirius d'Ans et destruction de la tour do Fize le Marsal (1812). En partie d'après J. deWarnant. Cf. Chron. de i^oa, p. 2ü5.
Fol. 2i4v-2i5. Siège du château do Berlo et bataille de Faime- Waremme (i8i3). D'après J. Outremeuse, YI, pp. 186-187.
Règne d'Adolphe de La Marek.
Fol. 2i6v. Mâle St-Martin (1812). D'après J. de Warnant. Cf. Chron. de i^ca, pp. 2G8-2()4; ms. d'Averbode, VU, p. 78
Fol. 2i8v. Résumé sur la guerre des Awans et des Waroux. Probablement d'après J. de Warnant. Cf. ms. d'Averbode, VII, p. 79 ; ms. 984ide la Bibl. roy. de Belg., fol. 21.
Fol. 2i8v. Détails sur le siège de Sittard (i3o8).
Fol. 219V. Sacrilège do Cambron{i324). Probablement d'après J. de Warnant. Cf. ms. d'Averbode VII, j). 81; ms. 98415 ^lol. 21V. Voir aussi J. d'Outremeuse, VI, p. 276.
Fol. 220V. Pavage de la place St-Pierre à Liège (1826). D'après .7. d'Outremeuse, VI, \k 811.
Fol. 224V. Prise de Fauquemont (1829).
(') Les expressions du chroniqueur paraissent puisées dans un acte.
(^) Lo chroni(pieur donne deux fois le récit dos mêmes faits. Sa première narration (fol. 2i4-2i4v.) roi)roduit le récit d'Hocsem entremêlé d'expressions empruntées à J. de Warnant.
Fol. 1227. Coalition contre le duc de Brabant (i332). Cf. Chron. de
1402, pp. 3i4-3i5.
Fol. 227V. Affaix'e de Malines (i334).
Fol. 236v. Châtiment des éclievins de St-Trond (j344). Probablement d'après J. de Warnant. Cf. m. 9841, fol. 23. Voir aussi Chronique abrégée de J. d'Outremeuse.
Dans ce qui précède et dans ce qui suit, se trouvent quelques j)assages que nous ne parvenons pas à identifier. L'une ou l'autre source, datant de cette époque, peut d'ailleurs avoir disparu. Nous lisons à deux reprises dans la copie d'Averbode, tome VII de la collection de Gilles die Voeclit, pp. 89 et 98, la mention en 1345 et en 1846 d'un quidam Petrus historiographus illius temporis. Quelles traces cet inconnu a-t-il laissées dans les transcri^jtious postérieures? Nous sommes probablement condamnés à l'ignorer.
Règne d'Eng-lebert de La Marek. Ici l'identification des textes offre de nouvelles difficultés. A cet endroit, en effet, le chroniqueur de 1402 délaisse à peu près le texte de Jean de Warnant pour utiliser presque exclusivement celui d'Hocsem. Nous n'avons donc plus le point de comparaison qui nous a principalement servi jusqu'ici pour déterminer ce que Jèan de Brustliem a j)uisé dans la Chronique de Jean le Prêtre Nous ne pouvons pas davantage recourir au texte de Jean de Warnant conservé dans le manuscrit de Tongerloo : ce texte s'arrête à l'année i3i8, et le manuscrit se continue en reproduisant le récit d'Hocsem. Même difficulté d'autre part à reconnaître les textes que Jean dé Brusthem emprunte à Jean d'Outremeuse. En effet le quatrième livre du fécond romancier nous fait défaut, et le texte que nous possédons s'arrête à l'année 1840. Nous devons donc orienter nos recherches dans d'autres directions. Or les passages de Jean de Warnant peuvent se reconnaître en comparant Brustliem avec d'autres dérivations de Jean le Prêtre, telles que Mathias de Lewis et nos divers manuscrits, par exemple : Bruxelles, n'^^ 9841 et II, 2825 ; Liège, de Theux, n" 78, et les copies d'Averbode. En ce qui concerne Jean d'Outremeuse, si nous n'avons pas la grande Chronique, nous possédons du moins la partie essentielle de l'œuvre du romancier dans une chronique abrégée, qui nous permet d'identifier plusieurs passages de Jean de Brusthem. Cette chronique
de Jean d'Outremeuse, nous l'avons indubitablement découverte dans plusieurs manuscrits inédits, tels que Bruxelles, n° II, 2754 et n° 10289 î Liège, n" i83, n° 72, n° 691 et anc. de Tlieux n° 112. Nous nous réservons d'en parler ailleurs. En attendant, c'est par la comparaison de ces textes que nous parvenons à déterminer quelques sources auxquelles Jean de Brustliem puise les passages qu'à partir d'Englebert de La Marek, il continue à ajouter au texte d'Hocsem.
Fol. Xoinination (le révà(iue et présentation de ses lettres j)ar
Conrad de Lonchin (i345). D'après Jean d'Outremeuse. Fol. ii.'{7v. Détails sur la guerre avec ^ar^•lle^•é(lue de Cologne. Fol. Guerre avec les Hutois. D'après J. de Warnant. Cf.
Math, de Lewis, p. ii3. Voir aussi J. d'Outremeuse. Fol. aS-v. Raiipel des éclievins baïuiis. D'après J. de Warnant. Cf.
Math, de Lewis, p. 114.
Fol. 237V. Ordination et consécration de l'évéque. D'après .T. de
Warnant. Cf. ms. d'Averl)ode VII, p. 7G. Fol. u.'iH. Bataille de Vottem (i34(j). Texte d'Hocsem mélangé avec
celui de J. de Warnant. Cf. ms. d'Averb. VII, p. 87. Fol. i>38-i>38v. Même bataille, épisode de la femme enceinte. D'après
.1. de Warnant. Cl. ms. d'Averb. VII, j). 87. Fol. 238v. Prise de Calais et expulsion des habitants (i34(j). Fol. a3;)v. Intervention de ral)bé d'Aulne et embûches du sire de
Ilamal (i'^4ü). D'après J. de Warnant. Cf. ms. d'Averb.VII,p.88. Fol. 241. Tardive intervention du duc de Hrabant en faveur de Rai-
naiid d'Argenteau (1347). Probablement d'après J. d'Outremeuse. Fol. 241. Détails sur la bataille de Waleffe (1847).
Le texte d'Hocsem finit au fol. 241V. Cinq petits passages terminent le règne d'Englebert de La Marek. Ils se retrouvent à peu près entièrement dans plusieurs autres manuscrits, où se lit notamment le récit relatif au comté de Looz en i36i : Mortuo domino Theoderico... ('). Il nous est difficile de déterminer si ces textes appartiennent à Jean de Warnant, comme ce qui précède, ou à Jean de Stavelot, comme ce qui suit. Un peu plus haut, dans le passage concernant les flagellants de i349, sont reproduits quel-
(') Voir Balau, Les sources de l'hist. de Liège au moyen âge, p. (ioi. n. i : Nous supposions que Brusthem avait négligé le texte de J. de Warnant. Nous constatons aujourd'hui cju'il l'a utilisé.
ques mots qu'on retrouve à peu près identiquement dans le texte correspondant de la Chronique de 1402, p. 342: Multa bona exinde suborta sunt. Cette similitude de pensée et d'expression indique au moins là encore, une utilisation de Jean de Warnant.
IV. Avec le règue de Jean d'Arckel commence le texte de la Chronique latine de Jean de Stavelot, qui se poursuit jusque dans le règne de Jean de Heinsberg (fol. 242V à 256).
Célestin Lombard donne Jean de Stavelot comme l'auteur d'une chronique en latin, et dans la liste des ouvrages du moine de Saint-Laurent, dressée par son continuateur Adrien d'Oudenbosch, figurent même deux ouvrages du même genre : Hem unam chronicam in latino, iibi plura habenlnr. Item cronicam abbreoiatam. Chapeaville nous a conservé trois extraits de cette chronique. Le reste est considéré comme perdu ; mais nous en avons retrouvé tout au moins un fragment considérable, avec les passages de Chapeaville, dans plusieurs manuscrits : Bibl. voy. de Belgique, n° 9841, n° II, 2325, n° 13791 ; Eibl, de l'Université de Liège, anciens ms. de Theux n"^ 78 et 201 ; Bibl. de l'abbaye d' Averbode, collection de Gilles die Voecht, t. VII et t. IX (i).
N'ous dirons un mot de plus au sujet d'une des copies d' Averbode, celle qu'on lit au tome IX de die Voecht, fol. 116 à 140V. En étudiant la chronique de Zantfliet, nous avions remarqué que l'auteur, dans la majeure partie de son œuvre, ne fait guère qu'utiliser des sources connues. Toutefois nous y signalions un long passage emprunté à une source que nous ne connaissions pas et faisant le récit de la lutte des Haidroits et du schisme de Thierry de Perwez, avec, pour aboutissement fatal, la bataille d'Othée (^). Nous avons aujourd'hui l'avantage de connaître la source où Zantfliet a puisé ce récit. En effet, la copie d' Averbode reproduit, il est vrai, un certain nombre de textes absolument identiques à ceux de la chronique latine de Jean de Stavelot, telle que nous la lisons dans les autres manuscrits. Mais dans la plus grande partie du manuscrit, le texte succinct du moine de Saint-Laurent est remplacé par une considérable arai^lification. Or, à part certaines modifications de style, ce récit est absolument identique à celui
(1) Voir ibliL, pp. üoo-Uoa.
(^) Ibid., p. 61Ü.
de ZanÜliet, dont il est la source. L'auteur est contemporain des événements, dans lesquels il a joué son rôle. Il raconte en effet qu'en 1406, il fut, par le chapitre de Saiut-Trond, envoyé en ambassade auprès du duc de Bourgogne (').
Revenant à la Chronique latine de Jean de Stavelot, nous ajouterons Brusthem à la liste des manuscrits qui nous révèlent cette chronique. La comparaison de son texte avec celui des antres manuscrits nous suggérera (juelques remai'<iues. On comprend aisément que certains coi^istes aient négligé l'un ou l'autre fait dans leur transcription. Il y a ainsi des passages qui se trouvent dans tels manuscrits et ne se lisent pas ailleurs. Or, le manuscrit de Jean de Brusthem a le mérite d'être un des plus complets que nous ayons rencontré. Il présente d'outre part un désavantage, celui de nous fournir une rédaction légèrement différente de celle des autres manuscrits ; mais la différence n'est que dans la forme et aucunement dans le fond. Elle dément toutefois la prof(ïSsion d'exactitude littérale faite par Jean de Brusthem dans la dédicace de son œuvre. Enfin, dans les règnes de Jean d'Arckel et d'Arnould de Ilorne, le chroniqueur ajoute au texte plusieurs passages que nous cro^'ons étrangers à la Chronique latine de Jean de Stavelot, et il l'entremêle d'un certain nombre de documents. Ceux-ci se retrouvent pour la plupart dans Radulplie de Rivo. Quant aux passages narratifs ajoutés par Brusthem, ils ressemblent trop aux textes de Radulplie de Rivo pour n'avoir avec eux aucune parenté. Ils ont d'autre pai't avec ces textes trop de dissemblance pour en dériver immédiatement. Nous les croyons donc plutôt empruntés à une source commune.
Règne de Jean d'Arckel.
Fol. 2412 V. Détails sur le siège do Ruimiiines (i 306). Cf. Rad. de Rivo dans Chapeaville, III, ]). i().
(') Fui ego missus ex i)arte dicti vcueraliilis caj)ituli de Saneto Trudoue versus Flaudriani et Fraiiciam ad doniiiiuiii duceni Burgundie, quem ])erseculus per XXX dies in Snnelo Otmaro coniilatus Artesie el aliis pluribus locis, tandem obtinui ab eodem litteras ad dominam dueissam et dominum Antlioniuni tune gubernatoi-em Krabanlie cum magistro Joanne de Beytulle suc secretario missas, continentes quod domini de ca])itulo iiL Lovanio et per totam lirabantiam libère stare et bonis suis intra limitem Brabantie secure perfrui et gaudere posseut, lota guei-ra durante.
Fol. 243. Guerre entre Wenceslas de Brabant et Guillaume de
Juliers (1371). Cf. ibid., p. 18.
Fol. 243v, Détails sur la mort de l'évèque (1378). Fol. 243v. L'œuvre dite rransf7«s ß. V. Marie k Towgres. D'après
un registre de l'œuvre.
Intrusion d'Eustache Persand.
Fol '2^3^''". Querelle d'Eustache avec son frère Walter. Cf. Rad.
de Rivo dans Chaiieaville, III, p. 40.
Fol. 243'''«. Guerre des Liégeois avec le duc de Brabant. Cf. ibid.
Fol. 243 '''"^v. Lettre du cardinal Guillaume d'Aigrefeuille, archidiacre de Brabant, notifiant à Eustaclie Persand sa confirmation par Clément VII (1378).
Fol. 243 ^'>*v. Refus i)ar les Liégeois des bulles d'E. Persand.
Fol. 243 ^'^v. Bulle du pape Urbain VI à l'université de Paris. Cf. Denifle, Cart. imiv. Paris. III, p. 359 ; Rad. de Rivo dans Chajieaville, III, p. 32.
Fol. 243 ''^^v. Item à l'archevêque de Cologne. Cf. Rad. de Rivo, ibid., ]). 35.
Fol. 243 '"'^v. Déclaration du comte de Flandre enfaveur d'Urbain VI. Cf. ibid., p. 33.
Fol. .243"'<"'à 243<er V. Item d'Edouard III, roi d'Angleterre. Cf.
llad. de Rivo, ibid., p. 33.
Fol. 243t<"'v. Lettre de l'archevêque de Cologne à la cité de Liège
en faveur d'Urbain VI. Cf. Rad. de Rivo, ibid., p. 35.
Règne d' A mould de Horne.
Fol. 244. Charte de Wenceslas, i*oi des Romains, conférant à l'évèque les droits régaliens (i" sept. 1379). Cf. Rad. de Rivo. dans Chapeaville, III, p. 43-
Fol. 244- Fin du scliisme liégeois.
Fol. 244-244V. Rébellion à Louvain (i38o-i382).
Fol. 245. Bannissement <à Saint-Trond de Barthélémy Meewis (i385).
Fol. 245 V. Consécration épiscopale par Urbain VI de Isewin, curé
de Saint Rombauld à Malines.
Fol. 246. Bulle d'Urbain VI au clergé de Liège (1379). Cf. Rad. de
Rivo, dans Chapeaville, III, p. 37.
Règne de Jean de Bavière.
Fol. 25i V. Charte de liberté octroyée aux Liégeois par Sigismond, roi des Romains (26 mars 1417)- Cf. Fiseii, Hist. eccl. Leod., II, p. 188. Foulloii, Hisl. Leod.. II. p. 892. Borinans, Recueil, p. 5o2.
Le texte de Jeau de Stavelot se termine au fol. 256, par la notice sur le concile provincial de Cologne en 1428. Il est suivi de trois courts passages peut-être encore empruntés à la même source.
V. Nous comprenons dans cette cinquième partie la fin du règne de Jean de Heinsberg et le règne de Louis de Bourbon (l'ol. 256v. à 285v.) Elle débute au moment où finit le texte de Jean de Stavelot et où commence celui de son continuateur Adrien d'Oudenboscli.
Fin du règ ne de Jean de Heinsberg-. Jean de Brustliem utilise ici la chronique d'Adrien d'Oudenboscli; mais cette utilisation est loin d'être littérale. Le plus souvent nous n'avons qu'un résumé très sommaire du texte d'Adrien. Suivant son habitude, Jean de Brusthem y entremêle des additions qu'il puise le plus souvent dans la Chronique française de Jean de Stavelot.
Nous donnons la liste de ces renseignements complémentaires, en indiquant les endroits d'Adrien d'Oudenbosch, auxquels le compilateur soude ses additions :
Fol. 25G V. A. d'Oud., édit. de Bormans, p. 4- .lean de Bernalmont
provoqua Walter Daiitiu en duel (1420). D'après J. de Stavelot,
éd. Borgnet, p. 284.
Fol. 25Gv. A. d'Oud., p. 4, !• t'- Walter Dantin fei'me les métiers
(1425), Brusthem ajoute ce détail : « Ad comparandum sibi
necessaria Trajectum mittere debebant ».
Fol. 256v. A. d'Oud., j). 4)1- i(5. Citation de Dantin à Rome (i425).
Brusthem «ajoute : « Mediantibusque amieis, facta est concordia.
Item magistri et consnles petierunt a scabiuis recordiura, quod
quia reddere noluerunt, omnes ad annuluni jiroclamati sunt,
et hoc anno MIHI C XXIX precipue propter Waltei'um Dantin ». Fol. 257. A. d'Oud., p. 14, 1. 6. Les métiers résistent, ils gardent
le pont des Arches et le pont d'Ile (i433). D'après .7. de Stavelot,
p. 295 et p. 29«).
Fol. 257. A. d'Oud., 1). i5, 1. ü. Baptême de Juifs. D'api'ès J. de Stavelot, p. 33G.
Fol. 257. A. d'Oud., p. 18, 1. 6. Détails sur la paix d'Arras Miracle (i^35).
Fol. 257. A. d'Oud., p. 26,1. i5. Premier passage de la procession sur le pont des Arches (i44^)- D'après J. de Stavelot, p. 587.
Fol. 257. A. d'Oud., p. 28, 1. 5. Karolum de Tumba. Brustheni ajoute : < militem ijui ducis Burgundie filiam naturalem habebat uxorem. » D'après la finale latine ajoutée par Ad. d'Oudenbosch au texte français deJ. de Stavelot, p. 599.
Fol. 257 V. A. d'Oud., p. 42, 1. 24. Long extrait du cardinal Isidore sur la prise de Constantinople par les Turcs. Notice sur les schismes grecs.
Fol. 208 V. A. d'Oud., j). 43- Version quelque peu différente et plus détaillée des circonstances qui amenèrent la renonciation de Jean de Heinsberg (i455-i456).
A part peut-être ce dernier 2)assage, on voit qu'eu somme les additions que fait ici Brustliem au texte d'Adrien d'Oudenbosch, n'offrent qu'une minime importance.
Règne de Louis de Bourbon. L'e compilateur continue à utiliser Adrien d'Oudenbosch, mais en mélangeant ce texte avec celui de Merica. Parfois il transcrit aussi des renseignements puisés dans le Diarium d'Adrien, reproduit en notes dans les éditions de ce chroniqueur. Au fol. 268V. où se lit le chap. X de Merica, Brustliem reproduit un passage sur le siège de Limbourg, que ne donne pas l'édition de Ram, mais qu'on retrouve dans le manuscrit de Bruxelles, II, 2825 et avec plus de développements dans Bruxelles, n° 9841, et Averbode, t. IX, fol. 178V.-179.
Au fol. 278V. s'arrête le texte de Merica, que nous donne l'édition de Ram, jusqu'au chap. XXXI, p. 179, ligne 27. Mais on sait que ce texte est suivi d'une addition considérable, dans plusieurs manuscrits, tels que Bruxelles II, 2825. fol. 121 et suiv.; Averbode, t. VII, fol. i58 in fine et suiv. ; et en traduction française dans le ms. de l'université de Liège, ancien de Theux n° 112 ('). Jean de Brusthem reproduit cet appendice au texte de Merica, à partir du fol. 279. Enfin à ses deux sources principales, Adrien d'Oudenbosch et Merica, le compilateur, suivant sa coutume, entremêle d'autres renseignements. Ces additions deviennent ici beau-
(1) Balau, Les aoiirces de ihint. de Lièg-e au moyen àg-e, pp. 638-689.
coup plus importantes que précédemment. On y constate des réminiscences de la chronique de Jean de Looz, mais le texte donné par Brustliem est beaucoup i)lus développé. Pi-ovenant d'une source qui nous est inconnue, peut-être la même que nous verrons utilisée dans le règne de Jean de Horne, ces passages mériteraient d'être publiés. Nous espérons les mettre au jour, en même temps que les additions au texte de Merica, négligées dans l'édition de Ram. C'est pourquoi nous omettons ici d'en dresser la liste.
VI. La sixième partie de la chronique de Jean de Brusthem comprend le règne de Jean de Ilorne (fol. 286v. à 3o6v.). Le compilateur y utilise une source inédite importante. Nous retrouvons cette source en traduction françaisedanslemanuscrit de l'université de Liège, ancien de Thenx, n" 112. Le chanoine Wachtendonck en a consei'vé le texte latin, entremêlé à d'autres extraits, dans le manuscrit de la Bibliothèque royale de Bruxelles n° 14865-67, fol. 369 à 463. On peut aisément rétablir le texte primitif en tenant compte de ces deux manuscrits. En effet, ce qui du texte de Wachtendonck est traduit en français dans le manuscrit de Theux appartient évidemment à la chronique originale. Quant à Brusthem, il abrège assez fréquemment le texte primitif et s'attache à rendre plus correcte la rédaction. Au début, il suit de près son modèle ; mais plus loin, comme fatigué de la prolixité du récit, il se contente souvent d'en donner un abrégé. Toutefois il faudra tenir compte de sa transcription dans la reconstitution de la chronique originale('). L'auteur de celle-ci est liégeois ; il a sa maison à Liège et appartient probablement au clergé séculier. Il est contemporain des événements ; on le voit occupé à l'élaboration de son œuvre dès le 14 décembre 1489 : il raconte, en effet, qu'à cette date des malfaiteurs vinrent l'assaillir dans sa demeure, tandis qu'il écrivait sa chronique. Avec un soin minutieux, il détaille jour par jour les événements qui se déroulent sous ses yeux. Son récit ressemble à un commentaire abondant du texte de Jean de
Nous avons réceiiunent retrouvé dans le nis. de l'Université de Liéf^e, anc. de Theux n" 78, loi. 85 v. à 12Ü v.un autre texte de la Chroni(j[ue de Jean de Ilorne, jas(xu'au 9 mars i4!Ji- H est identique à celui do Wachtendonck, partout où celui-ci ne reproduit pas Jean de Brusthem.
Looz. Nous sommes donc ici en présence d'une chronique très détaillée et très sûre, racontant avec d'abondants détails, les événements d'un règne mouvementé, sur lequel jusqu'ici, à part le récit succinct et parfois énigmatique de Jean de Looz, nous ne possédions que très i^eu de renseignements. Nous comptons i^ublier cette chronique, ce qui nous dispense d'entrer ici dans plus de détails.
VIII. Jean de Brustliem arrive, à la fin de sa chronique, à décrire des événements dont il fut lui-même le témoin : proiit uidimiis et aiidioimiis et a vir is fide dignis relata et causer ipta cognovimus. Ces événements concernent le règne d'Érard de La Marek (fol. 3o8 à 828) et celui de Corneille de Bei"ghe (fol. 829 à 332), La notice sur Erard de La Marek a été publiée par M. le chanoine Reusens dans le ßulletin de l'Institut archéologique liégeois, t. VII, pp. 9 et suiv. La vie de Corneille de Berghes présente moins d'importance. Nous n'avons donc pas à nous arrêter davantage à cette partie de l'œuvre de Jean de Brusthem.
En résumé, la chronique de Jean de Brusthem, outre le récit qu'elle nous fournit sur les règnes d'Erard de La Marek et de Corneille de Berghes, offre, à d'autres points de vue, une réelle importance :
1) Elle nous apporte un élément qu'il ne faudrait pas négliger pour la reconstitution du texte de Jean de Warnant.
2) Elle devrait être utilisée, avec les autres manuscrits, dans la reconstitution du texte de la Chronique latine de Jean de Stavelot.
3) Elle nous fournit une copie à comparer avec les autres textes, dans une édition de l'appendice à la chronique de Merica sur les expéditions de Charles le Téméraire.
4) Elle nous donne d'importantes annotations sur le règne de Louis de Bourbon.
5) Elle comprend une version, non dépourvue de mérite, de l'importante Chronique du règne de Jean de Home.
Sylv. Balau.
Les placards du 14 octobre
et du 31 décembre 1529 contre les protestants des Pays-Bas
Déjà Charles-Quint avait, en moins de dix ans, promulgué quati-e édits contre les protestants des Pays-Bas, lorsqu'il jugea devoir renforcer encore davantage la sévérité de sa législation par le placard du 14 octobre 1529 ('), qui comminait contre les hérétiques divers genres de peines de mort : pour les récidivistes, l'exécution « par le feu » ; pour les autres : « les hommes par » l'espée et les femmes par la fosse, et la mise de leurs testes pour » exemple en mémoire sur une estache. »
On sait que, dans les Pays-Bas du XVI" siècle, le 2)ouvoir législatif appartenait au souverain qui élaborait les lois par l'organe de son Conseil privé, composé de juristes. Mais, avant d'être promulguées en public et d'obtenir par là force cxécutive, les ordonnances, rédigées au nom de l'Emperenr par les jurisconsultes du gouvernement central à Bruxelles ("), devaient être examinées par les Conseils de justice de chaque province et souvent môme elles étaient soumises préalablement aux Etats généraux
(') Voir le texte français de ce placard dans J. Lanieere, Recueil des Ordonnances des Piiys-Iias (Charles-Quint), t. II, p. 578-583.
(*) L'édit du 14 octobre iSag, à ce qu'affirme son préambule, avait été arrêté sur « les advis des chiefs consaulx de nosdicts pays et après i)lusieurs » communications sur ce tenues en nostre Privé Conseil et par la délibéra- » tion de nostre très chière et très aimée dame et tante l'archiduchesse » d'Autriche, à l'advis des chevaliers de nostre Ordre ''de la Toison d'or) et » des chiefs et gens de nostre Privé Conseil ».
ou provinciaux et aux écheviuages des grandes villes, ce qui constituait une soi'te de droit indirect d'amendement.
Il semble que le nouveau placard contre les protestants ait effrayé les membres du Conseil de Flandre. Lorsqu'ils en reeurent le projet « myuute » de Bruxelles, ils commencèrent par user de lenteur et la Gouvernante Marguei'ite d'Autriche s'impatienta de ne pas recevoir leur avis. Le 27 septembre iSag, elle écrivait à ses « très chiers et bien amés les présidents et gens de la Chambre « du Conseil en Flandres », pour leur ordonner de « visiter incontinent » la « mynute » de l'édit projeté et de la lui renvoyer « à diligence » avec leur avis. La lettre se terminait par l'injonction : « Si ny faictes faulte». En opposant sa signature, Marguerite avait même ajouté de sa main ces mots encore plus pressants : « Pour l'hunneur de Dieu j'ay la chose à euer. Faite quy ny ait » faulte » (').
Le Conseil de Flandre obéit naturellement ; mais nous ne possédons pas la réponse dans laquelle il communiquait au gouvernement central son avis sur le projet de nouvel édit. On i)ent cependant deviner par une missive postérieure de la Gouvernante que le Conseil, prétextant le peu de progrès fait par les protestants en Flandre, proposait de s'eu tenir au placard précédent du 17 juillet i526 et reculait devant la disposition nouvelle, en vertu de laquelle la connaissance des procès d'hérésie était (pour la partie qui incombait au bras séculier) enlevée aux échevins, juges naturels des accusés, pour être transférée à deux membres du Conseil de Flandre.
Marguerite, dans une lettre datée de Bruxelles du i3 octobre 1029 et reçue à Gand le i5, passe outre et ordonne de promulguer le placard. Elle déclare que les échevins ne sont pas de bons juges en matière d'hérésie: «eu regard que l'erreur des Luthériens n'est » matière commune ne ordinaire, desquelles les gens des loix des » villes et bourgs de Flandres ont accoustumé cognoistre, et nen » saurayent bonnement bien juger. » Elle invoque du reste le a commandement de l'Empereur », tout en se déclarant «joyeuse»
(') Archives de l'État à Gaïul, Reg. Corresjjondance du Conseil de Flandre, t. IX, loi. i2tj. — Une même lettre de rajjpcl lut adressée en même temps j)ar la Gouvernanle au Conseil de Brabant. (.J. Lameere, Recueil, t. II, p. 578, note I.)
des nouvelles rassurantes qui lui donne le Conseil sur l'arrêt que subit la propagation de l'hérésie en Flandre (').
Le Conseil de Flandre n'avait plus qu'à s'incliner et le placard, daté du t4 octobre 1529, fut promulgué le 25 dans les formes ordinaires (-). Au XVIP siècle, on en imprima la teneur in extenso dans la publication officielle des Placcaeten van Vlaenderen (^).
Mais le i3 octobre s'étaient assemblés les Etats de Flandre, c'est-à-dire les députés du clergé et ceux des quatre grands districts ou « membres » de Gand, de Bruges, d'Ypres et du Franc.
Nous ne possédons pas de détails sur leur session ; cependant, dans le registre des archives du Conseil de Flandre où on transcrivait les nouveaux édits au fur et à mesure de leur promulgation, on a écrit, en tête du placard du 14 octobi'e, une note laconique qui donne à penser : a t'Original van desen vi"as verändert ende ten versoucke vanden vier Leden sLandts vut causen vander confiscatie» {■*). (Le texte primitif et original de ce placard fut modifié à la requête des quatre membres du Pays de Flandre, à propos des confiscations). Et dans le Registre de la Chambre secrète du Conseil de Flandre la mention de la publication de l'édit contre les protestants est inscrite à la date du 25 octobre avec la remarque : « Nota : Generale edictum (de negocio Lutherano) non fuit admissum neque acceptatum per illos de Statibus seu Membris Flandriae. »
Nous ignorons pour le reste en quoi consista l'intervention des Etats ; mais ce n'est pas sans un certain étonnement que nous constatons que l'Empereur donne à Bruxelles, le 3 1 décembre suivant, une édition revue ot corrigée {^) de son grand
(') Ja soit aussi (lue delà secte luthéraiie ou autre abusive ne soit, si que l'escripvcs, guères «le nouvelle en Flandres, dont sommes joveuse. (Archives de l'État à Gand, Reg. Correspondance du Conseil de Flandre, t. IX, loi. 127).
(°) Le Reg. Chambre secrète du Conseil de Flandre {i326-i533) dit expressément : « Maensdachs xxv in Octobre xxix, publicatur ediftiim Caesaris de negocio Lutherano ». (Arch, de l'Etat à Gand).
(■*) Tome I, p. 107-113 (texte irani^ais). Le texte flamand est aux Archives générales du Royaume à La Haye, Derde Memoriaelboek oan Sandelin, fol. 283
(■•) Archives de l'Ktat à Gand, Reg. Placcaten, Ordonnantien ende Brieven, i5ii-i558, fol. 88.
(') On en trouve le texte frani^-ais aux Archives de l'État à Gand, même Reg., fol. 93, et le texte flamand aux Archives communales à Bruxelles, Reg., HuUegheboden, i5i3 i53o, fol. ()3o.
placard du 14 octobre, édition spéciale pour le Comté de Flândrèi
Il est vraisemblable que les corrections y furent apportées à la demande des États et qu'on tint compte en même temps des premières observations du Conseil de Flandre. En effet, si l'on compare attentivement les deux textes, on voit que le placard du 3i décembre ne diffère de celui du 14 octobre, d'abord publié en Flandre en même temps que dans toutes les autres provinces, que par les trois points suivants :
1° La question de la confiscation des biens des hérétiques condamnés y est nettement réservée en faveur des personnes qui par leurs privilèges en sont complètement exemptées, et elle n'est plus réglée par les territoires où gisent les biens fonds. Ainsi, partout où le premier placard portait simplement : « à peine » de confiscation de leurs bien gisans où confiscation a lieu », le second dit très expressément : « à peine de confiscation de leurs » biens, de ce exceptez ceulx qui par privilège ou aultrement sont » exemptez de confiscation de biens. » C'est la correction obtenue à la requête des quatre membres des États de Flandre.
2" Les dénonciateurs d'innocents seront punis : « Et si'aulcuns » pour prouffyt, hayne, malveillance ou aultre indeue occasion » s'avanchassent témérairement et sans juste cause dénoncier ou )) accuser d'hérésie, d'erreur ou d'aultre faulte et abus contre )) nostre foy, les saints sacramens ou les Commandern ens de Dieu )) ou de sainte Église aucun ou aucuns, qui en seroyent trouvez )) purs et innocens,' soyent corporellement et aultrement pugnyz » à la discrétion des gens de loix dés lieux, auxquelz la cognois- )) sance en appartiendra. » Nous ignorons qui a insisté pour obtenir cette garantie qui était complètement omise dans le premier édit. Celui-ci se bornait même à stipuler une forte prime en faveur des délateurs. Au fond, c'était un adoucissement indirect de grande importance apporté à la rigueur de cet impitoyable Ijlacard qui, d'autre part, récompensait largement les dénonciateurs des vrais coupables.
3° Là, où le premier édit du 14 octobre réservait la connaissance des procès d'hérésie à deux membres du Conseil de Flandre, le second du Si décembre la rendait aux échevins comme dans le placard de i526, renvoyant les accusés « pardevant les » eschevinages et gens des loix de lours jurisdictions ef ceulx
» soubz lesquels les dénommez . et accusez seroyent résidente » ou trouvez.
On peut supposer que, ayant eu vent des instances antérieures, mais infructueuses du Conseil de î'randre, les quatre membres de Gand, de Bruges, d'Ypres et du Franc, qui avaient demandé et obtenu la concession relative au droit de confiscation, n'auront pas été étrangers non plus à cette concession bien plus importante encore, en tant qu'elle portait sur le principe même de la juridiction et revenait sur une infraction faite au privilège très ancien et très précieux, d'après lequel on ne pouvait être soustrait à ses juges naturels : les éclievins de sa commune.
En somme, la comparaison des deiix textes du 14 octobre et du 3i décembre 1629 nous révèle le fait absolument insolite d'un édit d'intérêt général et promulgué en même temps dans toutes les provinces, qui fut, quelques semaines plus tard, remanié dans certains détails essentiels et publié, ainsi corrigé sur trois points importants, dans une seule province : le comté de Flandre.
Aucun historien (') n'a signalé, à ma connaissance, ce curieux phénomène législatif. Quelle est sa signification ?
L'attitude prise, à propos de l'édit du 14 octobre 1529, par des corps en somme aussi conservateurs que le Conseil et les Ktats de
(') Sauf cependant Alex. Henne, qui avec sa i)erspifafité, mais aussi avec son exafrération liabituelles, dit en passant et sans i)reuves : « Les Conseils » provinciaux, le Grand Conseil de Malines reculèrent devant l'énormité de » la tâche. S'excusant de i)rendre connaissance des causes d'hérésie, ils » déléguèrent cliacun deux conseillers pour aider les juges ecclésiastiques. »
Pour ce dernier point, Henne renvoie à la chroni<|ue nialinoise d'Azevedo ; mais il se troiTi|)0 complètement. C'est à Bruxelles et non jms à Malines ou au sein des Conseils i)rovinciaux, ([ue fut imaginée la désignation des deux conseillers par i)rovince. Nous avons même vu (|ue le Conseil de Flandre avait déconseillé la mesure. Azevedo, sur le(iucl Henne se fonde à tort, affirme la même chose pour le Grand Conseil de Malines et il note que la Gouvernante enjoignit à la Cour Suprême de s'incliner, par lettre du 24 octobre. (Chronycke van Meclielen, ad annum löiii).) Cette missive de la Gouvernante a été récemment publiée (.7. Lameere, Recueil, t. II, j). 583) et elle confirme absolument les dires d'A/.evedo.
Le Grand Conseil, (pii avait insisté « à ce que la cognoissance des Luthé- » riens ou autres infectés de secte réprouvée en la ville de Malines fust » commise à ceulx de la loi de la dicte ville et non point à ceux du Grand » Conseil de l'Empereur ne aucun d'eulx, » et qui avait donné ses te motifs »et raisons à ce sujet », recevait l'ordre delà (Jouvernante, « tout ce » nonobstant», de charger des procès d'hérésie ses deux membres nies )) docteurs Cranenvelt et Schorre. )>
Flandre, en matière religieuse, inarque, je pense, le tout premier symptôme, encore très timide, de l'opposition officielle aux placards d'hérésie qui, sous Charles-Quint, se manifesta plus tard si énergiquement surtout dans le sein des États de Brabant et du magistrat de la grande métropole commerciale Anvers, laquelle ne pouvait vivre sans une certaine somme de tolérance religieuse (').
Cette opposition toujours croissante en force devait aboutir en i566, sous Philijjpe II, au Compromis des Nobles et aux excès des Iconoclastes, qui déchaînèrent nos guerres de religion.
Paul Fredebicq.
(1) Voir J. J. Muldor, De uituoering der geloof'splakkaten en het stedelijk verzet iegen de Inquisitie te Antwerpen (j35o-i566), dans Tivee verhandelingen over de Inquisitie in de Nederlanden tijdens de /6"'' eeuw. (Garni et La Haye, 1897-)
Sur Vorigine de la dénomination
des Gueux du X VF siècle
Tous les historiens qui se sont occupés des troubles des Pays-Bas au XVI'^ siècle, depuis les écrivains contemporains jusqu'à Motley inclusivement, attribuent à un propos du baron de Berlaymont l'origine du nom des Gueux.
Les signataires du Compromis des Nobles se seraient parés de ce nom après que Berlaymont le leur eût appliqué le 5 avril i566, jour de leur première démarche auprès de la Gouvernante.
Ce propos de Berlaymont est rapporté en quelques variantes plus ou moins développées par les écrivains du temps. Selon Jacques de Wesembeke f '), familier des chefs des confédérés et qui se trouvait à Bruxelles ce jour-là, ils avaient adopté la devise et les attributs connus, besace et mains unies, en faisant spécialement « mention du brimber à cause que quelcung de leurs contraires (le seigneur de Berlemont) avait dit en court, par moquerie, quand ils y comparurent la première fois : Voylà entrer de bemix geiix ! Qui vault aultant comme brimbeurs : à l'occasion de quoy ont incontinent esté appeliez et retenu le nom de gueux ».
Pierre Bor (') répète la version de Wesembeke. Selon Le
(') Défense de Jacques de Wesembeke, Jadis conseiller et pensionnaire de la Ville d' Anners..., janvier i5()9, p. 33.
(*) Pierre Bor, Oorspronck, beginende veruolgh der Nederlantsche oorlogen, t. I, fol. 43.
Petit (') et van Meteren ('), Berlaymont aurait dit en se moquant des confédérés, pour rassurer la Gouvernante lors de leur démarches, « que ce nestoyent qu'un tas de gueux ».
Pontus Paj'çn (-^) donne tout d'abord comme une glose des versions précédentes et y ajoute une seconde édition du mênae mot prononcé par Berlaymont, en d'autres circonstances, quelques heures plus tard. Viennent en premier lieu plusieurs phrases adressées par Berlaymont à la Gouvernante à propos du cortège des confédérés défilant devant elle : « Et comment. Madame, Vosire Altèze at elle crainte de ces gueux! N'a t elle pas considéré quels gens ce sont ! Ils n'ont poinct esté sages de gouverner leurs maisons; apprendront-ils au Roy et à vostre Altèze à gouverner le Pays'/». Payen raconte ensuite que l'après-midi du même jour « Berlaymont voïant passer une troupe desditz confédérez au devant sa maison, appuyé à la fenestre avec le comte d'Arembergh : « Voyla, dict-il, nos beaulx gueux, regardez, je vous prie, avec quelle bravade ils passent devant nous ». Le même chroniqueur ajoute enfin que Bréderode, à l'un des banquets qui suivit, raconta ces propos et, «Puisque nous sommes gueux, dit-il, c'est bien raison que. nous portions besàches et beuvions en platteaux de bois »,
Strada (^) et van der Vinckt (^) confirment que c'est à l'un des ■ soupers donnés à la suite des démarches auprès de la Gouvernante que la saillie de Berlaymont fut relevée par Bréderode et qu'on s'en autorisa pour adopter, avec le nom de gueux, des insignes empruntés aux mendiants, la besace et l'écuelle.
Cependant Gachard («) et Henne (^) se sont demandé, de nos
.(') Le Petit, Grande Chronique de Hollande, Liv. IX, t. II, p. ioi>.
(^) Van Metei-en, Histoire den Pays-Bas, i6i8. Liv. II, foL 40, v°.
(3) Pontus Payen, Mémoires de..., avec notice et annotations par Alex. Henne, I, i3<S, 140. (Collection de Mémoires relatifs à VHistoire de Belgique, "KM . .
(■•) Histoire de la Guerre de Flandre, trad, de P. Du Ryer (i7o5). Liv. V, p. 271.
(») Van der Vinckt, Histoire des troubles des Pays-Bas, édit. de Reiffenberg, t. I, p. 191.
Bulletin delà Commission royale d'Histoire, 1847, t. XIII, p. 292.
(') Henné, édition des Mémoires de Pontus Payen, ouv. cit.. I, p. 2o3, note 34.
jours, si le mot de Berlaymont était authentique et s'il ne fallait pas l'elégucr cette explication au rang des fables que l'histoire a consacrées. Ces auteurs remarquent que Viglius Hopperus {^), Lorenzo de Villacencio et la Gouvernante elle-même, dans sa correspondance avec Philippe II, n'ont en effet fait aucune mention des propos de Berlaymont et déclarent ignorer la cause de la dénomination de « Gueux », « sinon, dit la Gouvernante, que « Gueux » signifie proprement un vaurien, un vagabond » (^). Motley (^) observe, à rencontre de ces auteurs, que Mai-guerite de Parme d,ans son trouble peut n'avoir pas pris attention à l'expression de de Berlaymont ; que, peu au fait des termes français, elle ne la comprit peut-être pas ou ne lui attribua pas assez d'importance pour la retenir. Le même auteur note plus loin que ceux-mêmes qui avaient entendu la méprisante observation de Berlaymont pouvaient fort bien ne pas se rappeler le terme exact dont il s'était servi.
A l'appui de sa thèse, mais dans un autre ordre d'idées, Gachard exprime encore l'opinion qu'il est difficile de ne pas conserver quelque étonnement du propos : les seigneurs ainsi traités étaient de rang et de fortune beaucoup supérieurs à ceux de Berlaymont.
Les deux objections à priori de Gachard n'aboutissent en réalité qu'à la même conclusion : c'est de la valeur qu'avait le mot dans la bouche de Berlaymont que dépend sa vraisemblance.
C'est donc cette valeur circonstancielle du mot de Berlaymont qu'il importerait d'établir, pour prouver sa réalité, et expliquer par suite son adoption par les signataires du Compromis des Nobles.
Remarquons tout d'abord que Berlaymont, membre du Conseil d'Etat, était, selon de nombreux textes, personnellement en but aux attaques satiriques des confédérés, quoi(iue ce fût à un degré moindre que Granvelle. Il n'est donc pas hasardé de croire qu'en
(') Viglius, De Philippo secundo rege oratio. (Mémoires sur l'Histoire de Belgique, II, p. i48).
(-) Ilojjperus, Mémorial des troubles des Pays-Bas, dans les Analecta Belgica, t. II, i)iirt. II, p. 70; Mémoires sur l'Histoire de Belgique, II, p. 3ii.
(^) Correspondance de Philippe II, t. I, p. 4o8, 409.
(*) Motley. La Révolution des Pays-Bas au XVP siècle. Trad, de GustaVe Jottr^ind et Albert Lacroix, II, p. 33, note. 1:
fait Berlaymont ait pu riposter par un propos de portée analogue, l'occasion s'en présentant.
Si nous passons alors à l'examen de la portée satirique que pouvait prendre le mot « gueux » dans les circonstances, nous lui trouvons deux valeurs distinctes selon qu'il était employé au propre et au figuré.
Pris dans un sens figuré, c'eût été la constatation brutale de l'état de gène, de la situation ruinée de quelques-uns des confédérés, et non des moindres. C'eût été aussi une insulte personnelle plutôt qu'une satire; et il est difficilement acceptable que Berlaymont l'ait proférée volontairement et ouvertement sans risquer de provoquer sur le moment une riposte violente delà part des insultés. D'autre part, pour être énoncée, cette comparaison ne pouvait être laconique ; elle réclamait la glose verbeuse dont Pontus Pay en seul l'entoure, et cette glose sent déjà la légende.
C'est néanmoins dans ce sens figuré qu'on a toujours cherché l'explication du mot, en négligeant son sens obvie.
Prise dans son sens propre, l'expression eût été d'un ton plus adéquat à la moquerie satirique permise par les circonstances. La comparaison eût fait allusion à la singularité de la démarche des confédérés venant comme mendier auprès de la Gouvernante; elle aurait pu, surtout, se présenter à l'imagination de Berlaymont, à l'aspect extérieur et matériel des confédérés qui défilaient sous ses yeux. En d'autres termes, la personne ou l'accoutrement des confédérés ou de quelques-uns d'entre eux auraient donné prise à une comparaison avec la personne ou l'accoutrement de mendiants du temps. Au lieu d'être, comme dans le cas précédent, l'injure que Gachard trouve inadmissible, le mot n'aurait été ainsi qu'une plaisanterie satirique.
Il importe donc de rechercher à présent les diverses circonstances particulières d'aspect extérieur et d'accoutrement dans lesquelles peuvent s'être trouvés les confédérés au moment de leur manifestation collective chez la Gouvernante.
Après la citation des textes, ci-dessus donnés, il n'y a pas à douter que le port par les confédérés de ces deux insignes des gueux, la besace et l'écuelle, ait suivi l'adoption de leur nom. Certes quelques auteurs modernes, en voulant peindre une resti-
tution exacte de la, remise de la requête à la Gouvernante, ont commis l'anachronisme d'affubler les protestataires de ces insignes. Kervj'n de Lettenhove, notamment, place à tort à ce moment dans son récit (') la description faite par Vasquez de la personne des confédérés vêtus d'une bure grise qui leur descendait jusqu'aux genoux, uije besace sur les épaules, deux écuelles de bois au côté, un bâton de pèlerin à la main et des queues de renard en guise de plume sur leurs chapeaux. Si la mention de la besace et des écuelles se rapportait à la circonstance de la démarche chez la Gouvernante, il faudrait simplement reporter la question de leur choix et de leur origine à une époque antérieure ; de plus, il n'y aurait pas lieu de s'étonner de l'épithète sortie ce jour-là de la bouche de Berlaymont, et la Gouvernante et les auteurs contemporains auraient sûrement mentionné le fait. Il n'y a donc en réalité, en ce qui concerne la besace et les écuelles, qu'une transposition inattentive de cause et d'effet dans le récit de Kervyn. Il n'en est toutefois pas de même en ce qui concerne les queues de renard portées en guise de panache au chapeau, ni des vêtements de bure de couleur grise.
Les queues de renard étaient en effet l'un des principaux insignes de ralliement choisis par les mécontents depuis plusieurs années. Il en était de même des costumes de grossière étoffe grise uniquement ornés d'un chaperon rouge de fou, semblable à un capuchon de cardinal, brodé sur la manche et chargé de grelots.
Le costume de grossière étoffe grise avait été inventé, comme livrée des domestiques des anticardinalistes, par Egmont, lors d'un banquet donné en décembre i563, chez Gaspard Schetz, aux principaux mécontents (^). C'était une satire du faste de Granvelle et elle avait fait fureur. Marguerite de Parme en avait ri comme tout le monde, quoique Granvelle s'en fût plaint amèrement à Philippe II (^). Ce succès avait fait que bientôt les gentilshommes eux-mêmes ('') portèrent le costume, en remplaçant le capuchon
(') Kervyn de Lettenliove, Les Huguenots et les Gueux, I, p. 3o3.
Voy. .J. L. Motley, ouvr. cit., t. I., p. 494. (^) Papiers d'Etat de Granvelle.
(*) Pontus Payen, Mémoires de...j avec notice et annotations par Alex, Henne, I, p. (Jo. (Mémoires relatifs ù l'Histoire de Belgique, t. XY.)
(le fou par au faisceau de flèclies. Après' le départ de Granvelle, en i564, Egmont osa même dîner, ainsi accoutré, à la table de la Gouvernante ('). ,
Les queues de renard avaient une signification satirique analogue. Pontus Payen (-) rapporte que Bréderode, infatigable dans ses efforts pour ridiculiser Granvelle, portait ordinairement à son chapeau une queue de renard en guise de panache et qu'il avait une grande suite de domestiques ornés de semblable parure. Selon cet auteur, Bréderode voulait signifier par cet emblème que le grand renard, Granvelle, et ses renardeaux, Viglius et Berlaymont, y laisseraient un jour les queues et que leurs dépouilles seraient portées comme un trophée. Mais l'explication donnée ici par Payen est aussi verbeuse et superficielle que celle qu'il donne du mot a gueux », on vale voir immédiatement.
Peu de temps après le départ du Cardinal, le comte de Mansfeldt, célébrant à Luxembourg par une série de fêtes le baptême de son fils, avait donné le 19 juin i564 une grande mascarade. La x^artie qui avait eu le plus de succès était un groupe arrangé pour ridiculiser Granvelle. Un individu revêtu d'un costume de cardinal et coiffé du chapeau rouge avait traversé posément l'arène à cheval.. Derrière lui, à cheval aussi, venait un diable dans le costume traditionnel et ce diable fustigeait l'homme rouge et sa monture d'un fouet de queues de renard. Ce spectacle bouffon avait dû être répété plusieurs fois pour rassasier la multitude des spectateurs. La correspondance de Granvelle déplore à plusieurs reprises cette satire en action (^). Elle constate que la scène avait fait grand bruit dans le pays et explique que les queues de renard faisaient allusion au nom de Simon Renard et aux innombrables tours joués à Granvelle par cet agent diplomatique, son ancien protégé. Par suite de déceptions personnelles, Renard était devenu pQur le Cardinal un ennemi ardent au point d'avoir été délégué en Espagne par les mécontents pour l'accuser de malversations
(^) Groen van Frinsterer, Archives, 1, iiü3.
(2) Pontus Payen, ouvr. cit., I, pp. Sg, (5o.
(3) Collection de documents inédits sur l'Histoire de France. Papiers d'Etat de Granvelle, t. VII, pi). 7O, (>1, 9^, î)4- Motley, ouvr. cit., p. 5i4.
('') Pontus Payen, ouvr. cit., 1, p. üü.
Grauvelle, en retour, avait dénoncé Renard à Philippe II, conjointement avec Egmont qui le recevait intimement. Dans ses lettres au roi, le Cardinal avait même attribué à Renard une satire mordante jouée par des rhétoricieus au milieu de leurs farces ; et il indiquait que quelques jours auparavant une convei-sation de forme identique à cette satire avait été tenue chez d'Egmont.
Enfin Van VaerncNV^'ck ('), dans ses mémoires sur les troubles, insère une chanson de son cru, dans laquelle il demande iioniquemeiit, faisant une allusion sans doute à l'incident de Luxembourg :
Où sont-ils ceux (jui liereineiit se paraient d'écuelles et de jetons OiMiés (le deux nuiins entrelacées figurant l.a fidélité?
Où sont-ils ceux (jui galopaient portant des queues de renard au bout de leur
[lance ?
En résumé, nous avons donc à retenir comme particularités concernant l'aspect extérieur des confédérés, antérieurement à la démarche du 5 avril i566, trois constatations :
a) Par suite de l'inimitié existant entre Granvelle et Simon Renard, la queue de renard avait été admise comme emblème par les mécontents à partir de la fin de i563, c'est-à-dire deux ans et demi avant leur démarche auprès de la Gouvernante et l'adoption du nom de Gueux qui suivit. Des mécontents les firent porter au chapeau par leurs domestiques, puis la portèrent eux-mêmes.
b) Les mêmes mécontents, en i564, osaient paraître devant la Gouvernante vêtus de costumes de grossière étoffe grise et sans ornemeut, choisis aussi comme signes de ralliement anticardinalistes.
c) Il est donc fort probable que, lors de leur première démarche auprès de la Gouvernante, plus d'un confédéré était habillé du costume anticardinaliste gris et sans oi-nement et portait également la queue de renard anticardinaliste, sinon les grelots.
Si maintenant il apjiaraissait que ces signes de ralliement pouvaient rappeler à l'imagination de Berlaymont, j)ar une ressemblance fortuite, certains insignes et accoutrements de mendiants, autres que les besaces et les écuelles adoptées postérieurement,
(') Vau Vaernewyck, Mémoires sur les troubles religieux en Flandre. Trad, par Herman Van Duyse (1905), i, p. 544.
nous tiendrions du même coup une exjjlication plausible du mot <c gueux » et une preuve de l'authenticité de l'origine qu'on lui attribue. Cette saillie s'expliquerait alors tout naturellement par une moquerie analogue à celles dont usaient et abusaient ses adversaires, Bréderode en tête.
Or, dans une peinture de Pierre Bruegel l'Ancien, conservée au Musée Impérial de Vienne, authentiquement datée de iSSg, et qui présente, à côté de la farce du « Combat de Mardi-Gras et de Carême », un tableau à la fois réaliste et encyclopédique des moeurs, des coutumes et des traditions flamandes se rapportant à cette époque de l'année, (réjouissances et farces carnavalesques, cérémonies pieuses et bonnes oeuvres du Carême et de la semaine sainte, travaux de saison, mets et pâtisserie de circonstance), nous trouvons (fig. I) un mendiant estropié, un cul-de-jatte pour
mieux dire, portant attachées sur le dos six queues de fourrure. La longueur de ces morceaux de fourrures, de quinze à vingt centimètres pour autant qu'on peut le calculer, ne coïncide pas avec
Fig. I. — PlKRRE BrUEGEI. L' ANCIEN.
Le Combat de Carnaval et Carême. iBSg. Fragment. (Musée Impérial de Vienne.)
celle des queues de renard, mais plutôt avec celle d'un animal plus petit, tel que le blaireau. Il est évident que ce « gueux », au sens propre du mot, a eu pour le peintre, réaliste et folkloriste s'il en fut, un intérêt à la fois traditionnel et pittoresque et que l'artiste l'a, transcrit sur la toile, avec ses queues de fourrure telles que la coutume les lui imposait, au même titre que les autres sujets qui forment le tableau ; de même pour l'estropié à la jambe ornée de grelots.
Au témoignage de Pierre Bruegel, il existait donc en iSSg, (quatre ans avant l'adoption des queues de renard comme emblème anticardinaliste, et sept ans avant le Compromis des Nobles,) des gueux, au sens propre du mot, qui couraient les places publiques, affublés de queues de fourrures et de grelots.
11 est donc aussi très vraisemblable que, le jour de la remise de la requête à la Gouvernante, à l'aspect de confédérés portant des queues de renard au cliapeau, la comparaison avec les mendiants affublés de queues de fourrui'cs se soit imposée à l'esprit de Berlaymont et qu'il l'ait énoncée dans les termes que ses contemporains rapportent.
Une circonstance, relevée par Pontns Payen, devait même provoquer cette comparaison : l'ordre de marche des confédérés était tel en effet qu' « un gentilhomme arthésien qui estoit boiteux, Philippe de Bailleul, marchoit au premier rang comme s'il eust esté conducteur de la troupe... ce qui fut remarqué comme un mauvais présage » (').
A cette seconde coïncidence devait enfin s'en ajouter une troisième. Nous avons noté plus haut sous le littera b) que les mécontents osaient paraître devant la Gouvernante vêtus de grossière étoffe grise sans ornement. Or, ce signe de ralliement anticardinaliste voulait et devait aisément ressembler par sa pauvreté voulue, et peut-être par ses grelots, aux vêtements des mendiants.
Porteurs de requête, vêtus d'étoffe grise grossière et sans ornement, parés de queues de fourrure, boiteux par surcroît, quelques confédérés pouvaient apparaître vraiment en gueux, en mendiants, à un esprit porté à la satire. Et Bréderode, avec a cet instinct qui pousse les hommes de parti habiles à convertir en
(') Pontus Payen, ouur. cité, I, p. i34.
titre d'honneur les épithètes outrageantes de leurs adversaires n'avait plus qu'à relever le mot. .
Fig'. II. — PlERRK BRUEGEI, L' ANCIEN.
Les Culs-de-Jatte. i568.
(Musée du Louvre).
Comme pour confirmer la thèse que nous venons d'exposer, deux ans après le Compromis des Nobles, neuf ans après sa peinture du «Combat de Carnaval et de Carême »du Musée Impérial de Vienne, Pierre Bruegel représentait une seconde fois, mais isolément, des gueux. Mais alors, dans son habituel désir d'accumuler les notes caractéristiques d'un sujet, toujours promptement influencé par le milieu où il vivait, séduit aussi par la fortune nouvelle du mot « gueux », il en peignait une véritable encyclopédie dans son tableau des «.CuIs-de-Jatte » (fig. II), actuellement conservé
(^) Motley, ouor. cit., II, 87.
Louis Torfs, dans son Esquisse de l'Histoire d'Anvers (Annales de l'Académie d'archéologie d'Anvers, 1871, p. 407), à propos de l'alïaire d'Austruweel du r3 mars 15(57, désigne la bande de soldats recrutée par Bréderode et le jeune frère de Marnix par les mots : « le sire de Tholouse et ses gueux de renards ». Malheureusement nous n'avons pu retrouver le texte qu'il emprunte ainsi, et qui établit entre les termes « queue de renard » et « gueux «une corrélation des plus nettes à la date de i5()7.
au Musée du Louvre. Aux infirmités physiques de ces gueux, misérables déchets d'humanité, il joignait, avec une approximation prudente, les attributs dont l'installation de l'Inquisition espagnole, dénoncée par les confédérés, menaçait d'affubler aux Pays- Bas les Gueux de religion : il les habillait d'une espèce de chasuble qui n'est qu'un san-benito de fantaisie ; les coiffait d'une mitre de papier, d'un cylindre crénelé et d'un bonnet de papier enluminé qui ne sont que les coiffures habituelles des patients des autodafés. Puis enfin, par une opération d'esprit inverse de celle que nous attribuons à Berlaymont, en leur laissant porter sur leurs vêtements, à côté de l'écuelle, les queues de fourrures et grelots traditionnels, il complétait, par un symbole prudemment approximatif de la Gueuserie d'p]tat ou politique, la triple symbolisation qu'il avait ainsi entreprise du mot « gueux ». Cette triple symbolisation est d'ailleurs le but réel du tableau : si les queues de fourrures n'étaient pas ici symboliques de la Gueuserie politique, les san-benito et les mitres ne pourraient l'être davantage de la Gueuserie de religion et cette peinture resterait incompréhensible.
René van Bastelaer.
La 2)lns ancienne vne générale
de Bruxelles
L'attention des éruclits ne s'est ijeut-être pas portée à nn degré suffisant sur un ordre de travaux dont les auteurs, rarement célèbres, ont néanmoins, dans l'obscurité qui les environne, des titres sérieux à leur considération. Il s'agit de ces vues où, par le burin des graveurs-topographes, a survécu, pour nous, la physionomie ancienne des centres urbains.
On peut douter que la photographie, aux vastes ambitions, si complaisamment servies par le public, arrive à satisfaire les générations à venir avec autant de bonheur que les créations d'autrefois, dans leur naïve traduction des choses vues. Plusieurs en réalité, s'élèvent au rang d'œuvres d'art. Il suffit sans doute de rappeler les noms de Georges Hoefnagel ou de Wenceslas Hollar, pour évoquer le souvenir, non seulement de pièces d'une exquise délicatesse, mais d'un exceptionnel intérêt documentaire. Certes, ce sont là des exceptions. Toutefois, il se rencontre parmi les productions similaires, des spécimens de sérieux mérite dont on s'étonne de voir les auteurs tombés dans un oubli total.
Nous avons essayé, il y a quelque dix ans, de mettre en relief un peintre-topographe anversois, Melchisédech Van Hooren, dont les œuvres vraiment remarquables, avaient, semble-t-il, échappé complètement à l'attention des curieux (').
(') Un iirti.sle iinuernois ignoré : Melchisédech Van Ilooven iSSa-iSyo. {Annales de V Académie royale d'iirchéolog-ie. Anvers, 1898.)
Et le sort de cet artiste, digne, à tant de titres, d'être signalé aux curieux, a été j)artagé par quantité d'autres appartenant à la même classe de travailleurs. Aussi est-ce au hasard, le plus souvent, qu'on doit d'en pouvoir connaître quelques-uns dont les noms seraient cherchés en vain dans les l'épertoires.
Celui dont il sera question dans cette notice, n'est connu encore que par un seul ouvrage, j)roduction considérable et dont, pensons-nous, la Bibliothèque royale possède depuis quelques années, l'unique exemplaire connu. Et, chose curieuse, alors que le plus souvent l'oeuvre met en relief le nom de son auteur, dans le cas présent, ce nom, depuis bien des années, avait fixé notre attention sans qu'il fût possible de le rattacher à aucun travail présumable de celui qui le portait.
Dès l'année i856, Alph. Wauters faisait paraître dans le Bulletin du Bibliophile ('), un ensemble de titres d'ouvrages publiés dans l'ancien Brabant, au cours du XVP siècle> et en faveur desquels des privilèges avait été accordés (^). Quelques années après, en i863, Alexandre Pincliart, à son tour, dans le ijrécieux recueil de sources paru sous le titre d'Archives des Arts, des Sciences et Lettres (^), relevait une série d'octrois, attribués par le Conseil de Brabant à des éditeurs, pour la publication de cartes et de plans, les mêmes, pour la plujoart, que ceux donnés par son collègue, en texte français.
Parmi les privilèges signalés par nos deux érudits confrères, il s'en rencontra un d'intérêt tout spécial pour nous et que de vaines recherches, dans les collections et les catalogues, pouvaient faire envisager comme étant resté en somme sans objet. Peut-être même était-on admis à supj)oser que, pour des raisons mystérieuses, le titulaire du i^rivilège, l'ayant obtenu, aurait renoncé à s'en prévaloir, à moins que la mort ne l'en eût empêché.
Les termes de l'octroi sont du reste assez ambigus :
« Van een consent voir Jan Uyttersprot oni te mögen drucken dye figure ende situatie der Stadt Brüssel, gedateert van den VP" van Octobri xv^lxxiiij. «
(') Ilisloire des Livres. Documents pour servira l'histoire de l'imprimerie dans l'ancien Brabant. {Bulletin du Bibliophile belge, série, t. HT, p. 78.)
(2) Tome II, p. 73. Gand, i8G3.
Il s'agissait donc moins d'une œuvre faite que d'une oeuvre à produire, à imprimer.
La cartographie bruxelloise du XVP siècle, relativement pauvre, ne contient aucun ])lan majestueux, comme, par exemple, celui d'Anvers, gravé sur bois par Virgile de Bologne, dont le Musée Plantin possède l'unique épreuve. L'auteur de ce grand ensemble, obtint, en i55o, un octroi, dit Wauters, pour deux « formen van protactiiren » de la métropole commerciale. L'un de ces ensembles reste donc à découvrir.
Bruxelles, bien que le siège du pouvoir central, et réputée, dès le XVP siècle, la ville la plus agréable des Paj^s-Bas, le cédait en importance à Anvers, où affluait le commerce du monde. Comparativement, aussi, ses ressources artistiques étaient minimes. C'est de Melchisédecli Van Hooren, par exemple, un forain, que procède, en i565, la plus ancienne représentation connue de son li(")tel-de-ville, document de très haute valeur archéologique.
Uyttersprot, le détenteur du droit d'imprimer « la figure et situation » de la capitale, était-il bruxellois ? Rien n'autorise à le dire; en dehors de la pièce faisant l'objet du privilège, son nom est ignoré. L'unique chose qui nous soit acquise, est qu'il était gTaveur, et graveur de mérite. Il nous était réservé de l'apprendre, et d'une manière peu banale.
Il y a quelque vingt ans, un marchand parisien cherchait à identifier le monogramme inscrit sur une pièce que ne possédait point la Bibliothèque Nationale. Il nous faisait part de l'envoi, à cet effet, d'une vue de Bruxelles récemment découverte. La pièce arriva et, effectivement, un monogramme composé des lettres N D K, peut-être N V D K, y figurait sur un petit cartel, ménagé au bas de la droite.
Pas plus que notre correspondant, il ne nous fut possible d'arriver à une détermination.
Mais si tel était le cas, on jugera de notre surprise en constatant la présence, dans un élégant cartouche, surmontant le cartel prédit, de cette inscription :
BRVXELLA AVLICORVM FREQVENTIA • FONTIVIM - COPIA (sic) MAGNIFICENTIA • PRINCIPALIS • AVL^
CIVICJ^ DOMVS AC PLVRÏV ALIA- (sic) RV . SPLENDORE NOBILISSIMA ^
lOHANNES WTTER SPROT FECIT CVM PRIVILEG-
Donc, après avoir, durant des années, poursuivi en vain cette pièce de si grand intérêt pour la Eelgique, elle venait, par un fortuné hasard, nous tomber dans les mains ! Inutile d'ajouter que ce fut pour n'en plus sortir. Ceci se passait en t888.
Suivi du mot fecit, le nom d'üyttersprot se révélait pour celui du graveur ; les mots cum privilegio le désignaient en plus comme celui de l'éditeur. Que signifiait alors le monogramme N V D K, presque identique à celui de l'imprimeur gantois Van de Keere, sauf que dans ce dernier la lettre H remplace la majuscule N ? Il nous a été jusqu'ici impossible de le découvrir.
Comme le disait l'octroi, le graveur a effectivement tracé la ce figure et situation », de la ville de Bruxelles, en d'autres termes, créé un panorama.
La vue est prise de l'ouest, c'est-à-dire des hauteurs de Scheut. C'est le point culminant d'où Villeroy lança sur la cité ses bombes incendiaires. Imprimée sur deux feuilles, l'estampe mesure en longueur 876 millimètres, et 3oo en hauteur. Planant dans le ciel, un ange tient de la main droite une branche de laurier, de la main gauche une banderole avec l'inscription : Brvxella in Brabantia. Latéralement deux génies supj)ortent : à gauehe, les armes d'Espagne, et à droite, celles de Bruxelles.
Du monticule où des bergers, comme aujourd'hui encore, paissent leurs troupeaux, l'oeil embrasse le périmètre entier de la ville. Un gentilhomme descend le chemin, un faucon sur le poing; un maraîcher et un porte-balle le précèdent.
La ville s'étage dans son enceinte de tours et de créneaux, étendue au XIV^ siècle. Le graveur désigne par leurs noms les portes et les principaux édifices. On eu distingue parfaitement le détail. Le palais, les hôtels de Nassau, d'Egmont, de Mansfeld sont rendus avec assez de correction, encore que l'artiste procède avec
une certaine lourdeur. L'ensemble, du reste, n'est pas exempt de confusion, les distances n'étant pas dégradées.
De petits groupes de personnages animent les avant-plans. Hors de la porte de Flandre nous voj'ons des tireurs à l'arc; leur local est à pi-oximité, sans doute, à en juger par les armoiries de Saint-Sébastien, surmontant la porte d'un enclos. îfon loin de là sont les joueurs de boules. Sur la chaussée des piétons, un chariot. A ne point omettre, au milieu du va-et-vient, quatre hommes se mesurant à l'épéc et à la dague, soutenus par des tenants appuyés sur des espoutons, la cape enroulée au bras, i)rôts à intervenir.
Mais voici un détail à peine moins intéressant que la découverte de la pièce même. Par le nord, entre en ville le canal, De Nieiivaert, effectivement terminé en i56o. Formant l'angle de la percée et de l'enceinte, une porte, peu monumentale, d'ailleurs, et close. C'est la Vaertpoort, porte du canal ou du Rivage, comme on la dénommera par la suite. A la bien regardei', on découvre à son imposte les quatre chiffres : i574, précisément la date du privilège accordé à Uyttersx^rot ! Il s'agit donc bien de l'œuvre pour laquelle a été obtenu l'octroi.
On connaît de la ville des représentations plus anciennes peutêtre, mais point en gravure, non plus de cette importance. L'auteur de la nôtre, inconnu parmi les artistes, ne rivalise point avec ceux qui concoururent au grand ouvrage de Braun et Hogenberg, dont, précisément, le privilège, daté du 22 novembre 1574, est postérieur d'une couple de mois au sien.
Uyttersprot le cède à Van Hooren, bien que s'attachant, comme lui, au côté pittoresque des choses. Son œuvre est pourtant assez précise pour constituer un document précieux, surtout en ce qui concerne la représentation de l'enceinte. Les portes y sont à une échelle suffisante pour être facilement déterminées. La physionomie du donjon de la Porte de Hal, d'Obbruessel, à la façade intérieure percée de fenêtres ('), est particulièrement curieuse.
Le monogrammiste N D K, si l'on veut N V D K, est-il l'auteur, le dessinateur même du plan dont Uyttersprot n'aurait été
(') Voir sa repi-oduetion dans la brochure de M. .Jean van Maldergliem, archiviste de la ville de Bruxelles, dans La Porte de Hal {de Obbrnsselsche Poort) à BruxeUe.s, Description et histoire, Bruxelles, igoS.
ensuite que le graveur ? Nous inclinons à le croire, la présence de sa marque ne pouvant trouver que cette seule explication. . Quant au mystère dont il voulut s'environner, ne perdons pas l'espoir d'être quelque jour à même de le percer. On se persuade difficilement que, comme l'œuvre elle-même, ses auteurs n'auraient eu pour les sauver de l'oubli que cet unique ouvrage.
Henri Hymans.
Mélanges. — Godefroid Kl'kth, I, ]•. 274