‹ Mélanges Henri Weil [microform]. Recueil de mémoires concernant l'histoire et la littérature grecques dédié à Henri Weil ... à l'occasion de son 80e anniversaire; ouvrage contenant un portrait en héliogravure, une phototypie hors texte et plusieurs illustrations dans le texteChapitre 14 sur 96 · GRENOUILLES · texte numérisé non relu

GRENOUILLES

L'examen des chœurs des Grenouilles présente des difficultés analogues à celles que nous venons de rencontrer dans les Thesmophoriazousai, et pour les mêmes raisons.

Tout d’abord, il convient de s’arrèter à la parodos, qui ἃ un caractère particulier et dont la composition diffère entièrement de celle des autres parodoi. Elle est tout à fait étrangère à l’action et n'est qu'un spectacle nouveau et solennel offert à la curiosité des spectateurs. Il ne faut donc pas s'étonner de n'y pas rencontrer l'observation des règles ordinaires.

La question à résoudre est celle-ci : le spectacle qui constitue la parodos était-il représenté par deux chœurs? Comment ces chœurs étaient-ils divisés ? quel était le rôle de chacun d'eux?

Il est probable que la scène était vide pendant la plus grande

1 Voyez, sur la composition de ce chœur, RossBacy, Griechische Metrik, p. 667,

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partie de la parodos. Dionysos et Xanthias, visibles pour les spectateurs, ne le sont pas pour les choreutes qui défilent dans l’orchestre!. C'est seulement au vers 431 qu'ils s'avancent à la rencontre de la procession et interpellent le chœur. La parodos se déroule donc sur le théâtre vide du vers 324 au vers 431 : elle s'achève du vers 431 au vers 459 en présence de Dionysos et de Xanthias. Cette seule observation suffit à distinguer cette parodos de toutes les autres, qui sont un dialogue entre les chœurs et les acteurs, sur le sujet mème de la pièce. On pourrait supprimer la parodos des Grenouilles sans que l'exposition du sujet en recçût aucun dommage.

Dionysos et Xanthias entendent donc, à une certaine distance de l'endroit où ils se sont arrêtés, des chants religieux. Héraklès leur avait annoncé qu ils verraient dans les Enfers des thiases d'hommes et de femmes (v. 156-157). Les paroles d'Héraklès ne prouvent pas que le chœur qui chante la parodos des Grenouilles soit double, mais elles permettent de le supposer. Nous voyons, en outre, à la fin de la parodos, que les initiés sont divisés en deux groupes, dont l'un, celui des hommes, suit une direction (v. 40-442), tandis que l’autre, celui des jeunes filles et des femmes, en suit une autre (v. 444-445). IT est dès lors probable que les chants du chœur étaient en effet répartis entre un groupe d'hommes et un groupe de femmes: cette probabilité se rapproche encore de la certitude, quand on examine les paroles du chœur. Les propos des choreutes, en deux endroits de la parodos (v. 345-348 et 409-412), ne peuvent provenir, les premiers que des femmes, et les seconds que des hommes. Dans le premier cas, les femmes plaisantent les hommes sur la vigueur juvénile et l’allégresse que leur communique l’inspiration de Dionysos; dans le second cas, des hommes seuls peuvent parler comme le font les choreutes du désir qu’excite en eux la vue des jeunes filles. Les deux allusions se répondent l’une à l’autre ; les deux chœurs se caractérisent par ces quelques mots d'une ironie légère et poétique.

Enfin, nous plaçant au point de vue de la composition, nous

1 J'ai déjà analysé cette scène dans un article de la Revue des Universilés du Midi, année 1895, n° 4, p. 376 suiv. La présente analyse diffère de la précédente en quelques points secondaires, où j'ai cru devoir, après une étude nouvelle, modifier mes premières hypothèses, notamment en ce qui concerne le rôle de Dionysos et de Xanthias.

aurions de la peine à admettre que le même chœur, après avoir chanté deux strophes en l'honneur d'Iacchos (v. 324-352), recommencât plus tard, dans trois autres strophes (v. 397-413), le même éloge du dieu.

Pour toutes ces raisons, je conclus que dans la parodos figuraient deux chœurs, un d'hommes et un de femmes.

Comment doit-on se représenter l'action et la composition de ces chœurs ?

Dionysos et Xanthias, entendant de loin les chants des mitiés, s'arrêtent et écoutent {v. 321-322). Les chants qui suivent ont donc été précédés d’autres chants que les deux acteurs n'ont pas entendus. Ces chants, qui proviennent d’un chœur invisible !, celui des femmes ?, étaient sans doute, comme ceux du chœur des hommes, qui leur succédera, consacrés successivement à Coré, Déméter et Jlacchos. On en est arrivé au chant en l'honneur d'Iacchos lorsque Dionysos et Xanthias s'arrêtent.

Après ce chant (v. 340-352), chanté probablement dans la coulisse, l'hiérophante parait, suivi du chœur des hommes. Il prononce sa proclamation (v. 353-371), tandis que le chœur des femmes ἃ traversé silencieusement l'orchestre, puis le chœur des hommes entre dans l'orchestre à son tour et défile processionnellement, en invoquant successivement Coré, Déméter et Tacchos (v. 372-113). Dionysos et Xanthias, les hymnes finis, se sont approchés, poussés par la curiosité (v. 414-415). À ce moment, le chœur des hommes, dont la procession est terminée, s'arrête pour échanger des plaisanteries imitées des anciens gephyrismot. Au vers 431, Dionysos, qui s’est de plus en plus rapproché du chœur, l'interpelle pour lui demander son chemin.

Cependant la cérémonie est achevée ; les hommes vont se diriger d'un côté, les femmes de l’autre, comme le prouvent les vers 446-447, qui sont une réponse à deux vers qui manquent dans le texte. Les femmes se rendent dans l'endroit qui leur est assigné, tandis que

l Je suppose que ce chœur est invisible, parce que, si Dionysos et Xanthias le voyaient, les plaisanteries qu'ils échangent (v. 331-339) auraient un autre caractère. Au lieu de parler encore comme ils l’ont fait déjà aux vers 313-314 des bruits et des parfums qui viennent jusqu'à eux, ils s’entretiendraient plutôt de ce qu'il voient. Il y ἃ là, ce me semble, un etfet voulu par le poëte.

3 Ce sont les vers 345-348, auxquels j'ai déjà fait allusion, qui prouvent que le premier chœur est un chœur de femmes.

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les hommes, tout en chantant, se rangent dans l'orchestre, où 115 resteront jusqu’à la fin de la pièce.

Ces deux chœurs d'hommes etde femmes n'avaient certainement pas été constitués chacun avec la moitié du chœur traditionnel. En effet, le chœur d'hommes, qui occupe seul l'orchestre pendant la plus grande partie de la pièce, était un chœur complet, qui ne pouvait pas être formé de douze choreutes. Il y avait done, pour représenter les femmes, un second chœur, dont nous ignorons la composition. Ce chœur ne paraissait d’ailleurs qu'un moment, pour traverser la scène, après avoir chanté dans Îa coulisse ses deux strophes à lacchos.

Comment étaient distribuées les strophes des groupes de vers lyriques 324-352, 372-381, 381-394, 397-413, 416-439, 448-459? Les trois premiers groupes sont composés de deux strophes semblables, le quatrième de trois, le cinquième de quatre, le sixième de deux. La présence d’un groupe de trois strophes semblables placées à la suite les unes des autres suffit à prouver, en-dehors même des raisons déjà exposées, que nous n'avons pas ici à faire avec une parodos ordinaire. Outre qu'il est impossible de répartir également entre deux demi-chœurs un nombre impair de strophes, la succession, le caractère religieux et hymnologique des groupes 1. 2. 3,4 et 6, donnent plutôt lieu de croire que chaque strophe était chantée par le chœur tout entier, quoique la construction même des strophes, avec leurs arrêts bien déterminés, puisse, à la rigueur, autoriser l'hypothèse des demi-chœurs, pour les groupes 1, 2,3 et 0.

IL faut faire une exception pour le groupe 5 (v. 416-239), qui diffère entièrement de ceux qui l'entourent. Ce morceau, composé, comme je l'ai dit, à limitation des anciens gephyrismoi, à un Caractère satirique. C'est un échange de plaisanteries entre les choreutes et le public. Le public est représenté ici par Dionysos et Xanthias. Les quatre couplets, écrits en vers iambiques, sont nettement séparés les uns des autres: ils doivent être attribués alternativement à chaque demi-chœur, ou plutôt, comme il s’agit ici d'un dialogue, au chef de chaque demi-chœur.

L'endroit où s’est arrêté le chœur des initiés est à quelque distance de la porte de Pluton. C’est devant celte porte que se passent les scènes qui comprennent les vers 460-674. Nous savons, par le

vers 669, que Dionysos et Xanthias entrent alors chez Pluton ; pendant qu'ils y pénètrent, a lieu la parabase.

Après la parabase, bien que le chœur n'ait pas changé de place, nous sommes dans l'intérieur des Enfers, en un lieu d'où l'on entend Eschyle et Euripide se disputer (v. 757). Dionysos et Xanthias se dirigent du côté d'où vient ce bruit et entrent (v. 812) dans l'endroit où les deux poètes vont se disputer la prééminence. Pendant que Dionysos et Xanthias s'y rendent, la scène est de nouveau vide, et nous rencontrons le stasimon 814-829.

Ce stasimon diffère par le mètre et par le caractère des stasima ordinaires de la comédie. Chaque strophe est composée de {rois hexamètres dactyliques, suivis d’un dimètre trochaïque ; elles ont toutes le mouvement, la pompe, l'emphase mème, emphase voulue et ironique, d’une ode de Pindare ou d'un chœur d'Eschyle. Les quatre strophes dont il se compose sont parfaitement distinctes les

unes des autres et reliées, conformément à l'habitude d’Aristo-

phane, par une conjonction (ἦ ποὺ — ἔστα! φρίξας | Il n'y ἃ, d'ailleurs, aucune raison sérieuse pour que la division et deux demi-chœurs ne soit pas observée ici, comme dans les autres stasima.

Le second stasimon se trouve plus loin (v. 1482-1499), au moment où, après le débat entre Eschyle et Euripide, Dionysos et Xanthias se rendent au banquet auquel les ἃ invités Pluton (v. 1479). Ce second stasimon, tout à fait analogue à ceux des premières comédies, est composé de deux strophes de neuf vers trochaïques. Le premier vers de l'ode μαχάριςς γ᾽ ἀνήρ... s'oppose nettement au premier vers de l'antode χαρίεν οὖν τῷ Σωχράτει.

Jusqu'ici, dans les Grenouilles, nous n'avons rencontré que dans la parodos, à cause de son caractère spécial, des exceptions à la règle des deux chœurs. Il y ἃ pourtant, dans les Grenouilles, plusieurs autres chants du chœur qui semblent échapper à la règle générale. Signalons d'abord deux chants qui sont dits en présence des acteurs, en pleine action, et qui cependant sont formés d'une strophe sans antistrophe. Ce sont les vers 1251-1260 et 1370-1371 : les premiers sont des phérécratiens, les autres des dimètres lrochaïques. Ces deux morceaux élaient-ils réellement isolés et, par conséquent, dits par le chœur tout entier ? Gela est bien peu vraisemblable. Les scènes dont ils font partie sont construites comme

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toutes les grandes scènes de discussion dans Aristophane, comme celles des Chevaliers, des Guépes, des Nuées, des Oiseaux ; il est logique de supposer que les antodes ont disparu !.

Reste enfin un morceau lyrique {v. 875-882), qui offre un caractère exceptionnel. La discussion entre Eschyle et Euripide nest pas encore véritablement engagée ; les deux adversaires n'ont fail encore qu'échanger des défis. Avant donc de les mettre définitivement aux prises, Dionysos invite le chœur à invoquer les Muses. Les vers dactyliques 875-882 sont une sorte de proème, une invocation qui devait ètre chantée par tout le chœur*.

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