CHAPITRE VII
Ltr: SAINTE MARIE MADELEINE A LA SAINTE-DAUME ET A SAlNT-MA\IiUN
La perséculioa du christianisme avait commencé tn Jésus -Christ. Elle ne tarda pas de s'étendre autour de son tombeau. Saint Etienne en fut, après son maître, le second martyr, et bientôt celui qui devait être saint Paul la porta jusqu'aux murs de Damas, en attendant qu'il en fût lui-même une illustre victime. Le sang appelle le sang, et l'on ne s'arrête plus dans cette voie que lorsqu'on est étoulTé par ce flot qui monte toujours et qui arrive enfin aux lèvres de ceux qui l'ont formé. Le christianisme recevait son baptême aux mêmes eaux que son fondateur, et ses premiers disciples, dispersés par la croix où ils étaient nés, emportaient au loin la parole qui devait illuminer le monde, et le sang qui devait le purifier. C'était la seconde émigration du genre humain. La première avait fait les peuples, la seconde allait faire l'Eglise. Qui eût vu ces hommes obscurs sortir de Jérusalem par toutes ses portes et prendre le chemin de tous les vents , les
eût pris sans doute pour des voyageurs vulgaires Dieu seul savait alors le secret de son souffle, et la différence qu'il y avait entre ce départ et celui de Babel.
Une barque, entre les autres, quitta ces beaux rivages qui s'étendent du Carmel aux bouches du Nil. Elle portait dans ses flancs étroits la famille de Béthanie, et quelques disciples qui s'étaient joints à sa bénédiction. La main qui dirigeait tous les apôtres conduisait aussi ceux-là, et, sous son invisible impulsion cachée par celle des flots , ils abordèrent à une ville qui était dès lors une des portes de l'Europe. Marseille les vit entrer sans connaître le trésor qui descendait avec eux. Qui lui eût nommé Lazare, Marie Madeleine, Marthe, n'eût rien dit à son oreille, encore moins à son cœur. La gloire n'était pas née pour le christianisme : il venait en inconnu, et ceux-là mêmes qui devaient lui dresser des échafauds, pour lui préparer des temples, ne savaient encore ni son nom ni ses œuvres. Sa puissance se dérobait dans son humilité, et la terre passait à côté du ciel sans en avoir le pressentiment.
Des lieux solitaires, des cryptes souterraines virent célébrer dans l'ombre les augustes mystères de la rédemption. Un petit troupeau se forma de ce sang transporté de la Croix par ceux qui l'avaient vu couler. Des matelots peut-être , des artisans, de pauvres femmes composaient cette Église naissant autour du ressuscité de Béthanie. Le temps mûrit cette semence et l'accrut; Marseille s'émut cnfln au
bruit de la nouvelle cioclrinc, et le sang de Lazare lui donna son premier saint, son premier martyr, et sa première page au livre de vie où elle écrit encore chaque jour.
Quelle fut la part de Marie Madeleine dans Tapostolat de son frère, on l'ignore. 11 n'est resté d'elle, à Marseille, qu'un souvenir, celui d'un autel qui porte son nom dans les caveaux de l'abbaye de Saint -Victor, souvenir vénérable et significatif, puisque ces caveaux sont le plus ancien monument de la foi chrétienne à Marseille, et comme ses catacombes.
C'est à Aix que les traces de sainte Madeleine commencent à grandir; on y voyait encore, dans les premières années de ce siècle, un oratoire vénéré pour être celui où elle priait avec saint Maximin , le compagnon privilégié de son pèlerinage. 11 portait le nom de Saint-Sauveur, et s'élevait dans une nef latérale de la métropole , bien qu'il brisât les lignes de l'architecture, tant était puissante la tradition qui le regardait comme le berceau du christianisme dans la capitale de la Provence. Mais Aix, pas plus que Marseille, n'était le lieu prédestiné où Jésus-Chrisl attendait son ancienne et fidèle amie pour la faire jouir de cette part qu'elle avait préférée, et que nul ne devait lui ravir, selon qu'il l'avait solennellement promis. Cette part, c'était la contemplation dans la solitude.
La solitude existait. Dieu, qui a tout créé en vue de Favenir, et qui n'a pas dessiné un rivage, élevé une montagne, arrosé une vallée et creusé une mer
sans savoir pour quel peuple ou quelles âmes il travaillait ; Dieu , dans la création , avait pensé à Marie Madeleine, et lui avait fait, en un point de la terre, un asile exprès. Je l'ai décrit dès la première page de ce livre. J'ai nommé avant tout la Sainte-Baume, comme le centre où j'appelais les cœurs chrétiens pour s'y reposer du monde et y vénérer un grand mystère de l'amour de Dieu. Une grâce y attira Marie Madeleine, la même grâce qui l'avait élue pécheresse, conduite au pied de la croix, et rendue , aux portes de la mort, la première spectatrice de la résurrection du Fils de Dieu. Elle y vint comme elle était allée à Jésus -Christ, par la même lumière et le même mouvement. Ainsi se peuplèrent les profondes retraites de la Thébaïde; ainsi saint Antoine découvrit, entre le Nil et la mer Rouge, cette montagne de Kolsim , d'où il régna sur les déserts et sur des générations de cénobites; ainsi, de siècle en siècle , les saints touchèrent de leurs pieds des sols inconnus , les bénirent , les fécondèrent d'une sueur divine, et y semèrent cette gloire qui survit à tout parce qu'elle n'est pas fille du temps. Marie Madeleine était de la race de tous ces fondateurs, et, plus près qu'eux du tronc d'où ils sortent tous , elle avait apporté sur la hauteur sacrée de la Sainte -Baume une vertu qui n'a point eu d'égale, pour y laisser une mémoire qui n'a point eu de tombeau.
Les lieux saints sont au monde ce que les astres sont au firmament, une source de lumière, de chaleur et de vie, et quand on se demande pourquoi
Dieu a consacré telle montagne ou telle vallée, autant vaudrait se demander pourquoi il a jeté au sommet du ciel l'étoile immobile qui guide nos fils et nos frères sur les flots de l'Océan. Ah! plût à Dieu qu'ils fussent moins rares, ces lieux où l'amour a vécu! Plût à Dieu que notre cœur trouvât plus souvent sur cette froide terre une cendre où se réchauffer! Mais il en est de ce qui est saint comme de ce qui est grand , et si la grâce est économe comme la nature , sachons du moins reconnaître ses œuvres et ne pas répudier ses miracles.
Saint Paul disait : Je sais un homme dans le Christ y il ny a pas encore quatorze ans, était-ce en son corps , je ne sais, était-ce hors de son corps, je ne sais. Dieu lésait , qui a été enlevé jusqu'' au troisième ciel; et je sais un homme, était-ce en son corps ou hors de son corps, je ne sais. Dieu le sait , qui a été enlevé jusqu'au paradis , et qui a entendu de secrètes paroles qu'il n'est pas permis à l'homme de dire{i). Ce que saint Paul n'a pu dire , personne ne le dira; mais son impuissance même nous en révèle assez; elle nous donne la force de suivre Marie Madeleine dans sa solitude, et d'y assister sans surprise aux merveilles de sa contemplation. Là donc , séparée des hommes qui avaient crucifié son Sauveur et le Sauveur du monde, elle n'avait plus qu'une pensée, celle de revoir l'ami divin qu'elle avait perdu. Car l'éloignement ni la mort ne rompent l'amour véritable ; il creusent l'âme d'autant
(1) U' Epître aux Gorhilhiens, chap. xii, vers. 2, 3 et 4,
plus qu'il est privé d'épanchement au dehors. Et si l'on a vu des vies se flétrir sur le tombeau d'un fils ou d'une épouse, que devait-ce être de xMarie Madeleine, qui avait tenu les pieds du Fils de Dieu, el qui l'avait aimé par-dessus toute amitié de la nature et toute onction de la grâce ? Aussi je ne m'étonne pas quand la tradition me raconte que chaque jour, et sept fois par jour, elle était enlevée de sa grotte au sommet du rocher qui la couvre , pour entendre là ce que saint Paul déclare avoir entendu sans pouvoir l'exprimer.
Saints ravissements! l'homme étranger à Dieu et à son Christ ne vous comprend pas. Attaché à la terre de tout le poids du péché, il ne sait pas ce que Dieu a d'empire sur une âme sainte, et ce qu'une âme sainte a d'empire sur son corps. Il croit à Fattraction des mondes, mais il ne croit pas à l'attraction de Dieu. I.aissons-lui cette science qui flatte son orgueil, et pour nous, simples fils de l'Évangile, qui avons vu notre Dieu mourir par amour et retourner au ciel par le même amour, sachons que c'est là notre route, notre espérance, notre avenir éternel, et rendons grâces à Dieu qui nous a donné dans ses saints, ici -bas même, des exemples de l'extase où nous jettera sa vision.
La Sainte-Baume a été le Thabor de sainte Marie Madeleine. Plus heureuse que saint Pierre , qui disait au Seigneur le jour de sa transfiguration : // nous est bon d'être ici, faisons-y trois tentes, Madeleine a eu cette tente refusée au prince des apôtres. Elle y a vécu solitaire, entre les pénitences de la
grotle et les ravissements de la hauteur. Rien n'est changé là non plus qu'au Thabor. La foi, respectueuse adoratrice de tous les grands souvenirs, habile encore les deux montagnes, et, de leur faîte immaculé, elle regarde en haut le Dieu qui les visita.
Trente ans Dieu donna ce spectacle à ses anges pour en laisser le souvenir à tous les siècles. Trente ans Marie Madeleine passa de la pénitence à la gloire et de la gloire à la pénitence, réunissant dans cette alternative la double vie qu'elle avait eue, celle de pécheresse et celle d'amie de Jésus. Au fond de sa grotte, derrière une grille vénérée, s'élève un roc où la tradition rapporte qu'elle priait, et qui seul, dans ce lieu partout humide , conserve une pieuse et incorruptible sécheresse. Au dehors , sur la saillie abrupte et la plus haute de la montagne, mais un peu à gauche de la grotte, est le point marqué par la tradition comme celui où Madeleine était enlevée chaque jour. Une chapelle, appelée le Saint -Pilon, en consacre le sol et y attire la vénération des pèlerins.
Vint cependant l'heure où sainte Madeleine devait passer de son extase terrestre et interrompue à l'extase immobile de l'éternité. Elle le sut, ei pour la dernière fois, avant de mourir, elle voulut recevoir sous la forme du pain eucharistique le corps et le sang de son Sauveur. Quand on s'appuie au parapet de la terrasse qui est en avant de la Sainte -Baume, on a derrière soi la montagne ellemême, qui court de l'occident à l'orient sur une
ligne parallèle à la Méditerranée. En face s'étend une autre chaîne , plus basse et d'un aspect moins âpre, qui semble venir de Marseille, et qui, près de la Sainte-Baume, se termine brusquement par une pente rapide : c'est le mont Aurélien. Au delà , et comme à l'arrière- garde de l'horizon, se dresse la croupe sauvage et ardue de Sainte -Victoire, cette montagne fameuse au pied de laquelle Marins défit les Gimbres et les Teutons. Ce triple rempart ne laisse aucun passage à l'œil, si ce n'est vers l'orient. Là s'ouvre une plaine vaste et profonde, terminée par les Alpes, mais qui, proche du spectateur, a pour péristyle une autre plaine étroite et circulaire formée par des collines qui descendent à la fois du mont Aurélien, de la Sainte- Baume el de Sainte- Victoire. C'est la plaine de Saint-Maximin , placée, par un singulier contraste, entre les deux faits historiques les plus dissemblables qui soient au monde entre le nom de Marie Madeleine et le nom de Ma rius. Saint Maximin y avait bâti un oratoire par la même impulsion qui avait conduit Marie Madeleine à la Sainte-Baume. Tous les deux, l'un dans la montagne, l'autre dans la plaine, pouvaient apercevoir la retraite où Dieu les avait rapprochés sans les distraire.
Lors donc que l'habitante d'en haut sentit venir l'heure de son rappel, elle fut, dit la tradition, portée par les anges au bord de la voie Aurélienne, au point où cette voie coupait la route qui mène encore de la Sainte-Baume à Saint-Maximin. Un pilier célèbre, appelé le Saint -Pilon, rappelle au voyageur celte
mémorable circonstance du passage de la sainte. On l'y voit au sommet , soutenue par des ang'es qui semblent la transférer d'un lieu à un autre. A quelques pas de là s'élevait le modeste oratoire de saint Maximin, près du bourg qui est appelé Tegulata dans l'itinéraire d'Antonin. L'évêque y attendait l'amie de son Maître; il l'y reçut, lui donna la communion du corps et du sang de Jésus -Christ, et, prise du sommeil de la mort , elle s'endormit en paix. Saint Maximin déposa son corps dans un tombeau d'albâtre, et lui-même y prépara sa sépulture, en face du monument où il avait enseveli les reliques qui devaient appeler sur ce coin du monde ignoré une immortelle illustration.
Telle est la croyance des peuples et la croyance de l'Église; tels la tradition, l'histoire, le langage des lieux et des temps , et jamais plus de gloire ne donna plus d'autorité aux miracles de Dieu dans une âme. Nous allons voir, en effet, sur ce tombeau une suite d'événements qui, à eux seuls, seraient une démonstration qu'il y a là, sous la pierre, un admirable objet de la Providence et de la prédilection de Dieu.
Tout lieu saint doit avoir une garde qui le préserve de la profanation et de l'oubli. C'est une loi du monde surnaturel. Mais aux premiers jours de riCglise, lorsque la persécution sévissait contre elle de toutes parts , c'était beaucoup qu'elle eut des cryptes , des catacombes , des tombeaux. Là , sous ;crre, elle cachait le sang de ses martyrs, et une obscure piété veillait seule sur ce dépôt mystérieux.
Quelques peintures mal tracées , quelqi écrits soutenaient dans ces solitudes le souvenir vigilant des fidèles , et tandis que les Césars environnaient leurs- crimes d'une éclatante immortalité, les chrétiens , ensevelis sous leurs palais , élevaient à des vertus mconnues l'humble airain d'une tranquille mémoire. Mais vint enfm le siècle où se dissipèrent les ombres du Christ. Sorti victorieux de cet autre sépulcre, il apparut avec ses saints au monde étonné de le voir. Les cryptes s'ouvrirent , les catacombes s'illuminèrent, les tombeaux devinrent des temples, et une garde plus sûre que celle qui veillait au seuil du Capitole ou du Palatin , se rangea autour de ces gloires nouvelles pour en attester l'origme et en perpétuer l'antiquité. Ainsi en futil du rocher de la Sainte -Baume et de la sépulture de sainte Madeleine. Dès le iv® siècle, un souffle de l'Orient avait apporté dans les Gaules le renom et les règles des solitaires de la Thébaïde. Saint Martin à Tours, saint Honorât aux îles de Lérins, le prêtre Cassien à Marseille, avaient été les premiers promoteurs de la vie cénobitique parmi nous. Cassien, le dernier venu des trois, avait visité les monastères d'Egypte, et retracé dans des écrits célèbres leurs institutions et leurs mœurs. De retour à Marseille, sa patrie, il y avait fondé l'abbaye de Saint- Victor, sur les cryptes mêmes où saint Lazare avait son tombeau. Mais, amoureux de la solitude, où il avait vu tant de grands spectacles, il ne tarda pas à chercher un asile où il pût fuir quelquefois le bruit des flots et des hommes. La Samte- Baume devait
naturellement toucher son cœur, et rien sans doute ne pouvait lui rappeler davantage ses admirations du Nil. Il y vint donc avec quelques-uns des siens, et y plaça cette garde qui, pendant mille ans, du iv® au xiii° siècle, fut fidèle au souvenir et aux reliques que la Providence lui avait confies. Établis en même temps à la Sainte-Baume et à Saint- Maximin, au lieu de l'extase et au lieu de la sépulture, les religieux Cassianites se montrèrent dignes du choix qui avait été fait d'eux pour ce double monument de la grâce divine.
On voit encore aujourd'hui, un peu au-dessous de la Sainte -Baume, vers l'orient, un ermitage appelé l'ermitage de Cassien , et tout proche une fontaine d'eau vive appelée aussi la fontaine de Cassien. La montagne qui domine cetfe retraite sauvage porte le même nom. Les pâtres qui errent avec leurs troupeaux dans les sites escarpés d'alentour n'ont pas d'autre manière de désigner la montagne, l'ermitage et la fontaine. Ils ne savent qui est Cassien; mais ils répètent son nom au voyageur, et l'écho, fidèle à la tradition, le redit après eux, sans en savoir plus qu'eux.
Au commencement du viii® siècle, les Sarrasins se jetèrent sur la Provence , et y semèrent par inlervalles une dévastation qui eut un cours de trois rents ans. Les Cassianites , tremblant pour les reliques de sainte Madeleine, firent disparaître sous un amas de sable et de terre la crypte qui les contenait, et préparèrent ainsi sans le vouloir une lulure et magnifique révélation de la sainte. Non
contents d'avoir dissimulé aux yeux et comblé la sépulture, ils poussèrent la précaution jusqu'à en troubler Tordre intérieur. Le corps de sainte Madeleine avait été placé au fond de la crypte , à gauche, dans un tombeau d'albâtre, et celui de saint Maximin, sur la droite, en face de l'autre. Depuis, un troisième et un qualrième tombeau s'étaient ajoutés aux monuments primitifs. Sidoine, évêque d'Aix, avait voulu être enseveli dans la crypte à côté du fondateur de son Église , et on l'y avait déposé à droite en entrant. A l'opposite, et par conséquent à gauche, du côté de sainte Madeleine, un autre marbre avait reçu des reliques que l'on appelait des saints Innocents , soit qu'elles eussent été apportées de Palestine , soit que ce fussent simplement les corps d'enfants morts en bas âge avec la grâce du baptême. Or les Cassianites, afin de mieux dérober aux recherches le dépôt si précieux qui leur avait été commis, le transportèrent de l'albâtre célèbre où il reposait, dans le tombeau de saint Sidoine dépouillé auparavant des restes de cet évêque, et ils y placèrent deux inscriptions qui devaient témoigner un jour de la vérité du corps de sainte Made^ leine.
Ce jour n'était pas proche. Près de six siècles s'écoulèrent sur ces actes d'une piété craintive. Les ravages des Sarrasins se prolongèrent au delà de tout ce qu'on avait prévu, et, lorsqu'ils cessèrent enfin, la mémoire s'était abolie du lieu où gisait précisément la dépouille de la sainte. On savait qu'elle était sous le pavé de la basilique, on l'y vé-
nérait; mais aucune autorité, aucune main ne se leva pour la tirer de l'ombre accumulée sur elle par le temps. Dieu le permettait pour rendre plus éclatante sa réapparition, et aussi pour donner, en attendant, au culte de l'amie de son Fils un éclat qui allait remplir la France , l'Europe et l'Asie.
C'était l'ère des croisades. Un bruit contemporain de leur origine s'était répandu peu à peu autour de l'abbaye de Vézelay, en Bourgogne. Cette abbaye, fondée au ix® siècle par Gérard de Roussillon , comte et gouverneur de Provence , avait été longtemps sans renommée. Vers la fin du xi® siècle , soit qu'il y eût bonne foi , soit qu'il y eût industrie , on vint à entendre et à redire que le corps de sainte Madeleine, enlevé de Saint- Maximin par Gérard de Roussillon, reposait dans l'enceinte de l'abbaye sous le maître-autel. Ce bruit ayant pris de la fermeté, l'évêque d'Autun, de qui ne dépendait pas l'abbaye, placée sous la juridiction immédiate du Saint-Siège, mais qui était cependant l'évêque diocésain, crut que son devoir était d'interdire le pèlerinage qui commençait à se former sur une persuasion qu'il ne partageait pas. Il y eut appel au Saint-Siège. Le Souverain Pontife, Pascal II, cassa l'ordonnance de l'évêque par une bulle datée de 1203, autorisa le pèlerinage, et y convia toutes les iîl i-ses du peuple français. Ce fut un mouvement dont il est difficile de se faire une idée. On eût dit que toute la France courait à Vézelay , et ce lieu dovint si grand dans l'opinion et la piété publiques ,
que Louis VII s'y rendit avec saint Bernard en 1147 pour y prêcher la seconde croisade. Une multitude de seigneurs et de chevaliers y prirent la croix sous l'impression que leur avait causée l'éloquence du saint abbé de Glairvaux. Dès lors le culte de sainte Madeleine se lia étroitement à l'enthousiasme des croisades. Pénitents dévoues à la délivrance du saint sépulcre pour le rachat de leurs fautes, les croises trouvaient naturellement dans Marie Madeleine , la pécheresse convertie, une protectrice de leurs armes , et ils ne pouvaient porter à ce sépulcre profané un nom plus digne de lui que le nom et le souvenir de la femme qui avait tant aimé Jésus-Christ, et qui avait mérité de le voir la première , à la porte même de son tombeau, glorifié par la résurrection. L'Europe rendait ainsi à l'Asie ce trésor qu'elle en avait reçu ; Marie Madeleine revenait à Béthanic sous les' drapeaux de la chrétienté, et son nom, mêlé aux acclamations de la victoire ou au martyre de la défaite, rappelait à nos chevaliers tous les mystères dont elle avait été le témoin, et dont ils retrouvaient eux-mêmes sur leurs champs de bataille la trace douloureuse et la trace triomphante.
En 1190, Philippe-Auguste et Richard Cœur-de- Lion se donnèrent rendez -vous à Vézelay pour y préparer la troisième expédition de Terre-Sainlc. Les mômes sentiments y produisirent les mêmes effets. Plus lard enOn , lorsque saint Louis était à la veille de s'acheminer pour la seconde fois vers l'Orient, en 1267, il vint à Vézelay y clore l'ère des
croisades et y rendre à sainte Madeleine un nommage qui était le dernier qu'elle dût recevoir dans un lieu qui n'était pas le sien. Car, malgré laffluence des pèlerins et la célébrité des scènes qui s'étaient passées là, le temps n'avait pas conflrmé l'erreur qui en était le principe. On se souvenait toujours de la protestation de Tévêque d'Autun, et l'on se demandaitsur quelles preuves était assise la croyance que le corps de sainte Madeleine avait été transporté de Saint- Maximin à Vézelay. On trouve un indice remarquable de cette disposition des esprits dans le voyage que saint Louis, au retour de sa première croisade , en 1254 , accomplit à Saint-Maximin et à la Sainte- Baume, et qui est ainsi raconte dans sa vie par le sire de Joinville : a Après ces <( chouses, le roi se partit d'Ycres et s'en vint à la <( cité d'Aix en Prouvence, pour l'onneur de la bc- « noite Magdaleine, qui gisoit à une petite journée « près , et fusmes au lieu de la Basme , en une roche « moult hault, là où l'on disoit que la aainte Mag- « daleine avait vesqu en hermitage longue espace <( de temps. » Il était impossible que le sire de Joinville ne connût pas les prétentions de l'abbaye de Vézelay, et cependant il dit sans hésitation que le corps de sainte MadolGino gisoil à une petite journée près d'Aix.
Le secret de Dieu ne pouvait plus longtemps demeurer obscur. L'erreur de Vézelay avait exalté sainte Madeleine, et lié sa mémoire à celle du piu^ grand mouvement militaire et religieux qui se soii ^\x dans le monde. Lllc avait aussi donné une con-