‹ Mélanges Henri Weil [microform]. Recueil de mémoires concernant l'histoire et la littérature grecques dédié à Henri Weil ... à l'occasion de son 80e anniversaire; ouvrage contenant un portrait en héliogravure, une phototypie hors texte et plusieurs illustrations dans le texteChapitre 21 sur 96 · ORIGINES DU RÉCIT RELATIF A MÉLEAGRE · texte numérisé non relu

ORIGINES DU RÉCIT RELATIF A MÉLEAGRE

DANS ΠΌΡΕ V DE BACCHYLIDE

Le beau récit, relatif à Méléagre, qui forme le principal développement et comme le centre de la cinquième ode de Bacchylide, mérite à coup sûr d'attirer. l'attention à plusieurs égards. Avant tout, il serait intéressant de savoir où le poète a pris la donnée qu’il a su revêtir d'une couleur personnelle. Sans prétendre résoudre du premier coup ce problème littéraire, il est bon peut-être de l’aborder, ne fàt-ce que pour le circonscrire par quelques indications préliminaires.

M. Kenyon, dans une note qui se rapporte au vers 70, ἃ signalé un rapprochement qui doit nous servir de point de départ. Une scholie de l’Iliade (XXI, 194) résume un récit perdu de Pindare, d'après lequel Héraklès, descendant aux Enfers pour en ramener Cerbère, y rencontrait Méléagre, qui lui demandait d'épouser sa Sœur Déjanire. C'est exactement la scène que nous trouvons chez Bacchylide, sauf une divergence de détail que M. Kenyon a relevée, sans paraître d'ailleurs y attacher d'importance. Dans Pindare, c'était Méléagre qui priait Héraklès d'épouser sa sœur; dans Bacchylide, c’est Héraklès qui demande à Méléagre s’il n'a pas une

sœur qu'il pourrait épouser. Si je ne me trompe, ce détail est justement l'indice qui peut nous permettre d'établir la différence d'intention des deux poètes. Évidemment, en effet, si Méléagre, dans Pindare, invitait Héraklès à épouser Déjanire, c'est qu'il était frappé d'admiration à la*vue de sa force et de son courage. Héraklès était donc le premier personnage de la scène : c'était sur lui que le poète appelait l'attention, et il s'était proposé de faire ressortir son incompärable vertu. Ce qui permet de supposer que ce récit était donné comme un exemple poétique de ce que peut l'audace, quand elle est d’ailleurs protégée par les dieux. Chez Bacchylide, la relation est renversée. C'est Méléagre qui est au premier plan, c'est lui qui excite l'admiration et la sympathie d'Héraklès, au point que celui-ci conçoit immédiatement le désir d'avoir pour femme une jeune fille du mème sang. Cette sympathie, Méléagre la fait naître par son Courage tranquille, mais surtout par le malheur qui l'a frappé, par sa destinée brillante et interrompue. Il apparait dans ce récit comme un exemple de cette loi du sort, qui ne permet jamais aux mortels d'être complètement heureux (v. 53-55) ; exemple qui paraît destiné à consoler Hiéron de ses propres chagrins. Ainsi s'explique que les deux poètes aient pu traiter le même sujet sans scrupule. Si Bacchylide, comme on est tenté de le croire, est l'imitateur, il ἃ pensé sans doute, et avec raison, qu'en modifiant ainsi le caractère de la scène il se l’appropriait pleinement!. D'ailleurs l'idée d'une rencontre d'Héraklès et de Méléagre aux Enfers n'appartenait ni à Pindare, ni à Bacchylide. M. Kenyon a noté que celte rencontre est indiquée incidemment dans le passage de la Bibliothèque d'Apollodore, où est rapportée la descente d'Héraklès chez Hadès (IE, ch. v, ὃ 12, 4). Or il n'est pas douteux que le témoignage du faux Apollodore ne remonte, plus ou moins directement, jusqu'à une épopée, ou plutôt jusqu'aux épopées, où élaient relatés les travaux d'Héraklès. Du moment qu'Héraklès descendait aux Enfers, il devait y rencontrer, — comme autrefois l'Ulysse de l'Odyssée, — les héros célèbres du cycle épique. Méléagre avait sa place marquée entre ceux-ci. Nous voyons, par un témoignage de ’ausanias (X, 31), que Polygnote, dans la représentation qu'il fit ! Les poètes grecs ont toujours eu l'habitude de répéter les mêmes thèmes poétiques

en les variant. Et Bacchylide érigeait cette habitude en principe dans un fragment bien connu (fr.41Kenyon).

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de la descente d'Ulysse aux Enfers pour la Lesché de Delphes, avait fail figurer Méléagre au milieu d'un certain nombre de personnages du cyele troyen, bien qu'il fût étranger à ce cycle. C'est donc qu'on ne pouvait plus alors se passer de lui. Le même PARTS nous apprend (ibid.) qu'il était question de lui dans les Grandes Éées etdans la Minyade. S'il est vrai, comme il le dit ailleurs (X, 28), que Polygnote, dans cette peinture, avait suivi de près jones ce dernier poème, dont il semble d'ailleurs qu'Héraklès était le héros, il paraît assez naturel de croire que c'est à la Minyade que remonte l'idée première de la rencontre traitée par Pindare ek-par Bacchylide. En tout cas, quel que soit le poète qui ail songé pi premier à mettre les deux héros en présence, on comprend aisé ment sa pensée. D'après la légende, Héraklès, en épousant Déjanire, fille d'OEneus, était devenu le beau-frère de Méléagre, mais après la mort de celui-ci, et sans l'avoir connu". Dès qu on faisait descendre Héraklès aux Enfers, c'était une combinaison qui devait s'offrir d'elle-même, que de le mettre en relation avec un des plus nobles héros de la légende, destiné à devenir son proche parent par alliance. Le mariage d'Héraklès était ainsi sanctionné d avance par Méléagre, de qui l'intervention le rendait particulièrement

olorieux.

Mais. si l’idée mème de la rencontre pouvait provenir d’une des épopées héracléennes, cela ne veut pas dire 4688. la ἀνθ ΡΒ... Bacchylide se soit inspiré uniquement de ce modèle. En y regardant de près, on s'aperçoit qu'il a dû en être autrement. ͵

Pausanias, en rapportant, dans le premier passage cité (Χ, 31), les diverses traditions relatives à la mort de Méléagre, déclare que la légende du tison fatal, auquel était liée sa destinée, a été pour la première fois mise au Jour par le poète tragique Phrynichos, dans ses Femmes de Pleuron?. Comme cette légende est justement aussi celle qu’accepte Bacchylide, on serait tenté de croire tout d'abord, si

ὃ ξ ᾿ τὴν Οἰνέως. τετελευτηκότος ἔδη Μελεάγρου. 1 DionorE, IV, 34: "Eynue Δηιάνειρᾶν τὴν Οἰνέως, τετελευτηκό ᾿ς 1 | ἫΝ νην 2 Τοῦτον τὸν λόγον Φρύνιχος ὁ ΠΠολυφράδμονος πρῶτος ἐν ὄρχματι EUELSE LLAEUG Ge

le témoignage de Pausanias devait être admis au pied de la lettre, que Bacchylide ἃ composé son ode sous l'influence de Phrynichos. La chronologie se prêterait assez bien à cette supposition, car la vie de Phrynichos paraît s'être lerminée vers 470, et l’ode de Bacchylide aurait été écrite. d'après M. Kenyon, en l'honneur de la victoire olympique remportée par Hiéron en 476; elle appartiendrait donc à la période qui correspond aux dernières années du poète tragique, et il y a tout lieu, par conséquent, de supposer qu’elle est postérieure à la tragédie en question.

Mais Pausanias nous met lui-même en garde contre toute conelusion de ce genre par une remarque judicieuse, qui corrige sa première affirmation. « Phrynichos, dit-il, ne me semble pourtant pas avoir développé cette fable comme l'aurait fait un écrivain qui l'eût inventée. Il y touche seulement, comme à une tradition qui était alors répandue dans tout le monde grec!. » L'opinion de Pausanias est donc que cette tradition était antérieure et fort connue. bien qu'il en ignore lui-même l'origine et qu’elle diffère, comme il le remarque expressément, de celle qui était mentionnée dans l’Iliade, comme aussi de celle qui figurait dans les Grandes Éées et dans la Minyade. Mais, indépendamment de cette observation, certains traits du récit de Bacchylide ne permettent guère de croire qu'il relève de la tragédie de Phrynichos. Son Méléagre, en racontant sa propre mort, fait allusion à certains détails très précis, que le poète, évidemment, suppose connus : « J'étais, dit-il, en train de dépouiller Klyménos, le vaillant fils de Daïpylos, excellent dans les combats ; Je l'avais atteint devant les remparts, tandis que ses compagnons fuyaient vers l’antique et puissante ville de Pleuron. C’est alors que la douce vie commença de m'abandonner, οἷο... » Le nom de ce Klyménos est nouveau pour nous: mais ilest clair que Bacchylide abrège ici un épisode alors célèbre, qui rappelle celui du vingtdeuxième chant del'{/iade, le combat singulier d'Achille et d'Hector. Un tel épisode avait-il place dans les Femmes de Pleuron ? Si peu que nous connaissions cette pièce, cela parait impossible?. Le fragment relatif à la mort de Méléagre se compose de trois vers choriam-

? Sur les Femmes de Pleuron, voir WELCKER, Gr, trag., 1, p. 21-23, et Nauck, Fragm. lag. graec., p. 558.

biques ; 1] faisait done partie d’un chœur ; et Pausanias, en le citant, remarque que le poète tragique n’a pas développé ce thème poétique ; d'où l’on peut conclure qu'il n’y avait pas dans sa pièce de récit détaillé de la mort de Méléagre. D'ailleurs, ce récit eût-il existé, comment aurait-il été assez populaire pour que Bacchylide, s'il le connaissait lui-même, pût le supposer également connu d'Hiéron, à qui son ode s'adressait? Une tragédie de Phrynichos pouvait laisser des souvenirs durables dans le public athénien; elle n avait certainement pas le genre de notoriété hellénique dont jouissaient les anciens poèmes: or c’est justement ce genre de notoriété que suppose l’allusion de Bacchylide. Ajoutons que, quelques années plus tard, Eschyle, dans ses Choëphores (602-612 Weil), parlait, lui aussi, du tison fatal et de l’emportement d’Althæa comme de choses connues de tout le monde: et ceci encore ne s’expliquerait pas suffisamment, si la poésié de la période antérieure ne les eût depuis longtemps popularisées.

Il faut donc renoncer à croire que Bacchylide ait pu s'inspirer de Phrynichos. Tous deux, et Eschyle après eux, doivent se rattacher à une invention déjà ancienne et célèbre, sur l’origine de laquelle on peut faire à tout le moins quelques conjectures.

Pausanias n'a rapporté, au sujet de la mort de Méléagre, que les traditions épiques. Il paraît avoir négligé entièrement, sur ce point, les traditions lyriques; si la tradition dont nous cherchons l’ori-

gine était Iyrique et non épique, on s'expliquerait qu'il l’ait ignorée

et qu'elle ait pu cependant être populaire.

Nous sommes ainsi conduits à songer au poète lyrique qui a le plus refondu les traditions épiques, et qui souvent les a rendues célèbres sous la forme nouvelle qu'il leur avait donnée, c’est-à-dire à Stésichore d'Himère.

Nous savons, par un fragment de ses Jeur funèbres de Pélias (fr. 3 Bergk), qu'il y avait parlé dela victoire de Méléagre au concours du Javelot. Mais c’est la seule mention de ce héros dont nous trouvions aujourd'hui la trace dans son œuvre. Il est évident pour-

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ïs MAURICE CROISET

tant qu'elle n'était pas unique. Stésichore avait composé un poème sur la Chasse du Sanglier Συοθῆραι). Or, malgré le doute assez étrange de Bergk (Poet. lyr., ΠῚ, p. 210), il ne parait pas contestable que ce poème eût pour sujet la chasse du sanglier de Calydon, seul thème épique de ce genre qui convint à Stésichore. Méléagre devait naturellement y tenir la première place. Et, dès lors, sile poète, comme il est probable, avait embrassé le sujet dans toute son étendue, il n'avait pas pu ne pas raconter l'épisode final de la chasse, à savoir la querelle des chasseurs, la guerre de Pleuron et de Calydon, et la mort de Méléagre.

Sur ce dernier point, la tradition épique était alors fixée. Homère rapporte qu'Althæa avait maudit son fils, en priant Hadès et Perséphone de le faire mourir, et que l'Erinys l'avait entendue du fond de l'Erèbe (77, IX, 565 suiv.). Bien qu'il ne dise pas ensuite précisément comment Méléagre mourut, cela résulte implicitement de ce passage : il devait, selon la légende iei visée, périr de la main des dieux. C'est ce qui était dit plus expressément, d’après Pausanias, dans les Grandes Éées et dans la Minyade : Méléagre y était tué par Apollon !. Voilà donc la tradition épique et primitive ; le tison fatal n'y figure pas. Diodore (IV, 34), après l'avoir rapportée, ajoute : « Quelques-uns, d'autre part, racontent que (Eur δὲ μυθολογοῦσιν 521...) », et il expose la fable du tison. Cette manière de dire paraît présenter assez exactement la vraie relation des choses. Une première tradition, antique, plus simple, longtemps acceptée ; puis, à un certain moment, une seconde tradition, plus ingénieuse, plus finement inventée, qui se substitue à la première. Cette seconde tradition est celle que nous trouvons simultanément au commencement du v° siècle chez Phrynichos, chez Bacchylide, chez Eschyle : la première est alors oubliée, bien qu’elle ait pour elle l'épopée tout entière. Cela ne se comprend bien que si la seconde a élé mise en circulation par un poète de génie, qui l’a en quelque sorte imposée à l'imagination de ses successeurs.

Ce poète me paraît désigné à la fois par la date probable de l'invention, par son caractère et par l'autorité quelle ἃ prise. Elle a dû naître vers la fin de la période épique, après les Grandes Eées, peut-être après la Minyade, qui ne connaissent encore que l’ancienne

l Ep. graec. fragm., Kinke, fr. 159.

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tradition : c'est le témps de Stésichore. Elle dénote un poète qui s'inspire des légendes épiques, mais qui cherche à les rajeunir et qui ne craint pas, pour cela, de les modifier hardiment : c’est le fait de Stésichore. D'ailleurs, à l'examiner de plus près, on recon-

naîtrait qu'elle porte sa marque. Elle ἃ quelque chose de philosophique déjà, mais surtout de dramatique, par la façon dont elle dégage de la vie héroïque de Méléagre l’idée d’une destinée toujours sur le point de finir, attachée à un morceau de bois à demi consumé et qu'un rien peut réduire en cendres. Et elle est admirable surtout par le rôle qu'elle donne à Althæa. Dans la vieille légende épique, la malédiction meurtrière qu'elle prononce est l'effet d’un emportement soudain : elle ressemble à beaucoup d’autres malédictions analogues. Dans la nouvelle légende, la mère tient constamment la vie de son fils entre ses mains. Dès sa naissance, elle l’a sauvé de la mort en arrachant le tison à la flamme ; et, ce tison, elle le garde soigneusement, avec une tendresse vigilante, parce que la vie de son fils en dépend. Mais un jour vient où la passion de la vengeance éloutle brusquement en elle cette tendresse qui dure depuis tant d'années. Elle cesse d’être mère par le cœur, et soudain l'ardeur de son amour se change en une égale ardeur de haine. Il y à peu d'actes plus émouvants dans aucune légende que celui de cette femme démentant ainsi sa propre nature et jetant au feu le tison qui est la vie mème de son enfant. Or cette violence effrénée de la passion féminine, ce bouleversement des sentiments naturels, cette impétuosité d’un désir affreux et tout-puissant, qui surgit tout à coup, Stésichore n'est-il pas le premier qui en ait senti toute la poésie et qui l'ait en quelque sorte montrée au drame futur? Le poète qui avait représenté Skylla trahissant son père, Eriphyle livrant son mari, Hélène abandonnant son foyer, Clytemnestre meurtrière d’Agamemnon, ne devait-il pas être tenté de faire voir aussi Althéæa faisant périr volontairement son fils !?

Si c'est vraiment lui qui a créé la nouvelle tradition. on comprend qu'elle ait prévalu et qu'elle se soit naturellement offerte à Bacchylide. L'influence de Stésichore paraît avoir été grande, au vi° et au ν᾽ siècle, sur le lyrisme, sur la tragédie naissante, sur les arts

lIl est à remarquer que, dans le chœur des Choëéphores, cité plus haut, Althæa est justement rapprochée de Skylla.

mêmes. Dans la famille de Bacchylide, il était de tradition de

l’admirer. Simonide, son oncle, le citait à côté d'Homère, et

justement à propos de Méléagre (fr. 53 Bergk): οὕτω γὰρ Ὅμηρος ἠδὲ

Στασίγορος ἄεισε λαοῖς. {Π était donc du nombre des poètes que Bac-

chylide avait dû étudier le plus. Rien d'étonnant qu'il l'ait imité ᾿

comme l'imitaient la plupart des poètes du temps, et, peut-être SUR UN FRAGMENT POETIQUE même, un peu plus.

shui ον vmmnmetmtisms Ne ὲ ΠΕ ΡΠ τ ΠὋ το πὴ"

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