IX
Dieu n'y est pas , puisque le Fils se plaint que son Père l'ait abandonné. L'ange du jardin des Oliviers n'y est pas non plus, et quand le Crucifié laisse échapper ces mots : J'ai soif , ce n'est pas la main invisible d'un esprit pur qui lui présente la coupe. Rien du ciel n'apparaît encore. L'air est calme; le soleil brille dans les splendeurs de l'Orient; la montagne de Sion ne gémit point; le temple est en paix, et le voile qui couvre le Saint des saints n'est pas ému : c'est l'heure du monde, et le monde est présent. Voilà les bourreaux qui onl achevé leur travail et qui se reposent; à côté d'eux les pharisiens, qui n'ont pas achevé le teiir, et qui regardent avec insulte celui qui a révélé Fhypocrisie de leurs vertus; plus loin , la garde romaine et le centurion qui la commande, l'œil fixe, le cœur agité d'un pressentiment qui l'obsède , mais qui ne l'a point encore éclairé; enfin les passants qui secouent la tête, et qui , sans s'inquiéLer davantage du spectacle, disent gaiement: Vah! Loi qui détruis le temple de Dieu et qui le rétablis en trois jonrs, sauve -toi toi-même [i). Parlout l'abandon , le silence , l'outrage, le blasphème; et cependant c'est là le Fils de Dieu, le Sauveur du monde, le Roi des siècles, l'héritier de tout ce qui a été fait. Celui devant qui tout genou fléchira au ciel, sur la terre et dans les enfers! Ah! personne des siens n'est-il là, et ne viendra-t-il des vivants ni des morts aucun ami pour le reconnaître et le saluer dans la divinité de sa misère?
(1) S. Matthieu, ehap. xxvii, vers. 40.
Oh! non, tous ne sonl pas absents. Si Dieu l'est (►oriin décret de sa sagesse et de sa justice, s'il a frappé de terreur , par un autre décret, la plupart de ceux qu'a aimes son Fils, pourtant il en reste un groupe au [)icd de sa croix, et ses >eux, en se baissant, peuvent discerner sa mère; Marie de Clécphas, sœur de sa mère; Salomé, mère des enfants de Zébédée; Marie Madeleine, l'apôtre Saint Jean, et quelques femmes fidèles qui ne sont pas nommées, mais qui avaient coutume de le suivre et de le servir. Celait là tout l'amour du monde au pied de la croix. Mais c'est assez ; c'est assez pour que le Sauveur y reconnût tous ceux qui l'avaient aimé avant sa venue sur la terre, et4ous ceux qui l'aimeraient un jour. \\ voyait dans sa mère , la Vierge par excellence, toute l'assemblée des vierges; dans Marie de Cléopbas et dans Salomé, tout le chœur des mères et des épouses chrétiennes; dans saint Jean^ la représentation des apôtres, des martyrs, des prophètes, des jeunes hommes voués à la chasteté, et des hommes puisant au sein de la foi la dignité surnaturelle de tous les olTices humains; il voyait enfin, dans Marie Madeleine, l'innombrable et sacrée multitude des pécheurs convertis retrouvant dans la pénitence la robe nuptiale trempée au sang de l'Agneau.
A la vue de ce petit troupeau, pusillus grex , comme il avait appelé lui-même l'océan de ses élus , le Sauveur se tait pour tous, excepté pour sa mère et pour saint Jean. Il dit à sa mère : Femme, voilà votre fils; à saint Jean : V^oilà voire mère. Ce fut sur
!a croix le seul mot relatif aux simples affections du cœur. Toutes les autres paroles venaient de la vie éternelle et y retournaient. Marie Madeleine ne fut pas plus distinguée que les autres; ce n'était pas la passion qui devait être son triomphe , ni le caractère de sa sainteté. Jésus-Christ l'attendait sur un autre théâtre , dans un moment plus doux ; et c'est là que , mettant le sceau à sa prédestination , il lui réservait des grâces que nul autre ne reçut alors et n'obtint depuis.
Le tombeau s'est ouvert au-dessous de la croix. Le Fils de l'homme y est couché comme l'un de nous , gardé par des soldats, comme si la mort n'eût pas suffi pour anéantir sa puissance, et qu'une mystérieuse victoire eût pu sortir de sa tombe. Cette tombe, en effet, demeure sinon l'objet d'une espérance, du moins le rendez- vous d'une piété qui survit à tout. Marie Madeleine est là ; elle y est la première, comme en un lieu qui est le sien, et dont elle a mérité la garde par la tendresse prophétique de sa double onction. Tous les évangélistes lui donnent en cette rencontre un caractère de primauté. Dès le soir môme de la passion, ce qui indique qu'elle n'a pas quitté le Calvaire, elle observe le lieu où l'on dépose le corps du Seigneur. C'est saint Marc qui nous le dit expressément. Le jour du sabbatécoulé, lorsque l'aurore du dimanche n'était pas encore levée, elle part avec les saintes femmes, portant toutes ensemble des aromates et des parfums. Mais le premier rayon du soleil leur montre la pierre du sépulcre écartée, et le sépulcre
vide. Tandis qu'elles s'abandonnent à un sentiment de consternation, sans que la pensée leur vienne du mystère qui s'accomplit, deux anges leur apparaissent et leur disent : Pourquoi cherchez -vous parmi les morts Celui qui est vivant? Il n'est plus ici, il est ressuscité (1). Troublées, éperdues, les saintes femmes courent à Jérusalem rapporter ce qu'elles ont vu et entendu. Les apôtres les écoutent comme si leurs paroles étaient des paroles de délire , deliramenta. Toutefois saint Pierre et saint Jean se précipitent; Madeleine seule les suit. Ils arrivent au monument; ils entrent : rien. Le linceul est dans la pierre , le suaire de la tête à part. Les deux apôtres ne savent que penser et se retirent. Personne encore sur la terre ne comprenait ce qui s'était passé, ni saint Pierre, ni saint Jean, ni Marie Madeleine. Un voile était sur tous les yeux. Où est Jésus? Madeleine est restée seule, seule des saintes femmes, seule des apôtres, seule de tous, avec ce tombeau vide et tant aimé. 0 moment de l'amour aux prises avec la mort, et ne sachant pas encore que la mort est vaincue I
Il n'y a que saint Jean pour nous dire ce qui va être. Écoutons-le.
11. Or Marie se tenait debout en dehors du sépulcre, et pleurait. Pendant donc qu'elle pleurait , elle se baissa pour regarder dans le sépulcre;