HEROD., IX
® Tauc., III, 58, 4-5.
6 PLur., Arislid., 91. 7 Pausan., IX, 2, 5.
8 PLur., Aristid., 91.
9 Pausax., IX, 2, 5.
reposaient pas à Athènes ? Comment supposer que des funérailles célébrées à Platées, avec les hommages de toute la Grèce, aient donné lieu à l'usage essentiellement athénien! du λόγος ἐπιτάφιος ? Non moins surprenante est l’omission que fait Diodore en ne mentionnant pas la grande fête des Éleuthéries. Cette étrange omission ne me semble guère explicable que par une confusion entre la cérémonie athénienne des ᾿Ἐπιτάφιχ et la solennité nationale des "Exsutésuz : c'est la seconde de ces deux fètes, et non la première, qui remonte à la bataille de Platées *.
Mais, en m'écartant de la date rigoureuse de 479, je ne serais pas tenté de descendre, avec M. Lionello Levi”, jusqu'au milieu du γ᾽ siècle. M. Levi fait remarquer que les premiers développements de la rhétorique et de la sophistique à Athènes ne sont pas antérieurs à l’année 450, et il en conclut que cette date approximative est aussi la plus ancienne qu’on puisse attribuer à l'institution athénienne du discours funèbre. Conclusion, suivant moi, excessive! Si la rhétorique a contribué à fixer la forme de ces harangues solennelles, comment aurail-elle pu en faire naître l'occasion? Aussi bien Périclès, dans le discours que lui prête Thucydide, parlet-il de cette formalité comme d’un usage ancien (τοῖς πάλαι οὕτως ἐδοχιμάσθη) 1: une telle expression ne conviendraitguère, ce me semble, à une institution qui daterait à peine d'une vingtaine d'années.
A défaut de données chronologiques directement fournies par les auteurs, peut-être arriverons-nous par quelques détours à la solution du problème.
La cérémonie que décrit Thucydide avait lieu au Céramique, « dans le plus beau faubourg de la ville », autour d'un monument
publie (τὸ δημόσιον σῆμα), qui recevait les dépouilles funèbres, re-
! Pausanias (III, 14, 1) fait allusion à des discours prononcés tous les ans sur le tombeau de Léonidas à Sparte. La fête des Λεωνίδεια date peut-être du milieu du v° siècle, du temps où furent ramenés des Thermopyles à Sparte les restes de Léonidas (Pausax., ibid.) ; mais les discours funèbres eux-mêmes ont une origine probablement beaucoup plus récente ; ils n’ont laissé, d'ailleurs, aucun souvenir dans la littérature.
2 Remarquons en passant que le texte de Diodore ne peut pas être invoqué à l'appui de l'hypothèse suivant laquelle ᾿᾿ἀγὼν ἐπιτάφιος aurait été célébré à Athènes dès le v* siècle. Je laisse de côté cette question controversée, qu'a étudiée M. Albert Martin (op. cit.) et que n'a pas éclaircie la découverte de "᾿Αθηναίων πολιτεία d'Aristote (ch. Lvmm). ἃ vrai dire, il me semble douteux que l'aywy ἐπιτάφιος date du v° siècle, et l'absence d'un concours de ce genre dans les Suppliantes d'Euripide ne fait que fortifier mes doutes.
3 Levi (L.), 0p. cit. (cf. ci-dessus, p. 159, n. 2).
4 Tauc., Il, 35, 3.
LES (€ ÉLEUSINIENS » D ESCHYLE 163
cueillies dans dix cercueils de cyprès, à raison d’un par tribu !. Thucydide n’ajoute pas que des stèles de marbre, dressées sur le tombeau, portaient, par ordre de tribus, la liste des victimes honorées dans ces funérailles : mais Pausanias nous le dit?, et nous possédons encore plusieurs fragments de ces listes mémorables? el est le cadre où se produisit le λότος ἐπιτάφιος : Ce Cadre luimême, pouvons-nous en déterminer la date?
D, QE ᾿ς " à ὃ ᾿ ι \ « β Pausanias donne à ce sujet un renseignement dont la clarté et la précision paraissent d'abord défier toute critique : dans sa description μι Céramique extérieur, le périégète, énumérant les sépultures disposées sur la route de l'Académie, rencontre d’abord les tombes isolées de Thrasybule, de Périclès, de Chabrias, de Phormion : puis il arrive aux monuments publics des citoyens morts pour la patrie 5 . Ἢ el il ajoute à ce propos : « Les premiers qui furent enterrés là sont les guerriers qui, jadis, s'étant avancés en Thrace jusqu'à Drabescos, furent surpris et massacrés par les Edoniens#. » Le souvenir de ce désastre élait vivace à Athènes: Hérodote y fait allusion”, ainsi que Thucydide®: la date en est connue : elle 56 place sous PER er Mes | | Pate # ù E ce l’archontat de Lysithéos, pendant l'hiver de 465-4647. En vain a-t-on cherché à interpréter autrement le texte de Pausanias : l'emploi de l'aoriste dans la phrase πρῶτοι ἐτάφησαν οὃς ἐν Θράχγ ποτέ Ἢ — ἐ" “4 ἐν. νξ εν nc permet pas, selon moi, de voir dans ces mots une indication topographique, comme 51] Υ avall: πρῶτος ὁ τάφος χεῖται ἐχείνων De ἐν Θράχῃ ποτέ... En réalité, Pausanias ἃ voulu consigner ici un fait historique, et, à l’en croire, ce fait historique serait le suivant : le plus ancien monument élevé au Céramique, pour recevoir dans une tombe commune les restes des citoyens morts à la guerre, date 9 r !AR7YT ω ?, - 27 . Ta r s - . , de l’année 464; en d'autres termes, c'est en 461 qu ἃ élé instituée la cérémonie du Céramique.
A “ © . - 2e ° ar » : δ Le témoignage de Pausanias ἃ paru acceptable à beaucoup e Savants, avec cette correction toutefois, due à Ern. Curtius :
1 Tauc., 11. 34.
? Pausax., [, 29, 4.
3 C. I. A., 1, 432 suiv.
4 Pausan., I, 29, 4.
ὃ Herop., IX, 75.
> Tuuc., 1, 100.
Ἷ ue Griech. Geschichte, t. TIL (1897), p. 198, n. 5.
5 CurTIUS (E.), Zur Geschichte des Wegebaues bei 1)" | 5 | iv et Die Stadtgeschichte von Athen, Berlin, 1891, x Pret PR NE
bien avant la défaite de Drabescos, l’usage existait de rapporter à Athènes les corps des soldats tués à l'ennemi; dans le Céramique même se trouvait, selon Pausanias, le tombeau d’Athéniens qui avaient succombé dans une guerre contre Égine « avant l’expédition du Mède! », et il fallut faire une exception à la règle pour ensevelir à Marathon les victimes de la première invasion barbare ?. Mais, dit Curtius, cet antique usage fut renouvelé et développé en 464, à l'occasion du désastre de Drabescos ; c'est alors que le Céramique, restauré, comme la ville entière, après la reconstruction de l’Acropole et des murs, devint le centre des cérémonies funèbres que décrit Thucydide.
Une étude plus approfondie des inscriptions funéraires du Céramique a, sinon renversé la théorie de Curtius, du moins démontré l'inexactitude de la date fournie par Pausanias. En effet, la plus ancienne de ces stèles”, revue et commentée par M. U. Kæhler#, appartient, non pas au monument de Drabescos, comme le pensait M. Kirchhoff, mais au monument érigé, l’année précédente, en l'honneur des Athéniens et des alliés morts en Chersonnèse et à Thasos. Il est bien vrai que l'affaire de Drabescos eut lieu sous le même archontat que la défection de Thasos (OI. 78, 4 — 465-464); mais ce n’est pas une raison pour que les morts de ces deux campagnes aient été ensevelis dans la même tombe. Les listes funéraires que nous possédons ne portent jamais, dans l'intitulé, le nom d’un archonte athénien; la période qu’elles embrassent ne coïncide donc pas avec une année civile ; et, de fait, quand les opérations militaires, commencées au printemps, se prolongeaient Jusqu'à l’automne, comment aurait-on pu séparer, dans les honneurs funèbres du Céramique, les soldats tombés avant la fin de l’année civile de ceux qui avaient succombé après? La défection de Thasos s'étant produite dans l'été de 465, les soldats athéniens morts autour de cette ville furent ensevelis avec ceux qui avaient péri en Chersonnèse au début de la campagne, au printemps de la même année, et c'est la stèle dressée sur ce tombeau qui nous est parvenue par fragments. La tentative des Athéniens en Thrace et la défaite de
: Pausax., 1, 29, 7.
2 Tauc., Il, 34, 5. — Pausan., 1, 29, 4.
Koauer, Beilträge zur Geschichte der Pentekontaetie, dans Hermes, t. XXIV (1889),
LES (« ÉLEUSINIENS » D'ESCHYLE 165
Drabescos n'eurent lieu que dans l'hiver suivant (465-464), et les victimes de cette campagne ne purent recevoir les honneurs funèbres qu'à la fin de l’année 464 (O1. 79, 1). Cette démonstration de M. Kæhler, appuyée par M. U. von Wilamowitz-Mællendort!, me parait probante, et elle entraîne, entre autres conséquences, une présomption très forte contre le texte de Pausanias, disons mieux. la condamnation certaine de ce témoignage.
Mais d'où vient l'erreur de Pausanias ? C’est ce que M. von Wilamowitz explique avec une rare sagacité ? : la stèle signalée comme la plus ancienne du Céramique faisait mention d’une campagne malheureuse des Athéniens en Thrace: Pausanias aura cru (peutêtre sur la foi d'un guide ou d'un périégète antérieur) que la défaite en question était celle de Drabescos, tandis qu'il s'agissait en réalité d’un désastre survenu onze ans auparavant, sous l’archontat de Phédon (O1. 76, 1 — 476-475). Cette expédition des Athéniens dans la vallée du Strymon, après la prise d'Eion, en 479, n'est pas signalée par Thucydide ; mais elle figure dans un document qui présente les plus sérieuses garanties d'authenticité 3, et elle n’est plus mise en doute aujourd’hui par les historiens'. C'est donc en 475 qu'aurait été érigé au Céramique le premier tombeau de la série signalée par Pausanias:; c'est à cette date que remonterait l'organisation, ou, suivant Curtius, la restauration des cérémonies funèbres qui nous occupent.
Cette hypothèse s'accorde heureusement avec un autre fait que les historiens ont attribué longtemps, par erreur, à l'année 469-168, je veux parler de la prise de Scyros par Cimon et du transfert des ossements de Thésée à Athènes. C’est encore M. U. von Wilamowitz- Mællendorff qui a rectifié sur ce point l'opinion traditionnelle 5 : l'anecdote racontée par Plutarque (Cimon et les neuf stratèges, ses collègues, invités par l'archonte Apséphion à se prononcer, comme juges du concours tragique, entre Eschyle et Sophocle) n’a plus, d'après l'interprétation nouvelle et certaine du passage , aucun rap-
WiawowiTz-MoELLENDORFF (U. von), Aristoteles und Athen, 1893, t. II, p. 292, n. 4 2? Ip., ibid. | j 5. Æscuix., De falsa legat., 31, schol. — Ce document repose probableme ; + , 1 nt sur l'Althide d'Androtion. ἡ j ; Cf. Busozr, Griech. Gesch., t. I (1897), p. 102, n. 1, et p. 104, n. 1. ὃ Wicamowirz-MoELLeNDORFF (U. von), op. cit., t. 1, Ρ. 146, n. 41. 6 PLurT., Cim., 8.
D A à mn D .-...-
port chronologique avec l'expédition de Scyros. Dès lors la prise de cette île peut tout naturellement se rattacher à la campagne
de Cimon sur les côtes de Thrace et à la prise d'Eion en 475; rien ne s'oppose à ce qu'on accepte sans correction le texte suivant de Plutarque : « Après les guerres médiques, sous l’archonte Phédon (476-475), aux Athéniens qui la consultaient la Pythie ordonna de recueillir les ossements de Thésée, de les déposer dans leur ville et de les y honorer. » Si Ie nom de l’archonte ne soulève plus aucune objection, il y a lieu de penser que, dans la même année 475?, après avoir pris Eion, Cimon avec sa flotte réduisit Scyros, alors occupée par une population de pirates, et rapporta de cette ile les ossements précieux que les Athéniens accueillirent comme des reliques. Le dépôt de ces dépouilles augustes dans un tombeau digne d'elles fut l’occasion d’une cérémonie patriotique”, et c'est à cette cérémonie que furent associés tous les soldats tués dans l’année, c'est-àdire avant tout {car les victoires d'Eion et de Scyros avaient dà coûter la vie à peu d'hommes) les victimes du désastre éprouvé en Thrace.
Les organisateurs de cette fête funèbre, le vainqueur de Scyros et ses amis, choisirent, pour cette solennité, une date qui déjà sans doute appartenait au culte des morts, et c'est ainsi, selon l'hypothèse de M. Auguste Mommsent, qu'une fête ancienne analogue à celle des Erizés: fut englobée dans les cérémonies nouvelles du culte de Thésée (du 6 au 9 Pyanopsion, fin d'octobre ou commencement de novembre). Il est certain qu'à l'origine tous les détails de ce culte ne furent pas réglés comme dans la suite : mais dès lors élait établi le double principe d'une fête publique sur la tombe des soldats morts pour la patrie et d’une cérémonie commémorative en l'honneur de Thésée.
L'institution du discours funèbre me paraît avoir suivi de près cette
l PLur., Thes., 36.
? J'adopte la chronologie de M. U. von Wilamowitz, op. cit.. t. II, p. 299. — Busolt croit que la prise de Scyros eut lieu seulement un peu plus tard, entre 414 et 472.
* Les principaux textes relatifs aux monuments et au culte de Thésée à Athènes ont été réunis par M. A. Milchhôfer, dans ses Schriftquellen zur Topographie von Athen, répertoire précieux qui sert de préface à l'ouvrage de E. Curtius, die Stadtgeschichte von Athen, Berlin, 1891. — Je ne saurais aborder ici, bien entendu, la question archéologique que soulève la question du Théséion.
1 La théorie de M. Aug. Mommsen (Heortologie, Leipzig, 1864) me semble avoir été bien défendue par M. Albert Martin, op. cit., p. 17 suiv.
LES « ÉLEUSINIENS » D ESCHYLE 167
réorganisation de la fête des ’Eruragix : Je voudrais essayer de fixer les limites entre lesquelles on peut hésiter.
Les considérations qui vont suivre ont pour point de départ un texte de Denys d'Halicarnasse : tandis que les plus vieux poètes de la Grèce et les plus savants historiens parlent de concours funèbres (ἀγῶνες ἐπιτάφιοι) Célébrés par Héraclès aux funérailles de Pélops, par Achille autour du bûcher de Patrocle, « seuls les poètes tragiques d'Athènes ont inventé, pour flatter la ville, des éloges prononcés sur la tombe des héros ensevelis par Thésée! ». Ce témoignage, un peu vague, puisque l’auteur ne cite pas un nom propre, m'avait semblé d’abord pouvoir se rapporter aux funérailles d'Egée. Nous savons, en effet, que les principales cérémonies des Théseia passaient pour tirer leur origine des incidents qui avaient signalé l'expédition de Thésée en Crète : de même que les Athéniens
reconnaissaient dans les Πυχνόψια et les Οσχοφόριχ les circonstances S
du départ, dans les Ἰζυῤερνήσιχ la marche du vaisseau conduit par les deux pilotes Nausithoos et Phæax?,ils célébraient, dans les Epitaplua, avec un mélange de cris de joie et de lamentations, les péripéties du retour, la nouvelle de la mort d'Egée et le deuil qui succédait à l'enthousiasme de la victoire?. N'est-ce pas par une allusion du même genre que les poètes tragiques auraient imaginé un éloge funèbre prononcé sur la tombe d'Egée, comme le plus ancien spécimen et le modèle des discours réellement tenus à l’époque historique sur la tombe du Céramique ?
Plusieurs objections s'opposent à cette hypothèse : d'abord Denys d'Halicarnasse ne parle pas d’un héros, mais de plusieurs, τοῖς : Θησέως θαπτομένοις ; puis Plutarque, qui décrit les funérailles d’
l Drox. HaLic., V, 17, 4: ἀγῶνας μὲν γὰρ ἐπιταφίους τιθεμένους ἐπὶ τοῖς ἐνδόξοις ἀνδράσι γυμνιχούς τε χαὶ ἱππιχηοὺς ὑπὸ τῶν προσηκόντων ἱστορήχασιν, ὡς ὑπό τ᾽ ᾿Αχιλλέως ἐπὶ Πατρόχλῳ καὶ ἔτι πρότερον ὑφ᾽ Ἡραχλέους ἐπὶ Πέλοπι᾽ ἐπαίνους δὲ λεγομένους ἐπ᾽ αὐτοῖς οὐ γράφουσιν ἔξω τῶν ᾿Αθήνησι τραγῳδοποιῶν. οἵ κολαχεύοντες τὴν πόλιν ἐπὶ τοῖς ὑπὸ Θησέως θαπτομένοις χαὶ τοῦτ᾽ ἐμύθευσαν.
? PLur., Thes., 11-18.
3 In., tbid., 22,
{08 AM. HAUVETIE
avec la préoccupation évidente de signaler le rapport de ces faits légendaires avec les cérémonies en usage de son temps, ne dit pas un mot du λόγος ἐπιτάφιος; d’ailleurs, les circonstances mômes de la mort d'Egée, victime de son amour paternel, se prêtaient mal à servir de prétexte aux louanges décernées à des soldats morts pour leur patrie ; enfin aucun souvenir de cette prétendue invention des poètes tragiques ne subsiste dans leurs œuvres, non plus que dans les fragments des pièces aujourd'hui perdues.
Nous savons, au contraire, que la scène attique retentit à plusieurs reprises des paroles qu’un héros fameux par son éloquence faisait entendre aux funérailles de guerriers tombés les armes à la main et ensevelis par les soins de Thésée : il s’agit des Argiens conduits par Adraste au siège de Thèbes et ramenés à Eleusis pour y recevoir les honneurs de la sépulture. Tel était le sujet traité par Eschyle dans sa tragédie des Eleusiniens et par Euripide dans les Suppliantes. La seconde de ces pièces nous est parvenue : elle nous aide, avec un passage de Plutarque, à deviner le sens et l'esprit de la tragédie d'Eschyle.
Le texte de Plutarque ! offre une légère difficulté d'interprétation, qui ἃ donné lieu à une correction, suivant moi, inacceptable de Bergk®. Au nombre des exploits de Thésée, Plutarque rappelle, d'après la légende athénienne, le secours prêté au roi d’Argos, Adraste, pour obtenir des Thébains le droit de relever et d’ensevelir les cadavres des Argiens. L'intervention de Thésée, dit Plutarque, fut non pas guerrière, comme le prétend Euripide dans sa tragédie, mais pacifique, et elle eut pour effet la conclusion d’un traité (πείσας χαὶ σπέσάμενος), le premier, selon Philochore, qui ait réglé la question des morts sur le champ de bataille {περὶ νεχρῶν
ἀναιρέσεως). Sur ce dernier point, Plutarque croit devoir corriger Philochore, en restituant à Héraclès le mérite d'un acte que la tradition athénienne attribuait à Thésée ; puis il ajoute que les tombes des soldats argiens se voyaient de son temps à Eleuthères, celles des chefs à Eleusis*, et « c'était là encore une faveur que Thésée avait accordée à Adraste, χαὶ τοῦτο Θησέως ᾿Αξράστῳ χαρισαμένου». À la suite de ces mots on lit : χαταμαρτυροῦσι δὲ τῶν Εὐριπίδου
1 PLuT., Thes., 29.
? BerGk, Griech. Literaturgesch., t. I, Ρ. 532, n. 203. 3 CF. Pausan., 1, 39 2.
LES « ÉLEUSINIENS » D 'ESCHYLE 169
[χετίδων οἱ Αἰσχύλου ᾿Ελευσίνιοι, ἐν οἷς χαὶ ταῦτα λέγων ὁ Θησεὺς : εποίηται. Bergk, dans une note d'ailleurs fort obscure, semble rapporter cette phrase à celle qui précède immédiatement, et il croit que les mots χαὶ ταῦτα λέγων représentent simplement χαὶ τοῦτο Θησέως ᾿Αδράστῳ χαρισαμένου ; cette explication, dans l’état actuel du texte, donnerait à la phrase le sens suivant : « Au témoignage d’Euripide daus les Suppliantes s'oppose celui d'Eschyle dans les Eleusiniens, tragédie où Thésée est représenté tenant ce langage à Adraste. » Or ce sens est absurde, puisque l'accord existe, au contraire, entre les deux pièces sur le fait de la sépulture des Argiens à Eleusis. Bergk propose donc de corriger ainsi le texte de Plutarque : συμμαρτυροῦσι ταῖς Ebpurièou ᾿Ιχετίσιν οἱ Αἰσχύλου ᾿Ελευσίνιοι. Mais, à mon avis, la correction est toule gratuite, et c’est bien un désaccord (χαταμαρτυροῦσι...) que Plutarque veut signaler ici entre les deux œuvres: c'est une contradiction entre la légende rapportée par Euripide et la réalité des faits, attestée par Eschyle. Euripide prétend que les Thébains n'ont cédé qu'à la force les cadavres de leurs ennemis : voilà le crime dont Plutarque veut à tout prix laver la mémoire de ses ancêtres. Aussi invoque-t-il, après le témoignage de Philochore et de la plupart des Grecs, l'autorité d'Eschyle, qui, dans les Æleusintens, représentait Thésée tenant précisément ce langage, χαὶ ταῦτα λέγων, c'est-à-dire déclarant qu'il avait triomphé des Thébains, non pas par la force, mais par la persuasion.
La tragédie d'Eschyle ne supposait donc pas, comme celle d'Euripide, une résistance impie des Thébains aux représentations paciliques de Thésée ; elle ne respirait pas au même degré la haine de Thèbes ; mais d'ailleurs elle avait bien, par son sujet mème, le caractère d'un hymne à la gloire de Thésée et d'Athènes : en même temps que le héros vengeur du droit opprimé, elle célébrait la ville toujours prête à offrir un asile aux malheureux. Ce caractère nous permet-il de rapporter cette pièce à un moment déterminé dans la carrière dramatique d'Eschyle ? Je le crois, mais à condition de répondre d'abord à une objection.
La légende de Thésée, dira-t-on, ne date pas de l'expédition de Cimon à Scyros, c’est-à-dire, dans notre hypothèse, de l’année 475. ! Au lieu de χαὶ ταῦτα λέγων, Sintenis a proposé d'écrire ταῦτα λέγων, en transportant
la particule xat dans la proposition précédente, avant oi Αἰσχύλον ᾿Ελευσίνιοι. Mon interprétation me paraît prouver que καί est nécessaire devant ταῦτα λέγων.
Depuis longtemps implantée en Attique, elle y avait fait de rapides progrès vers le milieu du νι" siècle, au temps de Pisistrate et de ses [151 ; loin d’avoir disparu depuis lors, elle fournissait aux Athéniens, avant la bataille de Platées, plusieurs arguments, que mentionne Hérodote *?, à l'appui de leurs revendications pour une place d'honneur parmi les Grecs : si dès cette époque le secours prêté aux Héraclides et l'intervention de Thésée en faveur d’Adraste pouvaient ètre cités comme des faits connus de tout le monde, pourquoi Eschyle n'aurait-il pas, dès ses premières œuvres, et bien avant l'année 475, célébré dans une tragédie la générosité d'Athènes et de son héros national?
On oublie trop, à mon sens, que ce texte d'Hérodote est tiré d’un discours, et que la valeur historique des discours dans Hérodote est en général assez mince. Ici en particulier la tradition fournissait peut-être à l'historien le souvenir d’une querelle entre Athènes et Tégée sur une question de préséance ; mais c'était tout : sur ce thème Hérodote ἃ développé complaisamment les titres de chacune des deux cités à la place qu’elle revendiquait. Aussi l’artifice de ces harangues apparaît-il par endroits avec évidence : quand les Athéniens rappellent leur victoire de Marathon, ils se vantent d’avoir triomphé de quarante-six nations ; or ce chiffre est exactement celui auquel Hérodote ἃ évalué précédemment l'armée de terre de Xerxès”; c'est donc bien l'historien qui parle, et non l'orateur d'Athènes. Je ne doute pas qu'il ne faille attribuer de même à une influence athénienne, contemporaine du séjour d'Hérodote dans celte ville, le développement qu'il consacre aux exploits légendaires de Thésée : les Héraclides, Adraste, les Amazones, la guerre de Troie, tels sont les souvenirs fameux qu'évoquèrent les Athéniens, non pas, que Je sache, au temps de Platées, mais plus tard, lorsque, placés à la tète d'un empire maritime, ils voulurent proclamer bien haut leurs droits à la suprématie. Avant de servir de lieux communs aux auteurs de panégyriques officiels, ces exploits
! Cest vers cette époque qu'apparaissent, dans la série des vases peints de stylearchaïque, les scènes tirées de la légende de Thésée. Cf. Busour, Griech. Gesch.. t. ἢ (2* édition), p. 331-332.
? Héro»., IX, 31: τοῦτο δὲ ᾿Αργείους τοὺς μετὰ Πολυνείχεος ἐπὶ Θήδας ἐλάσαντας. τελευτήσαντας τὸν αἰῶνα χαὶ ἀτάφους κειμένους, στρατευσάμενοι ἐπὶ τοὺς Καδμείους ἀνελέσθαι τε τοὺς νεχροὺς φαμεν χαὶ θάψα: τῆς ἡμετέρης ἐν ᾿Ελευσῖνι.
ὁ Ἡέμον., VII, 60-80.
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LES « ÉLEUSINIENS » D'ESCHYLE 171
mythiques de Thésée s'étaient étalés, en peinture et en sculpture, sur les murs des temples et des portiques ; mais tout ce mouvement artistique et littéraire date certainement des années qui suivirent l’organisation de l’hégémonie athénienne ! ; 1] ne l'a pas précédée, comme on pourrait le conclure du texte mal interprété d'Hérodote.
La même observation entraîne une autre conséquence : si Hérodote parle, en cet endroit même, non pas d’une simple intervention pacifique, mais d’une expédition militaire de Thésée contre Thèbes, il ne faut pas croire que cetle tradition, mise au théâtre par Euripide, soit nécessairement aussi ancienne que la version différente rapportée par Eschyle ; elle peut fort bien dater seulement de l'époque où Hérodote écrivit cette partie de son ouvrage, c'est-à-dire soit des premières années de la guerre du Péloponèse, selon la théorie de M. Kirchhoff, soit d’une quinzaine d'années auparavant. Dans tous les cas rien ne prouve que cette variante remonte jusqu au temps de la bataille de Platées.
Le témoignage d'Hérodote ainsi écarté, Eschyle reste le plus ancien auteur qui nous fasse connaitre la légende athénienne de Thésée et Adraste. Est-ce à dire qu'il en soit lui-même l’mventeur? Je ne le pense pas. Parmi les témoignages d'époque postérieure qui ont trait à cette légende, il y en a un qui nous apparait comme indépendant de la tradition dramatique établie par Eschyle et suivie par Euripide: Apollodore nous apprend qu'Adraste, pour implorer du secours contre les Thébains, vint à Athènes et se réfugia en suppliant près de l'autel de la Pitié (Exés βωμός ". ἢ} semble très vraisemblable qu'Eschyle, voulant mettre sur la scène à la fois la prière d’Adraste et les funérailles des héros argiens, dont on montrait la tombe près d’'Eleusis, ait transporté dans le sanctuaire des deux déesses le lieu où Adraste adressait sa prière à Thésée. Je ne vois pas, au contraire, comment, si la version d’'Eschyle était la plus ancienne, l’autre aurait pu s’accréditer dans la suite. Ainsi, selon la tradition, à mon avis, la plus ancienne, Adraste venait à Athènes implorer le secours de Thésée, et peut-être
l C'est ce qu'a bien montré M. Κα. Robert dans ses études récentes sur les peintures qui décoraient le Pæcile et sur les autres œuvres attribuées à Polygnote: Die Marathonschlacht in der Poikile, Halle, 1895. Pendant tout le temps que dura l'influence de Cimon, Thésée fut particulièrement en honneur, et réciproquement « toute glorification de Thésée servit la gloire de Cimon » (ibid., p. 45).
2 APoLLop., III, 7, 1.
la fondation même de l’autel de la Pitié se rattachait-elle à cette version primitive de la légende. Cette hypothèse ne nous ferait pas remonter au-delà de la première moitié du vi siècle, s’il est vrai, comme l'a montré Curtius, que ces abstractions divinisées, telles que Αἰδώ, Ἔλεος, ‘Oput, Dtur et d'autres, datent d’une transformation religieuse contemporaine de Solon!. C'est à cette époque que prit naissance à Athènes la légende qui faisait intervenir Thésée dans l'affaire d’Adraste et des Thébains, en même temps sans doute qu'une légende analogue, inspirée par le même esprit : Thésée et les Héraclides 3
Eschyle trouvait donc dans les traditions pieuses d'Athènes les éléments essentiels de sa tragédie : mais la figure légendaire de Thésée avait perdu assurément de son éclat pendant les années qui précédèrent les guerres médiques. Autrement, comment l'oracle de Delphes aurait-il senti le besoin en 475 de réveiller le zèle des Athéniens pour leur héros national? En d’autres termes, puisque la Pythie de Delphes ne fit sans doute que répondre aux suggestions d'un parti qui voulait ranimer le culte du grand ancêtre, comment les Athéniens auraient-ils compris οἱ accueilli un pareil oracle, si déjà auparavant la vaillance, la générosité, le dévoûment chevaleresque de Thésée avait été l’objet d’une tragédie, pompeusement représentée sur le théâtre de Dionysos ? Athènes elle-même ne pouvait guère avant cette date s'entendre décerner les louanges que comportait le sujet des Eleusiniens. Même après sa victoire de Marathon, elle n'avait pas eu le sentiment de sa supériorité et de sa grandeur, au mème degré que plus tard, après la retraite définitive des Perses, quand elle se trouva placée à la tête de l'alliance de tous les Grecs. C'est Cimon qui, pour réhabiliter la mémoire de son père et pour entretenir l'esprit belliqueux contre les barbares, entreprit de rehausser, avec la ‘gloire de Marathon, les vicilles légendes du passé. Le culte restauré de Thésée fut le signal et le point de départ de toute une série d'institutions et d'œuvres qui conCoururent au même but. À ce moment aussi, dans les années qui suivirent 475, Eschyle se fit l'écho de l'admiration unanime qui se manifestait pour Athènes et pour Thésée dans les poèmes de
! Currics (E.), die Stadtgeschichte von Athen, p. 64-65. ? Les Héraclides, eux aussi, se réfugient sur l'autel de la Pitié. Cf. APOLLOD., II, 8, 1.
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