‹ MélangesChapitre 22 sur 46 · IX · texte numérisé non relu

IX

substance et de son prix , se déroule entre les doigts de l'artiste et y reçoit l'alliage de son génie. Cet alliage, il est vrai, quand il est appliqué à l'Écriture, est un alliage humain , l'empreinte d'un art moins parfait que celui de Dieu. Cependant, à cause de l'alliance entre Dieu et l'homme par la grâce, nous pouvons parler la parole de Dieu sans la profaner, et ce que nous y mêlons de notre âme est un attrait qui la rapproche heureusement de notre infirmité. Quand, par exemple, vous lisez l'Écriture dans Bossuet, quelle majesté, quelle force, quelle lumière n'en jaillit pas à vos yeux ! Le mot qui vous eût laissé froid vous remue; c'est un prophète expliquant un prophète. La foi est ravie sans être abaissée , et c'est notre faiblesse même qui est ici le char où nous montons vers Dieu.

11 y a peu d'années , les Martyrs de M. de Chateaubriand me tombèrent sous la main ; je ne les avais pas lus depuis ma première jeunesse. 11 me prit fantaisie d'éprouver l'impression que j'en ressentirais, et si l'âge aurait affaibli en moi les échos de cette poésie qui m'avait autrefois transporté. A peine eus-je ouvert le livre et laissé mon cœur à sa merci , que les larmes me vinrent aux yeux avec une abondance qui ne m'était pas ordinaire, et, rappelant mes souvenirs sous le charme de cette émotion, je compris que je n'étais plus le même homme , et que , loin d'avoir perdu de ma tendresse littéraire , elle avait gagné en profondeur et en vivacité. Ce n'était pas seule aient làge qui l'avait

mûrie; un nouvel élément l'avait transfigurée : j'étais chrélien. Les Martyrs , qui n'avaient parlé qu'à mon imagination et à mon goût de jeune homme, leur parlaient encore sans cloute; mais ils trouvaient dans ma foi un second abîme ouvert à côté de l'autre, et c'était le mélange de deux mondes, le divin et l'humain, qui, tombant à la fois dans mon âme, l'avait saisie sous l'étreinte d'une double éloquence , celle de l'homme et celle de Dieu. Aucun écrivain , avant M. de Chateaubriand, n'avait eu cet art au même degré. Saint Jérôme, le plus passionné des Pères, avait bien retenu de l'antiquité profane et des ardeurs de sa jeunesse un accent qui retentissait dans son style; mais, pénétré de Jésus-Christ jusqu'à la moelle des os, le saint diminuait enJui les restes du poëte et du voyageur. Il se frappait la poitrine au souvenir de l'ancien Jérôme, et ce qui s'en entendait encore n'était plus que le cri du lion affaibli par l'immensité du désert. En M. de Chateaubriand l'homme avait survécu. Comme le solitaire de Bethléhem , il avait assisté aux révolutions des empires, il avait vu tomber Versailles et persécuter le christianisme ; comme lui , victime d'une mélancolie native que les événements du monde avaient nourrie, il avait cherché dans de lointains exils le remède de ses douloureuses contemplations ; la foi lui était venue de ses larmes, et, purifiant tout à coup son génie jusque-là sans règle , elle lui avait inspiré, sur les ruines de 1 Église et de la monarchie, les premières pages qui eussent consolé le sang des martyrs et les tombes de Saint -Denis.

Mais, si chrétien qu'il fût, l'homme était demeuré; il se remuait tout vivant dans la magie de son style, et jamais le christianisme n'avait eu pour prophète une âme où le monde eût tant d'éclat et Jésus-Christ tant de grandeur. Jusque dans ses traits M. de Chateaubriand portait cet illustre combat de sa destinée contre elle-même. Il y avait dans sa tête la majesté pensive de la foi, les rayons de la gloire et ceux de la solitude, mais non pas toute la paix du chrétien qui depuis longtemps s'est assis au Calvaire en l'ace de la Croix. Dieu nous l'avait donné aux confins de deux siècles, l'un corrompu par l'infidélité, l'autre qui devait essayer de se reprendre aux choses divines, et sa muse avait reçu le même jour, pour mieux nous charmer, la langue d'Orphée et celle de David.

Ainsi en est- il plus ou moins, mon cher Emmanuel , de tous les interprètes de l'Écriture. Leur mission est de nous en adoucir la divinité, comme on verse dans une eau précieuse par elle-même une goutte d'un parfum trop puissant pour être respiré par nos faibles organes. Les catholiques sont accoutumés à ces ménagements de la bonté de Dieu. Ils ne croient pas déchoir en lisant les Pères et les docteurs de l'Église, en écoutant la voix de leurs pasteurs ou l'éloquence qui perpétue dans la chaire évangélique les traditions de l'apostolat. Ils sont persuadés que tout est vivant dans l'œuvre de Jésus-Christ, et que l'Écriture elle-même, en passant de l'airain qui la garde aux lèvres qui la répandent , ne perd pas sa nature ni son efficacité. Cependant

n'en concluez pas que sa lecture directe soit inutile au chrétien qui s'y applique. Elle ne lui est pas nécessaire ; mais elle lui est profitable. C'est la pensée de tous les Pères de l'Église; et je tiens, en suivant leurs traces, à vous ouvrir ce chemin, l'un des plus consolants par où l'âme puisse s'élever vers Dieu.

Quoi que fassent, en effet, les prédicateurs de la parole divine ou les docteurs de la science chrétienne, ils ne nous dispensent l'Écriture que goutte à goutte , dans un ordre brisé par le cadre de leurs discours ou l'objet de leurs travaux, et, tout en recueillant de leur exposition la doctrine céleste, elle n'a plus, sous cette forme, la suite lumineuse et progressive que l'Esprit de Dieu lui a faite dans le cours des temps. Le pain est rompu, il est vivant, il est distribué à tous les besoins dans la proportion de toutes les forces ; mais son architecture a disparu par le succès même de la charité. Si, au contraire, lentement instruits par l'Église, pénétrés de son souffle vivifiant, nous entrons avec un cœur docile dans le monument même de la vérité tel que Dieu l'a construit, nous rencontrerons bien des ombres dans les profondeurs, des passages où il faudra courber la tête, des sublimités où notre intelligence sera sur le point de faillir; mais, soutenus par l'Église elle-même, notre compagne inviolable, nous marcherons de clartés en clartés sous le firmament de la sainte parole, nous jouant avec elle dans les plans découverts de l'éternité , admirant de proche en proche Jésus- Christ qui s'avance, l'attendant avec

les palrîarcbes , le regardant venir avec les prophètes, le saluant sur la harpe des psaumes, jusqu'à ce qu'enfin, au seuil du second temple, il nous apparaisse tout chargé de sa gloire et de sa mort, victime prédestinée de la réconciliation des âmes , et souveraine explication de tout ce qui est par touX ce qui fut. Cette vision de Jésus- Christ ne remplit pas seule le long tissu des saints livres ; elle s'y entrelace aux grands événements du monde. Le chrétien les y voit sous la main de la Providence, conduits par des lois de justice et de bonté. Il dém.êle à cette lumière la succession des empires, l'avènement et la chute des races fameuses. Il coruprend que le hasard n'est rien, ni la fatalité non plus, mais que tout marche sous la double impulsion de la liberté de l'homme et de la sagesse de Dieu. Cette vue de Thistoire dans la vérité de ses causes le ravit. Il y puise un entendement de la vie qu'aucune expérience ne lui donnerait, parce que l'expérience ne révèle que l'homme , tandis que l'Écriture révèle à la fois Dieu dans l'homme et l'homme en Dieu. Cette révélation ne se fait pas seulement sentir aux grands moments de la Bible; elle est partout. Dieu ne s'absente jamais de son œuvre. Il est au champ de Booz, derrière la fille de Noémi, comme il est à Babylone au festin de Balthazar. Il s'assied sous la tente d'Abraham, voyageur fatigué du chemin, comme il se repose au sommet du Sinaï dans les foudres qui annoncent sa présence. Il assiste Joseph dans sa prison, comme il couronne Daniel dans la captivité. Les moindres détails de la famille ou du dé-

sert, les noms, les lieux, les choses, tout est plein de lui, et c'est dans une route de quarante siècles , de l'Éden au Calvaire, de la justice perdue à la justice recouvrée, qu'on suit de la sorte et pas à pas tous les mouvements de sa tendresse et tous ceux de sa force. Qui pourrait revenir insensible d'un si profond pèlerinage? Qui pourrait, conduit par la foi sur de telles traces , ne pas rentrer meilleur au foyer de sa propre vie? La Bible est tout à la fois le drame de nos destinées , l'histoire primitive du genre humain , la philosophie des saints, la législation d'un peuple élu et gouverné par Dieu ; elle est dans une providence de quatre mille ans la préparation et le germe de tout l'avenir de l'humanité ; elle est le dépôt des vérités qui lui sont nécessaires , la charte de ses droits , le trésor de ses espérances , l'abîme de ses consolations, la bouche de Dieu sur son cœur ; elle est enfin le Christ Fils de Dieu , qui l'a sauvé.

Et si l'humanité l'ignorait, Emmanuel; si, pervertie par les bienfaits mêmes de ce livre, qui l'ont élevée si haut, elle venait à le méconnaître dans l'orgueil d'une grandeur qu'elle y a puisée, nous, chrétiens des derniers âges, quel ne devrait pas être notre culte pour ce monument éternel de la grâce qui nous a choisis et de la vérité qui nous a faits? Comment en délaisserions -nous les pages dans la froide poussière d'une inactive adoration ? Sans doute elles vous coûteront de la peine, je vous l'ai dit; mais cette peine elle-même est encore un don; car, parmi les avantages attachés à l'étude directe

des Écritures, il faut compter l'appropriation lente et personnelle que nous nous faisons de leur substance. Lorsque nous en lisons le texte dans les docteurs, ou que nous en écoutons la voix dans la chaire de nos temples, c'est la pensée d'autrui qui dirige la nôtre, et qui, en nous épargnant tout travail, ne creuse pas toujours assez avant dans notre âme le sillon de l'Esprit-Saint. Mais si, au contraire, placés en présence de la lettre elle-même comme en présence d'un or inculte , nous y appliquons avec ferveur toutes les forces de notre entendement et toutes les énergies de notre foi, il se crée peu à peu entre le livre et nous un mystère de transsubstantiation. Notre âme entre dans chaque mot; et chaque mot , pesé au poids d'une conscience qui adore , pénètre notre âme , l'éclairé , l'échaufîe , l'émeut , la ravit , lui donne Dieu dans une suave onction. Qu'importe le temps? qu'importent les sueurs? Je ne vous presse pas d'aller vite, et Jésus -Christ ne vous presse pas non plus. Il attend sans peine Fhomme après que l'homme a mis quarante siècles à l'attendre. Il faudra même vous résoudre à passer des choses que vous n'entendrez pas tout d'abord ; c'est le conseil que vous donne V Imitation. « La curiosité, dit- elle, nous arrête souvent dans la lecture des saints livres , parce que nous voulons comprendre et discuter là où il faudrait passer simplement (1). » A la longue, cependant, et en vous aidant d'ailleurs quelquefois d'un commentaire ou

(1) Liv. l,ii.

d'un conseil , votre esprit se formera au style dt Dieu , comme aussi à la grammaire abrupte et quelquefois barbare de saint Jérôme. Vous prendrez goût à ce divin banquet; vous vous y assoirez tous les jours non pas de longues heures, je ne vous le demande pas, mais quelques instants, le matin, lorsque le fardeau de la veille aura été enlevé de votre cœur par le repos, et que celui du jour n'aura pas encore courbé votre esprit. Vous ferez de ce lever dans la parole de Dieu l'aurore bien -aimée de tous vos travaux. Elle les colorera d'un reflet du ciel ; elle y fera descendre comme un baume la rosée qui tombe des saintes régions. Vous vous direz, en fermant le livre après avoir lu, ce que Jésus -Christ disait à saint Pierre sur les flots du lac de Galilée : Duc in alium, avance-toi maintenant dans la haute mer.

Ce moment du réveil dans l'ombre ou la clarté du matin, selon les saisons, est un moment sacré. L'âme qui n'en connaît pas le prix ne s'initiera jamais bien avant aux voies du Dieu qui a réglé le cours des astres en même temps que la vie de l'homme, et fait de l'une et de l'autre une harmonie calculée. Le mépris de cette harmonie, funeste à la santé et au travail, l'est bien davantage encore à la piété. L'homme qui prolonge son sommeil au delà du matin, parce qu'il a prolongé sa veille au delà d'une juste nuit, trouve à son chevet le bruit et les affaires du monde. Il est saisi par leur éclat tumultueux, et cherche en vain pour Dieu l'heure tranquille qu'il a perdue par sa faute. Il ne trouve que des devoirs qui

se précipitent, des ennuis qui s'appellent, l'oubli de son âme elle silence de la vérité. Aussi était-ce, aux temps plus chrétiens que le nôtre, une maxime de toutes les familles fortes et de tous les esprits vigoureux, de se coucher de bonne heure pour se lever da même ; et lorsque je quittai ma province , à l'âge de vingt ans, pour venir à Paris, un homme éminent qui s'intéressait à ma jeunesse me dit cette parole , qui m'est toujours demeurée présente : « Si vous voulez être tout ce que Dieu demande de vous et vivre autant que le comporte votre nature, ne veillez jamais au delà de dix heures du soir. » Aujourd'hui, par une aberration commune , mais sévèrement punie, on veut unir au prestige des travaux sérieux la jouissance des plaisirs vulgaires. On est homme du monde par delà minuit, et l'on se réveille écrivain, savant, magistrat, ministre même, en attendant que la nature, accai)lée de ce double fardeau, se venge du génie lui-même par un idiotisme qui attriste l'admiration , et que l'antiquité n'avait pas connu.

Vous, mon cher Emmanuel, quelle que soit votre carrière, vous permît- elle d'être moins ménager de vos nuits, respectez - en la prédestination divine. Suivez , dans votre sommeil comme dans tous vos actes, l'ordre sacré de la nature. Ce n'est pas en vain que vous en violerez la majesté; ce n'est pas en vain non plus que vous honorerez dans ses lois la main qui les a tracées, et qui, en créant l'univers pour l'homme, a mis partout dans son œuvre un bienfait pour qui la vénère, un châtiment pour qui

la profane. Le matin est le réveil du monde , qu'il soit aussi le vôtre. Consacrez -en l'aube virginale à la méditation de celte aube plus splendide encore et plus pure , qui est la parole de Dieu. L'une est la lumière de vos yeux , l'autre est celle de votre cœur; que toutes les deux se lèvent en même temps sur vous pour éclairer votre vie. La sortie du sommeil est comme la sortie du tombeau, et quand Jésus- Christ s'élança du sien, au jour de sa résurrection, ce fut un ange qui renversa la pierre du sépulcre.

Mais dans quel ordre lirez-vous l'Écriture sainte? Sera-ce au hasard, selon que l'instinct vous guidera, ou bien d'après une pensée directrice? Le hasard n'étant que l'abandon de soi-même à Tinconnu, vous ne pouvez vous fier à lui dans une affaire aussi sérieuse que celle de communiquer avec Dieu par sa parole. Vous suivrez donc un ordre préconçu; quel scra-t-il ?

L'Ecriture, comme une haute montagne qui serait le phare du monde, se partage en deux versants , le versant de l'antiquité et celui des temps modernes, l'un qui regarde l'occident, et l'autre l'orient de l'humanité. Tous les deux portent le nom de Testament, parce que tous les deux renferment le témoignage de Dieu et la charte de son alliance avec l'homme; mais, par le côté qui regarde la préparation de cette alliance, le testament divin prend !e nom &' ancien; par le côté qui en regarde la consommation , il prend le nom de nouveau. L'un et l'autre, considérés dans leur distribution intérieure , se composent des mêmes éléments : l'histoire qui dit le

passé, la prophétie qui dit l'avenir, la théologie qui unit le passé à l'avenir, dans le sein de l'élernelle vérité.

Or, entre ces deux perspectives, dont l'une vous reporte à des temps qui ne furent qu'un préambule, l'autre à des temps qui durent encore et qui ne finiront qu'avec le monde, je n'hésite pas un instant. Vous êtes né sous Jésus -Christ; son siècle est le vôtre , sa lumière a éclairé toute lumière , et , de même que ceux qui furent avant lui le regardaient venir, ceux qui sont après lui doivent le regarder venu. Après comme avant, il est le point unique où le ciel et la terre se rencontrent. Sans doute les chrétiens de l'ancien Testament passaient au delà du Christ pour contempler dans la suite des choses l'admirable effet de sa mission; mais ce second regard n'était que le prolongement du premier. Ils voyaient d'abord Jésus -Christ, et, cette vision satisfaite, ils adoraient en elle l'avenir mystérieux du genre humain régénéré. Nous aussi, chrétiens du nouveau Testament, nous pouvons bien considérer au delà du Christ les institutions et les événements qui en ont préparé la venue ; mais c'est en traversant sa personne qu'il nous faut atteindre ce passé où il ne régnait pas encore, et qui n'était qu'un crépuscule et une ébauche de son apparition au milieu de nous. Notre premier regard tombe sur lui naturellement ; il est l'objet cherché avant tous les outres, la splendeur qui rejaillit sur les siècles incomplets, comme elle illumine les siècles de perfection.

Vous commencerez donc par l'Évangile, qui est Jésus- Christ vivant. Là, dans sa chair, expression de son âme et voile transparent de sa divinité, vous le verrez lui-riieme. Ce n'est point Moïse, ni David, ni le prophète Isaïe, si grands qu'ils soient, qui vous parleront de lui ; c'est sa propre bouche qui vous dira sa pensée, ses regards qui vous diront son amour, sa main qui pressera la vôtre pour vous encourager en vous bénissant. Vous le verrez naître dans le silence d'une nuit, sur la paille d'une étable, et vous lui apporterez avec d'humbles bergers les prémices de l'adoration du genre humain. L'Orient, terre antique des ressouvenirs, enverra visiter son berceau, et, dès cet éveil d'une gloire qui doit remplir le monde, le sang innocent coulera pour l'étouffer. Une terre impure recevra dans l'exil l'enfant qui purifiera tout et fera de l'univers une seule patrie. Vous reviendrez avec lui au toit de ses ancêtres, non plus le palais de David, dont il est le dernier fils, mais l'obscure maison d'un artisan qui vit de ses mains, et là vous admirerez celte enfance, objet de tant de présages et ensevelie dans de si simples vertus. Vous retiendrez votre souffle pour entendre le sien, et l'histoire, muette tout exprès, ne vous apportera qu'un mot ou deux, mots énigmatiques qu'une mère alarmée pèse dans le sanctuaire de son inaltérable virginité. Sion enfin s'émeut, la Judée se trouble; toutes les douleurs accourent au-devant de Celui qu'elles attendaient; Jean le baptise, le peuple l'écoute, les docteurs le haïssent et le persécutent, les pêcheurs quittent leurs barques pour le suivre,

et la parole de Dieu, s'échappant de sa source à toute heure, court du tombeau des âmes au tombeau des corps pour rappeler partout la vie. L'homme voit ce qu'il n'avait jamais vu, la souveraine bonté dans la souveraine puissance , et la plus haute lumière dans la plus populaire simplicité. L'Évangile est au monde, immorlel désormais, plus profond que les sages , plus pur que les vierges , plus fort que les rois , encore inconnu de Rome, où sera son trône, et déjà maître du temps qui ne l'a .pas consacré.

Oh! qu'écrirai-je de l'Évangile, puisque l'Évangile est écrit ! Ouvrez -le, vous qu'il a fait mon fils, et, après y avoir imprimé vos lèvres rassurées, livrez -vous à lui comme à l'àme de votre mère. Votre mère venait de Dieu , et elle vous aimait ; lÉvangile aussi vient de Dieu, et c'est le seul livre qui ait reçu le don d'aimer. Par un prodige aussi admirable que lui-même, quatre hommes l'ont écrit sous l'inspiration de Celui qui l'avait parlé , et, malgré la diiïérence personnelle de leur caractère et de leur génie , on retrouve en tous quatre le même naturel sublime et simple, le même accent, la même vérité, le même amour et le même Dieu. C'est toujours l'Évangile, parce que c'est toujours Jésus-Christ.

Après l'Évangile viennent les actes de ses premiers disciples, de ceux qui avaient entendu et vu ie Sauveur. Je ne vous le cache pas , les Actes des Apôlres m'émeuvent plus que l'Évangile. En celuici tout est trop divin , si l'on peut parler de la

sorte; en ceux-là l'homme paraît; mais en quel moment et sous quel souffle ! Jésus-Christ vient de quitter la terre, y laissant des traces inefl'açables de son passnge, y laissant quelques amis de son choix avec lesquels il a vécu, qui l'ont touché dans sa chair comme un homme, et l'ont cependant adoré comme un Dieu. Les voilà seuls, en face de l'univers, qui ne croit rien de ce qu'ils croient, qui n'en sait même rien encore, et qu'ils doivent convertir à leur foi du pied de la croix qui a vu périr leur maître. Y eut-il jamais pour des hommes un semblable moment? Et quels hommes? des artisans, des pêcheurs. Ils vont dire au monde les premières paroles de la prédication chrétienne; ils vont faire dans les âmes, après la leur, les premiers miracles de la toute-puissance apostohque, et tracer dans la corruption du siècle les premiers linéaments de ces mœurs où la charité s'enflammera des glaces de Ja pureté. Toutes les origines et toute l'éloquence du christianisme sont dans ces courtes pages où saint Paul , qui n'avait pas vu le Christ et qui le persécutait, se lève à côté de saint Pierre; désor* mais inséparable de lui, moins grand par l'autorité, plus éclatant par la parole, égaux tous les deux en trois choses, leur amour, leur supplice et leur tombeau.

Là, entre ces deux hommes, vous verrez apparaître toutes les scènes de Tanliquité chrétienne: la communauté des âmes et des biens, la fraternité, l'apostolat, la hiérarchie, l'esprit de secte déjà naissant, la vindicte de l'excommunication, le premier

concile avec le premier oracle de l'infaillibilité, la foi donnée aux gentils contre l'attente universelle et à la surprise des apôtres eux-mêmes, les flammes de l'Esprit- Saint tombant avec le don des langues sur quiconque croit et adore , tout l'ordre intérieur enfm de l'Église manifesté au dehors par des signes sensibles, et ce qui s'accomplira secrètement dans toute la suite des siècles , accompli ouvertement à la face de trois mondes, le monde juif, le monde grec et le monde romain. C'est à Jérusalem qu'a commencé ce drame surnaturel ; c'est à Rome qu'il se termine, après avoir passé par Antioche, Athènes et Corinthe. Saint Paul, tout chargé de chaînes, apporte aux Romains la liberté de l'univers , et le bruit de ses pas dans la capitale future du christianisme est la dernière parole qu'on entende de lui.

Que d'heures, mon cher Emmanuel, que d'années il vous faudra donner à cette lecture de l'Évangile et des Actes ! Je ne vous les nombre pas ni ne vous les détermine; mais vous vous garderez d'aller plus loin avant que cette image de Jésus-Christ et de ses apôtres ait pris de votre cœur une imm^ortelle possession.

Que ferez- vous alors? Dois-je prévoir le temps où l'Évangile aura pénétré dans l'intime familiarité de tout volrc être, et vous tracer d'avance les étapes de votre itinéraire dans la longue suite des Écritures? Je le crois préférable pour ne pas rompre l'unité de ces lettres, et parce que de brèves indications me suffiront d ailleurs pour vous guider au delà du point où nous sommes parvenus.

Peut-êlre attendez-vous qu'après l'Évangile et les Actes, qui composent la partie historique du Nouveau Testament, je vais vous introduire sans intermédiaire dans sa partie théologique , c'està-dire dans les Épîtres des apôtres, et particulièrement de l'apôtre saint Paul. Cet ordre semblerait naturel ; mais il vous précipiterait trop tôt dans les profondeurs du dogme chrétien. J'aime mieux vous y conduire avec plus de lenteur pour vous y conduire avec plus de sûreté. C'est pourquoi je vous ramène de mille ans en arrière et de Jésus- Christ à David, son plus illustre aïeul. David n'est pas seulement prophète, il est le prince de la prière et le théologien de l'Ancien Testament. C'est avec ses psaumes que prie l'Église universelle , et elle trouve dans cette prière, outre la tendresse du cœur et la magnificence de la poésie, les enseignements d'une foi qui a tout su du Dieu de la création, et tout prévu du Dieu de la rédemption. Le Psautier était le manuel de la piété de nos pères; on le voyait sur la table du pauvre comme sur le prie -Dieu des rois. Il est encore aujourd'hui, dans la main du prêtre, le trésor où il puise les aspirations qui le conduisent à l'autel, l'arche qui l'accompagne aux périls du monde, comme au désert de la méditation. Nul autre que David n'a mieux prié; nul autre, préparé par plus de malheurs et plus de gloire, par plus de vicissitudes et plus de paix, n'a mieux chanté la foi de tous les âges , et mieux pleuré les fautes de tous les hommes. Il est le père de l'harmonie surnaturelle, le musicien de Téternité dans les tristesses du

temps , et sa voix se prête à qui la veut pour gémir, pour invoquer, pour intercéder, pour louer, pour adorer. Empruntez -la, Emmanuel, vous si jeune encore dans la prière, si nouveau dans les élans de l'âme vers Dieu ; empruntez cette voix dont l'Église a fait la sienne, et qui, depuis trois mille ans, porte aux anges les soupirs et la joie des saints. Que votre psautier vous accompagne partout comme un ami fidèle. En quelque situation que la Providence vous jette, David vous y a précédé. Serez -vous pauvre? David fut berger. Serez- vous soldat ou capitaine? David a vécu dans les camps, et son heureuse épée a dicté la victoire dans la guerre civile et dans la guerre étrangère. Serezvous l'hôte d'un palais , l'ami des rois? David a pratiqué les cours, il en a connu les ingratitudes. Serez-vous trahi, persécuté? David le fut avant vous , il erra longtemps dans l'exil, incertain de son sort. Aurez-vous le bonheur de rencontrer une âme qui se donne à la vôtre? David aima Jonathas et fut aimé de lui. La rivalité de leur destinée ne sépara point leurs cœurs, et le fils de Saûl, enveloppé dans la réprobation de son père, perdit le trône et la vie sans perdre l'amitié. Serez-vous fidèle à Dieu? David le fut. Serez-vous pécheur? David le fut. Les revers vous précipiteront-ils du faîte de la fortune aux extrémités de la misère? David s'enfuit devant la trahison d'un fils, et la fortune ne lui revint que sur le cadavre de l'enfant qu'il voulait sauver. Il n'y a pas dans la vie de l'homme un péril, une joie, une amertume, un abattement,

une ardeur, pas un nuage et pas un soleil qui ne soient en David, et que sa harpe n'émeuve pour en faire un don de Dieu et un souffle d'immortalité.

C'est donc lui qui vous recevra des mains de l'Evangile pour vous conduire à saint Paul. Saint Paul est le théologien du Nouveau Testament et le dernier degré de la profondeur dans les choses divines. Venu après Jésus -Christ, quand la révélation de tous les mystères était consommée, homme de science avant d'être l'homme de Dieu, il a porté dans les abîmes de l'incarnation et de la rédemption une lumière si énergique , qu'elle éblouit d'abord, et une intrépidité de foi dont l'expression abrupte cause une sorte de vertige à l'entendement qui n'y est pas préparé. Saint Paul a une langue à lui , un^ sorte de grec tout trempé d'hébraïsme , des tours brusques, hardis, brefs, quelque chose qui semblerait un mépris de la clarté du style, parce qu'une clarté supérieure inonde sa pensée et lui paraît suffire à se faire voir elle-même. Insouciant de l'éloquence comme de la lumière, il rebute d'abord l'âme qui vient à ses pieds ; mais , quand on a la clef de son langage, et qu'une fois, à force de le relire, on s'esl élevé peu à peu à l'entendre, on tombe dans l'enivrement de l'admiration. Tous les coups de sa foudre ébranlent et saisissent; il n'y a plus rien audessus de lui, pas même David , le poêle de Jehovah. pas môme saint Jean l'aigle de Dieu; s'il n'a pas la lyre du premier ni le coup d'aile du second , il a sous lui rOcéan tout entier de la vén é et co calme

des flots qui se taisent. David a vu Jésus-Christ du haut de la montagne de Sien, saint Jean a reposé sur sa poitrine dans un banquet; pour saint Paul, c'est à cheval, le corps en sueur, l'œil enflammé, le cœur tout rempli des haines de la persécution, qu'il a vu le Sauveur du monde, et que, renversé à terre sous l'éperon de sa grâce , il lui a dit cette parole de paix : Seigneur , que voulez-vous que je fasse?

Saint Paul étudié et goûté, mon cher Emmanuel, les Écritures sont à vous. Vous les ouvrirez à la première page, et vous les lirez à votre aise dans l'ordre où la tradition de l'Église en a placé les livres. Vous arriverez ainsi à TApocalypse de saint Jean, qui est la prophétie du Nouveau Testament et de tout l'avenir de l'Église sur la terre. Je ne vous en dis rien. Saint Jean, dans cette vision fameuse, a vu tomber la Rome idolâtre, les monarchies chrétiennes se former des débris de l'empire romain , une puissance opposée au règne du Christ s'établir dans le monde, des chutes et des erreurs se succéder, et enfin s'ouvrir à la fin des temps la dernière et la plus formidable des persécutions , dont l'Église triomphera par le second avènement du Christ. Prise dans son ensemble, cette prophétie est d'une extrême clarté ; mais dans ses détails elle échappe aux efforts qui veulent la suivre pas à pas et en appliquer les scènes aux événements accomplis. Ce travail plus ou moins ingrat n'aura de succès qu'aux derniers jours, lorsque, la destinée de l'Église touchant à son terme, l'œil de nos descendants remon-

tera d'époque en époque le cours de tous nos malheurs et de toutes nos vertus. Jusque-là l'ombre entravera la lumière, et ce ne doit pas être un regret pour ceux qui vivent comme nous entre le passé et l'avenir de la foi, sous la splendeur des deux Testaments.

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