Et elle vit deux anges vêtus de blanc, assis
(1) S. Luc, chap. XXIV, vers. 5 et 6.
l'un à la tête , l'autre aux pieds, là où avait été placé le corps.
13. Lesquels lui dirent : « Femme , pourquoi pleurez -vous? w Elle leur dit : « Parce qu'ils ont enlevé mon Seigneur, et je ne sais où ils l'ont mis. ))
14. Ayant dit cela, elle se retourna par derrière, et elle vit Jésus debout ; mais elle ne savait pas que c'était Jésus.
15. Jésus lui dit : « Femme, pourquoi pleurezvous? Qui cherchez -vous? » Et elle, pensant que c'était le jardinier, lui dit : « Seigneur, si c'est vous qui l'avez enlevé, dites-moi où vous l'avez mis, et je le prendrai. »
16. Jésus lui dit : « Marie. » Marie, s'étant retournée, lui dit : « Maître. »
17. Jésus lui dit : « Ne me touche pas, car je ne suis pas encore monté vers mon Père; mais va trouver mes i'rères et dis -leur : « Je monte vers « mon Père et votre Père , vers mon Dieu et votre « Dieu. »
18. Marie Madeleine vint donc racontant aux disciples : c( J'ai vu le Seigneur, et il m'a dit telles choses (l). »
Ainsi, dans ce moment solennel de la résurrection du Sauveur, moment qui a décidé de tout, de la victoire de Dieu sur le monde et de la vie sur la mort, ce n'est pas à sa mère que Jésus apparaît d'abord: ce n'est pas à saint Pierre, le fondement
(1) Saint Jean , chap. xx.
i\e rÊglise et le sommet de la théologie; ce n'est pns à soint Jean, le disciple bicn-aimc : c'est à Marie Madeleine, c'est-à-dire à la pécheresse convertie,'au péché devenu l'amour par la pénitence, [.e Sauveur l'avait dit auparavant : Il y a plus de ■joie dans le ciel pour un pécheur qui se convertit que pour quatre-vingt-dix-neuf justes qui n'ont pas besoin de conversion (l). Mais c'était une bien sublime traduction de celte parole que le privilège accordé à Marie Madeleine de voir la première le Fils de Dieu ressuscité du tombeau, vainqueur du démon, du péché, du monde, de la mort, et d'acquérir la première, dans cotte vue, la certitude et la consolation du salut éternel des hommes. Quel amour avait dû mériter la gloire de cette apparition , et quel sentiment dut accueillir celte récompense de l'amour! Il y a là un abîme où le style de l'homme ne peut pas plus pénétrer que son cœur. Je le comprends à demi, je l'entrevois, je l'adore, et, si je ne puis davantage, du moins je m'arrête toujours avec une réflexion qui m'attendrit sur cette parole de l'Evangile : // apparut d'abord à Marie Madeleine (2). C'est là, sur le front de cette illustre et bienheureuse femme, une étoile qui ne pâlit point, et qui réjouira jusqu'à la fin des siècles tous ceux qui étudient , dans une âme éclairee de Dieu, les mystères de son commerce avec nous.
(1^ s. Luc, chnp. XV, vers. 7.
(2] S. Marc, cliap. xvi, vers. 9.
Il apparut donc d'abord à Marie Madeleine, et si nous ne pouvons bien pénétrer tout ce qui se passa dans le cœur de l'un et de l'autre, dans le cœur de Dieu qui donnait à sa plus chère amie de la terre les prémices de sa vie recouvrée, et dans le cœur de la créature qui recevait de son Dieu cette marque d'une prédilection inouïe, du moins pouvons-nous suivre l'Évangile avec la modestie d'une tendre admiration , et y chercher dans l'ombre de nos défaillances l'imparfaite joie qui nous est permise icibas.
Jusqu'ici, toutes les paroles que nous avons entendues au sujet de Marie Madeleine ne lui ont point été adressées directement. Quand Jésus dit d'elle : Beaucoup de péchés lui seront remis parce qu'elle a beaucoup aimé^ c'est à Simon le pharisien qu'il parle ainsi. Lorsqu'il dit : Marie a choisi la meilleure part, qui ne lui sera point enlevée , c'est à Marthe qu'il répond. J^orsqu'il dit : Partout oiX cet Évangile sera publié , dans tout le monde on racontera d'elle, à sa gloire, ce qu'elle vient de faire , c'est à ses disciples qu'il donne cet avertissement. Ici pour la première fois , à la porte de son tombeau, à l'aube de sa résurrection, Jésus parle directement à Marie, et il lui parle pour ne plus reprendre l'entretien que dans la région inaccessible où le portera son ascension. C'est le couronnement , l'adieu , la page où Madeleine va disparaître de l'Évangile et entrer pour le reste de sa vie dans les sombres avenues de l'histoire. Baisons donc avec amour ces dernières paroles tombées des lèvres du
Christ dans l'âme de son amie, et étudions-les pour le plaisir de notre foi et le charme de noire pèlerinage inachevé.
Femme, pourquoi pleurez-vous? Il ne le lui avait point dit, lorsqu'au jour de sa conversion elle pleurait à ses pieds. Maintenant l'heure des larmes est passée; la pénitence, la croix, le tombeau, tout a disparu dans les splendeurs triomphales de la résurrection. Marie ne doit plus pleurer que ces larmes qui sont éternelles dans le cœur des saints, parce que c'est Dieu qui les cause et l'extase qui les répand.
Qui cherchez-vous? Il n'y a plus rien à chercher, Marie : vous avez trouvé Celui que vous ne perdrez plus. Vous ne le verrez plus sur la croix entre les mains de la mort. Vous n'irez plus à son tombeau pour l'y embaumer dans les parfums de la charité. Vous ne le demanderez plus à personne sur la terre, à personne dans le ciel, à lui moins qu'à tout autre; car lui c'est votre âme, et votre âme c'est lui. Séparés un moment, vous vous êtes rejoints dans le lieu où il n'y a plus d'espace, plus de barrière, plus d'ombre, plus rien de ce qui empêche l'union et l'unité. Vous êtes un comme il le souhaitait, un comme vous l'espériez, un comme l'est Dieu dans son Fils, au fond de cette essence que vous habitez par la grâce et que vous habiterez un jour par la gloire.
Marie/ Ohl quel accent eut ce mot! accent de reproche, parce que Madeleine n'avait pas reconnu Jésus; accent de révélation par le reproche. Marie! hélas 1 ici -bas même, que notre nom est doux dans la bouche d'un ami , et qu'il va loin au fond dou
loureux de noire être! Et si c'était Dieu qui le prononçât à voix basse, si c'était Dieu mort pour nous , ressuscité pour nous , qui nous appelât par notre nom , quel écho ne remuerait-il pas dans les infinies profondeurs de notre misère ! Marie Madeleine entendit tout dans son nom; elle entendit le mystère de la Résurrection, qu'elle ne comprenait pas , elle y entendit l'amour de son Sauveur, et dans cet amour elle le reconnut. Maf/re/ répondit- elle. Un mot lui suffît, comme un mot avait suffi au Fils de Dieu. Plus les âmes s'aiment, plus leur langage esl court.
Ne me touche pas, car je ne suis pas encore monté à mon Père. Deux fois Jésus -Christ avait laissé Madeleine le toucher, deux fois il l'en avait louée. Et maintenant après sa résurrection, lorsque son corps est déjà transfiguré par une vie supérieure, il s'oppose aux chastes empressements de Marie. 11 ne veut pas qu'elle approche de lui ces mains qui ont autrefois embaumé ses pieds et sa tête. Pourquoi cette austérité imprévue, et comment la résurrection peut-elle restreindre l'ancienne familiarité d'une tendresse éprouvée? C'est que Jésus n'est plus ce qu'il était, objet pour tous d'un attouchement qui encourage la foi, et d'une charité qui se prenne aux conversations de la vie. Il est entre la terre et le ciel, visible encore quelques jours, mais allant vers son Père, et ce n'est plus que là, là où toute chair sera transformée comme la sienne, qu'il veut être touché et possédé par les siens. Il donne à Marie Madeleine, en cette leçon sévère, un
indice qu'il faut lendro plus haut, et que désormais Béthanie est au sein du Père qui a envoyé son Fils , et où le Fils va le rejoindre pour y préparer à ses amis le lieu de l'embrassement qui ne finit point. Ne touchez pas le Fils de l'homme; car il n'est pas encore monté à soi Père, et vous-même, Marie, vous n'y êtes pas encore montée. Vos lèvres, toutes pures qu'elles sont, tout empreintes du feu que le séraphin de la pénitence et celui de l'amour y ont laissé, ne sont pas capables de donner au corps ressuscité, au corps glorieux du Christ, les stigmates de la tendresse purifiée par la mort. Il vous faut mourir avec Jésus pour toucher de nouveau Jésus. Alors seulement, alors vous et lui vous serez semblables; alors vous apporterez à ses pieds le baume de la résurrection, et vous y déposerez le souffle virginal de l'immortalité reconquise.
Va trouver mes frères et dis-leur : Je monte vers mon Père et votre Père, vers mon Dieu et votre Dieu. C'est le dernier mot du Sauveur à Marie Madeleine, et ce mot lui donne, de préférence à tous, la révélation du mystère qui va clore le passage du Fils de Dieu parmi nous et l'œuvre de notre rédemption. Apôtre de l'ascension près des apôtres euxmêmes, Madeleine en conservera le caractère tout le reste de sa vie, et nous la verrons tendre au Christ disparu dans les nuées, par des élévations qui ne nous surprendront point, parce que nous croyons aux merveilles de la charité qui aspire, comme nous croyons aux merveilles de la charité qui descend.