IX
es temps antérieurs à de semblables mérites : on ne croyait pas qu'un peintre ou un architecte chrétien fût moins digne de l'épiscopat qu'un prédicateur, les uns et les autres disant les mêmes choses avec la même foi dans des arts différents. Mais fra Angelico refusa obstinément la crosse archiépiscopale et désigna au souverain pontife, comme étant plus digne que lui, le frère Antonin, que Nicolas V éleva depuis sur le siège de Florence, et qui devint saint Antonin.
Les annales de la peinture comptent encore avec orgueil fra Bartolomeo, qui s'était appelé dans le monde Baccio délia Porta. Un peu avant l'âge de vingt ans, lorsque déjà son talent se révélait à lui-même et aux autres, il entendit les prédications de Jérôme Savonarole, et prit parti pour la réforme que ce grand orateur s'efforçait d'introduire à Florence. Au moment où son maître fut arrêté, il était dans le cloître de Saint-Marc, parmi les cinq cents citoyens venus pour défendre Savonarole , et il fut tellement accablé de sa mort qu'il alla prendre l'habit de Saint- Dominique au couvent de Prato, résolu d'y enseveUr à jamais sa vie, et de ne plus toucher une toile avec un pinceau. Beaucoup d'hommes illustres de cette époque éprouvèrent le même découragement, et, Savonarole mort, estimèrent que ce n'était plus la peine d'écrire , de parler , ni de peindre , ni de se donner un autre but dans le monde que le sentiment éternel de sa vanité. En effet, le paganisme moderne l'emportait. Luther était aux portes ; et Savonarole , après avoir souvent prédit cette prochaine cata-
strophe, avait élé sur son bûcherledernier jet d'une flamme que ses contemporains ne devaient plus revoir. Fra Bartolomeo porta toute sa vie dans sa poitrine l'inconsolable deuil de cette mort, et l'amitié môme de Raphaël ne put voiler dans son cœur la présence triste de son premier ami. Cependant, au bout de quatre années, il fut vaincu par les sollicitations de ses frères, et consentit à produire de nouveaux chefs-d'œuvre avec un regret que le succès ne tarissait point.
N'oublions pas non plus fra Benedetto , peintre en miniature au couvent de Saint -Marc, inconnu pour son talent, mais éternellement connu, parce qu'au jour où Savonarole fut arrêté, il s'était armé de pied en cap pour le défendre, et ne retint l'épée dans lo fourreau que sur les remontrances de son maître, qui lui dit qu'un religieux ne devait avoir d'autres armes que les armes de l'esprit. Il voulut du moins l'accompagner au supplice et souffrir avec lui, et il fallut que Savonarole l'arrêtât en lui disant : « Frère Benedetto, au nom de l'obéissance, ne venez pas, parce que j'ai aujourd'hui à mourir pour l'amour du Christ. » Je ne me lasserais pas d'errer dans ces souvenirs; car nous n^ sommes plus que des ombres , et c'est la consolation des morts de retourner parmi les vivants.
L'ordre des Frères Prêcheurs a donné à l'Église un grand nombre d'évêques, dont plusieurs ont joué un rôle considérable. Je n'entrerai dans aucun détail biographique à leur sujet, ni sur ceux qui ont été
revêtus du cardinalat, la première dignité du monde après la suprême, écrivait à Louis XIV le cardinal de Bouillon. Je me bornerai à dire qu'en 1825, six cents ans après la mort de saint Dominique , il y avait eu sous son habit soixante-dix cardinaux, quatre cent soixante archevêques, deux mille cent trente-six évêques, quatre présidents de conciles généraux, vingt-cinq légats a latere, quatre-vingts nonces apostoliques et un prince électeur du saintempire romain. La plupart des Frères Prêcheurs qui furent élevés à ces hautes dignités étaient de simples religieux, sans naissance et sans fortune, ne devant qu'à leurs vertus le choix que faisaient d'eux les souverains pontifes et les princes temporels. L'Église romaine a toujours conservé cet usage de tirer de la poussière des cloîtres de pauvres moines pour les mettre à la tête des peuples, en même temps qu'elle y place aussi des hommes d'une éminente condition. Cette Église, mère et maîtresse y n'a d'ostracisme contre aucune supériorité : elle accepte le gentilhomme et l'homme du peuple, et quand on assiste à ses saintes cérémonies, l'œil y découvre sous la même bure ou sous la même pourpre tous les rangs confondus dans l'égalité du mérite ou de l'abnégation. La papauté porte la première à son front cette auréole. La tiare va, sans rougir, du prince au pâtre, et le souverain pontife qui lutte aujourd'hui contre la maison de Brandebourg est à peine le fils d'un bourgeois de Bellune. La robe blanche qui le couvre était sa robe de camaldule , et , en passant du cloître au Vatican , il n'a pas même eu la peine de
changer d'habit, pas plus qu'il n'avait à changer de cœur.
Plus d'un Frère Prêcheur reçut aussi et honora la tiare. Le premier fut Pierre de Tarentaise , archevêque de Lyon, transféré ensuite au siège de Tarentaise, cardinal-évêque d'Ostie et de Velletri , grand pénitencier, et enfin pape, en 1276, sous le nom d'Innocent V. Quoique son pontificat n'ait duré que cinq mois, il eut le temps de réconcilier les républiques de Lucques et de Pise, et de donner la paix à Florence.
La papauté du frère Nicolas Boccasini, élu en 1303, et qui prit le nom de Benoît XI, fut courte aussi; mais elle est célèbre par la gravité des circonstances où il la reçut, et qui ne surpassèrent point ses forces. Ce fut lui, en effet , qui succéda à Boniface VIIL Le conclave le choisit pour le récompenser de sa courageuse conduite dans la journée d'Anagni, lorsque, tout le monde ayant abandonné le souverain pontife, il resta seul à ses côtés avec un autre cardinal, et soutint la majesté du Saint-Siège contre le soufflet de Nogaret. Dès que son élection fut consommée, il travailla à la paix de l'Église avec autant de douceur qu'il avait eu de fermeté dans le péril , et la France lui doit de l'avoir sauvée d'une situation très-critique sans une goutte de sang versé.
En 1566, frère Michel Ghisleri, appelé le cardinal alexandrin, parce qu'il était né proche d'Alexandrie de Piémont, fut élu pape et prit le nom de Pie V. Il avait donné sous les pontificats précédents de si
grandes preuves d'indépendance et de fermeté, que le peuple romain fut alarmé de son avènement. Le nouveau pape le sut, et répondit à ceux qui lui en parlaient : « Je ferai en sorte que le peuple romain ait plus de douleur de ma mort que de mon élection, w Ce fut ce qui arriva. Il sema tant d'illustres actions dans un règne de six ans, qu'un deuil universel accompagna ses funérailles. Personne n'ignore qu'en 1571 il conclut avec Venise et l'Espagne une ligue contreles Turcs, laquelle eut pour résultat cette fameuse bataille navale de Lépante, où les armes chrétiennes obtinrent un des plus mémorables et des plus nécessaires succès qui les ait signalées à la reconnaissance de l'Europe.
De saint Pie V à Benoît XIII, dernier pape dominicain, il s'écoula cent cinquante années. Le rôle du pontificat était bien changé : mis en dehors des affaires générales de l'Europe par le traité de Westphalie et par le despotisme qui s'installait sur tous les trônes chrétiens, il ne pouvait plus offrir au monde que le spectacle de la vertu désarmée, en attendant l'heure des révolutions et du martyre. C'est le destin de la vérité sur la terre de puiser, dans quelque situation qu'on lui fasse , une illustration qui lui est propre. Si les hommes lui accordent un grand pouvoir, elle leur imprime un grand mouvement , change leurs guerres d'ambition en croisades civilisatrices, s'interpose entre l'injustice des grands et la violence des petits , fonde des universités , abolit l'esclavage , ouvre à la misère et au malheur d'innombrables asiles, contraint le sol à porter le poids d'éternels chefs-d'œuvre, élève, étend, afler-
mit riiumanilé. Si les hommes lui retirent le pouvoir, elle se retire elle-même en arrière, et se tient sur sa porte comme un vieillard, cassé par le temps et dépouillé de ses offices, s'asseoit sur la fin du jour au-devant de sa maison, et présente encore à ses concitoyens qui passent en le saluant une image vénérable de tout ce qui est bien. Si les hommes vont plus loin et persécutent la vérité, alors, usée 'lu'on la croit, elle tire de son antiquité même des forces ca pables de vaincre tous les mondes ; elle ouvre ses trésors; elle y ceint l'épée qui tua ses apôtres, les chaînes où furent meurtris les reins des jeunes filles mortes pour Dieu ; elle met à son cou les os des enfants qui , déchirés sur les chevalets , ont ri des proconsuls et des empereurs; elle prend le bâton qui assommait ses fidèles par milliers, et, ainsi parée, elle attend debout sur la place publique, sachant que Dieu est derrière elle, et que tout est sauvé quand tout est perdu. Quoi que fassent donc les hommes , la vérité ne fait que changer de gloire; elle quitte une couronne pour en prendre une autre , et, d'or ou de fer, cette couronne est toujours maîtresse.
Or, tel le sort de la vérité, tel le sort de la papauté qui en est l'organe. Il ne dépend pas d'un pape de choisir son mode de puissance, pas plus qu'il ne dépend de lui de choisir son heure ; mais toujours il dispose d'une puissance, s'il est digne de son rang. Benoît XIII, élu en 1724, ne pouvait pas, comme Innocent V , jouer le rôle de médiateur entre les républiques d'Italie; ni, comme Benoît XI, donner la paix à la France ; ni, comme saint Pie V, gagner
la bataille de Lépante; il ne pouvait pas davantage souffrir la prison et l'exil comme ses futurs successeurs Pie VI et Pie VII : son jour avait été marqué entre les deux époques, et il fut tout ce qu'un pape devait être au xviii® siècle, un homme de bien , un saint. Issu de l'illustre famille des Gravina-Orsini , il quitta le monde dès sa première jeunesse, donna toute sa vie l'exemple d'une simplicité qui couvrait d'un voile aimable ses autres vertus : et lorsque enfin la tiare tomba d'elle-même sur son front, il se plut à la cacher souvent aux regards , allant à pied visiter les églises et les hôpitaux de Rome , et préférant aux traditions solennelles de la cour apostolique les inspirations d'un cœur parfaitement digne d'avoir échangé autrefois le palais de ses pères contre la cellule du Frère Prêcheur.
Dans ces quatre papes dominicains reluit le caractère de l'ordre entier. Chacun d'eux répondit à son temps par un côté flexible, sans que le tact de leur siècle leur ôtât rien du courage militant qui fut toujours dans la nature dominicaine, et qui a fait de sa longue histoire une ligne droite. Rien ne ressemble plus au génie français que le génie dominicain. C'est pourquoi, dans la liste des maîtres généraux que j*ai sous les yeux, et qui ne va que jusqu'en 1720, sur soixante maîtres généraux, dix- sept ont été Français , c'est-à-dire presque le tiers : aucun autre ordre ayant son centre à Rome ne présente ce phénomène.
Mais tous les ordres religieux, quels que soient îeur caractère particulier, leur origine, leur but et
leurs moyens, doivent se rencontrer dans un point commun , qui est la sainteté. Là est le confluent de tout ce qui fut atteint du souffle de Dieu. Là se rejoignent tous ceux qui donnèrent à Dieu et aux hommes leur vie , quelle qu'ait été le forme de la donation : les vierges sans tache; les mères chrétiennes; les apôtres, les docteurs, les martyrs de la vérité; l'ouvrier gagnant son pain dans un travail vulgaire en soi, mais élevé par l'intention; le soldat tombé avec le sentiment de la justice ; le criminel transformant son supplice en immolation volontaire par le repentir ; le religieux ceint de la corde de saint François ou du cilice de saint Bruno, pourvu qu'il y ait en dessous une chair dévouée; tout corps et toute âme enfin qui n'a pas vécu pour soi , mais pour Dieu dans les hommes, et pour les hommes en Dieu. La sainteté, lien de tous les êtres moraux , n'est que le dévouement puisé à sa source la plus haute. C'est pour cela que le sacrifice est l'action religieuse par excellence, et que la croix, symbole présent et futur du christianisme, paraîtra au dernier jour pour juger les vivants et les morts. Quiconque pourra être mesuré à la taifle de la croix sera sauvé; quiconque n'aura rien dans ses membres et son cœur qui s'adapte à la croix sera perdu : les uns iront au royaume de l'amour, les autres au royaume de l'égoïsme. Ici-bas, ces deux royaumes sont mêlés. L'Église, foyer de l'amour, et le monde, foyer de l'égoïsmo, se pénètrent et se repoussent sans cesse, et dans ce combat inépuisable les ordres religieux sont le fort le plus extrême de l'Église pour vaincre le
monde à force de dévouement , et par conséquent de sainteté. Or tout ce qui précède a fait voir si l'ordre de Saint-Dominique avait accompli sa lâche en ce genre. De siècle en siècle il a grossi d'une foule de noms la liste vénérable des hommes que la voix des peuples et celle de l'Église ont proclamés, dès cette terre, les concitoyens du ciel. Chaque jour, en mille lieux, le pauvre croise ses mains fatiguées sur le balustre qui entoure lâchasse ou l'image de quelque Frère Prêcheur, et repose son âme dans le souvenir populaire d'une créature qui préféra la pauvreté à tous les biens. Laissons à la garde de ceux qui les savent et les invoquent ces noms révérés , et terminons celte légère esquisse d'un ordre immense par réloge qu'en faisait, au xiv<^ siècle, un des plus grands poêles chrétiens, le chantre indépendant de la Divine Comédie :
« En celte parlie du monde d'où le Zéphire part, et vient ouvrir les feuilles nouvelles de l'Europe ;
« Non loin du bruit des flots qui cachent le soleil à tout homme derrière leur immensité ;
(( Est assise la fortunée Calaroga , sous la prolection du grand écu où le lion domine la Tour , et la Tour le Lion.
« Là naquit l'amoureux serviteur de Dieu , le saint champion de la foi chrétienne, doux aux siens et rude aux ennemis.
({ A peine était créée son âme, que , remplie d'une vive verlu , elle fil prophétiser sa mère.
a Lorsqu'au sacré baplême la foi et lui se fîan-
— Id5 —
cèrent ensemble , et promirent de se sauver l'un par l'autre ,
« La marraine qui donnait pour lui le consentement , vit en songe le fruit merveilleux qui devait sortir de lui et de ses héritiers.
« Et, pour que son nom répondît à sa nature, un ange vint le nommer du nom même du Seigneur, auquel il était tout entier.
« Il fut appelé Dominique : et c'est de lui que je parle comme du jardinier choisi par le Christ pour l'aider dans son jardin.
« Bien parut -il qu'il était l'envoyé et l'ami du Christ, puisque son premier amour fut pour le premier conseil que donne le Christ.
« Souvent sa nourrice le trouva couché par terre , silencieux et éveillé , comme s'il eût dit : Je suis venu pour cela.
« Oh! vraiment heureux son père! Oh! vraiment .pleine de grâce sa mère! comme le dit leur nom même de Félix et de Jeanne.
« En peu de temps, non pour le vain amour du monde, mais par amour de la manne véritable ,
« Il devint grand docteur, et se mit à travailler la vigne qui blanchit et se dessèche lorsque le vigneron n'est pas digne d'elle.
« Et il ne demanda pas un siège suprême , meilleur autrefois aux pauvres chrétiens qu'il ne l'est aujourd'hui (non par la faute du siège, mais de celui qui est assis dessus).
« Il ne demanda pas de donner moins au lieu de
donner plus, ni le premier bénéQce vacant, ni les dîmes qui appartiennent aux pauvres de Dieu ;
« Mais seulement la liberté de combattre pout l'Évangile contre les erreurs du monde (1). »
Ainsi débordait de l'âme mélancolique et forte du Dante l'admiration que lui avait inspirée l'ordre de Samt- Dominique. Ce proscrit dont la plume n'a épargné aucune grandeur coupable, traita toujours les Frères Prêcheurs et les Frères Mineurs comme les héros de son siècle; et sa pensée, après avoir fait tristement le tour du monde dans les longs jours de l'exil , revenait à eux avec le difficile plaisir de pouvoir respecter. Tels furent aussi les sentiments des plus grands hommes du moyen âge. L'apparition simultanée de saint Dominique et de saint François fit sur tous ceux qui jouaient alors un rôle dans les affaires du monde l'effet d'un miracle de la Providence , et le tressaillement unanime qu'ils en eurent est un éloge que les siècles nouveaux n'infirmeront jamais. C'est aux contemporains à juger les choses et les hommes de leur temps. C'est à ceux qui ont mangé le même pain à savoir ce qu'il valait : et de même que l'avenir ne comprendra pas les idées les plus généreuses d'aujourd'hui, accordons au passé d'avoir connu ceux qui lui firent du bien et ceux qui lui firent du mal. Le malade retourné à gauche demande ensuite qu'on le retourne à droite ; mais en bénissant la seconde main qui le touche à son gré , il ne doit pas maudire la première : toutes les deux sont sacrées.
(1) Il Paradisn, chap. xii.