‹ MélangesChapitre 41 sur 46 · DE MARIE MADELEINE EN PROVEN'CE · texte numérisé non relu

DE MARIE MADELEINE EN PROVEN'CE

Jésus n'est plus de ce monde par une présence visible. Il a quitté les apôtres, sa mcre^ses amis de cœur, mais en leur laissant à chacun une vie et une mort qu'il a prédestinées. Saint Pierre meurt à Rome du supplice de son Maître; tous les apôtres confirment leur foi par le martyre. Saint Jean, luimême, n'est pas complètement épargné; il subit à Rome, devant la porte Latine, un supplice douloureux, et n'échappe à la mort qu'en conservant la gloire de l'immolation consentie. Cependant il est manifeste que le Sauveur veille sur lui avec le souvenir de la prédilection qu'il lui portait; sorti de l'épreuve par un miracle, et de l'exil par la chute d'un tyran détesté , il prolonge ses jours dans une vieillesse qui attire les regards de toute l'Église, et qui lui permet de rendre à la divinité de Jésus- Christ , dans le dernier et le plus sublime des Évangiles, un témoignage irrécusable. Il lui appartient aussi, par un privilège unique sous le nouveau Testament , de voir prophétiquement l'avenir de l'Église,

et il en dicte la révélation sous une forme qui éclairera un jour et fortifiera dans leurs tribulations les élus de la fin des temps. Il meurt après cela, comblé de paix et ne sachant que répéter aux chrétiens ces mois tombés de la bouche de Jésus -Christ dans la sienne : « Mes enfants, aimez-vous les uns les autres. »

La mère de Jésus ne survit pas d'aussi longs jours à la résurrection et à l'ascension de son fils bienaimé. Elle se sent emportée vers lui par une aspiration qui dénoue au fond de son âme tout ce qui la retient captive, et de son tombeau , incontinent visité par la vie, elle s'élève au trône d'où elle règne à jamais sur les anges et sur les hommes sauvés par le fruit de ses entrailles.

Gomme la mère de Dieu et comme saint Jean, Marie Madeleine ne finira pas ses jours par le martyre. Elle vivra aussi dans la tranquille bénédiction de son amour. Elle vivra aux pieds de Jésus-Chrisl disparu , comme elle y vivait à Béthanie et au Calvaire, amante accoutumée aux délices de la contemplation , et n'ayant besoin que de regarder dans son âme Celui qu'elle regardait autrefois sous le voile transparent d'une chair mortelle. Mais quel asile obscur ou célèbre lui aura été préparé? où cachera-t-elle les reliques bénies de son existence? Sont-ce les déserts de l'Orient, les bords du Jourdain, la montagne de Sion, le chaume de Nazareth ou de Bethléhem , qui seront les derniers témoin? de son inaccessible charité? Jésus -Christ a légué sî Mère à Jérusalem, saint Pierre à Homo, saint Jea:i

à l'Asie: à qui aura-t-il légué Marie Madeleine? Nous le savons déjà, c'est la France qui reçut des mains de Dieu celte part du testament de son Fils. La tradition, l'histoire, les monuments nous Ife disent à l'envi, et la Providence a pris soin de donner à leur témoignage une invincible clarté. On ne peut mettre le pied sur le sol de la Provence sans heurter à chaque pas la mémoire de sainte Marie Madeleine. Présente partout, elle n'y vit pas sous la forme d'un accident solitaire, elle s'y lie au fait qui tient la première place dans l'histoire de tous les peuples chrétiens, au grand fait de leur conversion. Et rien sans doute n'a dû se perpétuer plus opiniâtrement dans le souvenir d'une race ou d'un pays, que ce changement apporté à ses croyances et à ses mœurs par un culte nouveau , proscrit, et triomphant à force de vertus. Aussi n'est-il pas de nation chrétienne qui n'ait gardé la mémoire de ses premiers apôtres, qui n'ait honoré leur tombeau, bâti des églises à leur nom, invoqué leur secours, et qui ne se rie des vains raisonnements d'uce science aveugle contre cette populaire et toute-puissante tradition. La Provence n'était pas une peuplade barbare quand le christianisme y parut; c'était depuis plus d'un siècle une province romaine. Elle avait reçu de ses maîtres toute la culture de Rome, et de son origine toute celle de la Grèce. Elle était liée par Marseille à toutes les côtes de le Méditerranée, et d'infatigables vaisseaux lui apportaient dès lors le tribut des rivages les plus lointains. Lors donc que le premier son de l'Évangile frappa

ses oreilles , elle ne put se tromper sur ceux qui lui apportaient de l'Orient cette grande révélation. Elle les connut, les jugea, et convertie par eux à la loi nouvelle , leurs noms lui furent sacrés comme aucun nom ne l'avait été pour elle jusque-là. Qui pourrait en douter? Qui ne voit qu'un peuple, surtout quand il s'agit de sa religion , a une mémoire plus sûre que celle de l'homme, et que l'âge, au lieu de l'altérer, la renouvelle sans cesse? Ce qui est gravé sur l'autel par le culte et dans le cœur par la prière dure plus que le marbre et que l'airain, et les rois qui n'ont que l'histoire pour vivre ont assurément moins que ne donne à leurs apôtres l'âme des générations.

Or , de qui la Provence date-t-elle sa foi ? A qui rend-elle grâces, après dix -neuf siècles, d'avoir reçu, au lendemain de l'Évangile, un rayon de la lumière qui venait de se lever sur les profondes ténèbres du genre humain? Elle en rend grâces à cette illustre famille de Béthanie qui avait eu Jésus-Christ pour hôte et pour ami, à Lazare, à Marthe, à Marie Madeleine, à leurs compagnons Trophime et Maximin. Voilà les noms que les fils ont appris de leurs pères , et que les pères ont reçus de la reconnaissance de leurs ancêtres. Marseille veut que saint Lazare ait été son premier évoque; Aix attribue cette gloire à saint Maximin, Arles à saint Trophime; Avignon et Tarascon nomment sainte Marthe comme l'Apôtre qui les a délivrées de Terreur; et sainte Marie Madeleine, unie à tous par un souvenir qui s'appuie du leur en le surpassant, plane sur toute

l'Eglise de Provence comme la souveraine de l'apostolat qui Ta fondée.

Les monuments répondent à cette acclamation des siècles. C'est en vain que les barbares ont couvert la Provence de leur flot; c'est en vain que, renouvelant leur fureur lorsqu'elle était apaisée, les Sarrasins ont ajouté aux ruines déjà faites leur long et terrible coup de cimeterre : ces ruines deux fois consommées n'ont pu prévaloir contre les monuments que les peuples et la Providence avaient deslinés à perpétuer la mémoire des saints fondateurs de l'Église de Provence. Marseille voit encore dans les caveaux de l'antique abbaye de Saint- Victor la crypte où s'assemblaient .sous Lazare les premiers chrétiens qu'elle ait engendrés à Dieu, et où reposa le corps même de son premier évêque , jusqu'au jour où il fut soustrait aux ravages de l'islamisme par une translation qui en dota l'Église d'Autun. Tarascon vénère le tombeau où elle renferma les reliques de sainte Marthe , où elle les conserve encore, et dont le marbre, plus fort que le temps, laisse reconnaître au pèlerin, malgré ses mutilations, la scène toute vive de la résurrection de Lazare. Deux autres tombeaux , plus célèbres encore, deux tombeaux réunis dans une même crypte par une piété fraternelle, rappellent au voyageur que sainte Madeleine y reposa en face de saint Maximin, et le nom même de Saint-Maximin, donné au lieu où s'accomplit cette double et unique sépulture, atteste l'impression qu'elle produisit sur les peuples et qui ne s'est jamais éteinte. C'est là

que sainte Madeleine termina son pèlerinage; c'est là que saint Maximin l'ensevelit clans un sépulcre d'albâtre, en mémoire de cet autre albâtre où deux fois la sainte avait renfermé le parfum dont elle oignit le Sauveur; c'est là que saint Maximin lui-même voulut que sa dépouille mortelle fût déposée, à côté de cette autre dépouille si chère à son cœur, à Jésus- Christ , aux anges, aux hommes, et où vient la chercher encore une vénération bientôt âgée de vingt siècles.

Le tombeau de saint Maximin représente la mission apostolique qui lui fut donnée par Jésus-Christ. Celui de sainte Madeleine garde la trace de divers traits d-e la vie du Fils de Dieu, et sur une frise que la piélé des fidèles a plus que mutilée , l'on voyait autrefois, selon des témoignages anciens et irrécusables , l'onction qu'elle pratiqua sur son bien-aimé Maître.

Tous ces tombeaux , liés entre eux par la divine parenté des temps, des personnes et de la sainteté, portent le caractère des premiers âges du christianisme. On y reconnaît tout d'abord la forme romaine, et ce singulier mélange de sujets chrétiens avec les symboles de l'idolâtrie, qui était familier à cette époque. Il n'est point d'archéologue qui n'en ait été frappé, et les aveux des moins crédules ont confirmé le respect qui s'attache à ces vieux et fidèles témoins.

Ils ne sont pas les seuls, La liturgie d'une foule d'églises est d'accord avec eux et avec la tradition, et enfin l'histoire elle-même, appuyant la tradition,

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les monuments et la liturgie, a mis le sceau d'une démonstration dernière à toutes ces clartés. Longtemps on avait cru que la plume d'aucun ancien écrivain n'avait touché à la vie de sainte Madeleinfi, et gravé ses fastes dans la solidité de l'histoire. On supposait à la croyance des peuples , au langage muet des marbres, aux fêtes et aux leçons de l'Église, à l'enchaînement de toutes les preuves, le silence primitif et continu de l'écriture humaine. On demandait où était l'histoire de sainte Madeleine, et si avant le xi*^ ou xii® siècle on trouvait dans les bibliothèques de l'Europe quelque trace d'une biographie consacrée à une femme qui avait dû si naturellement séduire le cœur et inspirer le génie des saints. Or la Providence y veillait. A Oxford , dans un des vingt-quatre collèges de cette université fameuse", collège dédié encore aujourd'hui à sainte Marie Madeleine, de pieuses mains ont découvert un manuscrit portant le nom de Raban-Maur, archevêque de Maycnce au commencement du ix® siècle , et contenant la vie de sainte Marthe et de sainte Marie Madeleine. L'authenticité de ce manuscrit a été constatée par l'ensemble des caractères qui font foi en archéologie de la date du livre, de son authenticité et de son intégrité.

Nous n'entrerons pas dans ces détails, qui sont ailleurs (I), et nous nous bornerons à. dire que Raban-Maur fut, au ix^ siècle, par sa science, sa piété.

(1) Voir le livre déjà cité de M. l'abbé Faillon : Monume^ils îiiédils , etc.

son influence, sa renommée et ses dignités, un des hommes les plus considérables de ce temps -là. Abbé de Fulde pendant vingt ans , retiré volontairement, par l'abdication de cette charge, dans une solitude profonde , puis appelé malgré lui à l'archevêché de Mayence, il brille dans son siècle par tout ce qui peut recommander à la postérité l'exactitude et la sincérité d'un historien. Sa biographie de sainte Marthe et de sainte Marie Madeleine est sobre ; il suit pas à pas l'Evangile , et lorsque l'Évangile s'évanouit dans l'ascension de Notre- Seigneur, il s'attache à des écrits qu'il déclare être anciens et avoir été le fondement de son récit.

Or ces écrits anciens , on les a retrouvés comme le sien propre; on les a retrouvés dans les bibliothèques publiques de Paris : pages d'autant plus précieuses et vénérables, qu'en les comparant à l'histoire de Raban-Maur. on les y reconnaît presque mot à mot. Elles sont de la sorte , au témoignage de l'archevêque de Mayence, de beaucoup antérieures au ix® siècle, puisqu'il les appelle anciennes, et elles ont en effet, dans leur naturel et leur brièveté, le goût d'un siècle qui n'avait pas encore connu , à l'endroit des saints , les vaines amplifications d'une fausse rhétorique. On estime qu'elles sont du v® et du vi® siècle, c'est-à-dire d'une époque où tous les monuments de l'apostolat de sainte Madeleine et de ses compagnons en Provence étaient jeunes encore, où l'invasion des barbares et celle des Sarrasins n'avaient rien détruit des titres

de nos églises, et où, par conséquent, il avait été facile d'y puiser, pour les écrire, des actes vrais et certains.

C'est ainsi que le temps, au lieu d'affaiblir la gloire de sainte Marie Madeleine, en a préparé la résurrection. Ce qui se passe aujourd'hui pour la Bible du christianisme, dont la véracité se confirme par le laps môme des âges , s'est passé aussi pour la Bible de sainte Madeleine. Une science plus profonde a revêtu la tradition d'une lumière plus vive, et, reprenant désormais la vie de notre chère et illustre sainte au sépulcre vide du Sauveur, nous pouvons en suivre le neuve sur cette bienheureuse terre de Provence.

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