‹ Mélanges Henri Weil [microform]. Recueil de mémoires concernant l'histoire et la littérature grecques dédié à Henri Weil ... à l'occasion de son 80e anniversaire; ouvrage contenant un portrait en héliogravure, une phototypie hors texte et plusieurs illustrations dans le texteChapitre 38 sur 96 · credamus · texte numérisé non relu

credamus

Hermannus Dies.

REMARQUES SUR PRATINAS

De tous les prédécesseurs d'Eschyle, le plus énigmalique peutètre, c'est Pralinas. Que représente-t-il exactement dans l’histoire du théâtre grec? Qu'était-ce que ce drame satyrique qu'il passait pour avoir importé à Athènes!, alors que l'Athénien Chærilos, antérieur de quelques années, Υ avait déjà cultivé ce genre avec succès °? Autant de questions auxquelles je n'essaierai pas de répondre. Je voudrais seulement présenter sur ce vieux poète quelques remarques et tenter de préciser le sens du plus long fragment que nous ayons de lui, de ce chœur où il fait. avec une verve si comique, le procès de la flûte et revendique pour le chant. dans le lyrisme contemporain, le rang qui lui est du.

Athénée, à qui nous devons la connaissance de ce morceau, le classe parmi les hyporchèmes ὃ, Mais formait-il un poème isolé, ou faisait-il partie d’un ensemble ? Déjà Otfried Muller avait essayé de prouver qu'il faut y voir un fragment de drame salyrique‘. Cette démonstration a, depuis, été reprise et complétée par M. Blass5, Des

* SUIDAS, 5. ὃ. Πρατίνας :... πρῶτος ἔγραψε σατύρους.

* Paorits, II, 32: ἡνίκα μὲν βασιλεὺς ἣν Χοιρίλος ἐν σατύροις.

ὁ ATHÉNÉE, XIV, p. 617 C.

4 Kleine Schriften, 1, p. 519.

ἢ Jahrbäücher für class. Philologie, XXXIV, p. 663 et suiv.— L'argument invoqué contre celte hypothèse par M. Crusius (Anthologia lyrica d'Ed. Hiller. P. LXI et suiv.), à savoir l’analogie du morceau de Pratinas avec quelques fragments d'hyporchèmes non dramatiques, où il est également question de danse ou de musique, ne me parait lui rien ôter de sa solidité. Certaines questions théoriques, qui passionnaient sans doute une partie dû public, étaient agitées, à cette époque, aussi bien dans le drame que dans la poésie lyrique. Je n’en veux pour preuve que l'Antée de Phrynichos, drame satyrique où l’auteur, d'après le scholiaste d'Aristophane (au vers 688 des Grenouilles), περὶ παλαισμάτων πολλὰ διεξῆλθεν. Peut-être Pratinas en avait-il fait autant dans ses ΠΠαλαισταὶ σάτυροι.

si

expressions Comme ἐμὲ Jai χελαξεῖν, ἐμὲ δεῖ παταγεῖν ἀν ὄρεα σύμενον μετὰ Νχιζξων. montrent assez, en effet, que les choreutes ont revêtu une personnalité d'emprunt; ce nest point à des humains que sied

un pareil langage, mais à ceux qui portent sur les vases peints

les noms significatifs d'Oreimacchos, d'Orocharès, aux satvres épris de la bruyante liberté qui se donne carrière, à la suite de Dionvsos. sur les hauts sommets. Il y a plus : le mètre même employé par Pratinas convient essentiellement au drame satyrique; ces procéleusmatiques, multipliés à dessein, servaient à marquer l'entrée en scène des satyres, si bien que nous aurions là ce que les Grecs appelaient un εἰσόδιον, c'est-à-dire le prélude d'un drame satyrique dont la représentation suivait immédiatement ce début.

Cette interprétation doit être rectifiée sur quelques points. Je ne crois pas que le fragment conservé par Athénée soit, à proprement parler, le commencement d'un drame satyrique. L'indignation hautaine des choreutes (τίς ὁ 052u525 ὅδε, χτλ.), leur colère, qui se traduit par des actes, au moins simulés (rzis, sk$y:), indiquent qu'au moment où ils pénètrent dans l'orchestre, ils le trouvent occupé par des ennemis qu'ils entreprennent d'en chasser". Avant leur arrivée il s'était donc déjà passé quelque chose. Cette première action, quelle était-elle, et quels étaient les personnages qui y avaient pris part ? Nous ne saurions le dire exactement, mais il est pers de songer à une troupe de danseurs (τί τάδε τὰ χορεύματα :) Se trémoussant au bruit de quelque bizarre accompagnement de flûte ἡ. Le chœur. faisant son entrée sur un rythme vif et sautillant, où les brèves tombent en cascade les unes sur les autres, mettait fin à

ces grotesques ébats. Alors seulement commençait l'hyporchème, clairement annoncé par cette prière à Dionysos:

Nous ne savons pas quel en était le caractère, mais je croirais volon-

1 Cf. certains effets familiers aux poètes de la Comédie ancienne, et dont les Acharniens (v. 280 et suiv.) offrent un exemple qui n'est pas sans analogie avec la scène de

Pratinas. | ᾿ 2 Bergk (Griech. Literaturgeschichte, III, p. 263, n. 37) voit dans le morceau de Pratinas une allusion à Lasos d'Hermioné et aux changements qu il avait introduits dans

le dithyvrambe.

REMARQUES SUR PRATINAS 133

tiers qu'il différait sensiblement de l'introduction qui le précédait : le ton en était sans doute plus sérieux.

M. Blass essaye de concilier le nom d'esièey, qui convient à la structure métrique du passage, avec celui d'irécyrux, que lui donne Athénée. Ces deux termes ne sont pas synonymes. ‘Yr5syrux, dans la pensée d’Athénée, s’appliquait probablement à l'ensemble du chœur ; εἰσόξιον n'est juste que si l’on désigne par là le début de ce mème chœur, c’est-à-dire la partie qui nous en est parvenue, et qu'il faut considérer comme une sorte de parodos d’un hyporchème satyrique.

Cette colère contre la flûte, prètée à des satyres exécutant un hyporchème, ne laisse pas de surprendre au premier abord, car, d'une part, les monuments figurés nous montrent les satyres ou les silènes, compagnons de Dionysos, prenant, le plus souvent, leurs ébats au son de la flûte; d'autre part, c'était la flûte qui, d'ordinaire, accompagnait l’hyporchème!. Mais les exemples ne sont pas rares, dans les peintures céramiques, de satyres munis, au lieu de la flûte traditionnelle, d'une cithare ou d’un barbitos?; d'où l’on peut conclure que certains chœurs satyriques admettaient le concours des instruments à cordes; de plus, il faut remarquer que ce que demande Pratinas, c'est que la flûte n'opprime pas le chant; rien, dans le fragment cité par Athénée, n'autorise à croire qu'il veuille l’exclure. Les satyres, c’est-à-dire les chanteurs, réclament pour eux le premier rôle; c'est eux surtout qu'on doit entendre, eux qui, comme des cygnes dirigeant une troupe d'oiseaux aquatiques, savent, sur les montagnes, régler l'allure de la « mélodie aux ailes diaprées ». Quant à la flûte, qu’elle se contente de commander (στρατηλάτας) aux chœurs improvisés des Jeunes gens ivres, où le chant est secondaire; dans les vrais chœurs, qu'elle reste à son rang, qui est le dernier (ὕστερον yopeuérw)*, car là elle n'est que servante (ὑπηρέτας).

1 GEVAERT, Histoire et théorie de la musique de l'antiquité, 1, p. 456.

? Pour me borner à quelques spécimens, voyez FurRTWÆNGLER, Beschreibung der Vasensammlung im Antiq., n° 1906, 2160, 2243, 2402, etc.

$ Cette expression étonne à première vue. J'avais pensé à ywpeitw, qui ἃ l'inconvénient de déformer le vers. Quand on y regarde de près, on s'aperçoit que c'est bien χορευέτω qui est le terme juste, à la condition de donner à ce verbe le sens très général de « prendre part à l'exécution d'un chœur ». Cf. ARISTOPHANE, les Femmes aux Thesmophories, 101-103 : Ἱερὰν... χορεύσασθε βοάν.

ss AR EP eo: ie out 2 NE

ere

ki

pis

Arrivons au texte mème de ce curieux morceau. On sait qu'il est fort mal établi. Je voudrais essayer, en prenant pour point de départ l'édition qu'en ἃ donnée M. Kaibel dans son Athénée, de le fixer sur quelques points. M. Kaiïbel ἃ surtout eu recours pour le constituer au Marcianus (n° 447 du fonds grec de la Bibliothèque Saint-Marc), assez bon manuscrit du x° siècle environ, qui paraît avoir été copié sur un archétype plus ancien et très supérieur, écrit en onciales. C'est celui qu'il désigne par la lettre ἡ. Il s’est servi, en outre, du Laurentianus (E), qui contient l'abrégé d'Athénée. et dont l'autorité, malgré les fautes qui y fourmillent, est loin d'être négligeable. Enfin il a profité, pour le fragment de Pratinas, comme pour le texte d'Athénée en général, des observations de son éminent ami, M. de Wilamowitz-Mællendorff.

Or, au vers 9, se trouve un groupe de mots qui arrète le lecteur s, Le Marcianus porte :

Page 1