CHAPITRE V
DES ARTISTES, EVEQUES, CARDINAUX, PAPES, SAINTS ET SAINTf.S
DONNÉS A l'Église par l'ordre des frères prêcheurs
Bien que l'apostolat et la science divine fussent le but principal de l'ordre des Frères Prêcheurs , néanmoins saint Dominique n'avait exclu de son œuvre aucun travail utile au salut des âmes. Il ne faut donc pas s'étonner de rencontrer le nom de ses disciples dans les arts, dans le ministère pastoral, dans le gouvernement général de l'Église, et dans une foule de situations particulières qui ne se lient entre elles que par le dévouement.
Si l'on s'étonnait, par exemple, de voir des artistes, même de grands artistes, parmi les Frères Prêcheurs, on n'aurait pas de l'art l'idée religieuse qui lui convient. L'art n'étant, comme la parole et l'écriture, que l'expression du vrai et du beau, a droit d'être cultivé partons ceux qui s'occupent d'élevcrl'àm.e de leurs
semblables à la contemplation de l'invisible, et Dieu lui-même, en même temps qu'il donnait à Moïse les Labiés de la loi, lui montrait sur le Sinaï la forme du tabernacle et de l'arche sainte. Celait nous apprendre que l'architecte des mondes est l'artiste par excellence , et que plus l'homme reçoit de son esprit, plus il est capable et digne d'aspirer luimême aux saintes fonctions de l'art. Les religieux du moyen âge n'ignoraient pas cette vérité. Les cloîtres cachaient des architectes , des sculpteurs , des peintres, des musiciens, de la même manière qu'il s'y formait des écrivains et des orateurs. Le chrétien, en entrant sous le doux ombrage de leurs voûtes , offrait à Dieu avec son âme et son corps le talent qu'il avait reçu de lui, et, quel que lût ce talent, il ne manquait pas de prédécesseurs et de maîtres. Près de l'autel, tous les frères se ressemblaient par la prière; rentrés dans leurs cellules, le prisme était décomposé , et chacun d'eux exprimait à sa manière un rayon de la beauté divine. 0 temps fortunés! Paradis terrestres détruits par le despotisme et la barbarie! Toute la civilisation moderne ensemble ne peut pas bâtir aujourd'hui une église chrétienne , et de pauvres Frères Prêcheurs du xiii* siècle tout à fait inconnus , fra Sisto, fra Ristoro et fra Giovanni, élevaient dans Florence cette église de Sania-Maria-Novella que Michel-Ange allait voir tous les jours, et dont il disait qu'elle était belle, pure et simple comme une fiancée; d'où lui est venu le hom que lui donne encore le peuple florentin , le doux nom de la Sposa. A chaque instant le citoye."^-
et l'étranger répètent cette louange en passant sur la place de la Sposa, mais nul ne parle des artistes : la gloire les respecte jusque dans leurs tombeaux, et craint d'alarmer ces chastes cœurs , où l'humilité surpassait le génie.
Quelquefois pourtant elle a fait violence à leurs frères d'art et de religion. Quel nom est plus célèbre dans la peinture que le nom du dominicain fra Angelico de Fiesole? « Fra Angelico, dit Vasari, « eût pu mener une vie heureuse dans le monde ; (( mais comme il voulait avant tout le salut de son « âme, il embrassa la vie religieuse dans l'ordre de « Saint-Dominique, sans abandonner la peinture, « unissant au soin de son bonheur éternel l'acquisi- « tion d'une éternelle renommée parmi les hommes. » Jamais fra Angelico ne peignait qu'à genoux les images de Jésus-Christ et de sa sainte Mère, et souvent des larmes attestaient le long de ses joues la sensibilité de l'artiste et la piété du chrétien. Quand Michel-Ange vit dans l'église de Saint-Dominique^ à Fiesole, le tableau de l'Annonciation qu'y avait peint notre Frère Prêcheur, il témoigna son admiration par ces paroles : « Un homme n'a pu faire ces figures -là qu'après les avoir vues dans le ciel. » Appelé à Rome par le pape Eugène IV, fra Angelico peignit dans les appartements du Vatican les grandes fresques qui représentent l'histoire de saint Laurent et de saint Etienne, et le pape, encore plus ravi de son âme que de son pinceau , lui offrit l'archevêché de Florence , sa patrie. C'était une récompense quelquefois accordée dans ces temps-là et dans