‹ Mélanges Henri Weil [microform]. Recueil de mémoires concernant l'histoire et la littérature grecques dédié à Henri Weil ... à l'occasion de son 80e anniversaire; ouvrage contenant un portrait en héliogravure, une phototypie hors texte et plusieurs illustrations dans le texteChapitre 28 sur 96 · UE · texte numérisé non relu

UE

2 Pt

pt!

104 GEORGES DALMEYDA

Lykus est le maître, comme Polyphonte, et que, mème après la révélation de ses crimes, il ne se résignera pas si facilement à l'exil ou à la mort. Je pense, avec Schlæsser, que le fils de Lykus ne paraissait pas dans la pièce et que son père apprenait vraisemblablement sa mort, mais il me semble douteux que cette découverte pousse au suicide le tyran démasqué. J'admettrais plus volontiers une dutte entre le parti d'Antiope et celui du roi : de même, dans Mérope, un soulèvement populaire met Egisthe sur le trône. C’est alors que Lykus (s'il n'a pas péri dans la mèlée) pourra se donner la mort, pour échapper à un supplice qui lui paraît inévitable, car la cruauté croit difficilement à la clémence. De toute manière, Élpénor ne doit pas se souiller d'un meurtre, mème légitime : cest les mains pures que le jeune prince inaugure un règne de bonheur.

Si le drame est. demeuré à l'état de fragment, c'est qu'il ne répondait pas entièrement à l’idée que Gæœthe se faisait d'une tragédie conçue sur le modèle classique. Ce qu’on a dit de l'influence exercée sur Elpénor par la liaison du poète avec M"° de Stein ne manque assurément pas de vérité; Schiller, à qui Gœthe avait envoyé le fragment sans nommer l’auteur, trouvait que, « si la pièce

n'était pas d’une main de femme, le sentiment y était aussi féminin"

qu'il pouvait l'être chez un homme! ». Aussi, quand prit fin sa liaison avec M°° de Stein, le poète put se trouver, en quelque sorte, étranger à son œuvre; mais, ce qui l'en éloigna surtout, ce furent les difficultés intrinsèques, la résistance qu'il trouvait dans la matière elle-même. « D'ordinaire, écrit-il à Zelter, on éprouve une certaine aversion pour un ouvrage qu'on n’a pu mener à sa fin, comme pour une chose qui nous résiste et dont nous ne saurions nous rendre maître. » En quoi consistaient ces difficultés ? D'abord à motiver la substitution d'enfants. Il n’était pas fort aisé, — les essais de reconstitution en font foi, — de prêter un air de vraisemblance à une action d'un caractère assez romanesque, et, à coup sûr, très téméraire. Gæthe devait être rebuté par ces expédients de pur métier, dont il sentait l'insuffisance. En outre, le développement du sujet, tel qu'il se trouve posé dans les deux premiers actes, aboutissait soit au drame le plus noir, soit à une pièce sans péri-

! Correspondance, vol. II. 419 (lettre du 25 juin 1798).

TS SP ee ΘΝ ΡΥ ΝῊ

péties et s'appuyant sur des événements « extérieurs ». Or ce n’est point l'idéal de Gæthe : le drame classique est pour lui le drame de la volonté; l'énergie des caractères y domine et conduit les événements. Son art est, en cela, tout proche de celui de nos tragiques : son modèle est Sophocle, dont l’Antigone lui inspire tant d'enthousiasme et dont le Philoctète lui fournit le plus beau trait de son /phigénie. Qu'on se rappelle cette loyale et pieuse héroïne refusant d'obtenir sa liberté et le salut de son frère au prix d’un mensonge, et faisant au roi Thoas l’aveu du complot. Ce trait, que l'on ἃ maintes fois signalé comme moderne et chrétien, n'est pas moins antique, car Néoptolème, dont la loyauté ne peut non plus s'abaisser au mensonge, révèle ainsi la ruse d'Ulysse à Philoctète. Si tel est l'idéal de Gæthe, on comprend que le sujet d'Elpénor lui semble mal choisi. J'omets la question de l'unité de temps, qui pourrait aussi soulever une difficulté. Les événements qui suivent la révélation de Polymétis ne peuvent, sans invraisemblance, être condensés en une seule journée. Dans la plupart des hypothèses, on est donc forcé d'admettre une violation de l'unité de temps. Faut-il croire que ce fut, pour le poète, un motif de plus de laisser son drame inachevé ? Il est permis de le penser, bien qu'en principe Gœthe se soucie moins d'observer les trois unités que de conserver à une pièce ce caractère essentiel qu’il appelle « das Fassliche! ». Quoi qu'il en soit de cette dernière question, on peut, d’après ce qui précède, s'expliquer l’ « aversion » de Gæthe pour cet ouvrage. Le plan primitif lui ayant paru défectueux, il le remania de fond en comble ? et finit par abandonner une pièce un peu factice, où il eût dû mettre moins de sentiment personnel et de génie que de métier. Schiller, dans la réponse qu'il fit avec beaucoup de finesse et d'à-propos à l'envoi d'Elpénor, dit que le fragment « rappelle une bonne école, bien que ce ne soit qu’un ouvrage de dilettante ». Rien n'est plus juste. La « bonne école » est celle des poètes grecs, et chaque page en porte la marque. Tout, dans le ton et dans le style, est conforme à ce modèle de beauté antique dont /phigénie était l'expression parfaite : un dialogue tout semé de pensées morales, que le poèle excelle à condenser sous une forme précise et définitive; des récits, qui, sans s’attarder, se déroulent cependant avec

1 Ἑῤσύνοπτον (ARISTOTE, Poét , VII, 1451 ἃ, 4). ? Lettre à Knebel du 3 mars 1783.

106 GEORGES DALMEYDA

ampleur et prètent au détail le plus poétique relief ; la vie donnée aux abstractions et aux choses inanimées ; des chocs de mots familiers au style tragique; des épithètes composées à l’imitation du grec (adverbe et adjectif, ou substantif et participe) que le génie de la langue permet de former et qui l’enrichissent de la façon la plus originale, — comme nos poètes du xvr° siècle rèvaient d'enrichif la leur; — d'admirables passages, où la profondeur et la délicatesse du sentiment se revètent de la forme la plus pure ; puis, tranchant sur ces teintes douces et nuancées, les couleurs sombres qui peignent l'horreur du crime et la fureur de la vengeance, rappelant quelques passages des Choénhores ; certains détails, enfin, conçus d’après les rites grecs eux-mêmes, tels que la purification par laquelle Antiope se lave de la souillure que lui imprimaient les Érinnyes. Voilà ce que Gœæthe devait, en effet, à de bons maitres, mais ce n'était là que la forme extérieure du drame; la matière elle-même ne permettait de composer qu'une tragédie d'école : c'est ce que Gæœthe n’a pas voulu faire.

Georges DALMEYDA.

Page 1